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mercredi 15 juillet 2026

Marie-Hélène LAFON « Traversée »

 


Ici sont rassemblés quatorze textes brefs, entre poésie et essai, entre récit de vie et documentaire rural. Marie-Hélène Lafon se saisit à nouveau de son thème favori : la condition paysanne dans une région isolée, en l'occurrence le haut Cantal. Elle aura fait quasiment toute sa carrière sur ce thème. Évidemment, il lui arrive de tourner en rond dans son œuvre, de se répéter encore et toujours. Mais il faut lui reconnaître un indéniable talent : celui de faire vivre et s'animer une image en quelques phrases. C'est le cas pour ce recueil où l'on note qu'une fois de plus l'autrice est particulièrement à l'aise dans les textes courts (voir par exemple le beau recueil de nouvelles « Liturgie »), peignant sans exagération un monde non pas révolu mais oublié, anonymisé.

Dès l'entrée, les méandres de la Santoire, la rivière qui passe tout près de la maison où Marie-Hélène Lafon a grandi, se font entendre, ronronnent dans une sorte de vallée éternelle que le cours d'eau a creusé inlassablement. Mais avant tout, l'autrice lie travail de la terre et écriture par de savants chaînons dont elle a le secret : « Je vis dans un espace à la fois immense et clos, et même précisément clôturé, borné, comme le sont les trente-trois hectares de la ferme, et comme le sont aussi les portions, on dit la part, d'herbe fraîche que l'on délimite chaque jour dans le pré à l'attention des vaches laitières entre août et octobre, avec du fil de fer électrifié et des piquets. Les enfants, dont je suis, participent à ces travaux, portent les outils, les piquets, le rouleau de fil, et voient comment donner la bonne tension. Aujourd'hui encore, cette métaphore du fil tendu et du piquet me vient très naturellement quand il s'agit de dire le travail de la phrase, et le juste équilibre à trouver entre majuscule et point final ».

Marie-Hélène Lafon comprime, épure, jusqu'à trouver le ton juste, le mot qui cimentera la phrase, en fera un bloc compact articulé où plus rien n'est superflu. Elle a grandi au sein de ces fermes du haut pays cantalien, coupée du monde, elle en retire un amour, une tendresse pour le paysage, mais aussi une certaine incompréhension et presque un désaveu pour l'activité humaine. Très jeune, elle sait déjà qu'elle va partir, pour toujours. Mais aussi revenir, comme pour des vacances, c'est d'ailleurs le fil rouge d'une majeure partie de son œuvre. Je pense à cette « série » en cours, entamée avec « Les sources », « Vie de Gilles » (le plus réussi) et « Hors champ », ce dernier étant en quelque sorte une réécriture de « Vie de Gilles », mais étalé dans les détails (d'ailleurs une partie de « Vie de Gilles » apparaît dans « Hors champ »), série dans laquelle elle pratique l’autofiction, prêtant ses traits à Claire.

Marie-Hélène Lafon dessine un paysage rural avec des mots, rien de moins. Elle a pris le recul nécessaire pour se lancer dans une analyse sans jugement, même si l'on sent poindre des sentiments bien légitimes. Elle marque son texte de mots ruraux spécifiques du métier et de la région, et serait bien en peine d'en expliquer la provenance. Les images sont fortes, restent imprégnées d'odeurs, de gestes quotidiens, dont ceux pour effectuer le travail estival aux champs. Elle dépeint un monde cloisonné, qu'elle décide de quitter, trop étouffée par ce non-être, cette stagnation. « Écrire et partir c'est le même mouvement vital ».

Marie-Hélène Lafon bâtit son œuvre sur une « géographie intérieure », traverse la décennie 1970 en compagnie de la télévision (qu'elle rejettera à tout jamais lorsqu'elle s'installera à Paris), près des voisins mais si loin d'eux. « Traversée » ressemble un peu au recueil « Album », mais il m'est plus frappant, il désigne peut-être mieux, fore plus en profondeur, si situe à l'os, il est je crois l'un des grands textes de l'autrice, qui parvient en quelques dizaines de pages seulement à imposer un décor, un lieu, un mode d'existence, un style littéraire. « Traversée » est originalement paru en 2013, réédité en 2015. Et cette nouvelle réédition de 2026 chez Libretto vient à point nommé tant elle paraît recouvrir l’œuvre, la draper, la résumer, en faire jaillir la substantifique moelle.

https://www.editionslibretto.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 28 juin 2026

William SHAKESPEARE « Les sonnets »

 


Dernière sélection de la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, et dernière confrontation, qui oppose cette fois-ci Molière à William Shakespeare. Place à l'anglais pour DLR et, puisque c'est aussi le but du jeu, l'occasion d'amaigrir ma Pile à Lire, ce volume attendant son heure depuis 2023.

« Les sonnets » de Shakespeare (1564-1616) furent pour la première fois publiés en 1609. Ici je propose une traduction récente de Françoise Morvan et André Markowicz parue en 2023 aux éditions Mesures.

Un sonnet est un véritable exercice littéraire de poésie composé de quatorze vers dont deux quatrains et deux tercets se terminant en distique dans le cas de Shakespeare. Pas moins de 154 sonnets se succèdent dans ce recueil, plutôt formant une suite en une sorte de roman-poésie. Dans les sonnets de Shakespeare, le distique se termine comme une conclusion au sonnet ou un couperet.

« Est-ce par peur de laisser une veuve

Que tu te voues à vivre solitaire ?

Ah, si tu meurs sans lignée qui soit neuve,

L'épouse en deuil sera la terre entière.

La terre laissée veuve pleurera

Que tu n'aies rien laissé de toi ici,

Quand toute neuve a la chance ici-bas

De voir en ses enfants l'image enfuie.

Ce qu'un prodigue ici peut dépenser

Passe à autrui : la terre en jouit encore.

Gaspiller la beauté, c'est la tuer :

Qui la garde pour soi la met à mort.

        Aucun amour n'habite un cœur qui peut

        Sur soi commettre un meurtre si honteux ».

Les thèmes de ces sonnets : l'amour bien sûr, celui qui fait souffrir, qui fait affronter la mort, mais aussi les arts, la vieillesse, les rêves, la jalousie. Certains de ces sonnets se révèlent d'une certaine opacité, notamment car écrits à destination d'une femme mais principalement pour un homme, ce qui fut tabou pendant de nombreux siècles. On y voit le thème de l'homosexualité sous un voile ténébreux, la tentation de la bisexualité. Mais de tous temps nombreux critiques ont préféré ne voir qu'une femme en destinataire.

Écriture d'un autre siècle, elle s'avère un brin poussiéreuse, grandiloquente, désuète. Entre déchirements, Flagellation mentale, souffrances sans fin, reproches mutuels, l'auteur est tiraillé, envisage l'imminence de la mort. Nous croyons même apercevoir une joute épistolaire entre deux amoureux éconduits, mais notez cela entre parenthèses, car l'opacité ne permet pas de vérifier cette hypothèse. L'adultère est à la fois dénoncé et considéré, toujours en rimes puisqu'il faut bien coller à son sujet.

Dans cet exercice, Shakespeare se présente comme un bouffon sans talent ni horizon. Il faut louer la musicalité de l'ensemble, propos se faisant parfois grivois, mais il faut également s'autoriser quelques pauses, car je ne vous cache pas que l'on peut ressortir de cette lecture quelque peu « sonnet ».

