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dimanche 17 mai 2026

Hélène ALDEGUER & Chelsea SZENDI SCHIEDER « Tokyo 68 »

 


La révolte étudiante de Tokyo à la fin des années 1960 est plutôt méconnu en France, l'occasion pour une illustratrice et une scénariste talentueuses de nous entretenir des faits avec une bande dessinée éclairante sur cette page d'histoire reconstituée à partir de souvenirs d'étudiants.

Juin 1960, l'étudiante Kanba Michiko meurt lors d'une manifestation à Tokyo contre le traité de coopération mutuelle entre les États-Unis et le Japon. 1967, université de Todai, Tokyo, la grogne étudiante s’amplifie contre les bases militaires japonaises à la disposition de l'armée étasunienne et servant de piste de décollage aux avions bombardant le Vietnam. Le 8 octobre Yamazaki Hiroaki est tué par la police lors d'une manifestation où plus de 600 personnes sont blessées.

La mobilisation s'étend inexorablement, les revendications d'abord axées contre une réforme de l'Université s'intensifie ensuite contre le traité de sécurité ente les U.S.A. Et le Japon, ainsi que contre la construction de l'aéroport de Narita et contre la guerre au Vietnam. Un militant pacifiste s'immole devant la maison du premier ministre japonais pour protester contre la guerre au Vietnam. Les manifestants sont de gauche révolutionnaire mais de diverses obédiences, notamment les Zenkyoto, comités de lutte.

Hélène Aldeguer et Chelsea Szendi Schieder choisissent la fiction pour documenter cette période troublée. Par les personnages de Kazuko, Hiromi et Fumiko, elles font revivre cette insurrection étudiante par le biais de figures féminines au cœur d'une société patriarcale. En fond, plusieurs organisations de gauche révolutionnaire en concurrence et compétition, ainsi que l'esquisse de l'organisation Beheiren, collectif pacifiste aidant les soldats étasuniens à déserter au Vietnam. Évocation de la grève contre la présence de la police anti-émeute dans les universités.

« Si quelqu'un a aggravé la situation, c'est bien l'administration de l'université, en punissant unilatéralement des étudiants innocents et en invitant la police sur le campus. […] Je ne veux pas travailler dans une institution de recherche qui soutient la guerre impérialiste à l'étranger et le contrôle autoritaire à l'intérieur ». Certains étudiants finissent par se désolidariser alors que les barricades sont dressées depuis plusieurs mois et que la tension est à son comble. L'histoire ici relatée se clôt volontairement avant les imminentes violences policières. Le récit se termine en 1968 après s'être concentré sur l’université de Todai.

Le trait de la BD est moderne, aux lignes cassantes et nettes, la couleur dominante est le rouge, celui qui motivait la jeunesse japonaise de l'époque. Les pages fourmillent de détails historiques et politiques, nous suivons les trois étudiantes japonaises dans un monde réservé aux hommes, c'est ainsi à la fois un épisode éminemment politique et féministe qui s'offre ici pour amorcer l'histoire d'une révolte radicale, celle d'un peuple contre l'autorité et la guerre, celle de la constitution d'un mouvement au Japon, celui de la libération des femmes.

« Tokyo 68 » est paru fin 2025 chez Libertalia, on en redemande, tant cette BD nous plonge dans un univers nous étant en partie inconnu bien que coïncidant de plein fouet avec les événements de mai 1968 en France.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)


dimanche 10 mai 2026

Olga TOKARCZUK « Le banquet des empouses »

 


1912, le jeune Mieczysław Wojnicz, étudiant en ingénierie, se rend au sanatorium du village de Görbersdorf située dans les montagnes de Basse-Silésie entre Pologne et Allemagne pour y faire soigner sa tuberculose. Le docteur Brehmer est propriétaire du village tandis que Wilhelm Opitz est celui de la pension où sont hébergés certains curistes. Mieczysław constate que la plupart des femmes de sa propre famille sont mortes jeunes, mauvais présage !

Le talent de Olga Tokarczuk entre bien vite en scène, elle nous présente la majorité de ses personnages par... leurs souliers et leurs jambes ! Mais pourquoi ? La femme d'Optiz passe de vie à trépas dès l'arrivée de Mieczysław. La société reçue en ce monde cloisonné est celle de la belle bourgeoisie, ici malade, au contraire du monde des charbonniers qui la côtoie, sales mais actifs et bien portants, qui créent des poupées à usage sexuel pour les riches, tout ceci étudié en détail par la pétillante et subtile écriture de Olga Tokarczuk.

Lorsque les convives mâles se réunissent le soir, c'est pour dresser un portrait à charge de la Femme, cette « attardée de l'évolution », alors que l'autrice, plus que jamais facétieuse, s'attarde sur des détails insignifiants d'arrière-plan. Ce sanatorium regorge de communistes et on y parle surtout allemand. Tout ce petit monde est minutieusement scruté par les empouses, issues du monde des enfers de la mythologie grecque, proches d'Hécate, qui peuvent prendre plusieurs formes, humaines comme animales. Elles regardent donc les êtres par dessous, du sous-sol en quelque sorte, d'où cette obsession des pieds.

Dans ce récit ample et varié, les séquences singulières sont nombreuses : échanges sur l'art religieux, cueillette de champignons (qui est un moment clé), une toux persistante devenant « Architecture sonore » de la pension, des visites au cimetière, et bien sûr les repas qui finissent fatalement par des réflexions d'une misogynie confondante. Car « Le banquet des empouses » nous renvoie à la controverse de Valladolid (1550), bien qu'ici ce soit la Femme sur le banc des accusées. Chaque humain doit rester à sa place, tenir dans une case et ne pas en dépasser. Ces repas résonnent comme une fin de banquet arrosé.

Dans un style ironique, d'une grande causticité, Olga Tokarczuk mène son train avec une profonde virtuosité. Si les femmes sont quasi absentes du récit (dame Opitz a quant à elle rapidement quitté la piste), elles sont sur toutes les langues, dans toutes les bouches, tellement caricaturées que l'exercice confine au génie. Quant aux patients, ils attendent sagement qu'une place du sanatorium se libère pour s'y installer et quitter cette pension dans laquelle personne n'est vraiment à l'aise. Olga Tokarczuk adopte un ton désinvolte empli d'humour mais la lecture est exigeante car l'action s'échappe dans tous les recoins, se fait farceuse. Vous ferez connaissance avec le catholique Longin Lukas, le socialiste et écrivain August August, le conseiller secret de la police Walter Frommer, l'étudiant et ami du héros Thilo von Hahn, le docteur Semperweiß et tant d'autres. Car les personnages sont nombreux et tous réussis. Et quand j'aurai précisé que l'exergue du roman est une citation de Fernando Pessoa, vous saurez précisément ce qu'il vous reste à faire.

Les scènes vécues par Mieczysław lui rappellent souvent des événements de son enfance en compagnie de son père, quand il se prénommait encore Miecio. Et puis il y a surtout les souvenirs des hôtes de la pension et un présent guère rassurant : chaque automne, un homme disparaît, mais tout le monde semble s'en contrefiche tandis que les mâles trinquent avec cet étrange breuvage, le « Schwärmerei », un puissant hallucinogène... Dans de longs dialogues profondément dostoïevskiens, à propos de l'homme, la femme bien sûr, la métaphysique, la culture, la science, etc., L'autrice excelle, laissant la parole à ses protagonistes qui débattent avec respect mais fermement. Le roman de Olga Tokarczuk est un livre moderne racontant un monde ancien, tous les ingrédients sont présents pour en faire un grand bouquin marquant. Et le style, mazette, c'est du solide !

De par son atmosphère et son décor, le roman est bien sûr une réécriture moderne et résolument féministe de « La montagne magique » de Thomas Mann, et fut d'ailleurs rédigé tout juste un siècle après la parution de son illustre aïeul. Cependant, il se détache bien vite de l'influence du maître pour vivre sa petite vie de roman singulier loin des redites et des copies.

