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mercredi 19 août 2026

Marine CALMET & François SARANO « Justice pour l'étoile de mer »

 


« Depuis le droit romain, notre modèle juridique spéciste sépare le monde en deux catégories : les personnes et les biens. C'est ainsi que les entités naturelles, qui n'appartiennent pas à notre espèce, se voient inscrites de manière binaire au catalogue des biens ». Partant de ce fait, Marine Calmet, juriste, et François Sarano, océanographe, vont unir leurs forces pour aboutir à ce véritable manifeste des droits de l'océan par le truchement de l'interview en miroir, chacun posant des questions à l'autre.

Les richesses sous-marines sont menacées par la folie humaine et les conséquences sont très graves. Les deux spécialistes de ce livre nous en font part, par des mots mais aussi des illustrations et des graphiques, de manière on ne peut plus didactique. La pensée religieuse a influencé notre rapport au Vivant, favorisé l'anthropocène (la domination humaine) sur la nature, la toute puissance de l'Homme, qui recherche avant tout l'utilité des autres espèces dans son propre environnement. Ce ne sont pas pour lui des êtres vivants mais de simples produits ou des matières premières. Or, plus on étudie le Vivant, plus on constate le degré de complexité des interactions et interdépendances.

Le droit existe pour protéger les humains et les industriels, pas pour protéger le Vivant dans son ensemble. C'est ce que dénonce les deux auteurs de ce livre engagé pour les droits des animaux et ceux de la nature. L’effondrement de la biodiversité, qui n'est plus un scénario catastrophe mais une réalité, se trouve devant un vide juridique insondable qui ne tient aucunement en compte les fameuses interactions du Vivant, alors que nous sommes les « Gardiens de la nature », mais aussi et paradoxalement surtout des « destructeurs-extractivistes », creusant toujours plus au cœur de la nature y compris dans les océans.

« La prise en compte de l'évolution des interdépendances au cours de la vie est essentielle dans la compréhension et la préservation de la biodiversité. Car plus la variété des interdépendances est complexe, plus la tapisserie du vivant est résiliente aux changements ». Il est donc nécessaire et urgent de prendre en considération juridiquement le Vivant dans son ensemble. En effet, sans les autres espèces, nous ne sommes rien, nous avons eu tendance à l'oublier. Ainsi les deux auteurs proposent en fin de volume une proposition de loi pour une reconnaissance des droits de l'étoile de mer et plus globalement de ceux de l'océan, l'ouvrage étant d'ailleurs sous-titré « Vers la reconnaissance des droits de l'océan ».

Nous ne sommes pas dans une utopie un peu naïve, l'Équateur ayant déjà voté de tels droits il y a quelques années, il suffit de prendre exemple sur ces lois humanistes et respectueuses de l'environnement. Les deux interlocuteurs finissent leur passionnant échange sur de la politique-fiction : lorsque ces lois auront été promulguées chez nous, en Europe, en France, grâce à une concertation d'envergure entre pêcheurs et scientifiques, lorsque nous aurons compris qu'il est indispensable et salutaire de condamner durement les multinationales qui détruisent tout le Vivant. En annexe, la déclaration des droits de l'océan. François Sarano est connu pour la création de son association Longitude 181 dont je vous invite à aller voir les actions (et quelques vidéos formidables) sur Internet. Ce petit livre d'à peine 90 pages est un relais indispensable entre la Nature et nous, c'est la voix des sans-voix, et c'est paru l'an dernier dans la somptueuse collection Mondes Sauvages d'Actes Sud, collection dont je n'ai pas fini de vous venter les bienfaits et l'engagement écologique profond.

https://www.actes-sud.fr/recherche/catalogue/collection/1899?keys=

(Warren Bismuth)


dimanche 16 août 2026

Bertolt BRECHT « Mère Courage et ses enfants »

 


1624, la guerre de 30 ans (1618-1648) fait rage. Anna Fierling se déplace dans une carriole avec ses deux fils, Eilif et Schweizerkas, ainsi que sa fille muette, Catherine. Anna est aussi appelée Mère Courage. Dans sa carriole on trouve tout à acheter, Mère Courage est marchande ambulante et sillonne l'Europe où elle a eu de nombreux amants. Un recruteur veut embrigader Eilif dans cette guerre : les deux fils finissent par s'engager.

Dans cette pièce au ton d'apparence léger mais masquant une vraie tragédie, nous suivons la carriole de Mère Courage durant douze années. Bertolt Brecht le pacifiste (1898-1956) en profite pour glisser quelques peaux de banane bien senties : « Quand on entend parler les gros bonnets, ils ne font la guerre que par crainte de Dieu et que tout ce qui est beau et bien. Mais quand on y regarde de plus près, ils ne sont pas si bêtes, ils font la guerre pour le profit ». Les années passent, Mère Courage continue de suivre les troupes avec sa carriole, car la guerre lui rapporte. Elle vend beaucoup aux soldats, aux familles, le commerce bat son plein.