Le volume se présente en pages miroir : à gauche le texte en anglais moderne puis l'original en vieil anglais, à droite la traduction en français. Les deux traducteurs se complètent et travaillent ensemble d'une seule voix, hormis pour le sonnet numéro 30 où, n'ayant pu se mettre d'accord ni atteindre l'harmonie, chacun propose sa version. « Les sonnets » ne resteront à coup sûr pas dans mes mémoires, mais un certain lectorat, toujours friand de littérature de la Renaissance, se laissera peut-être tenter...

« Oh, si le monde veut que tu récites

La liste des vertus que dans la mort,

Amour, tu vois en moi, oublie-moi vite,

Je n'en ai pas, je te ferais du tort :

Sauf à m'offrir plus qu'il ne m'en incombe,

Mensonge généreux, il te faudrait

Suspendre plus de lauriers sur ma tombe

Que la vérité nue ne le voudrait.

Alors, ton amour vrai sonnerait faux

Car c'est l'amour qui t'aurait fait mentir :

Laisse mon nom dormir dans mon tombeau,

Et que ma honte aussi puisse y dormir.

        Je vois ce que je fais et j'en ai honte ;

        Aie honte d'en tenir le moindre compte ».

Il en est peut-être aussi de cette chronique.

https://mesures-editions.fr/

(Warren Bismuth)



mercredi 6 mai 2026

Lawrence FERLINGHETTI « Un métro pour Far Rockaway »

 

La poésie de Lawrence Ferlinghetti (1919-2021) est des plus variées malgré des thèmes récurrents. Appartenant à celle de la Beat Generation, elle retrace des événements nationaux, mondiaux comme personnels, fait allusion à l'histoire contemporaine à l'auteur ou plus ancienne. Les 101 poèmes numérotés forment une fresque étonnante, bigarrée dans le fond comme sur la forme, car même si la plupart des poèmes sont en vers libres visuellement décousus, ils peuvent aussi se présenter en prose ou plus classiques.

L'auteur décrit sa jeunesse dans Manhattan puis ses errances lors de voyages, rend hommage aux indiens par petites touches. D'ailleurs les hommages sont nombreux tout au long de ces pages, notamment pour des figures marquantes des arts et bien sûr particulièrement de la poésie. Peu à peu les images se déportent lentement de la Grande Pomme à la ruralité, se posent sur des moments d'une nature peuplée d'oiseaux.

« Et en fait pourquoi ne pas voir des historiens qui / laisseraient des blancs dans leurs écrits / afin qu'ils soient remplis différemment / selon qui est au pouvoir / et l'ordinateur ferait aisément les modifications / Et de toute façon l'histoire n'est pas vraiment l'histoire / jusqu'à ce qu'elle soit réécrite / ou au moins jusqu'à ce qu'elle / se répète elle-même ». Car Ferlinghetti sait se faire offensif et concerné.

Des instantanés parfois déroutants (« Une langouste rouge tenue en laisse ») se mouvant soudain du côté de l'Italie, de l'Espagne ou de la Grèce. « Un métro pour Far Rockaway » est une autobiographie parcellaire ainsi qu'une suite de portraits d'ivrognes, de déclassés, avant celui d'un artiste peintre, l'auteur, en des vers dont la ponctuation est rare. « Coiffé du melon d'Apollinaire je suis dans un zeppelin avec une centaine de dignitaires du monde entier dans une croisière à la recherche d'un lieu où déclarer la paix individuelle et universelle À la recherche d'un atterrissage en douceur pour la paix sur terre ». Parfois désenchantée, la poésie de Ferlinghetti est à fleur de peau, elle ressent le monde et ses dérives.

Lawrence Ferlinghetti est né à New York et a vécu plus d'un siècle. Il a fini par s'établir à San Francisco. Les poèmes de « Un métro pour Far Rockaway » sont quasiment chronologiques et couvrent presque la vie entière de l'auteur, c'est-à-dire que comme lui, ils débutent dans l'est des États-Unis, là où le soleil se lève, pour terminer tout à l'ouest, où il se couche et représente le crépuscule, celui d'une vie pour Lawrence Ferlinghetti.

Ce très beau recueil de 1997 est paru fin 2025 dans l'incontournable collection Amériques des éditions le Réalgar, il est traduit par Christian Garcin, par ailleurs co-directeur de la collection.

« Les pique-assiettes / qui se ruent sur le vin et le fromage / sans un regard sur ce qui pourrait être / considéré comme de l'art / Dans tous ces vernissages du jeudi soir / des galeries de San Francisco / Et les critiques et les criquets / et les célibataires en chasse / Et les guides des groupes de donateurs / gainés de soie & Christian Dior / tenant des lunettes à longues tiges / Après la marée montante des voix tintinnabulantes / Et le peintre à l'écart considérant / l'ensemble de la cohue / comme depuis un rivage très lointain / Se demande Est-ce pour cela / que je peins ? / Quoi d'étonnant à ce qu'il soit / à la dérive dans cette société / qu'il boive trop / et roule sur le sol ? ».

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 12 avril 2026

Sergueï ESSENINE « Journal d'un poète »

 


Mauvais garçon, ivrogne, instable, Sergueï Essenine (1895-1925) aura traversé sa vie à la manière d'une comète, nous laissant sa poésie, pages sublimes d'un être d'une grande émotivité.

« Pour une information plus complète sur ma biographie, tout est dans mes vers » prévient d'emblée le poète, dans une phrase retranscrite ici en quatrième de couverture. Les premiers poèmes, ceux d'un jeune homme idéaliste, naïfs, maladroits, contemplent la nature. Essenine a alors guère plus de 15 ans. Croyances, amour, folklore et légendes russes s'invitent au menu. Mais alors qu'il n'a pas encore 20 ans, il semble trouver sa voix, originale, dans la poésie : « Je suis un pauvre vagabond », où la brutalité du quotidien côtoie l'onirisme et le fantastique.

Encore jeune, Essenine est déjà nostalgique du passé, mélancolique, brossant des poèmes aux allures de photographies rurales d'un autre temps. Essenine s'échappe pourtant de ce tableau, part errer découvrir le monde avec sa talianka sur fond de beuveries vagabondes. « Sauf que je suis moi-même un mufle et un truand ; j'ai tout du bandit de grand chemin » puis « Non, je ne veux pas me leurrer / le trouble a saisi mon cœur ténébreux. / Car d'où vient qu'on me tient pour hâbleur ? / D'où vient qu'on me dit scandaleux ? // Je ne suis pas un criminel et n'ai pas volé de bois, / je n'ai pas dans ma geôle fusillé le malheureux. / Je ne suis qu'un polisson des rues / qui sourit au premier venu. // Le joyeux fêtard de Moscou. / Dans tout le quartier Tverskaia / pas un chien dans les ruelles / n'ignore ma démarche souple ».

Sur fond de révolution d'octobre, les poèmes d'Essenine sont aussi une autobiographie finement découpée. S'il s'est enflammé en 1917 à l'issue de la Révolution russe, bien vite il déchante, un peu comme sa foi en Dieu : « Avoir cru en Dieu, j'en ai honte. / Ne plus croire m'est non moins amer ». Les poèmes se font ensuite plus épiques, plus longs et plus puissants, venteux et endiablés : « Caravelles-haridelles », « Sorokooust » qui fit scandale en 1920, ou encore « La confession d'un hooligan » dans d'autres traductions titré « La confession d'un voyou ». Car Essenine est un voyou, désenchanté, un rien nihiliste, il choque. Puis il revient chez les siens après des années d'absence. La maison familiale, comme le monde, a changé. La révolution est passée par là. La solitude pèse : « Avec qui partager le triste bonheur d'être encore en vie ? ». En vie mais pas pour longtemps, Essenine se suicide fin décembre 1925 après un ultime poème écrit avec son sang et ici reproduit.