« Le banquet des empouses » de Olga Tokarczuk, Prix Nobel de Littérature 2018, est paru en 2024 aux éditions Noir sur Blanc. Délectable et d'une grande intelligence, d'une immense finesse, il est traduit du polonais par Maryla Laurent et sous-titré « Roman d'épouvante naturopathique ». Toutes les réflexions misogynes contenues dans le roman sont tirées de vraies phrases écrites ou prononcées par des hommes illustres dont je vous laisse le soin de découvrir la liste en fin de volume.

https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 6 mai 2026

Lawrence FERLINGHETTI « Un métro pour Far Rockaway »

 

La poésie de Lawrence Ferlinghetti (1919-2021) est des plus variées malgré des thèmes récurrents. Appartenant à celle de la Beat Generation, elle retrace des événements nationaux, mondiaux comme personnels, fait allusion à l'histoire contemporaine à l'auteur ou plus ancienne. Les 101 poèmes numérotés forment une fresque étonnante, bigarrée dans le fond comme sur la forme, car même si la plupart des poèmes sont en vers libres visuellement décousus, ils peuvent aussi se présenter en prose ou plus classiques.

L'auteur décrit sa jeunesse dans Manhattan puis ses errances lors de voyages, rend hommage aux indiens par petites touches. D'ailleurs les hommages sont nombreux tout au long de ces pages, notamment pour des figures marquantes des arts et bien sûr particulièrement de la poésie. Peu à peu les images se déportent lentement de la Grande Pomme à la ruralité, se posent sur des moments d'une nature peuplée d'oiseaux.

« Et en fait pourquoi ne pas voir des historiens qui / laisseraient des blancs dans leurs écrits / afin qu'ils soient remplis différemment / selon qui est au pouvoir / et l'ordinateur ferait aisément les modifications / Et de toute façon l'histoire n'est pas vraiment l'histoire / jusqu'à ce qu'elle soit réécrite / ou au moins jusqu'à ce qu'elle / se répète elle-même ». Car Ferlinghetti sait se faire offensif et concerné.

Des instantanés parfois déroutants (« Une langouste rouge tenue en laisse ») se mouvant soudain du côté de l'Italie, de l'Espagne ou de la Grèce. « Un métro pour Far Rockaway » est une autobiographie parcellaire ainsi qu'une suite de portraits d'ivrognes, de déclassés, avant celui d'un artiste peintre, l'auteur, en des vers dont la ponctuation est rare. « Coiffé du melon d'Apollinaire je suis dans un zeppelin avec une centaine de dignitaires du monde entier dans une croisière à la recherche d'un lieu où déclarer la paix individuelle et universelle À la recherche d'un atterrissage en douceur pour la paix sur terre ». Parfois désenchantée, la poésie de Ferlinghetti est à fleur de peau, elle ressent le monde et ses dérives.

Lawrence Ferlinghetti est né à New York et a vécu plus d'un siècle. Il a fini par s'établir à San Francisco. Les poèmes de « Un métro pour Far Rockaway » sont quasiment chronologiques et couvrent presque la vie entière de l'auteur, c'est-à-dire que comme lui, ils débutent dans l'est des États-Unis, là où le soleil se lève, pour terminer tout à l'ouest, où il se couche et représente le crépuscule, celui d'une vie pour Lawrence Ferlinghetti.

Ce très beau recueil de 1997 est paru fin 2025 dans l'incontournable collection Amériques des éditions le Réalgar, il est traduit par Christian Garcin, par ailleurs co-directeur de la collection.

« Les pique-assiettes / qui se ruent sur le vin et le fromage / sans un regard sur ce qui pourrait être / considéré comme de l'art / Dans tous ces vernissages du jeudi soir / des galeries de San Francisco / Et les critiques et les criquets / et les célibataires en chasse / Et les guides des groupes de donateurs / gainés de soie & Christian Dior / tenant des lunettes à longues tiges / Après la marée montante des voix tintinnabulantes / Et le peintre à l'écart considérant / l'ensemble de la cohue / comme depuis un rivage très lointain / Se demande Est-ce pour cela / que je peins ? / Quoi d'étonnant à ce qu'il soit / à la dérive dans cette société / qu'il boive trop / et roule sur le sol ? ».

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 3 mai 2026

Ron RASH « Serena »

 


Années 1930 dans les Appalaches de Caroline du Nord, Pemberton, exploitant forestier de la Boston Lumber Company, épouse la jeune Serena, fille d'un exploitant de bois qui fut orpheline dès 16 ans. Le même Pemberton va bientôt être aussi père de l'enfant d'une autre femme, Rachel Harmon, qui a travaillé pour lui. Ainsi commence cette histoire romanesque en diable. Pemberton possède une grande surface de terres convoitées par le gouvernement en vue de créer un parc national.

« Serena » est de ces romans lents qui s'étendent et s'attardent sur les détails. Ses personnages évoluent, chacun incarnant un visage de l'Amérique d'alors. Sur fond de crise financière, Ron Rash campe des protagonistes rugueux, un brin rednecks. Au centre Serena, femme déterminée, possédant une autorité naturelle et sachant se faire respecter. Elle aime le pouvoir et élève un aigle qui lui servira à chasser les serpents qui blessent ou tuent les travailleurs de son mari Pemberton. Rachel est la femme oubliée, humiliée, invisible. Son enfant Jacob est celui de Pemberton... qui s'en fiche. Du moins le croit-on.

« Serena » est l'occasion de décortiquer minutieusement le travail de bûcheronnage, dangereux et physique, d'expliquer le capitalisme tout puissant qui pense pouvoir tout acheter afin de tirer un profit maximum après investissement dans des outils délirants qui défigurent la nature. Car ce roman est bien sûr une ode à l'écologie, comme toujours chez Ron Rash. L'entreprise de Pemberton pourrait bien être expropriée, déjà 2000 agriculteurs ayant été expulsés de leurs terres.

Et puis il y a les morts. Ainsi Pemberton assassine l'un de ses employés en maquillant le meurtre en accident. Et les ouvriers tombent les uns après les autres, la sécurité n'étant pas assurée sur les chantiers, d'autant que le labeur devient de plus en plus pénible et dangereux, à cause des nouvelles terres à déboiser – en pente -, des nombreuses pluies récentes. Au même moment Serena tombe enceinte, le petit ne vivra pas. C'est alors que Serena envisage un plan d’implantation au Brésil afin d'explorer des concessions forestières pour un meilleur profit.

« Serena » frappe par sa diversité de styles : de western dans un magnifique premier chapitre, il se fait roman du monde du travail au parler rugueux des fermiers pauvres. Les descriptions de la nature, quoique rares, transforment le tout en poésie et en respect silencieux. Mais le récit va basculer en fin de volume en une sorte de thriller implacable. Là encore changement de ton. Il faut noter la prouesse de la traduction de Béatrice Vierne qui parvient à rendre une atmosphère saisissante, qui permet au texte de vivre et de nous submerger, tout en comptabilisant quelques morts, notamment cette vieille veuve égorgée, peut-être bien pour toucher directement Rachel et Jacob, qui a alors 2 ans. Et Serena n'est peut-être pas innocente...

« Les hommes tombent presque aussi souvent que les arbres ».

Le roman de 400 pages, de 2008, traduit en 2011 n'est certes pas exempt de quelques longueurs, isole longuement quelques scènes peut-être dispensables (je pense à cette séquence aussi inutile que grotesque où l'aigle de Serena s'attaque à un dragon (???) dans un cirque). Néanmoins ses personnages sont vrais, aucun n'est franchement sympathique mais tous ont quelque chose à sauvegarder, y compris l'honneur. Si la longueur vous impressionne, vous pouvez vous rabattre sur le recueil de nouvelles « Incandescences » écrit à la même période et qui restitue parfaitement le monde des Appalaches ainsi que l'atmosphère globale de « Serena ».