Dans une guerre de religion mais s'inscrivant dans un registre plus global, il y a les prêtres, bien sûr, qui tentent de galvaniser la population alors que le texte est entrecoupé de chansons poétiques. Pour respirer ? Peut-être pas. Schweizerkas passe en conseil de guerre et Mère Courage est prête à vendre sa carriole pour le sauver, il est pourtant exécuté. « La guerre doit être maudite » lance-t-elle alors que paradoxalement elle sert à faire vivre sa famille. C'est tout le sel de cette pièce. Le convoi traverse des villages en ruines, des sols jonchés de cadavres, alors que certains profitent de la guerre pour s'enrichir sans scrupules, dont Mère Courage. Et par le biais du théâtre, ces sentiments ne sont pas facile à recréer, mais c'est mal connaître Brecht qui s'y emploie avec ironie et justesse, choisissant la carriole comme seul lieu refuge de l'action de la pièce.

Brecht, allemand puis apatride, a écrit « Mère Courage et ses enfants » en 1939-1940 alors que l'auteur est en exil en Scandinavie pour fuir le nazisme. C'est d'ailleurs en Suède que la pièce s'ouvre. Vous l'aurez deviné, mais elle est une parabole, prenant prétexte de la guerre de 30 ans au XVIIe siècle pour dénoncer la deuxième guerre mondiale qui se fomente quand Brecht écrit sa pièce. « Mère Courage et ses enfants » est d'ailleurs une pièce d'une brûlante actualité, d'une part pour son thème sur la guerre, mais aussi parce qu'elle va être rééditée cet automne sous une forme curieuse : d'un côté la pièce elle-même, de l'autre un appareil critique la replaçant dans son contexte. C'est le pari de la toute nouvelle collection Uppercut d'Arche éditeur récemment inaugurée par l'un des textes les plus forts de... Bertolt Brecht, « La résistible ascension d'Arturo Ui », accompagnée d'un essai de Johann Chapoutot, une collection originale à suivre, dont Brecht devrait être l'un des piliers. La plupart des pièces (et la poésie) de Brecht sont d'ailleurs parus chez l'Arche depuis maintenant... 1957 ! C'est l’édition de 2010 traduite par Guillevic qui est ici proposée.

À la question « Tu veux dire que tu entends simplement montrer la vérité ? » à propos de « Mère Courage et ses enfants », Brecht répond : « Oui, la Guerre de trente ans est l'une des premières guerres gigantesques que le capitalisme a attirées sur l'Europe. Et dans le capitalisme, pour l'isolé, que la guerre ne soit pas nécessaire, c'est monstrueusement difficile, car dans le capitalisme, elle est nécessaire, c'est-à-dire pour le capitalisme. Ce système économique repose sur la lutte de tous contre tous, des grands contre les grands, des grands contre les petits, des petits contre les petits. Il faudrait donc déjà reconnaître que le capitalisme est un malheur, pour reconnaître que la guerre apportant le malheur est mauvaise, c'est-à-dire inutile ».

https://www.arche-editeur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 9 août 2026

Mathieu LÉONARD « Sobres pour la révolution »

 


C'est un thème fort original car méconnu que propose l'historien et vigneron Mathieu Léonard, un sujet que forcément il maîtrise : l'abstinence dans les milieux révolutionnaires, passant en revue certaines mouvances anarchistes, de la fin du XIXe siècle à aujourd'hui. Et le résultat est réjouissant.

Partant du postulat que l'alcoolisme freine voire dénigre la lutte prolétarienne, nombreux penseurs, notamment anarchistes, de la fin du XIXe siècle revendiquent une lutte sans alcool et sans ces armes qui sont en terme d'activité sociale une invention du patronat pour endormir la masse et développer l'oppression sociale. Dans les milieux révolutionnaires, le rejet de l'alcool est alors surtout présent chez les anarchistes individualistes. Mais au même moment, l'Église se dresse à son tour contre les débits de boisson, il faudrait donc voir à ne pas amalgamer...

Plusieurs figures anarchistes d'envergure dénoncent l'abus d'alcool tout en luttant pour la sauvegarde des cabarets (bistrots) qui restent un lieu d'échange et de lutte sociale. « Au-delà du risque pathologique personnel, l'alcool apparaît, dans l'imaginaire anarchiste de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, comme une chaîne invisible, un outil de domination forgé par l'exploitation capitaliste. L'ouvrier, écrasé par des journées de labeur exténuante, des salaires dérisoires et des conditions de vie insalubres, trouve une consolation dans la bouteille qui n'est pas perçue comme une cause première, mais comme une conséquence d'un système économique oppressif. L'ivrognerie des classes laborieuses est dénoncée comme un « retard apporté à l'émancipation des travailleurs », selon la formule du syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier. Leur intoxication chronique rive les ouvriers à la soumission, les détournant de la lutte pour leurs droits ».