Le pouvoir soviétique tente de faire disparaître toute trace des écrits d'Essenine, pourtant ils ne cesseront de revivre. Aujourd'hui, Essenine est reconnu comme l'un des poètes majeurs de sa génération. Il est peut-être en tout cas l'un des plus originaux, décrivant la ruralité, le terroir avec à la fois contemplation et brusquerie, dépeignant les errances d'une jeunesse anarchisante qu'il a cramé par les deux bouts. Le présent volume s’achève par une belle analyse biographique signée Christiane Pighetti, également traductrice du recueil. S'ensuivent quelque témoignages sur Essenine ainsi que des dates clés. Cette traduction est une sorte de réédition entièrement remaniée d'un ouvrage paru en 2004. Le livre est sorti récemment chez Allia, il est un élément majeur de la littérature russe du XXe siècle.

https://www.editions-allia.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 25 mars 2026

Jim HARRISON « Chants de déraisons »

 


L’année 2025 aura été celle de Jim Harrison (1937-2016), avec pas moins de quatre publications. Outre l’imposant « Métamorphoses » fort de plus de 1100 pages dans la collection Quarto de Gallimard, sont parus la très dispensable novella inédite « Blue moon on Kentucky » chez Héros-Limite, ainsi que la réédition du beau recueil de poèmes « Théorie et pratique des rivières »chez Les Belles Lettres, et pour finir l’année en beauté la parution de cet inédit, là aussi recueil de poèmes, avec l’envoûtant « Chants de déraisons » de 2011 paru récemment dans la formidable collection Amériques du Réalgar qui frappe ici un grand coup.

Une étrangeté : si ce recueil est présenté sous le titre « Chants de déraison » (l’original de 2011 s’intitulait « Songs of unreason »), sur mon exemplaire figure en couverture « Chants de déraisons » avec un S à la fin, alors que la page de titre reprend bien « Chants de déraison » au singulier, ainsi que le dos du livre. Mais c’est avec le S non amputé que je le présente ici. Toutefois, le visuel de ma chronique ne prend pas en compte ce S puisque je n'ai pas trouvé photo l'associant sur le net. Cette chronique est aussi un hommage à Jim Harrison décédé il y a tout juste 10 ans, il manque toujours.

« Presque toute ma vie j’ai remarqué que certaines de mes pensées étaient ataviques, primitives, totémiques. C’est parfois perturbant pour un homme plutôt cultivé. Dans cette suite j’ai voulu examiner ce phénomène » prévient Jim Harrison dès le début du recueil.

Tous les thèmes de l’œuvre de l’auteur sont ici associés, assemblés et expurgés : les bribes autobiographiques, les instantanés de vies et de voyages, les souvenirs – en une belle mélancolie -, la nature par les oiseaux, les rivières, les arbres. La vieillesse s’invite au menu (l’auteur a alors 72 ans), tout comme les fantasmes, mais aussi les chevaux, les chiens, tous dans une approche radicalement différente de celle de ses romans et novellas.

Recueil écrit vers la fin de sa vie, il montre un Harrison toujours hanté par la mort de sa sœur à l’âge de 19 ans d’un accident de voiture avec son père, décédé lui aussi. Il y a cette séquence où l’auteur se rend sur les lieux de l’exécution du poète tant aimé Federico Garcia Lorca, et la maladie qui en découle presque fatalement. L’image du Poète est bien présente, notamment dans ce « Avertissement du poète » : « Il partit en mer / dans un dé de poésie / sans voiles ni rames / ni ancre. Quelle chance / ai-je ? pensa-t-il. / Des centaines de milliers / de lunes se sont noyées ici / sans la moindre pierre tombale ».

Ici pas de traits d’humour, le texte est resserré, privilégiant l’émotion. Sur les pages de gauche, de brefs poèmes de quelques vers libres, comme des aphorismes. Sur la droite, des poèmes plus longs mais jamais de plus d’une page, en vers libres ou en prose. Des peintures saisissantes, marquantes, avec la récurrence de la chienne Mary, qui apparaît presque autant que la série de poèmes sur les rivières.

De brèves anecdotes de voyages cohabitent avec des images de ses trois principaux lieux de vie : Michigan, Montana, Arizona, en une poésie des cinq sens, où le visuel se confond avec l’olfactif, l’auditif, dans une moindre mesure au tactile et au gustatif. Et en arrière-plan le combat d’une vie pour la nature : « j’ai vu deux pélicans morts. Il paraît qu’on les abat / parce qu’ils mangent les truites, corneilles abattues / parce qu’elles mangent les œufs de canards, loups abattus / parce qu’ils mangent les wapitis ou poursuivent un cycliste / à Yellowstone. Devrait-on nous abattre / parce que nous dévorons le monde et l’arrosons de vomi ? ».

L’imminence de la mort, sujet qui intéresse l’auteur sans pourtant le tracasser tant la fin de vie lui paraît immuable. Cette vieillesse qui le fait se retourner sur son parcours, ses acquis, cet amour désormais différent qu’il voue à la Femme.

Des 15 recueils de poèmes écrits par Jim Harrison, seuls 7 ont été traduits en France, c’est dire si sa poésie est moins cotée que ses romans et ses novellas, tous traduits. Pourtant, Jim Harrison s’est toujours considéré comme un poète avant d’être un romancier, un nouvelliste ou un essayiste. Espérons que ses poèmes inédits en français finiront par être traduits et publiés, car la poésie de Jim Harrison est l’une des plus belles, des plus sensorielles qui soient. Ce « Chants de déraisons » est une étape majeure pour leur reconnaissance, il est traduit par Brice Matthieussent.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 18 mars 2026

Bob KAUFMAN « Sardine dorée suivi de Plus de jazz à Alcatraz »

 


Petit-fils d’esclaves, fils d’un juif et d’une noire, Bob Kaufman (1925-1986) a souffert avant même sa naissance. « Sardine dorée », le premier recueil de 1967, est une immersion au cœur de cette souffrance par des portraits déformés et quasi surréalistes lors de déambulations nocturnes dans des villes états-uniennes où la violence croise le regard de l’auteur. Des fragments, des bouts de chansons, quelques extraits écrits entièrement en majuscules. Comme pour crier, se révolter, exister.

« Mon visage est brûlé de lune ». Poète noctambule appartenant à la Beat generation, Bob Kaufman hurle désespérément. Ses poèmes sont des chansons (de jazz bien entendu, musique présente tout au long du recueil, Kaufman était né à la Nouvelle-Orleans) désenchantées hantées par la mort, le néant. « Dans mes yeux caverneux, le pauvre coq / a filé en gueulant, désertant ma pendule sans aiguilles. / Dieu, tu es juste un frigo vide ; / avec un enfant mort à l’intérieur, incognito, / dans les décombres du bric-à-brac moderne ».

L’exercice est parfois obscur voire abscons, mais les sonorités, mais le rythme. Et l’on se laisse bercer par cette musique, par ces photographies : « Je mets mes yeux au régime, mes larmes ont pris trop de poids ». Poésie urbaine, glaciale, elle est aussi engagée, pour preuve ces immiscions anti-nucléaires ou contre la peine de mort. Car Kaufman n’est pas un poète tiède. Le premier recueil se termine par deux poèmes hallucinés en prose, sorte de scénario de film mettant en scène des amérindiens.

« Plus de jazz à Alcatraz » s’ouvre étrangement sur une nouvelle, celle d’un enfant découvrant la musique et le saxophone, suivie d’un exercice de style paroxystique, 13 pages épiques sans ponctuation ni majuscule écrites à la manière d’un cadavre exquis, d’apparence surréaliste et/ou sous effet d’une drogue puissante et dévastatrice.