Mais « Serena » est aussi un roman moral et universel : « Là-dessus, tous les historiens et les philosophes sont d'accord. Y'a un gus, en Allemagne, qu'a l'air bien décidé à foutre le feu à toute l'Europe dès qu'il pourra, et on aura beau lui régler son compte, y'en aura toujours un autre qui viendra derrière ». Et c'est plus que jamais vrai de nos jours.

Si vous désirez connaître la suite de la vie de Serena, sachez que Ron Rash lui a redonné vie en 2022 dans une longue nouvelle du recueil « Plus bas dans la vallée », par ailleurs sous-titré « Le retour de Serena ».

(Warren Bismuth)

dimanche 26 avril 2026

Jack LONDON « Révolution suivi de Guerre des classes »

 


Nouvelle confrontation ce mois pour le challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, deux hommes se faisant face : Ernest Hemingway et Jack London. Vous vous doutez bien que mon cœur a tout naturellement penché pour le second, ce qui m’a donné l’occasion de lire enfin cet essai qui m’attendait depuis je ne sais combien d’années.

Jack London (1876-1916) est né il y a exactement 150 ans cette année, il fallait donc marquer le coup avec ce livre regroupant deux essais, plutôt une suite de réflexions sur la vie, de chroniques de leur temps. Les premières d’entre elles sont des hommages appuyés au socialisme et au drapeau rouge. Jack London fut en effet étiqueté à tort d’écrivain anarchiste. S’il était contestataire et révolutionnaire, c’est bien côté du socialisme qu’il se rangeait, il fait d’ailleurs part ici de son intérêt pour le vote. Il prend la première révolution russe de 1905 comme exemple à suivre pour une destruction du capitalisme et un développement de l’internationalisme. Jack London constate et dénonce la misère aux États-Unis avant d’égrener une suite de faits divers de son temps.

London peut être un visionnaire, mais pas toujours. Ainsi il présage la fin imminente du capitalisme après la trahison des pouvoirs politiques. Il développe sa pensée sociale de manière parfois un peu succincte. Au cœur de cet essai est inséré une étrange nouvelle d’anticipation, « Goliath », où un homme veut imposer la dictature pacifiste du rire… en tuant tous les faiseurs de guerres ! Le format documentaire peut reprendre avec une immersion dans la mythologie, le progrès par les moyens de locomotion (London fut très sensible au progrès industriel), d’ailleurs l'auteur décide de construire lui-même sa maison, en fait un voilier, le Snark (auquel il dédiera un livre, « La croisière du Snark »). Cette suite de chronique s’immisce parfois dans l’autobiographie, de manière à mieux cerner qui était Jack London derrière l’écrivain hors normes. Un homme impliqué, contestataire. « En Corée, le costume national est blanc. Les costumes du noble et du coolie sont pareillement blancs. C’est l’enfer pour les femmes chargées du blanchissage, mais cela va plus loin. Le coolie ne peut pas garder propres ses vêtements blancs. Il travaille et il se salit. Le blanc sali de son costume est le signe distinctif de son infériorité. Le vêtement du noble est toujours d’un blanc immaculé. Cela veut dire qu’il n’a pas besoin de travailler. Et cela veut dire en outre que quelqu’un d’autre doit travailler pour lui. Sa supériorité n’est pas fondée sur son habileté à chanter ou à faire de la politique, sur les courses à pied auxquelles il a participé ni sur les lutteurs qu’ils a vaincus. Sa supériorité repose sur le fait qu’il n’a pas à travailler et sur le fait que d’autres sont obligés de travailler pour lui ».

Il se tourne vers l’histoire de l’Alaska et bien sûr les pionniers de la ruée vers l’or, moments qu’il a vécus : le Klondike, le Yukon, il maîtrise ce sujet qu’il se plaît à partager également dans de nombreuses nouvelles et quelques romans. Il n'oublie pas la littérature, et se lance dans une pertinente analyse de « Thomas Gordeiev » de Gorki (qu'il orthographie à l'époque « Fomá Gordyéeff »), puis sur Kipling, un auteur qu'il admire, un texte allégorique sur l'oubli.

London a vécu entouré d'animaux. Il propose ici une synthèse de la conscience animale, évoluant vers un véritable discours éthologique, simple mais en écho à son expérience quotidienne. Puis London quitte les États-Unis, se rend en Corée pour couvrir la guerre (en résultera l'essai « La Corée en feu »), puis en Chine, sans jamais se placer en pacifiste, plutôt même en belliqueux.

Le second livre dans le livre, « Guerre des classes », est exclusivement consacré à la politique, au social et à l'histoire, avec comme objectif la lutte des classes. Jack London défend une socialisme révolutionnaire contre le capitalisme. Il analyse le rôle du syndicalisme au sein du socialisme. Certains de ses articles sont une retranscription de discours oraux prononcés en divers lieux. London parle des clochards, des trimardeurs, puis des « jaunes », ceux qui acceptent de travailler pour moins cher ou pour remplacer du personnel gréviste. L'auteur connaît son sujet, s'appuie sur de nombreuses références sur le capitalisme et sur l'exploitation du prolétariat, sa vision est marxiste dans un vrai petit cours d'économie internationale. Il termine ce recueil par ses vagabondages, qui ont à la fois marqué sa vie et décidé de sa suite logique.

Le présent recueil est une parution de 2008 chez Libretto, traduction Jack Parsons, Louis Postif et Jean-Louis Postif. Il permet de mieux cerner la pensée sociale de Jack London, ses combats, ses luttes et ses convictions, et en partie son jusqu'auboutisme. Les textes de « Révolution » sont datés de 1900 à 1910, ceux de « Guerre des classes » de 1899 à 1905.

(Warren Bismuth)



dimanche 19 avril 2026

Terry TEMPEST WILLIAMS « Quand les femmes étaient des oiseaux »


La mère de l'autrice est morte à 54 ans et lui a légué trois étagères de carnets que sa fille avait promis de n'ouvrir qu'après son trépas. Or ces carnets sont des « tombes de papier », ils sont vierges, nus, blancs, immaculés. C'est également à l'âge de 54 ans que Terry Tempest Williams, mormone ornithologue, rédige 54 variations sur la voix, en hommage à ces carnets, singularisés par des pages blanches dans le livre.

Dans une troublante poésie, Terry Tempest Williams fait revivre sa mère en s’attachant à combler le vide laissé par ses carnets, analyse la raison et la motivation possibles de leur nudité. Elle se glisse aux côtés de son aïeule et tente de déchiffrer le silence des carnets. Elle remplit les siens au crayon (synonyme de l'effacement) et se souvient. Ses premiers guides sur les oiseaux, la nature et son observation qui fatalement la ramènent à la figure maternelle, discrète et mystérieuse.

Un cancer a été diagnostiqué à Diane, la mère, alors qu'elle avait 38 ans. Les femmes de la famille sont beaucoup touchées par le cancer, sept en sont mortes. Quant à sa fille, elle s'est mariée à 20 ans avec un passionné d'oiseaux rencontré par le biais d'une discussion sur un guide ornithologique avant de devenir pour un temps professeure de sciences à Salt Lake City, Utah, où elle imprègne ses élèves d'une forte fibre naturaliste. « Planter des arbres est devenu bien plus qu'une vocation. C'était un geste contre l'oppression et une métaphore du renouveau ». Car Terry Tempest Williams est une femme engagée, pour la cause de la nature mais aussi dans le féminisme, elle se prononce pour l'avortement : « Nos histoires ont une existence clandestine ». Elle raconte son militantisme au sein de plusieurs organisations puis comment elle a subi une agression de la part d'un homme.