L’alcoolisme est donc perçu comme une conséquence et non une cause, la dégénérescence étant le danger. Début XXe siècle, Les néomalthusiens, pour l'autonomie individuelle, revendiquent la lutte sobre. L'individualiste Albert Libertad, fondateur du journal « L'anarchie » et figure notoire de l’anarchisme, s'érige à son tour contre l'alcool, mais aussi contre le tabac et la viande. Nombre d'anarchistes commencent à s'intéresser à la cause végétarienne au même titre que celle de l'abstinence, elles partent pour eux d'un même préambule, la non-intoxication, une lutte contre l'aliénation. Un peu plus tard, la majorité des membres de la bande à Bonnot adoptent le même mode de vie, bien que le bistrot soit présent partout : « En 1910, la ville du Havre comprend 1860 débits de boisson soit un débit pour 73 habitants, quand la moyenne nationale est tout de même de un bistrot pour 80 habitants ! », l'alcool est un phénomène social.

L'absinthe est interdite, considérée comme dangereuse, en 1915 alors que certaines ligues antialcooliques glissent vers le conservatisme le plus repoussant. Mais « L'élan consensuel contre l'alcool, si vibrant avant 1914, se dilue dans les tranchées de la Grande Guerre, où le fameux pinard a été le seul ami du poilu ». Il s'agit pour les partisans de la sobriété de reprendre le combat à zéro ou presque. Une lueur toutefois : l'exemple aux États-Unis avec la prohibition, que des collectifs comme des individus en France reprennent à leur compte, non sans quelques remous. Ici Mathieu Léonard élargit géographiquement son propos, allant même voire du côté de la Russie tentée à son tour, via des organisations, par la lutte antialcoolique, dans un pays déchiré (sans jeu de mots) par l'abus d'alcool. La prohibition entraîne pourtant un développement important de la clandestinité : l'homme n'a pas cessé de boire, il boit simplement autrement.

En Espagne aussi la lutte contre ce fléau s'organise, notamment grâce à la CNT-FAI (Confédération nationale du Travail – Fédération Anarchiste Ibérique) durant la guerre civile de 1936. Ici l'auteur souffle pour reprendre son propos quelques décennies plus tard à partir de la sobriété volontaire chez les zapatistes des années 1960, mais surtout de 1992 où l'EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) adopte une sorte de clause de prohibition, d'interdiction de l'alcool dans sa lutte armée. « Dans le tumulte de l'autonomie naissante que l'EZLN rendait possible, les femmes indigènes ont saisi l'occasion pour faire entendre leurs revendications. Parmi le choix des mesures pour reprendre en main leur quotidien, elles ont pointé du doigt l'alcool, catalyseur des violences du foyer. Poison domestique, mais aussi levier du contrôle social dans le souvenir douloureux d'une mécanique d’exploitation ancestrale ».

Avant cette petite révolution dans la Révolution, une autre s'est amorcée auparavant au sein même du mouvement punk/hardcore, où lassés par les abus, de jeunes activistes, notamment jouant dans des groupes, vont rebattre les cartes. Menés par le chanteur Ian Mc Kaye, le groupe Minor Threat déferle dès 1981, armé de ses textes contre l'alcool, la drogue, la viande. De nombreux groupes et individus vont rapidement adhérer et rejoindre ce mouvement qui vient de naître : le straight edge, qui sera plus tard en partie pollué par les « hardlines », des religieux rigoristes fascisants. Mais dans l'ensemble, le straight edge reste majoritairement anarchiste et se rapproche d'organisations de libération animale, notamment l'A.L.F.

Le livre se termine par douze discours ou textes anarchistes antialcooliques glanés tout au long du XXe siècle mais aussi du XXIe, tirés de divers milieux. Le bouquin est accompagné de nombreuses illustrations, dessins, croquis, affiches sur la lutte contre l'alcoolisme le rendant encore plus attrayant car l'image complète le texte. « Sobres pour la révolution » est paru début 2026 aux éditons Nada (actuellement en danger), il est à lire pour éclairer nos pensées sur l'abus d'alcool dans des mouvances pourtant prêtes à tout révolutionner, cet essai fait réfléchir et pose les bonnes questions.

https://www.nada-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 2 août 2026

Jaroslav HAŠEK « À bas le pouvoir – Nouvelles satiriques »

 


Jaroslav Hašek (1883-1923) fut un ennemi acharné de l'ordre et du pouvoir, des breloques et des faits d'armes. Ces nouvelles démontrent une fois de plus son immense talent pour portraiturer à grands coup de caricatures poussées à leurs paroxysme, même si derrière la farce quasi théâtrale se cachent (à peine) des convictions anarchistes profondes contre la folie humaine. Ici ce sont 21 nouvelles en trois thèmes principaux et regroupés : politique, religieux et militaire. Et bien sûr, comme toujours chez Hašek, c'est le dernier qui est le plus copieusement représenté et moqué.