Retour aux poèmes, certains de moins d’une page, frappés par la peur du nucléaire. Lisez ce beau poème « Que la paix soit avec toi », pacifiste mais sans espoir, écrit en 1983 et qui commence par ces vers libres (je garde les majuscules choisies) : « LES ARMES DE GUERRE SE SONT TUES, / CE N’EST PLUS COMME AVANT / LA FOULE NE RÉCLAME PLUS LE SANG. / LA PAIX N’EST PAS UN CHÂTEAU EN ÉCOSSE, / CE N’EST PAS LA PREMIÈRE BANQUE DU TEXAS, / CE N’EST PAS L’OREILLE DE GETTY. / UN CRI POUR LA PAIX SE FAIT ENTENDRE À BREST-LITOVSK, LE PAVILLON RÉPOND, PAR LA GUEULE DES CANONS ».

Le dernier poème du recueil, « Le voyage, le voyage Dharma, le voyage Sangha » sonne à la fois comme une profession de foi et prophétie. « LA ROUTE NE MÈNE QU’AU SOMMET DE LA MONTAGNE, / ON DIRAIT QU’IL N’Y A PAS D’AUTRE VOIE / LA VIE AU SOMMET D’UNE MONTAGNE / ET LE CIEL TOUT AUTOUR, / UNE VUE PANORAMIQUE / POUR HORIZON, / SUBSTITUANT LES IMAGES AUX MOTS », c’est en effet le dernier poème écrit par Kaufman peu avant son trépas. Il meurt misérable et presque oublié en 1986. Les éditions Le Réalgar font revivre cette voix singulière, poésie alliant jazz et cinéma, par sa belle collection Amériques, également coupable d’un autre recueil de Kaufman, « Des solitudes peuplées d’abandon » déjà traduit par Marie Schermesser en 2024 (le présent recueil est paru en 2025).

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(Warren Bismuth)

mercredi 17 septembre 2025

Michaël GLÜCK « Vint le grand récit »

 


Nous faisons tout d’abord connaissance avec la Récitante qui recoud, tisse les souvenirs, c’est-à-dire qu’elle reconstitue la mémoire à partir de témoignages. Elle est une passeuse de vies en même temps que clameuse de cicatrices grâce aux histoires dramatiques entendues. Elle conte avec force des itinéraires de migrants, d’exilés du sud méditerranéen ou de l’ouest de l’Europe, échoués en France pas vraiment par hasard. Car après la guerre le pays a dû reconstruire et a fait venir une forte main d’œuvre immigrée.

La Récitante laisse à son tour la parole à d’autres, qui ont vécu ces années, certains ont du mal à témoigner mais « les silences sont aussi parts du récit ». Alors tout en se taisant en partie, ils livrent des bribes de vie, parlent d’un monde englouti, de barres H.L.M. qui ne sont plus, ils se souvienne de l’autrefois. Ou bien ils se souviennent des récits que leurs aïeuls leur en ont faits.

En une poésie polyphonique et épique en deux mouvements, Michaël Glück, auteur fort prolifique, impose un rythme tortueux, brutal, comme maritime par grand vent. Deuxième mouvement, et sont convoqués Leïla et Nour, deux rescapés. L’auteur nous nous rappelle que nous sommes toutes et tous une partie, si infime soit-elle, du livre du grand récit dont justement ce « Vint le grand récit » est une porte d’accès tandis que le grand livre continue d’être écrit. Deuxième mouvement dédié à la poésie, l’actuelle comme celle du passé, à l’époque où les « poèmes étaient ces choses qui avaient échappé à la vigilance des miniatures espionnes ».

Et si les barres H.L.M. ont disparu pour laisser place à la vie nouvelle délimitée par un nouvel espace et peuplée par de nouvelles personnes, subsistent des cages de jeux desquelles s’emparent les enfants malgré le nouveau monde, celui des technologies broyeuses, de l’entre-soi.

« Vint le grand récit » est un poème-bourrasque sur l’accueil des migrants, la dignité, l’entraide. C’est aussi une nostalgie, une mélancolie d’une ère révolue. La langue est choyée et tempétueuse, les images fortes du passé se bousculent, cherchent à se faire une place. « Ta voix est remontée du fond du puits, alors j’ai entendu les paroles d’avant, celles qui, entre deux silences, disaient les jeux de ce terrain devenu vague entre deux grands ensembles devenus collines, buttes de gravats, de poussière. Qui sait si, en fouillant un peu, on ne retrouverait pas les livres et les cahiers de l’enfant que tu étais ».

Poème passeur de mémoire, « Vint le grand récit » décoiffe par le ton, aucun mot n’étant choisi au hasard mais s’inscrivant bien dans un tout nommé Mémoire. Si le texte recoud, c’est bien en créant des mailles à l’endroit et à l’envers entre le passé et le présent, pour livrer une mappemonde-mosaïque instable mais sincère des racines aux nouvelles générations. Il s’inscrit dans une veine de transmission écrite qui doit passer initialement par l’oralité. Mais il est peut-être avant tout la nécessité de la mémoire filiale.

« Vint le grand récit » vient de sortir dans la collection L’orpiment des éditions Le Réalgar et se pare d’une superbe couverture à rabats qui donne envie de le choyer.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 24 août 2025

Aziz CHOUAKI « Les oranges »

 


Ce n’est certes pas la première fois pour ce défi mensuel, mais Seigneur j’ai péché. Mieux : j’ai encore triché ! Relisons l’énoncé du mois : « La littérature africaine » proposé ce mois par « Les classiques c’est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres de Moka. Et c’est là que le bât blesse : « Les oranges » est-il un classique ? Pas vraiment puisqu’écrit en 1998. Mais il se trouvait sur ma pile à lire, il n’attendait qu’à être dévoré, et l’occasion était unique, donc voilà. Et pardon.

Aziz Chouaki (1951-2019) est né français puisque dans le département de l’Algérie. Il devient algérien lors de l’indépendance de son pays, qu’il quitte en 1991 pour rejoindre la France. « Les oranges » est un texte bref, entre monologue théâtral (il fut monté au théâtre), poésie hallucinée, fable et récit de vie d’un pays, l’Algérie.

Le titre est tiré de la légende de l’orange dans laquelle est planté une balle : « À partir d’aujourd’hui, tu es désigné par le Royaume des Oranges pour établir la légende de ta race. À présent, tu vas me faire le serment que voici : ‘Je jure d‘enterrer à jamais cette balle le jour où tous les gens de cette terre d’Algérie s’aimeront comme s’aiment les oranges’ ».

De 1830 à l’aube des années 2000 défilent des images, des dates fortes de l’Histoire de l’Algérie, entre allégorie et déambulation dans l’effervescence des rues d’Alger, inter générationnelles, par delà les morts et les tragédies. Ainsi nous croisons l’émir Abdelkader, Tocqueville, des écrivains français (ceux de la métropole) et tant d’autres. Les terres colonisées par la France, les premières tensions vives, la culture imposée, etc. « Voilà mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux Arabes. Tuer tous les hommes jusqu’à quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs ; en un mot, anéantir tout ce qui ne rampe pas à nos pieds comme des chiens ! ».

Entre cynisme, humour et engagement, Chouaki se souvient, énonce, évoque, dénonce. Exaction, massacres, alors que les algériens vont rejoindre l’armée française pour combattre à ses côtés lors des deux guerres mondiales. Et puis 1954, le début de la guerre d’indépendance qui ne dit pas son nom. Les yeux d’Albert Camus qui regardent le drame en cours. Basculement, sorte de révolution intérieure. Algérie libérée, marxisme proclamé. Déconstruction des apports français, volonté d’autonomie totale. Le texte scande comme au cœur d’une manifestation, le rythme est rapide, le souffle manque. Présidence autocratique de Houari Boumédiène, qui meurt en 1978, remplacé par Chadli Bendjedid jusqu’en 1992. C’est le temps de la montée inexorable des islamistes, les législatives qu’ils remportent en 1991 lors des premières élections libres dans une corruption généralisée après une insurrection sanglante en 1988 (plus de 600 morts nous dit l’auteur).