Amie et admiratrice de Wallace Stegner, Terry Tempest Williams tient à lui rendre hommage. D'ailleurs ce livre est une profonde empreinte de Nature Writing aux convictions très ancrées. Ainsi, l'autrice s'arrête sur un souvenir : comment une loi contre-nature (le jeu de mots est volontaire) fut rejetée grâce à un livre collectif et comment des terres sauvages devinrent monument national après le succès du bouquin. À coup sûr l'un des moments phares du recueil.

Terry Tempest Williams nous entretient de culture chinoise, d'un séjour en prison pour excès de vitesse, de la notion de solitude ainsi que de celle de liberté, s'astreignant à remplir ses carnets. La dernière variation, la plus longue, fait état d'un vilain diagnostic médical au cerveau, le cavernome, une malformation vasculaire. L'autrice se met à nu avec pudeur, toujours avec force et poésie, livrant un essai très convaincant sur l'intime relié au global et à l'universel, et bien sûr un amour incommensurable pour la nature.

La postface a été écrite 11 ans après le reste, en 2023. Elle vient parachever un recueil résolument féministe et amoureux de la nature. Après le déjà très remarqué « Refuge » paru en 2012 chez Gallmeister, « Quand les femmes étaient des oiseaux » n'est que le deuxième livre de l'autrice traduit en France, ici par Gaëlle Cogan aux éditions Phébus. Vibrant, contemplatif comme combatif en une suite de souvenirs et de réflexions, cet essai se lit calmement le soir.

(Warren Bismuth)

mercredi 15 avril 2026

Allain GLYKOS « L'enfant en ruines »

 


Quelque part dans le monde la guerre, encore et toujours. Un jeune garçon, Eden, 11 ans, la regarde et tente de comprendre. On le voit entouré de ruines, rendu sourd par les bombes, les jambes brisées. Sa maison a été bombardée, ses parents sont morts, il a faim. Et il déambule. Autour de lui des bêtes errantes qui furent des animaux domestiques. Bientôt, il croise le regard de Irena, violoniste, elle va mettre son cœur en émoi.

Irena dégotte une poussette dans laquelle elle place Eden. On pense bien sûr au « Cuirassé Potemkine » de Sergueï Eisenstein. L'urgence est de trouver à manger même si Eden souhaiterait terminer la maison dont il vient de poser les premières pierres avec les gravats de la ville. Ce même Eden va adopter un chaton qu'il va prénommer Théo, comme son meilleur ami disparu.

« L'enfant en ruines » est une caméra balayant les décombres d'une ville en guerre qui n'est pas nommée, même si ce texte fut inspiré par la destruction de Marioupol par les forces russes dès les premiers jours de l'invasion en Ukraine. Cette caméra EST les yeux d'Eden. Une tragédie à hauteur d'yeux d'un enfant qui entame alors un parcours initiatique introspectif en temps de guerre, apprend la survie. Le récit se fait suffoqué : « L'adulte n'est qu'un enfant couvert de cicatrices ».

Au cœur de ce chaos, les souvenirs. Alma, la grand-mère qui a fait l'éducation d'Eden. Puis est morte. Et quand il jouait à la guerre avec ses camarades, alors qu'aujourd'hui la voilà pour de vrai, la guerre, forcément moins drôle. Un « Les hommes tuent comme ils embrassent » contrecarré par les souvenirs tendres au cœur d'une dystopie, d'une guerre moderne qui ressemble pourtant à toutes les autres.

Irena aussi se souvient. Son amour pour Alex : « Elle avait envisagé plusieurs fois de le quitter. La guerre aujourd'hui s'en était chargée. Il est sur le front. Il a reçu une balle sur le front. Elle l'a appris par un ami revenu blessé. Sur le front. L'heure n'est pas à sourire. Elle ravale honteuse ce qui en d'autres temps aurait pu être un bon mot ». Tandis que la gangrène d'Eden s'étend inexorablement.

« L'enfant en ruines » est un récit à la langue rondement poétique où se côtoient le gris du drame intégral et les couleurs vives de souvenirs d'enfance. Dans un texte universel et profondément humaniste, tendre et pacifiste, Allain Glykos retranscrit les observations d'Eden qui réalise que l'on tue des journalistes pour les punir de témoigner. Leur caméra restant muette. Mais pas celle d'Eden, qui continue à décrire le monde autour d’elle. Il faut un temps fou pour construire, et simplement un éclair pour détruire.

« Vous pouvez lancer tous les obus, tous les missiles, toutes les roquettes que vous voulez ! Hurle Irena dans sa tête. Vous pouvez réduire nos quartiers en cendres et en tas de pierres. Rien ne pourra jamais faire disparaître notre mémoire. Et comment pourrai-je choisir un jour entre la vengeance et le pardon ? ». mais pour l’instant seul le fait de rester en vie compte.

« L'enfant en ruines », englobant en quelque sorte toutes les guerres du monde, est paru récemment aux toujours subtiles éditions Signes et Balises. Court, il percute par ses images fortes teintées de fin du monde comme d'espoir. Cet enfant, Eden, c'est la nouvelle génération, celle qui observe, impuissante, les haines du passé.

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 12 avril 2026

Sergueï ESSENINE « Journal d'un poète »

 


Mauvais garçon, ivrogne, instable, Sergueï Essenine (1895-1925) aura traversé sa vie à la manière d'une comète, nous laissant sa poésie, pages sublimes d'un être d'une grande émotivité.

« Pour une information plus complète sur ma biographie, tout est dans mes vers » prévient d'emblée le poète, dans une phrase retranscrite ici en quatrième de couverture. Les premiers poèmes, ceux d'un jeune homme idéaliste, naïfs, maladroits, contemplent la nature. Essenine a alors guère plus de 15 ans. Croyances, amour, folklore et légendes russes s'invitent au menu. Mais alors qu'il n'a pas encore 20 ans, il semble trouver sa voix, originale, dans la poésie : « Je suis un pauvre vagabond », où la brutalité du quotidien côtoie l'onirisme et le fantastique.

Encore jeune, Essenine est déjà nostalgique du passé, mélancolique, brossant des poèmes aux allures de photographies rurales d'un autre temps. Essenine s'échappe pourtant de ce tableau, part errer découvrir le monde avec sa talianka sur fond de beuveries vagabondes. « Sauf que je suis moi-même un mufle et un truand ; j'ai tout du bandit de grand chemin » puis « Non, je ne veux pas me leurrer / le trouble a saisi mon cœur ténébreux. / Car d'où vient qu'on me tient pour hâbleur ? / D'où vient qu'on me dit scandaleux ? // Je ne suis pas un criminel et n'ai pas volé de bois, / je n'ai pas dans ma geôle fusillé le malheureux. / Je ne suis qu'un polisson des rues / qui sourit au premier venu. // Le joyeux fêtard de Moscou. / Dans tout le quartier Tverskaia / pas un chien dans les ruelles / n'ignore ma démarche souple ».

Sur fond de révolution d'octobre, les poèmes d'Essenine sont aussi une autobiographie finement découpée. S'il s'est enflammé en 1917 à l'issue de la Révolution russe, bien vite il déchante, un peu comme sa foi en Dieu : « Avoir cru en Dieu, j'en ai honte. / Ne plus croire m'est non moins amer ». Les poèmes se font ensuite plus épiques, plus longs et plus puissants, venteux et endiablés : « Caravelles-haridelles », « Sorokooust » qui fit scandale en 1920, ou encore « La confession d'un hooligan » dans d'autres traductions titré « La confession d'un voyou ». Car Essenine est un voyou, désenchanté, un rien nihiliste, il choque. Puis il revient chez les siens après des années d'absence. La maison familiale, comme le monde, a changé. La révolution est passée par là. La solitude pèse : « Avec qui partager le triste bonheur d'être encore en vie ? ». En vie mais pas pour longtemps, Essenine se suicide fin décembre 1925 après un ultime poème écrit avec son sang et ici reproduit.