Le ton est volontiers caustique, burlesque, irrévérencieux voire absurde. Les personnages parlent fort et ont la langue haut perchée, sont bruyants, s'agitent tant et plus, surtout lorsqu'il s'agit d'élections (« Ça vole haut, de nos jours, les luttes électorales ! »). Hašek, n'étant pas un grand défenseur du pseudo suffrage universel, dénonce par le grotesque, le ridicule, avec l'objectif de faire rire. Il n'empêche. Derrière cette posture on devine aisément un engagement, un idéal ouvertement anarchiste, dans une fresque de la Bohême (aujourd'hui une partie de la Tchéquie), une Bohême revisitée, avec ses ministres, ses princes, ses paysans, ses prêtres, tous brocardés par la plume agile et trempée dans l'alcool d'un auteur hors normes, tel ce vicaire dont la mission première est de convertir à la probité de rugueux montagnards.

Mais ce recueil est aussi l'occasion de redécouvrir le personnage central de toute l’œuvre de Hašek : le brave soldat Švejk. Švejk est aujourd'hui très célèbre en Tchéquie (une statue le représentant est même dressée quelque part dans le pays !), grâce à la jubilatoire trilogie racontant les aventures de ce brave soldat. Mais le présent livre, pour mieux ressusciter le héros, en propose sa naissance littéraire, sa genèse. En 1911, Hašek couche sur le papier celui qui ne va plus le quitter durant une vie entière quoique brève. Les cinq premières aventures sont incorporées dans ce recueil, elles sont pour la toute première fois publiées en France, émotion assurée pour les « fans » de ce soldat farceur, d'apparence s'appliquant jusqu'à l'obsession pour obéir le plus scrupuleusement aux ordres militaires, en fait buveur invétéré et antimilitariste. Švejk est inclassable tellement il déborde de partout, il prend tout le monde à contre-pied et il est bien difficile de le comprendre tant il est poli jusqu'à l'indécence, volontiers simplet et décalé. Il est ici esquissé, faisant son service militaire et tâtant de la prison, il deviendra plus abouti et plus plus réel ultérieurement alors qu'il « combattra » lors de la première guerre mondiale, mais la carrière de Hašek  se joue pourtant en 1911, même s'il n'en a alors pas conscience. 30 pages sont consacrées à Švejk dans ce recueil.

« Dans toute armée, il y a des canailles qui ne veulent pas servir. Ils aiment mieux être des zigotos de civils tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Ces gras astucieux se plaignent de faiblesses cardiaques alors qu'ils n'ont, mettons, qu'une appendicite, ainsi que l'autopsie suffit à le démontrer. Et c'est pas de semblables moyens qu'ils veulent se soustraire à leurs devoirs militaires. Mais les infortunés ! Il y a encore le contrôle médical, la procédure dite de superarbitrage qui leur fait passer l'envie de rire. Un gars se plaint qu'il est 'pied-plat'. Le médecin militaire lui prescrit sel de Glauber et lavement au clystère et, pied-plat pas pied-plat, voilà qu'il court comme s'il avait le feu aux trousses ; et le lendemain, il est aux arrêts ».

Le brave soldat Švejk cède la place pour une courte histoire à un certain Trunec qui pourrait être son frère jumeau. S'ensuivent des scénettes antimilitaristes, caricaturant avec abus le monde militaire, ses généraux et ses sous-fifres, c'est un exercice de style de l'irrévérence. Hašek est aujourd'hui reconnu pour l'originalité de son œuvre, durcissant le trait tant et plus, vivant d'abus dans la vie comme dans sa plume, se moquant de tout en un absolu jusqu'auboutisme de mauvais goût. « À bas le pouvoir » est paru en 2025 chez KC Éditions, il est traduit et postfacé par Jean Boutan.

https://www.kceditions.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 29 juillet 2026

Jérôme LEROY « Violette Nozière icône et criminelle »

 


C'est grâce aux archives de journaux de l'époque que Jérôme Leroy reconstitue le parcours de Violette Nozière ainsi que l'image qu'elle renvoie d'elle au cœur de son époque. C'est durant l'été caniculaire de 1933 qu'un drame survient dans le XIIe arrondissement de Paris la nuit du 22 août : monsieur Nozière est retrouvé mort chez lui alors qu'une fuite de gaz semble être l'origine de la mort. Sa femme survit mais est hospitalisée. Quant à leur fille de 18 ans, Violette, elle était sortie durant la tragédie. Mais bien vite c'est pourtant sur elle que les soupçons se portent : ne menait-elle pas la grande vie ? Entretenant un homme, couchant avec d'autres, fréquentant les cabarets, les bals, dansant et se donnant en spectacle ?

