Ici sont rassemblés quatorze textes brefs, entre poésie et essai, entre récit de vie et documentaire rural. Marie-Hélène Lafon se saisit à nouveau de son thème favori : la condition paysanne dans une région isolée, en l'occurrence le haut Cantal. Elle aura fait quasiment toute sa carrière sur ce thème. Évidemment, il lui arrive de tourner en rond dans son œuvre, de se répéter encore et toujours. Mais il faut lui reconnaître un indéniable talent : celui de faire vivre et s'animer une image en quelques phrases. C'est le cas pour ce recueil où l'on note qu'une fois de plus l'autrice est particulièrement à l'aise dans les textes courts (voir par exemple le beau recueil de nouvelles « Liturgie »), peignant sans exagération un monde non pas révolu mais oublié, anonymisé.
Dès l'entrée, les méandres de la Santoire, la rivière qui passe tout près de la maison où Marie-Hélène Lafon a grandi, se font entendre, ronronnent dans une sorte de vallée éternelle que le cours d'eau a creusé inlassablement. Mais avant tout, l'autrice lie travail de la terre et écriture par de savants chaînons dont elle a le secret : « Je vis dans un espace à la fois immense et clos, et même précisément clôturé, borné, comme le sont les trente-trois hectares de la ferme, et comme le sont aussi les portions, on dit la part, d'herbe fraîche que l'on délimite chaque jour dans le pré à l'attention des vaches laitières entre août et octobre, avec du fil de fer électrifié et des piquets. Les enfants, dont je suis, participent à ces travaux, portent les outils, les piquets, le rouleau de fil, et voient comment donner la bonne tension. Aujourd'hui encore, cette métaphore du fil tendu et du piquet me vient très naturellement quand il s'agit de dire le travail de la phrase, et le juste équilibre à trouver entre majuscule et point final ».
Marie-Hélène Lafon comprime, épure, jusqu'à trouver le ton juste, le mot qui cimentera la phrase, en fera un bloc compact articulé où plus rien n'est superflu. Elle a grandi au sein de ces fermes du haut pays cantalien, coupée du monde, elle en retire un amour, une tendresse pour le paysage, mais aussi une certaine incompréhension et presque un désaveu pour l'activité humaine. Très jeune, elle sait déjà qu'elle va partir, pour toujours. Mais aussi revenir, comme pour des vacances, c'est d'ailleurs le fil rouge d'une majeure partie de son œuvre. Je pense à cette « série » en cours, entamée avec « Les sources », « Vie de Gilles » (le plus réussi) et « Hors champ », ce dernier étant en quelque sorte une réécriture de « Vie de Gilles », mais étalé dans les détails (d'ailleurs une partie de « Vie de Gilles » apparaît dans « Hors champ »), série dans laquelle elle pratique l’autofiction, prêtant ses traits à Claire.
Marie-Hélène Lafon dessine un paysage rural avec des mots, rien de moins. Elle a pris le recul nécessaire pour se lancer dans une analyse sans jugement, même si l'on sent poindre des sentiments bien légitimes. Elle marque son texte de mots ruraux spécifiques du métier et de la région, et serait bien en peine d'en expliquer la provenance. Les images sont fortes, restent imprégnées d'odeurs, de gestes quotidiens, dont ceux pour effectuer le travail estival aux champs. Elle dépeint un monde cloisonné, qu'elle décide de quitter, trop étouffée par ce non-être, cette stagnation. « Écrire et partir c'est le même mouvement vital ».
Marie-Hélène Lafon bâtit son œuvre sur une « géographie intérieure », traverse la décennie 1970 en compagnie de la télévision (qu'elle rejettera à tout jamais lorsqu'elle s'installera à Paris), près des voisins mais si loin d'eux. « Traversée » ressemble un peu au recueil « Album », mais il m'est plus frappant, il désigne peut-être mieux, fore plus en profondeur, si situe à l'os, il est je crois l'un des grands textes de l'autrice, qui parvient en quelques dizaines de pages seulement à imposer un décor, un lieu, un mode d'existence, un style littéraire. « Traversée » est originalement paru en 2013, réédité en 2015. Et cette nouvelle réédition de 2026 chez Libretto vient à point nommé tant elle paraît recouvrir l’œuvre, la draper, la résumer, en faire jaillir la substantifique moelle.
https://www.editionslibretto.fr/
(Warren Bismuth)

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