Le pouvoir soviétique tente de faire disparaître toute trace des écrits d'Essenine, pourtant ils ne cesseront de revivre. Aujourd'hui, Essenine est reconnu comme l'un des poètes majeurs de sa génération. Il est peut-être en tout cas l'un des plus originaux, décrivant la ruralité, le terroir avec à la fois contemplation et brusquerie, dépeignant les errances d'une jeunesse anarchisante qu'il a cramé par les deux bouts. Le présent volume s’achève par une belle analyse biographique signée Christiane Pighetti, également traductrice du recueil. S'ensuivent quelque témoignages sur Essenine ainsi que des dates clés. Cette traduction est une sorte de réédition entièrement remaniée d'un ouvrage paru en 2004. Le livre est sorti récemment chez Allia, il est un élément majeur de la littérature russe du XXe siècle.

https://www.editions-allia.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 8 avril 2026

Charlotte MONÉGIER « Le passage du nord-ouest »

 


Ludivine est journaliste et a été abusée sexuellement et psychologiquement par son mari Mike avec lequel elle a eu un enfant, Simon. Originaire de Normandie, elle est partie à Paris pour ses études de sociologie, a voyagé au Pérou grâce à une bourse d'études après avoir suivi durant une année des musiciens péruviens jouant dans le métro en échange de quelques pièces. Elle est aussi partie en Inde, c'est dans ce pays que se déroule une partie du nouveau roman de Charlotte Monégier.

L'originalité du texte réside dans sa conception : roman en prose entrecoupé de nombreux poèmes qui font pourtant partie intégrante de la narration : « Un soir, pas très loin du métro Vavin, / j'aidais Léo à transporter ses affaires - / basse, gants fourrés, / quelques CD qu'il avait pu enregistrer / et qu'il vendait cinq euros l'unité - / lorsque cette vérité m'est apparue : / la poésie, ça sert à vivre / avec un petit moins de chagrin ». Car pour Ludivine l'écriture est un refuge. Alors que sa féminité l'avait quittée au contact de Mike, s'était étiolée, Ludivine revit lorsqu'elle se sent en liberté, elle redevient femme.

En des chapitres brefs et épurés fermement épaulés par une écriture poétique, délicate et sensuelle, Charlotte Monégier déroule l'itinéraire tortueux de son héroïne, son voyage à Pondichéry en Inde, dans une incessante fuite en avant car « Fuir, c'est devenir celle qui part ». Et qui peut reprendre de zéro. Ludivine nous livre quelques secrets enfouis de son existence tandis qu'un renouveau semble l'habiter par ses voyages. La mère prend une place de choix bien que furtive : « Elle a traversé la vie en s'excusant toujours. Pardon. Pardon. Je ne fais que passer. Ne me fixez pas comme ça, vous vous trompez ». Cette mère victime elle aussi d'abus, de violences répétées.

« Le passage du nord-ouest », c'est un amour déclaré aux mots, à la poésie, à la liberté, mais jamais exalté. Simon grandit et s'épanouit, sa mère est souvent à ses côtés, guide et protectrice. Ce roman est aussi une suite de rencontres, belles comme dangereuses. Car Ludivine va croiser des êtres toxiques, rejoindre une secte bien malgré elle, avant de connaître un lieu libre et spirituel puis d'échapper à un tsunami.

« Un espace resserrée parmi les fjords du Canada », tel est ce passage du nord-ouest qui réserve de belles pages dans lesquelles on voyage beaucoup. Charlotte Monégier s'appuie en partie sur son parcours, sur ses expériences de l'autre bout du monde pour faire vivre « sa » Ludivine, une femme meurtrie mais debout, qui va devoir se battre pour trouver sa liberté, loin des hommes toxiques, car ce roman est un témoignage féministe sur la violence masculine. Charlotte Monégier laisse Ludivine en fin de récit alors qu'elle est enfin en sécurité, qu'elle va pouvoir enfin envisager un avenir serein avec son enfant.

« Le passage du nord-ouest » est à la fois un roman intimiste, un voyage dans diverses contrées mais aussi dans l'âme d'une héroïne forte et déterminée. Et il est bien sûr un texte hybride et remarquablement dosé entre prose et poésie, l'une s'abreuvant de l'autre en une parfaite symétrie. Il vient de paraître aux éditions Calmann Lévy dans la collection Ancrages.

(Warren Bismuth)

dimanche 5 avril 2026

Karel ČAPEK « Contes d'une poche et d'une autre poche »

 


L'arrivée du printemps a annoncé le lancement de la nouvelle saison (printemps, donc, si vous suivez bien) du challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, pour lequel sont mis en avant des livres d'au moins 500 pages. On a eu chaud puisque ce recueil nous offre très exactement 502 pages !

Des contes ? Peut-être... En tout cas 48 récits brefs portant sur des intrigues policières. Karel Čapek (1890-1938) fut de ces écrivains dynamiteurs et irrévérencieux qui ont peut-être le plus innové en plusieurs inoubliables chefs d’œuvre d'anticipation, en guise d'urgence à réagir contre le fascisme, mais construits à la façon de récits de science-fiction. Trois œuvres majeures entrent dans ce cadre si difficile à sculpter : le roman « La guerre des salamandres », les pièces de théâtre « La maladie blanche » et « R.U.R. ». Dans « Contes d'une poche et d'une autre poche », l'auteur se tourne vers un autre style, une autre ambiance, le polar loufoque. 48 nouvelles percutantes, où il est permis de rire comme de se révolter, 48 textes traversés par de nombreux personnages, beaucoup sont décalés, proches de l'univers d'un contemporain et compatriote tchèque (tchécoslovaque, pardon, et encore, à la naissance de ces auteurs, le pays faisait partie de l'empire d'Autriche puis de l'Autriche-Hongrie, la Tchécoslovaquie naissant en 1918, mais refermons cette trop longue parenthèse), proche donc de l'univers d'un contemporain et compatriote de Čapek : Jaroslav Hašek, récits empreints de grotesque, d'absurde, sans oublier de brocarder l'autorité, l'uniforme, la bienséance autoritaire et militaire (« Mettez des galons à un cochon sauvage, vous en ferez un commandant »).

Les premières enquêtes de ce recueil écrit en 1929 sont construites comme des classiques de la littérature policière, on croit parfois reconnaître la silhouette de Sherlock Holmes ou Rouletabille. Mais Čapek détruit le mythe par sa facétie, rendant une tonalité farfelue, théâtrale, avec ces voyantes, ces graphologues, ces illuminés, mais aussi ces antagonismes. Les enquêtes en deviennent inventives car prennent à contre-pied le classicisme des aînés. Čapek ne respecte rien, il rit au nez, il se moque, il laisse souffler un vent de liberté salutaire, permettant même à des anonymes de résoudre certaines énigmes tout en se gaussant copieusement des bourgeois. Les rebondissements se succèdent et il est facile de se prendre au jeu de l'enquête, tant l'auteur balise le terrain de bons mots.

Tout en restant dans un registre policier, le recueil est aussi une radiographie de la société tchécoslovaque et plus précisément praguoise des années 1920, une grande fresque explosée et originale avec ces portraits de déclassés au cœur d'imbroglios judiciaires, ce racisme, cet antisémitisme à peine feutré de personnages somme toute détestables. Car derrière la farce, c'est bien sûr et comme toujours un Čapek alarmiste sur le mal à venir, soit le fascisme, l'antisémitisme dans sa démesure, et malgré les scènes absurdes, le fond est combatif, il est un cri de révolte ainsi qu'une alerte maximale.