Jérôme Leroy replace le fait divers dans son contexte historique et social, à une époque où « une jeune femme ne peut pas voter, mais elle est toujours assez vieille pour être condamnée à la guillotine ». Violette Nozière est née en 1915 et n'a jamais quitté ni ses parents ni leur appartement du Quartier latin, s'est vendue très tôt à des hommes. C'est bien sûr l'occasion rêvée pour une presse conservatrice de droite de tirer à boulets rouges. Chez Jérôme Leroy, c'est l'ombre de Simenon qu'il voit dans cette affaire, Simenon ayant décrit tellement de Violette Nozière à sa façon, des anonymes fuyant leur quotidien subi. Simenon est bien présent, d'autant que c'est le commissaire Guillaume qui prend l'enquête en main, le même qui servit de modèle à la création de Maigret, né officiellement (même s'il « existait » avant) deux ans et demi avant l'affaire Nozière.

Les années 30 voient la montée du fascisme partout en Europe, et la presse n'est pas en reste et colle avec son époque, y compris pour souiller une jeune fille (n’oublions pas que la société est alors particulièrement phallocrate), dont l'amant principal a pourtant été membre des Camelots du Roi et fréquente l'Action Française. Violette est inculpée le 24 août, soit à peine plus d'une journée après le drame. Mais un concours de circonstances fait qu'elle s'échappe presque immédiatement et se cavale.

Alors que son nom de famille est la plupart du temps écrit « Nozières » dans les journaux, la jeune femme reste introuvable quelques jours. « Pas de chance pour Violette : même si les caméras de surveillance n'existent pas encore, comme je l'ai dit, l'affaire Violette Nozière coïncide avec une utilisation généralisée de la photo dans la presse, notamment dans les journaux à sensation ou les publications spécialisées dans les faits divers comme Détective. Chaque lecteur, et on a vu qu'ils étaient nombreux, devient un indic potentiel, une balance putative ». Et certains ne vont pas se gêner. Jérôme Leroy tente de retracer l'itinéraire de cette cavale avec les éléments dont il dispose, en suivant à près d'un siècle de distance les journalistes arpentant le Quartier latin sur les pas de Violette, s'appuyant sur des témoignages mais aussi sur nombre d'articles de journaux dont certains sont ici publiés en fac-similés. On apprend entre autres que celle qui est désormais considérée comme criminelle est atteinte de syphilis depuis l'année précédente, ce qui semble confirmer une certaine dépravation. On apprend aussi qu'elle aurait fait une tentative de suicide à cette même époque.

Jérôme Leroy, auteur prolifique, s'amuse de la bourgeoisie de cette période, la moquant avec une certaine élégance, tout comme il brocarde une partie de la presse, surtout la presse conservatrice qui ne fait pas dans la demi-mesure, comme la plupart du temps dans de pareilles affaires. Mais le livre se lit comme un polar, car le talent de l'auteur fait que l'on se passionne pour l'intrigue et que l'on a même parfois tendance à oublier la notion de fait divers.

Mais Violette est à nouveau arrêtée le 28 août, elle se met à table : elle a subi des viols répétés de la part de son père, et à l'époque l'inceste est considéré comme le pire des crimes. En tout cas, les choses deviennent sérieuses et L'Humanité confie le soin à Aragon de couvrir l'affaire, et ce n'est pas toujours une franche réussite. De toute façon, Violette Nozière est déjà condamnée... par la foule , qui comme la presse, ne croit pas à l'inceste. Louis Ferdinand Céline entre en piste, s'autoproclamant à l'époque libertaire. Et il défend Violette, tout comme les surréalistes qui lancent ce désormais célèbre car beaucoup repris récemment grâce à #MeToo : « Je te crois ». Eux voient en Violette Nozière une figure subversive.

Le procès de violette Nozière se déroule du 10 au 12 octobre 1934, elle est condamnée à mort tandis que l'écrivaine Colette, présente au procès, montre qu'elle ne l'aime pas. Le jour de Noël 1934, Violette est graciée par le Président Lebrun avant de bénéficier d'une réduction de peine ordonnée par Pétain en 1942. Elle est finalement libérée en 1945 et part vivre... chez sa mère ! Mais bien vite elle rencontre l'âme sœur, quitte sa mère et devient Germaine (le prénom de sa mère, justement) Coquelet. Elle meurt d'un cancer en 1966.