La pays bascule du marxisme à l’islam, les rues changent, les vêtement aussi, les discours bien sûr. Les élections ont été annulées et le Front Islamiste du Salut dissous. Il passe dans la clandestinité, règle leur compte aux intellectuels et écrivains, considérés comme la menace intérieure majeure. La population est prise de terreur, les assassinats, les attentats se succèdent, le pays est devenu incontrôlable et pourtant contrôlé par les fanatiques religieux.

« Les oranges » est de ces textes importants, en quelques dizaines de pages il retrace 160 ans d’histoire algérienne de la colonisation française à la décennie sanglante, il pointe toutes les dates cruciales dans un style exubérant, puissant, profond et quasi hors sol, il déborde, il prend partie, il ricane du malheur pour ne pas montrer ses larmes. La postface est signée Christiane Achour et Benjamin Stora, elle rend hommage à ce texte original et violent paru originellement aux éditions Mille et une nuits, vous savez ces tout petits livres par leur format renfermant des textes qui résonnent par delà les décennies voir les siècles.

(Warren Bismuth)



mercredi 20 août 2025

Nathalie QUINTIN-RIOU « Croquée »

 


« Dans un brouillon, il y a de l’infini », cette phrase extraite du livre « Croquée » de Nathalie Quintin-Riou pourrait servir d’incipit tant elle donne le ton de ce recueil de poésie. Avec une grande musicalité, une immense sonorité, Nathalie Quintin-Riou semble  prendre des notes dans un carnet (que j’imagine volontiers à spirales), avant d’assembler, tricoter un texte fait de collages de phrases, de vers, de mots, un peu comme du John Dos Passos épuré, essoré jusqu’à la moindre virgule.

L’ambiance n’est pas stable : oscillant entre Moyen-Âge et modernité (avec ce SMS ou encore ce T.G.V.) tout en rendant hommage à Emily Dickinson. C’est dire si plusieurs périodes de l’Histoire entre ici en collision, d’autant que la variété de la structure narrative est déroutante. Cette mosaïque sait se faire onirique par les rôles des rêves, elle est aussi parfois un jeu, sur les mots et les tonalités (« prière d’épeire »). Ce sont bien plusieurs mondes qui cohabitent, dans la joie mais pas toujours. Car il y a la sœur handicapée mentale. « Que notre pas prolonge la falaise ». La douleur remplace subitement une certaine désinvolture.

Poésie libre et affranchie qui est aussi un pari pour la vie car il faut « Écrire pour décontenancer le désespoir ». Nathalie Quintin-Riou modèle et remodèle ses mots, jongle avec afin de « Se déshabiller jusqu’à l’enfance » et retrouver les sensations d’un avant. Mélancolie ? Peut-être, même si « Le principe d’incertitude est sûr ».

« Croquée » est une suite de textes hybrides que la poétesse qualifie elle-même de « Lesboète », d’un lesbianisme au clin d’œil appuyé à Fernando Passoa, dans un maillage de parties autobiographiques déguisées, ainsi que dans un mélange dosé d’amour et de tragique.

Les dessins accompagnant le recueil sont signés Sylvie Durbec, illustrations à leur tour composites, peintes comme des collages papier, avec des assemblages de couleurs, de formes et pas mal d’animaux. « Croquée » vient de sortir au éditions Le Réalgar de Saint Etienne, dans la très belle collection L’orpiment qui donne voix à des poètes et des illustrateurs pour un travail en commun et en rapport.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 10 août 2025

Jérôme VILLEDIEU « Moralès »

 

Moralès est un soldat de retour d’une guerre sur son cheval. Il observe, voit l’inéluctable : le monde court à sa perte. La maladie s’immisce partout dans ce retour à la civilisation d’un être marqué, ayant perdu toute illusion sur le champ de bataille. « Quel monde, je n’y comprends plus rien ». Moralès déambule, erre dans les villes et les forêts, par n’importe quel moyen de transport. Des images, terribles : « La vision d’un mort sur le siège avant, nette, lentement aperçue. Le monde s’il continue ainsi ». Moralès scrute une société désormais pressée, toujours en mouvement, provoquant un désastre écologique en cours après que l’homme se soit gavé. Car aujourd’hui comme hier, tout se monnaye. Il faut produire pour faire consommer. Moralès découvre ce monde-là, à petits pas, comme s’il plongeait un orteil pour vérifier si l’eau est bonne.

« Moralès »est un long poème halluciné et désenchanté où un ancien soldat soliloque sur l’état du monde, de l’humain. « Les communicants ont-ils remplacé les artistes ? ». C’est aussi un journal d’errance et un cri de désespoir hurlé en un souffle devant le constat d’une société devenue nihiliste, en des séquences décousues se succédant comme en une poésie expérimentale. « Moralès » est un rejet du monde moderne, où les forêts mystérieuses et violentes pourraient pourtant s’avérer être un refuge, mais rien n’est moins sûr. « Je suis encore soldat mais n’ai plus d’autre patrie que ces mondes ardents dont les boucles démultiplient les frontières au point qu’elles s’effacent ».

Ce livre très grand format est littéralement porté par les dessins remarquables, colorés ou en noir et blanc, de la talentueuse Elza Lacotte. Des « pleine page » qui font leur petit effet ! Une sorte de bestiaire onirique célébrant la nature et tranchant peut-être radicalement avec le texte. Elza Lacotte donne vie à un texte sombre d’une civilisation ayant perdu tout repère. Par ses couleurs, elle fait pétiller un récit désabusé.

« Moralès » vient de paraître aux éditions Le Ver à Soie, dans la collection Voyages graphiques. Ce voyage-là est sans issue, mais rendez-vous sur le site de l’éditrice, le catalogue est varié grâce à de nombreuses collections qui ont chacune leur identité propre.

https://www.leverasoie.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 22 juin 2025

Mikhaïl OSSORGUINE, Alexeï REMIZOV & Marina TSVETAÏEVA « Les gardiens des livres »

 


Si la révolution russe de 1917 a laissé percevoir des espoirs dans le monde de la culture du pays, tout se complique rapidement. La censure a certes été (brièvement) abolie, mais le gouvernement a pris de fait la main sur les imprimeries – désormais fermées – et les bibliothèques. Aussi, une équipe d’écrivains spécialistes de littérature créent la « Librairie des Écrivains » dès septembre 1918 à Moscou. Parmi eux, Mikhaïl Ossorguine, c’est lui qui par deux textes brefs, fait revivre cette aventure singulière.

Ces deux récits, écrits vers 1933 et parus originellement dans une revue russe, reviennent sur les conditions d’existence de cette librairie indépendante, ainsi que sur la constitution du fonds et son fonctionnement. C’est alors la seule librairie moscovite où l’on peut acheter sans autorisation, ce qui explique en partie sa forte popularité. À cette époque, toutes les librairies nationalisées ont été fermées, les bibliothèques publiques et privées purgées. Dans la Librairie des Écrivains, il n’est pas rare que les achats passent par le troc (contre de la nourriture notamment), tout comme il n’est pas rare qu’elle soutienne financièrement les écrivains, alors en grandes difficultés. « Nous remplissions une tâche discrète, mais capitale : nous étions les gardiens et les propagateurs des livres, et nous aidions les gens qui liquidaient leurs bibliothèques à ne pas mourir de faim ».