Des enquêtes jubilatoires, loufoques, quelques-unes se suivant dans la chronologie du recueil. Notons la récurrence de plusieurs personnages. Une atmosphère en partie héritée de celle de Kafka et plus précisément des auteurs vivant à la même époque dans le même pays que Čapek. Ce dernier fut un écrivain quasi avant-gardiste, traitant par l'absurde ou la farce une menace bien réelle, même si le présent recueil se lit davantage comme une longue pantalonnade. Čapek devrait être relu de nos jours, nous comprendrions peut-être plus facilement la folie qui est en train de nous tomber à nouveau sur la tête en même temps qu'elle détruit la civilisation humaine, ses complexités et ses complémentarités. « La guerre des salamandres », « La maladie blanche » et « R.U.R. » nous éclairent quant au danger imminent, « Contes d’une poche et d'une autre poche » nous replonge au cœur de cette atmosphère quotidienne, faite de méfiance, de défiance et de bêtise humaine. Et puis, en passant, l'air innocent, l'auteur règle ses comptes avec une certaine littérature : « Mais le journal persista dans son refus de les publier ; d'une part, parce qu'il ne tenait pas à interférer avec l'enquête des autorités locales, et d'autre part, parce que les poèmes étaient de plus en plus minables. L'auteur se répétait et inventait toutes sortes de clichés pseudo-romantiques et d'inepties sans queue ni tête ; bref, il commençait à se comporter en véritable écrivain ».

Moins croustillantes mais tout aussi pertinentes, les dernières nouvelles dénotent par une sorte d’auto-psychanalyse introspective, des protagonistes torturés se questionnant sur leur existence. Mais toujours, et tout au long du recueil, il existe une mince passerelle, parfois à peine perceptible, entre la conclusion d'une affaire et le début de la suivante, un fil d’Ariane qui ferait presque de ce long recueil de 500 pages un imposant roman débraillé.

Karel Čapek est un auteur hors normes, il fut peut-être l'un de ceux qui a le mieux décrit la montée des fascismes. « Contes d'une poche et d'une autre poche », d'une autre tonalité mais tout aussi efficace, est sorti en 2016 chez les très belles éditions du Sonneur.

« Et puis c'est logique, quand une affaire criminelle de premier ordre éclate quelque part, c'est bon pour le commerce. On dit que c'est le signe de perspectives économiques très favorables, vous comprenez, et cela inspire confiance. Encore faut-il que le malfaiteur soit attrapé ».

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)



mercredi 1 avril 2026

B. TRAVEN « Les cueilleurs de coton »

 


Dans le Mexique du début des années 1920, Gales, le narrateur et double de l'auteur, est un travailleur itinérant et un vagabond quelque peu désenchanté. Embauché sur un champ de coton avec un chinois, deux noirs et deux locaux mexicains, afin de récolter la fibre, il trime du matin au soir avant de rejoindre une fois le labeur quotidien accompli une maison d'habitation plus que spartiate puisqu'elle ne consiste qu'en une seule pièce vide, il préfère aller se reposer dans une cabane miteuse au milieu des bois.

« Il n'y a aucun travail en ville. Les chômeurs des States ont tout submergé, la situation n'y semble pas non plus toute rose. Et là où l'on a vraiment besoin de travailleurs, on choisit de préférence des indigènes, parce qu'on leur paie des salaires qu'on n'oserait pas proposer à un Blanc ». Et force est de reconnaître que Gales est mieux payé et mieux traité que ses compagnons non blancs, car « Les cueilleurs de coton » est un roman dénonçant avec force le racisme et les abus des patrons Blancs.

Après une menace de grève, le patron de l'entreprise, Mister Shine, cède sur les salaires, qu'il augmente. Gales décide de partir, de chercher mieux ailleurs. Il s'engage comme boulanger pour le café L'Aurora tenu par l'intraitable, sournois et avare Monsieur Doux. « Chaque classe a ses assassins. Ceux de la mienne sont pendus ; ceux qui n'appartiennent pas à ma classe sont conviés au bal par Mr President et peuvent pester tout à loisir sur l'immoralité et la cruauté qui règnent dans ma classe ». Vous l'aurez compris : « Les cueilleurs de coton » est un récit des luttes sociales. Par le biais de l'anarcho-syndicalisme qui fait de ce roman une sorte de guide de défense des travailleurs, B. Traven ne se contente pas d'accuser le discours capitaliste, il le décortique pour mieux le contester, le mettre à terre avant de proposer des solutions acceptables et accessibles.

Les serveurs de L'Aurora se mettent en grève pour dénoncer les conditions de travail, ils réclament en outre un salaire décent. Doux fait embaucher des briseurs de grève, tout de suite mis au parfum par les grévistes. La tension monte, la police est appelée sur les lieux. Étonnamment elle se range plutôt du côté des grévistes alors que l'administration menace Doux et finit par ordonner la fermeture de son établissement pour deux mois.

B. Traven décrit un système absurde où une vie humaine ne vaut pas grand-chose, il analyse la mécanique capitaliste, l'exploitation de la classe ouvrière, la cupidité des patrons dans un roman définitivement prolétarien même s'il montre que les origines ethniques peuvent être un frein à la solidarité. L'auteur brosse le monde des prostituées, prend leur parti, faisant de ce roman une amorce féministe en dressant le portrait de Jeannette, la veuve d'un millionnaire, avant de décrire l'atmosphère particulière dans les trains de l'époque.

B. Traven dénonce la magouille dans les champs de coton comme dans les salles de jeux. Gales change à nouveau d’emploi, cette fois-ci il devra conduire un troupeau de 1000 têtes à travers les grands espaces mexicains. Il pourrait bien trouver enfin sa vocation. Le roman âpre se mue soudain en magie, en un tout optimiste loin des rendements imposés en lieux clos. « Les cornes du bétail sont sujettes ici aux mêmes maladies que les dents des hommes civilisés. La pourriture ronge l'intérieur de la corne et l'animal maigrit parce que le mal de dent – ou plus exactement de corne – l'empêche de manger ». Et ainsi B. Traven nous en apprend beaucoup. Gales a abandonné ses camarades prolétaires, mais il a semé une graine (même s'il s'en défend), celle de la révolte, les ouvriers s'en souviendront.

« Les cueilleurs de coton », écrit en 1925, est le premier roman de B. Traven. Croyez-le ou non, mais il n'avait jusque là jamais été traduit en France ! C'est enfin chose faite exactement un siècle plus tard grâce aux bons soins des éditions Libertalia et à la traduction de l'allemand (qui était la langue maternelle de B. Traven) par Christophe Lucchese. La belle préface est signée Timothy Heyman, les illustrations de fin de volume étant l’œuvre de Thierry Guitard.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 29 mars 2026

Françoise SAGAN « De guerre lasse »

 


Pour la confrontation amicale Nathalie Sarraute / Françoise Sagan de ce mois dans le cadre du challenge « Les classiques c'est fantastique », de l'amie Moka du blog Au Milieu Des Livres, DLR a choisi la seconde option. Pour le meilleur et pour le p... Non, pardon, uniquement pour le pire !

Mai 1942 chez Charles Ambrat, fabricant de chaussures dans le Dauphiné, en zone libre. Alice et Jérôme, vivant ensemble depuis deux ans mais en couple depuis six mois, sont venus se réfugier. Tous deux sont résistants, se cachent depuis un an, Jérôme est un ami de Charles qu'il n'a pas vu depuis cinq ans. Il présente Alice à Charles qui, dès le premier coup d’œil, la désire ardemment, veut la posséder sans partage.

Tout à coup Charles se prononce pour Pétain. C'est en fait un subterfuge pour choquer Jérôme avec lequel il est seul ce soir-là et ainsi retarder le moment où il devra rejoindre sa compagne au lit. Charles a combattu en 1940, ainsi l'apprend-t-il à Jérôme. Puis il y a ce message mystérieux sur Radio Londres, enfin, pas mystérieux pour Jérôme ni pour Alice. Souci majeur à Paris. Alice va s'y rendre, lestée du bon Charles, la courtisant toujours. « Il s'était toujours plus préoccupé du plaisir des femmes que de leur bonheur ».