Aujourd'hui, Violette Nozière semble toujours aussi insaisissable qu'elle le fut à son époque. Jérôme Leroy fait revivre ce parcours tumultueux en s'aidant du site de RetroNews proposant une foultitude de reproductions de journaux d'époque, un site à visiter urgemment ! C'est d'ailleurs RetroNews et la collection L'Aube Noire des éditions de L'Aube qui ont créé récemment cette très belle collection L'affaire qui..., dont « Violette Nozière icône et criminelle » est le deuxième titre, il vient de paraître. Deux autres sont d'ores et déjà en préparation. Des Livres Rances en suivra le travail, tant il est passionnant de lire un fait divers d'ampleur reconstitué par les articles de presse de l'époque, une plongée façon journalistique, une réécriture par ce que l'on sait aujourd'hui, et en fin de compte une mise en exergue du rôle que la presse a de tous temps exercé sur la population, pour le meilleur et pour le pire.

https://editionsdelaube.fr/nos-collections/polar-aube-noire/

https://www.retronews.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 26 juillet 2026

Larry BROWN « Affronter l'orage »

 


Les nouvelles de Larry Brown (1951-2004), l'un des nombreux piliers de l'école du Montana, sont en partie axées sur des couples dysfonctionnels où l'alcool et la perte de repères sont des caractéristiques. Que ce soit à la ville où à la campagne, de chômage en emprunts étouffants, Brown décrit des scénettes simples et souvent dramatiques du quotidien lors de moments critiques de protagonistes triés sur le volet pour représenter l'Amérique des anonymes et des paumés, des désœuvrés.

La violence y est omniprésente : sociétale, de rue, physique comme psychologique, elle ne cesse de hanter les personnages de ces nouvelles, comme la solitude, l'isolement que certains tentent de casser en rencontres d'un soir dans des lieux malfamés. Brown, c'est un peu les familles de Raymond Carver échouées dans les décors et bars sordides de James Crumley (deux autres représentants de l'école du Montana) mais sans la surenchère de ce dernier, plutôt un plus profond désenchantement. Car à l'instar de Carver, Brown ne juge pas, il évoque, il témoigne, il relaie, ne part jamais dans des éclats de voix outranciers ou dans des scènes d'action.

Dans chacune des nouvelles, l'alcool coule à flots et l'haleine empeste le tabac froid, musée d'êtres boiteux qui n'ont pas coupé le cordon, qui ne sont pas totalement affranchis ni autonomes malgré les apparences. Des couples bringuebalants, anciens ou en passe de se former, mais où chacun pose sa béquille sur l'autre, dépeints froidement, avec recul et sans émotion. Et puis ces célibataires à la recherche d'une relation, pas obligatoirement amoureuse, mais en tout cas malmenée par l'alcool.

Peu de dialogues émanent de ces peintures, Brown se contentant du factuel, de ce que lui semble voir, il n'est pas nécessaire de placer un micro sous le nez des protagonistes, la caméra se suffit à elle-même. Parfois une confiance aveugle naît entre deux personnes ignorant tout l’une de l'autre, l'alcool bien sûr n'y est pas étranger. Il aide à se sociabiliser, même si bientôt il va tout faire capoter. L'alcool aidant à supporter la lâcheté qui consiste en cette impossibilité de chercher à bâtir une nouvelle vie.

Dans ce sombre recueil mais pourtant raconté sans trémolos se détache pourtant cette nouvelle comme tombée du ciel : « Les riches », le procédé de la fiction comme prétexte pour dénoncer les individus d'une classe sociale défavorisée qui vont haïr les riches de leur plus belles haines pour masquer le fait qu'ils sont envieux et jaloux. La plume de cette nouvelle n'a rien à voir avec les autres, parvient à dresser deux portraits sans concession, celui des riches, des bourgeois, des aristos trimballant avec fierté leur suffisance, et celui des exploités, de ceux qui rêveraient de rejoindre la bourgeoisie tout en la condamnant.

« Elle a eu un regard incertain. J'observais ces enfants. Ils étaient aussi silencieux que les morts. Je ne voulais pas lui payer de bière. Mais je ne voulais pas non plus en faire toute une histoire. Je n'avais pas envie de continuer à regarder ces enfants. Je voulais juste que tout cela se termine », ce qui semble être le sentiment général des personnages de Larry Brown, qu'il n'a d'ailleurs peut-être pas totalement inventés. « Affronter l'orage » est un très beau recueil de neuf nouvelles écrites dans les années 1980, il est le reflet d'une époque, d'un état d'esprit, peut-être pas si éloigné de celui de nos jours. Réédité en 2020 dans la collection poche Totem de Gallmeister qui a par ailleurs publié six livres de Larry Brown. Celui-ci est sobrement traduit par Pierre Furlan.