Le stock de la librairie est colossal et varié, tout comme le public la fréquentant, et la politique y est exclue : « La politique était le seul thème que nous n’abordions pas – non par peur, mais simplement parce que notre but, notre principal désir, était justement d’échapper à la politique et de nous cantonner dans la sphère culturelle ». L’auteur livre quelques anecdotes vécues dans l’espace de la librairie. Les difficultés s’amoncelant, le projet évolue : « Lorsqu’il nous fut impossible de publier nos œuvres, nous eûmes l’idée, tout à fait logique, d’éditer de petits opuscules manuscrits en un exemplaire. Nous fîmes un essai – et cela intéressa les amateurs d’autographes. Plusieurs écrivains se saisirent de l’idée, et l’on vit apparaître dans notre vitrine des livres-autographes de poètes, d’écrivains, d’historiens de l’art, se présentant sous l’aspect de plaquettes fabriquées à la main, généralement avec un dessin de l’auteur sur la couverture ». Et l’exercice fonctionne !

La Librairie des Écrivains ferme ses portes en 1922. Quant à Mikhaïl Ossorguine, il a été arrêté l’année précédente, puis expulsé. Il a rejoint la France. À la suite de ces deux textes, le catalogue des éditions manuscrites de la librairie est ici publié, il comporte environ 250 titres pour une grosse trentaine d’intervenants. Les textes sont brefs (le nombre de pages ainsi que d’autres renseignements sont à chaque fois précisés), parfois édités sur écorces de bouleau ou papier à lettres, certaines couvertures étant imprimées sur des billets de banque ou autres bouts d’affiches de cinéma ou couvertures de revues.

La plupart des écrivains ayant participé nous sont aujourd’hui inconnus, mais nous noterons néanmoins les présences de André Biély (il est précisé que la plupart de ses écrits ont été publiés sur du mauvais papier), Fiodor Sologoub (le seul Pétersbourgeois  de la liste), Marina Tsvétaïeva, Lev Goumiliov, Vladimir Maïakovski, Ossip Mandelstam, Alexeï Rémizov et autre Maximilian Volochine. Le recueil de quatre poèmes de Lev Zitov, intitulé « À Blok » a été publié le jour même des funérailles du célèbre poète. Suivent des dessins « naïfs » et en couleur de Alexeï Rémizov, le livre se terminant par 6 poèmes de Marina Tsvétaïeva rédigés entre 1918 et 1920, avec copies couleurs des manuscrits originaux et la traduction typographique présentée sur la page de gauche.

C’est un véritable document historique que « Les gardiens des livres », ouvrage en quelque sorte collectif post-mortem, nous faisant revivre la vie littéraire et culturelle moscovite de l’immédiate après-révolution, avec ces difficultés, ces pressions, et son combat pour exister devant un pouvoir qui a mis la culture à l’arrêt. Il est paru en 1994 puis revu en 2010 aux toujours emballantes éditions Interférences. Le tout est traduit par Sophie Benech, c’est dire s’il faut s’attendre à de la qualité.

http://www.editions-interferences.com/

 (Warren Bismuth)

dimanche 15 juin 2025

Anna MILANI « Cantique du lac »

 


Ce cantique est une célébration non religieuse, celle d’un lac au pied de montagnes du nord de l’Italie. Et une célébration de souvenirs de jeunesse. Près de ce lac justement, avec la chambre de la narratrice encore enfant qui donne directement sur l’étendue majestueuse, témoin de tant d’événements où « La nuit se peuplait de dictatures ».

 

Ce lac, c’est l’élément essentiel et apaisant, le chasseur de stress comme l’ange gardien. Les jeunes d’alors n’ont pas le même contact avec lui que leurs aïeuls qui, eux ne savaient pas nager et ne pouvaient donc pénétrer ses entrailles. La narratrice se souvient : les journées de pêche avec son père sur une barque, ce lac brumeux une bonne partie de l’année, et puis son existence même, sa forme de femme allongée, ses légendes transmises, tout ce qui peut attiser l’imagination d’une jeunesse en quête d’histoires neuves ou recyclées. « Cantique du lac » est un récit d’initiation devant la beauté de la nature éternelle.

 

L’incommensurable est là, scintillant et toujours en mouvement, entouré de grottes calcaires qui laissent elles aussi planer bien des légendes. Et il ne faut pas minimiser la vie sous l’eau, tout comme il ne faut pas sous-estimer la puissance, la force et les colères du lac. En effet, il a déjà débordé, les habitants s’en souviennent encore, il s’est fâché. Alors forcément il est respecté.

 

Il est enfin un carrefour, celui des cours d’eau se rassemblant en lui. Anna Milani déploie un grand talent pour nous guider en un bref récit lumineux vers ce lac et ne jamais nous en éloigner des rives. Poésie olfactive, émotionnelle, quasi onirique, elle a pourtant les deux pieds bien arrimés sur terre. Son lac est un peu son Dieu païen, d’où ce cantique. Elle le voit comme un retour de nostalgie mais aussi un lieu de retrouvailles ressuscitant le passé, il est un peu le phare de cette région italienne.

 

J’ai eu la chance de rencontrer l’autrice résidant en France depuis de nombreuses années et de partager un dîner avec elle dans le cadre de la Semaine de la Poésie 2025. Elle m’a fait grande impression par sa modestie, son calme, son altruisme et sa bienveillance, qui se ressentent dans sa poésie en prose subtile et délicate. « Cantique du lac », paru chez Cheyne en cette année 2025 est son troisième ouvrage après « Incantations pour nous toutes » (Isabelle Sauvage 2021) et « Géographies de steppes et de lisières » (Cheyne 2022). Il est paru dans la prestigieuse collection Grands Fonds de Cheyne en 2025, il est à lire sous le soleil avec une boisson froide à portée de main. Quant au lac évoqué, munissez-vous d’une carte et vous aurez peut-être la chance de découvrir son nom et son emplacement exact. Un indice : il est niché quelques part dans une vallée du Piémont.

 

« On fabriquait des radeaux pour porter notre lot de naufrages à son terme. Le courant nous amenait sur des rives impraticables, où le héron cendré faisait son nid. On sombrait dans la substance du rêve. / Le matin, dans la brume, des figures effilochées sortaient du lac, elles marchaient jusqu’à nos lèvres, elles empruntaient nos voix rocailleuses pour nous rappeler de naître ».

https://www.cheyne-editeur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 28 mai 2025

Irène GAYRAUD « Passer l’été »

 


Ce n’est que le début le début de l’été, l’un de ces étés du XXIe siècle, et déjà le ciel est scruté car la sécheresse a débuté. Le soleil tape fort, sans rémission, alors que les incendies sévissent au loin. Pas si loin en fait. De plus en plus de feux et de moins en moins d’eau pour les éteindre. Monde fou et paradoxal, d’autant que l’eau, aussi gratuite que l’air, se négocie désormais, s’achète et se vend, mieux : se vole. Car précieuse.

Devant l’incendie, les oiseaux sont paniqués, en perte de repères, les végétaux en manque d’eau, sa rareté semble faire s’éloigner la vie, à pas de plus en plus rapides, mais « d’ici un an ou deux on aura l’habitude ». Et c’est bien tout le nœud du problème. On n’a plus le choix que celui de prendre l’habitude puisque le réchauffement climatique est en marche et qu’il ne pourra reculer. L’image médiatique ou celle d’Epinal de la chaleur et du temps ensoleillé a changé : « Ça y est enfin / cette année les journaux / ont cessé d’illustrer leurs reportages / avec des vidéos d’enfants à demi nus / qui jouent / qui rient / sous les jets d’eau des fontaines. // Maintenant on voit les images / de terres craquelées / de terres calcinées / de sources à sec / de maraîchers en pleurs / parmi leurs plants avortés / de vieillards suffocants dans leur fauteuil / de bébés qu’on endort avec des blocs de glace ».