Très bien, si j'ose dire. Mais on s'ennuie, on s'emmerde, on voudrait sortir, en finir. C'est la décision que je prends au terme de la page 135 – notez qu'il en reste alors 80 à avaler -, après ce passage qui m'a laissé groggy : « Ce petit-bourgeois si avide et si naturel, si désarmant et si ingénu dans son cynisme d'homme adulte, ce petit-bourgeois soucieux de son confort et de ses yeux, ce petit-bourgeois représentait pour elle, sur un terrain très exigu et sur lequel elle n'avait jamais joué jusque-là, celui du plaisir physique, eh oui, ce petit-bourgeois représentait pour elle l'aventure... ». Je laisserai éternellement ces trois petits points en suspension...

Vous l'aurez compris, Charles est un « petit-bourgeois » (le terme apparaît quatre fois en huit lignes), imbu de sa personne, il séduit Alice, bourgeoise résistante, elle-même fière et attirée par le bon Charles malgré son machisme démonstratif et ses effets de manches. Jérôme est le grand absent, le cocu de la farce, l'amant dans le placard, le ciel-mon-mari. Car ce n'est pas possible, c'est forcément une farce ! Ces trois êtres d'un caricatural touchant au pathétique, s'échangeant des paroles creuses, vides, défactualisées. Ce Charles se faisant l'avocat du diable pour provoquer Jérôme, et par-delà s'attirer les grâces d'une Alice que l'on perçoit quasiment comme anti-féministe.

Le clou du spectacle. D'après le résumé, Charles va entrer en résistance à son tour, sans doute pour complaire à Alice, comme si la résistance était une agence matrimoniale. Mais le lecteur que je suis n'a pas eu la force d'aller jusque là. De guerre lasse, il se détacha du récit, rejoignit ses pénates, pressé de s’éloigner à jamais des ombres de ses trois protagonistes insupportables et d'oublier leurs sentiments boueux, les plantant dans un Paris perdu, les abandonnant à leurs atermoiements sans une once de compassion. Un triangle amoureux pour récit ennuyeux de bourgeois en mal de sensations. Misogynie, acceptation sont au menu indigeste de ce plat peu ragoûtant. Rien à sauver chez ces êtres autant agaçants que capricieux.

Ah, la résistance pour l'amour d'une femme (idéalisée bien sûr, sinon le charme est rompu), grand bien lui fasse, au grand Charles, peut-être tirera-t-il un coup (de fusil) ? Au point où nous en sommes, nous pouvons nous permettre les vieilles blagues de potache. Le naufrage est total, sans l'ombre d'une île. C'est la première fois que je chronique ici un livre que je n'ai pas terminé. Mais les calvaires font aussi partie de la vie d'un lecteur et il se doit peut-être parfois de les partager, surtout lorsqu'il s'agit d’une figure majeure comme celle de Françoise Sagan. On ne reprendra pas ce lecteur à ouvrir une seule des pages de ses livres. Je ne suis pas de ceux qui jugent et dénoncent après un seul essai, aussi je note qu'une précédente rencontre avec l'autrice s'était déjà avérée douloureuse et terminée en eau de boudin, et je ne parviens pas à me souvenir si j'en avais déjà fui la lecture ou si j'avais poussé le vice jusqu'à entrevoir le mot « Fin ». Mais deux fiascos, c'est beaucoup. Le monde se poursuivra pour moi sans Françoise, et surtout dans ses personnages « petit-bourgeois ». Au suivant !

(Warren Bismuth)



mercredi 25 mars 2026

Jim HARRISON « Chants de déraisons »

 


L’année 2025 aura été celle de Jim Harrison (1937-2016), avec pas moins de quatre publications. Outre l’imposant « Métamorphoses » fort de plus de 1100 pages dans la collection Quarto de Gallimard, sont parus la très dispensable novella inédite « Blue moon on Kentucky » chez Héros-Limite, ainsi que la réédition du beau recueil de poèmes « Théorie et pratique des rivières »chez Les Belles Lettres, et pour finir l’année en beauté la parution de cet inédit, là aussi recueil de poèmes, avec l’envoûtant « Chants de déraisons » de 2011 paru récemment dans la formidable collection Amériques du Réalgar qui frappe ici un grand coup.

Une étrangeté : si ce recueil est présenté sous le titre « Chants de déraison » (l’original de 2011 s’intitulait « Songs of unreason »), sur mon exemplaire figure en couverture « Chants de déraisons » avec un S à la fin, alors que la page de titre reprend bien « Chants de déraison » au singulier, ainsi que le dos du livre. Mais c’est avec le S non amputé que je le présente ici. Toutefois, le visuel de ma chronique ne prend pas en compte ce S puisque je n'ai pas trouvé photo l'associant sur le net. Cette chronique est aussi un hommage à Jim Harrison décédé il y a tout juste 10 ans, il manque toujours.

« Presque toute ma vie j’ai remarqué que certaines de mes pensées étaient ataviques, primitives, totémiques. C’est parfois perturbant pour un homme plutôt cultivé. Dans cette suite j’ai voulu examiner ce phénomène » prévient Jim Harrison dès le début du recueil.

Tous les thèmes de l’œuvre de l’auteur sont ici associés, assemblés et expurgés : les bribes autobiographiques, les instantanés de vies et de voyages, les souvenirs – en une belle mélancolie -, la nature par les oiseaux, les rivières, les arbres. La vieillesse s’invite au menu (l’auteur a alors 72 ans), tout comme les fantasmes, mais aussi les chevaux, les chiens, tous dans une approche radicalement différente de celle de ses romans et novellas.

Recueil écrit vers la fin de sa vie, il montre un Harrison toujours hanté par la mort de sa sœur à l’âge de 19 ans d’un accident de voiture avec son père, décédé lui aussi. Il y a cette séquence où l’auteur se rend sur les lieux de l’exécution du poète tant aimé Federico Garcia Lorca, et la maladie qui en découle presque fatalement. L’image du Poète est bien présente, notamment dans ce « Avertissement du poète » : « Il partit en mer / dans un dé de poésie / sans voiles ni rames / ni ancre. Quelle chance / ai-je ? pensa-t-il. / Des centaines de milliers / de lunes se sont noyées ici / sans la moindre pierre tombale ».

Ici pas de traits d’humour, le texte est resserré, privilégiant l’émotion. Sur les pages de gauche, de brefs poèmes de quelques vers libres, comme des aphorismes. Sur la droite, des poèmes plus longs mais jamais de plus d’une page, en vers libres ou en prose. Des peintures saisissantes, marquantes, avec la récurrence de la chienne Mary, qui apparaît presque autant que la série de poèmes sur les rivières.

De brèves anecdotes de voyages cohabitent avec des images de ses trois principaux lieux de vie : Michigan, Montana, Arizona, en une poésie des cinq sens, où le visuel se confond avec l’olfactif, l’auditif, dans une moindre mesure au tactile et au gustatif. Et en arrière-plan le combat d’une vie pour la nature : « j’ai vu deux pélicans morts. Il paraît qu’on les abat / parce qu’ils mangent les truites, corneilles abattues / parce qu’elles mangent les œufs de canards, loups abattus / parce qu’ils mangent les wapitis ou poursuivent un cycliste / à Yellowstone. Devrait-on nous abattre / parce que nous dévorons le monde et l’arrosons de vomi ? ».

L’imminence de la mort, sujet qui intéresse l’auteur sans pourtant le tracasser tant la fin de vie lui paraît immuable. Cette vieillesse qui le fait se retourner sur son parcours, ses acquis, cet amour désormais différent qu’il voue à la Femme.

Des 15 recueils de poèmes écrits par Jim Harrison, seuls 7 ont été traduits en France, c’est dire si sa poésie est moins cotée que ses romans et ses novellas, tous traduits. Pourtant, Jim Harrison s’est toujours considéré comme un poète avant d’être un romancier, un nouvelliste ou un essayiste. Espérons que ses poèmes inédits en français finiront par être traduits et publiés, car la poésie de Jim Harrison est l’une des plus belles, des plus sensorielles qui soient. Ce « Chants de déraisons » est une étape majeure pour leur reconnaissance, il est traduit par Brice Matthieussent.