« Je regardais la série mais sans y croire. Ça ne ressemblait pas à la vie réelle. Il y avait trop de choses qui finissaient bien. Chacun trouvait toujours exactement ce qu'il recherchait. Et il n'y avait pas de méchant. Personne, là n'enfonçait jamais de porte ni ne chassait des toilettes avec des gifles ».

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 22 juillet 2026

Claudio ALBERTANI « Le jeune Victor Serge »

 


Sous-titré « Rébellion et anarchie, 1890-1919 », cet ample documentaire de 2025 se veut une biographie précise des années d’anarchisme de Victor Serge, mais il est bien plus que cela comme nous n'allons pas tarder à vous le divulguer.

Né Victor Napoléon Lvovitch Kibaltchitch à Bruxelles en 1890 de parents russes exilés, le futur Victor Serge affûte très tôt sa pensée sur les idéaux anarchistes. Il intègre le mouvement dès 1907 et s'apparente à la mouvance individualiste pour laquelle il écrit de nombreux articles, notamment sous le pseudonyme de Le Rétif pour le journal « L'anarchie » dont il deviendra même pendant un temps rédacteur en chef. Mais n'allons pas trop vite en besogne.

L'auteur Claudio Albertani remonte les racines familiales et nous présente la famille de Victor Serge en une large palette intégrant l'histoire de la paysannerie russe de la seconde moitié du XIXe siècle. Nous apprenons ente autres que Nikolaï Kibaltchitch, l'oncle de Serge, créa la bombe qui tua le tsar Alexandre II et fut l'inventeur de la première fusée spatiale moderne.

Retour à Victor Serge. Relations familiales compliquées, il vit seul à partir de 13 ans et commence à rencontrer des militants anarchistes. Mais arrêtons-nous un instant. Car il serait impossible de raconter la vie de Victor Serge sans la replacer dans son contexte historique, et c'est ce que fait avec une infinie minutie Claudio Albertani, restituant une impressionnante documentation glanée pour fournir ce livre d'une solidité à toutes épreuves. Ainsi l'auteur s'attarde sur la genèse des différentes tendances anarchistes, dont celle des individualistes que Serge rejoindra. C'est aussi une redoutable encyclopédie sur les journaux libertaires de l'époque. D'ailleurs, nous remarquons que nombre de militants anarchistes d'envergure étaient issus du monde de la presse et/ou de l'écriture. Le rôle majeur des journaux est mis en avant.

Très tôt, alors qu'il a déménagé à Paris, Victor fait la connaissance de Anna Henriette Estorges, alias Rirette Maîtrejean, femme émancipée dès l'âge de 17 ans, qui va beaucoup compter dans sa vie, puisqu'elle l'initie entre autres à Nietzsche et surtout Max Stirner, l'implacable auteur de « L'unique et sa propriété » en 1844, genre de bible de l'anarchisme individualiste. L'apparition puis le développement de la voiture va avoir d'inattendues conséquences sur la vie du couple militant. En effet, Rirette et Victor se rapprochent d'individualistes radicaux, parmi lesquels la future bande à Bonnot, longuement évoquée dans ces pages. C'est par André Soudy que la fusion s'opère, puisque Rirette le rencontre début 1910.

Comme souvent depuis le début des temps modernes, les anarchistes sont pionniers en matière de questions sociales et c'est à leurs côtés que Serge amplifie sa pensée. Claudio Albertani documente abondamment l'anarchisme, ses idéaux et ses valeurs, en partie par le biais des figures qui l'ont rendu célèbre, avec ses Bakounine, ses Kropotkine, ses Malatesta, ses Libertad (individualiste intégral et créateur du journal « L'anarchie ») et tant d'autres.

21 décembre 1911 : spectaculaire braquage dans la rue Ordener à Paris par de jeunes bandits que Rirette et Victor connaissent bien : ceux de la bande à Bonnot, pour la première fois un braquage est commis grâce à une automobile. Victor les défend en même temps qu'il les désapprouve. La justice considère qu'il les a aidés et que « L'anarchie » est une couverture pour les malfaiteurs, il écope ainsi de cinq ans de prison début 1912, tandis que Eugène Dieudonné, un autre proche des bandits tragiques, est arrêté suite à un faux témoignage, alors qu'il est prouvé qu'il se trouvait à Nancy lors du braquage.