Alors à quoi bon ? À quoi bon transmettre la richesse de cette nature, le respect qu’il nous faut lui apporter ? À moins que… Malgré les images d’une catastrophe annoncée, malgré la déforestation, les ruisseaux asséchés, le manque d’eau. Irène Gayraud amorce un débat sur les restrictions d’eau, avec quelques privilèges de distribution, à peine voilés, et tandis que dans ce monde désorienté on replante des arbres là où on les avait jadis coupés. Et la nature qui prévient tant et plus, réapparition des pierres de la faim, un signe effrayant. L’eau toujours. Et quand elle arrive enfin, c’est par trombes, trop de pluie d’un coup pour être absorbée par les terres, dans un sinistre ballet de dérèglement climatique.

« Passer l’été » est un poème écologique en vers libres en forme d’alerte sur la catastrophe écologique planétaire en cours. Quand la nature ne parvient plus à se reconstituer, quand elle semble avoir perdu la mesure, il est temps non seulement de constater, mais de dénoncer et de proposer. C’est ce cri de l’énergie du désespoir que pousse la poétesse Irène Gayraud dans un texte resserré, adroitement construit, « emboîté », montrant l’absurdité dans laquelle nous sommes parvenus, dans un monde qui court à sa perte presque « naturellement » tant tout a été fait pour ne pas qu’il survive. Très beau poème paru en 2024 dans la belle collection La sentinelle des éditions La Contre Allée, il représente cette urgence climatique en cours pour que ne se produise pas l’irréparable, même s’il est déjà en cours.

http://www.lacontreallee.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 25 mai 2025

Jacques PRÉVERT « Octobre »

 


On ferme ! C’est en effet la fin de la saison pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » dirigé par Moka du blog Au milieu des livres, l’heure du bilan donc, de ces magnifiques cinq années. C’est d’ailleurs le thème du mois. Plus précisément, celui de revenir sur un thème que nous aurions loupé. Comme j'ai été absent des premiers défis de la saison 1, j'ai parcouru les themes abordés et suis tombé sur ce "Au théâtre ce soir" qui a réveillé ma lointaine jeunesse. Et comme mon livre choisi dépassait le coquet score de 500 pages (538 pour être précis), je profite de l’aubaine pour l’incorporer dans le nouveau challenge, toujours piloté par la même Moka, celui-ci intitulé « Quatre saisons de pavés » (ici le printemps), où chaque participant, dont Des Livres Rances se targue d’être l’un d’eux, présentera au rythme des saisons un livre de n’importe quelle forme, pourvu qu’il atteigne les fatidiques 500 pages. À l’honneur pour ce double challenge : Jacques Prévert et son groupe Octobre, pour le meilleur et pour le rire.

Nous tenons là, dans nos doigts tremblants (est-ce l’arthrite ou bien l’émotion ?) un petit chef d’œuvre du genre. Ce gros bébé joufflu rassemble l’intégralité des textes écrits par Jacques Prévert – du moins ceux retrouvés – pour le groupe Octobre, troupe théâtrale engagée ayant sévi en France entre 1932 et 1936, certes conduite par la plume de Prévert pour les textes, mais parfois épaulé par ses acolytes.

Octobre est une troupe qui succède de près à Prémices (« groupe de choc »), s’inscrit comme son prédécesseur dans la tradition agit-prop du théâtre. Un théâtre sulfureux, politique, irrévérencieux, libertaire, communiste (un peu trop acquis à la cause soviétique mais passons) et insurrectionnel. La plupart des pièces sont brèves, quelques pages, certaines sous forme de poèmes monologués ou de chansons. Un théâtre qui rend entre autres hommage à la Commune de Paris, qui reconstruit librement et sans courbettes de manière humoristique la naissance de Jésus Christ ou la bataille de Fontenoy, tout en collant à l’actualité, épinglant Hitler et les nazis sans une once de précaution.

Mais c’est avant tout un théâtre d’agitation prolétarienne révolutionnaire où sont évoqués les faits divers et les grèves d’ouvriers d’alors. « Un ouvrier c’est comme un vieux pneu… / Quand il y en a un qui crève, on ne l’entend pas crever ». Prévert et ses camarades prennent fait et cause pour le prolétariat, étrillent la bourgeoisie, l’aristocratie en des dialogues plus que savoureux. Le 14 juillet ?  Balivernes ! « c’est le quatorze juillet, il faut danser… / Nous dansons avec la vie chère / nous dansons avec la misère / avec la misère avec les huissiers / nous dansons devant le buffet / les huissiers emportent les buffets / on ne sait plus sur quel pied danser / Nous danserons sur le pied de guerre / puisque les crédits sont votés / trois milliards / trois mille millions de francs / pour la guerre ». Car Octobre est une troupe farouchement antimilitariste, antipatriotique et pacifiste.

Octobre nous invite à rire malgré ce « sourire de faux témoin », celui de l’ennemi. Au-delà, les sketchs de la troupe sont une intéressante radiographie de la France des années 1930, de celle de l’Europe. Radiographie évidemment tout ce qu’il y a de plus irrévérencieuse. « LE BOUFFON – Charade : Votre premier ministre est un imbécile. / (Rires… du roi). / Votre second ministre est un idiot. / (Approbation du roi). / Votre troisième ministre est un crétin. / Votre quatrième ministre est… / LE ROI, l’interrompant, - … une fripouille. / (Il rit). Mais quelle est la solution, bouffon ? / LE BOUFFON – La solution… Sire, vous êtes le roi des cons… ».

Certaines chansons d’Octobre traversèrent l’Histoire, étant reprises ultérieurement par divers artistes. Cette suite de brûlots dissidents témoigne d’une profonde solidarité prolétarienne, le groupe se donne en spectacle lors de grèves, de manifestations ou d’occupations d’usines, défend – mais toujours avec humour – les sardineries bretonnes (on pense ici à la brève épopée des sardinières de Douarnenez, les Penn-Sardin, en 1924), brocarde l’autorité et ses valets dociles « S’il y en a qui rouspètent on cogne dessus, c’est tout simple… », se fait joyeusement anticléricale, avec notamment ce curé dans « Suivez le druide » traité de « branleur de cloches », l’image est osée mais parlante, comme beaucoup de celles qui fleurissent tout au long de cette anthologie. Cervantès est repris à la sauce Octobre dans « Le tableau des merveilles ». « Dans ce pays le nom des villes et des villages est inscrit sur les girouettes au lieu d’être inscrit sur les bornes… On suit la flèche… mais le vent tourne… la girouette tourne et on est perdu à nouveau… C’est comme si les villes se sauvaient… Impossible de mettre la main dessus… ».

Les meilleures choses ont une fin, et Octobre ne va pas tarder à se saborder. En effet, « L’humanité » du 16 mai 1935 annonce « M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de la sécurité » (Octobre avait joué en 1933 à Moscou devant Staline). Pour un groupe aux accointances communistes mais surtout antimilitaristes, c’est le coup de pied de l’âne. Des dissensions apparaissent avec un Prévert peut-être plus tourné du côté de l’anarchisme, qu’il revendiquera toute sa vie.

Bref retour de la troupe en mai 1936 devant le Mur des Fédérés du Père Lachaise pour commémorer – une fois de plus – l’anniversaire de La Commune. Mais aussi pour défendre les nouvelles grèves et occupations d’usines suite à la récente élection de Léon Blum à la tête de l’Etat français. Mais c’en est bien fini du groupe.