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(Warren Bismuth)

dimanche 22 mars 2026

Armelle HERISSON « La mort malgré lui »

 


Deux époques se font face. D'un côté la deuxième guerre mondiale en Hongrie à partir de 1942 où nous suivons un certain Vilmos. De l'autre Laval, Mayenne, France en 1987 où le corps d'une jeune femme assassinée est retrouvé au pied d'une barre H.L.M. Le commissaire Ralu et son équipe sont sur les dents, cette mort mystérieuse paraît inextricable et Thomas, une nouvelle recrue qui a habité l'immeuble, ne comprend pas plus que ses collègues. Le bâtiment est ratissé, les occupants interrogés, y règne la misère mais surtout la méfiance, l'entre-soi.

Immersions à Rouen pour des morts inexpliquées à la même période (des gens se lancent dans le vide du haut de la cathédrale), puis dans le monde hippique où un cheval célèbre a disparu. À Laval, la morte est enfin identifiée : elle travaillait pour la presse à sensation. L'équipe de Ralu remonte le temps, mène une enquête minutieuse jusqu'à avoir enfin accès à des dossiers professionnels de la victime et recensent les affaires qu'elle avait en cours.

Côté Hongrie, le pays se rallie à l'Allemagne nazie et enrôle des jeunes recrues dans les rangs de la Waffen-SS, ce sont les « Malgré-nous » hongrois, une page oubliée de cette guerre. Contre leur gré, des gamins vont servir l'armée du Reich, c'est l'épisode historico-politique de ce roman foisonnant. La structure pourrait donner la nausée entre ces allers et retours passé/présent mais la plume alerte de Armelle Hérisson dont c'est le premier roman permet au contraire à l'intrigue de rester en place, de se développer à l'ancienne, c'est-à-dire avec des enquêteurs cherchant minutieusement des éléments sur le terrain. Le fait que l'affaire se situe en 1987 n'est pas anodin : l'autrice désire planter un décor d'avant l'explosion de toutes les nouvelles technologies afin de mieux relier les événements aux années 1940, le résultat est bluffant.

« Ils sont arrivés. Ils ont dit que j'étais mobilisé. Mon grand-père a dit que j'avais dix-sept ans et que je travaillais avec lui. Qu'il avait besoin de moi. Il a dit que je n'étais pas volontaire. L'officier a rétorqué que l'armée avait besoin de tous, qu'il n'était plus question de volontaires, que la limite d'âge était maintenant de dix-sept ans et que c'était l'ordre du Reich, et que c'était immédiat ».

Si l'insertion de l'épisode rouennais puis du cheval kidnappé peuvent paraître déstabilisantes tellement elles semblent n'avoir aucun rapport avec l'enquête en cours et surtout finir par rester dans les cartons des enquêteurs, la dynamique de l'écriture, le maillage compact, les traits d'humour font de ce roman un récit accrocheur, sans rebondissements inutiles, et surtout, et c'est à souligner comme force réelle, sans histoire d'amour en second plan, scènes qui souvent affadissent, alourdissent l'énigme et semblent n'être là que pour remplir un cahier des charges. Ici pas de chichis ni sous-vêtements affriolants mais un regard braqué sur les faits et les recherches de preuves.

La maîtrise de Armelle Hérisson est totale durant ces près de 400 pages, jamais son action ne mollit, jamais l'autrice n'en fait des caisses, elle reste sobre et tout en efficacité, en expliquant le destin des malgré-nous hongrois, un sujet peu traité, surtout en polar. Le roman est fait de silences, qui se comblent ou non, et ces silences font aussi partie des vilaines histoires familiales, ils les nourrissent. Le roman vient de paraître dans la célébrissime Série Noire qui frappe d'ores et déjà fort pour 2026.

(Warren Bismuth)

mercredi 18 mars 2026

Bob KAUFMAN « Sardine dorée suivi de Plus de jazz à Alcatraz »

 


Petit-fils d’esclaves, fils d’un juif et d’une noire, Bob Kaufman (1925-1986) a souffert avant même sa naissance. « Sardine dorée », le premier recueil de 1967, est une immersion au cœur de cette souffrance par des portraits déformés et quasi surréalistes lors de déambulations nocturnes dans des villes états-uniennes où la violence croise le regard de l’auteur. Des fragments, des bouts de chansons, quelques extraits écrits entièrement en majuscules. Comme pour crier, se révolter, exister.

« Mon visage est brûlé de lune ». Poète noctambule appartenant à la Beat generation, Bob Kaufman hurle désespérément. Ses poèmes sont des chansons (de jazz bien entendu, musique présente tout au long du recueil, Kaufman était né à la Nouvelle-Orleans) désenchantées hantées par la mort, le néant. « Dans mes yeux caverneux, le pauvre coq / a filé en gueulant, désertant ma pendule sans aiguilles. / Dieu, tu es juste un frigo vide ; / avec un enfant mort à l’intérieur, incognito, / dans les décombres du bric-à-brac moderne ».

L’exercice est parfois obscur voire abscons, mais les sonorités, mais le rythme. Et l’on se laisse bercer par cette musique, par ces photographies : « Je mets mes yeux au régime, mes larmes ont pris trop de poids ». Poésie urbaine, glaciale, elle est aussi engagée, pour preuve ces immiscions anti-nucléaires ou contre la peine de mort. Car Kaufman n’est pas un poète tiède. Le premier recueil se termine par deux poèmes hallucinés en prose, sorte de scénario de film mettant en scène des amérindiens.

« Plus de jazz à Alcatraz » s’ouvre étrangement sur une nouvelle, celle d’un enfant découvrant la musique et le saxophone, suivie d’un exercice de style paroxystique, 13 pages épiques sans ponctuation ni majuscule écrites à la manière d’un cadavre exquis, d’apparence surréaliste et/ou sous effet d’une drogue puissante et dévastatrice.

Retour aux poèmes, certains de moins d’une page, frappés par la peur du nucléaire. Lisez ce beau poème « Que la paix soit avec toi », pacifiste mais sans espoir, écrit en 1983 et qui commence par ces vers libres (je garde les majuscules choisies) : « LES ARMES DE GUERRE SE SONT TUES, / CE N’EST PLUS COMME AVANT / LA FOULE NE RÉCLAME PLUS LE SANG. / LA PAIX N’EST PAS UN CHÂTEAU EN ÉCOSSE, / CE N’EST PAS LA PREMIÈRE BANQUE DU TEXAS, / CE N’EST PAS L’OREILLE DE GETTY. / UN CRI POUR LA PAIX SE FAIT ENTENDRE À BREST-LITOVSK, LE PAVILLON RÉPOND, PAR LA GUEULE DES CANONS ».

Le dernier poème du recueil, « Le voyage, le voyage Dharma, le voyage Sangha » sonne à la fois comme une profession de foi et prophétie. « LA ROUTE NE MÈNE QU’AU SOMMET DE LA MONTAGNE, / ON DIRAIT QU’IL N’Y A PAS D’AUTRE VOIE / LA VIE AU SOMMET D’UNE MONTAGNE / ET LE CIEL TOUT AUTOUR, / UNE VUE PANORAMIQUE / POUR HORIZON, / SUBSTITUANT LES IMAGES AUX MOTS », c’est en effet le dernier poème écrit par Kaufman peu avant son trépas. Il meurt misérable et presque oublié en 1986. Les éditions Le Réalgar font revivre cette voix singulière, poésie alliant jazz et cinéma, par sa belle collection Amériques, également coupable d’un autre recueil de Kaufman, « Des solitudes peuplées d’abandon » déjà traduit par Marie Schermesser en 2024 (le présent recueil est paru en 2025).

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)