En annexes sont proposés des textes d’Octobe non datés ainsi qu’une petite biographie de Prévert par le prisme du groupe et ses retentissements ultérieurs. Sont incorporés des articles d’époque sur la troupe, la plupart peu tendres (cependant Antonin Artaud livre un article dithyrambe). Dans celle-ci évoluaient quelques acteurs et autres "vedettes" qui ne vont pas tarder à faire leur place : Raymond Bussières, Maurice Baquet, Sylvia Bataille (femme de Georges Bataille puis de Jacques Lacan), Jean-Paul Dreyfus (futur Jean-Paul Le Chanois), Marcel Duhamel (futur créateur de la prestigieuse Série Noire de Gallimard) et autre Marcel Mouloudji.

Ce qu’il faut retenir du théâtre libre d’Octobre, c’est son engagement, son antimilitarisme, son internationalisme, son antifascisme frontal, son communisme lorgnant du côté des libertaires (bien qu’aussi, hélas, vers un Moscou Stalinien), mais aussi sa drôlerie permanente, même sur les sujets les plus sérieux. Octobre ne pouvait durer qu’un temps, ne pouvait que se dissoudre à brève échéance. Restent ces textes de Prévert pour joyeux lurons, sulfureux, tranchants et diablement efficaces, où une image éclaire toute une période. Sous-titrée « Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre 1932-1936 », cette anthologie parue en 2007 est une vraie baffe à l’ordre et à la notion de patrie.

« Le tricolore au bout d’une perche / Le tricolore à la boutonnière / Le tricolore à la braguette / Comme ils sont beaux à voir, le tricolore au suspensoir // Ecoutez la jeunesse dédorée qui crie d’une voix de châtré / La France aux Français… La France aux français… / C’est l’écume du quartier latin / La jeunesse des écoles du crime… / Bête comme ses pieds… fière comme un pape / Sourde comme Maurras / Elle a dans ses oreilles du coton tricolore / Et les seuls cris qu’elle sait pousser / Sont des derniers cris de mort… ».

 (Warren Bismuth)






mercredi 21 mai 2025

Guy de MAUPASSANT « À la feuille de rose, maison turque »

 


Veuillez éloigner promptement vos enfants de l’écran diffusant cette chronique ! Car aujourd’hui plus que jamais nous n’allons parler qu’entre adultes consentants. Une pièce de théâtre tout d’abord, « À la feuille de rose, maison turque », écrite en 1875 par celui qui deviendra l’un des plus grands écrivains français. Connu pour ses frasques ou phrases un brin grivoises, Maupassant n’est pourtant pas renommé pour ses images pornographiques. Et pourtant… Lisez cette pièce, elle va plus loin que tout ce que vous aviez pu espérer/redouter sur le sujet.

Beauflanquet, maire de Conville, et madame pensent se rendre dans un hôtel chic. Il s’agit en fait d’un bordel. Là travaillent quatre femmes à la langue bien pendue, ainsi qu’un vidangeur, un bègue qui vient vider la merde des chambres. Bien entendu un redoutable quiproquo aux faux airs de vaudeville en nuisette s’installe rapidement, l’hôtel étant vite dépeint aux deux clients comme un harem truc. Avec un ton d’une liberté inégalée, Maupassant passe en revue tous les tabous de sa génération (et de la nôtre) : scatophilie, urophilie et même nécrophilie. N’en jetez plus !

Grivoise oui, loufoque sans doute, burlesque très certainement, mais cette pièce est surtout d’une rare indécence. Obscène mais tellement drôle, elle repousse les limites de l’autopermission littéraire. D’autant que dame Beauflanquet ne va pas tarder à avoir des vapeurs, où des scénettes bisexuelles nous sont détaillées. Mais Monsieur ne sera pas en reste ! Théâtre joyeusement odieux, exagérément vulgaire, il n’en est pas moins jubilatoire. Devant le travail de titans exercés par les algorithmes sur la toile, traquant les plus petites allusions un peu trop prononcées au s*xe, je me garderai bien de proposer un extrait de ce pourtant joli texte. Cependant, vous pouvez le lire en intégralité sur la Toile.

« À la feuille de rose, maison turque » ne put bien sûr sortir du vivant de Maupassant. Il faudra attendre 1945 pour voir éditée clandestinement une première version (époque où la grande déconnade n’allait pourtant pas trop de mise) avant une édition officielle en 1960. De cette pièce à laquelle il fut convié, Flaubert, grand ami de Maupassant, dira « c’est très frais ».

Suivent trois poèmes issus d’anthologies de « Le parnasse satyrique ». Et là, nouvelle surprise : si les deux premiers poèmes sont érotiques mais savent se tenir (« Je n’ai point assez du baiser / Dont se contente tout le monde / Et la source où je veux puiser / Est plus cachée et plus profonde ! // De votre bouche elle est la sœur ! / Au pied d’une blanche colline / J’y parviendrai, dans l’épaisseur / D’un buisson frisé qui s’incline »), il n’en est pas de même du dernier, « 69 », ode à la pornographie et à une certaine position sexuelle fort prisée dont là aussi je m’abstiendrai de reprendre des extraits. En cherchant bien, vous pouvez néanmoins la trouver sur Internet.

Revenons à Flaubert. Car en 1880, Maupassant est visé par la justice pour un poème, « Au bord de l’eau » (qui traite du non-consentement), accusé de « Outrage aux mœurs et à la moralité publique ». Flaubert s’en esclaffe, d’autant que ce poème publié en 1875 et passé inaperçu vient de ressortir dans une feuille locale en 1880. C’est là qu’il est pointé du doigt. Flaubert s’en amuse autant qu’il s’en offusque et fait part de ses réflexions à Maupassant dans une lettre haute et en couleur ici publiée. Maupassant n’aura pas le temps de lui répondre, Flaubert décédant quelques mois plus tard. Son recueil « Des vers », il l’entame par la missive de Flaubert suivie d’une lettre d’outre-tombe à son ami et son maître. Quant au procès, il n’aura jamais lieu.

« Des vers » est un recueil de poésie le plus souvent en alexandrins faisant se succéder des scènes d’amour, de mélancolie, mais aussi des instants tragiques de vies anonymes. Maupassant n’est pas connu pour être un grand poète. Pourtant ses vers portent, l’atmosphère des scènes est assez semblable à celle de ses nouvelles, dans des régions rurales, isolées et délaissées, tout comme leurs habitants. Nous retrouvons le Maupassant drôle, cynique et provocateur dans le très beau « Sommation sans respect » où un homme fait part de ses sentiments à l’encontre du mari décédé d’une femme qu’il convoite : « Regardez-le, madame, il a les yeux percés / Comme deux petits trous dans un muid de résine. Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés, / Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine, // En tout occasion doit le gêner beaucoup. / Quand il dîne il suspend la serviette à son cou / Pour ne point maculer son plastron de chemise / Qu’il a d’ailleurs poivré de tabac, car il prise. // Une fois au salon, il s’assied à l’écart, /Tout seul dans un coin noir, ou bien s’en va sans morgue / À la cuisine auprès du fourneau bien chaud car / Il sait qu’en digérant il ronfle comme un orgue ».

Sans être  d’une profonde virtuosité, « Des vers » se laisse lire. Mieux il nous fait retrouver l’ambiance du Maupassant que l’on aime, celui du travail psychologique de ses personnages ruraux en quête d’amour. Ce livre joignant son théâtre et sa poésie est paru en 2000, il n’est bien sûr pas à mettre entre toutes les mains.

(Warren Bismuth)