À la suite de ce retentissant procès, le mouvement anarchiste vacille. Serge fait part de son expérience carcérale à Melun, durant laquelle il épouse Rirette. Il est à noter qu'il fut emprisonné durant presque toute la durée de la première guerre mondiale, pendant laquelle les anarchistes se déchirent entre pacifistes, internationalistes et pro-guerre considérés comme nationalistes et traîtres (parmi lesquels Pierre Kropotkine). Ceci aussi, l'auteur le signifie avec force détails, dans une immense fresque des premières décennies du mouvement anarchiste, mais aussi des tendances révolutionnaires comme prolétariennes.

Victor est libéré après cinq ans mais récolte un arrêté d'expulsion du pays, a France, il se rend donc à Barcelone où il reste six mois à partir de début 1917. Là il rencontre de nombreux anarchistes de toutes tendances. L'imaginaire collectif voit en l'anarchisme espagnol la figure de la C.N.T., ce qui est réducteur comme nous le confirme Claudio Albertani. La C.N.T. n'est d'ailleurs fondée qu'en 1910 alors que le mouvement est déjà à l’œuvre depuis pas mal de temps dans le pays. Les détails sont encore une fois nombreux et la documentation consistante sur le bouillonnement anarchiste en Espagne.

Malgré l'arrêté d'expulsion, Serge rentre à Paris en 1917 tout en regardant du côté de la Russie où vient d'avoir lieu la Révolution de février qu'il voit d'un bon œil. Il revoit brièvement Rirette, mais le cœur n'y est plus. Il est de nouveau emprisonné la même année.

Il ne faudrait pas minimiser le personnage de Rirette Maîtrejean car, outre son implication dans les milieux individualistes, dans le journal « L'anarchie » comme dans ses liens avec les révolutionnaires, elle initiera Albert Camus aux milieux anarchistes en 1940.

Mais revenons à Serge. Il obtient un refus pour sa demande de rejoindre l'armée russe en 1917. Dès la Révolution d'octobre, il se range du côté des bolcheviks, d'abord timidement puis de plus en plus franchement à partir de fin 1918 (« Ma joie est inexprimable d'aller prendre ma part des peines et des labeurs de tous ceux qui, en Russie, continuent l'immense entreprise de transformation sociale »), tout en disant garder ses idées anarchistes. À voir. Car il s'éloigne indéniablement de l'individualisme, venant à le critiquer alors que parallèlement Rirette, farouche individualiste, se bat pour la liberté de son ex-compagnon et dont le livre donne un portrait au moins aussi saisissant que celui de Serge.

Libéré de prison, Serge entreprend son voyage vers la Russie. Pendant la traversée, il fait la connaissance de Liouba Roussakova, 20 ans, qui va durablement marquer sa vie. Ensemble, ils auront un fils, Vlady, dont les nombreux documents et témoignages ont permis la naissance de ce présent livre qui sera suivi de deux autres à paraître, sur l'évolution de Victor Serge dans ses combats politiques. Le livre traduit de l'espagnol par Christian Dubucq a été publié par les formidables Libertalia fin 2025 et agrémenté de photographies et fac-similés. Quant à l'ami Victor Serge, arrivé en Russie (qui ne va pas tarder à devenir l'U.R.S.S.), il rejoint bien vite le parti communiste russe. Mais c'est une autre histoire...

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 19 juillet 2026

Frantz DUCHAZEAU « Marcel Bascoulard »

 


D'après l'auteur Frantz Duchazeau, cette BD n'est pas une biographie de l'artiste Marcel Bascoulard mais une fiction, même si elle se base sur des faits réels. Pourtant, il est aisé de reconnaître celui qui déambula sa vie durant dans les rues de Bourges, en particulier sur son long et improbable tricycle tassé, s'occupant des chats errants tout en dessinant des monuments de la ville avec un talent hors normes.

Proposant des pistes d'une vie à la fois errante et riche, « Bascoulard » se déploie en noir et blanc, comme toute l’œuvre de Duchazeau, faisant la part belle à de grandioses pleines pages en guise de fresques, l'album n'étant paginé qu'à droite, pages impaires. Mais revenons sur le fond. Parfait autodidacte, Marcel Bascoulard est avant tout un marginal souhaitant vivre par-delà les règles et les convenances. Iconoclaste, autoproclamé misanthrope mais en fait très bon avec ses semblables, il a choisi la solitude, sans doute en 1932 lorsque sa mère a assassiné son père de sang froid.


Planche issue de la BD

Bascoulard est un original. Depuis bien longtemps, il s'habille en femme, et la BD lui étant ici consacré le suit vers la fin de sa vie dans les rues de Bourges ainsi que sur le terrain vague où trône sa maison, c'est-à-dire un vieux fourgon défoncé. Il vivote grâce à des dessins qu'il vend contre une bouchée de pain, notamment ses croquis de grande précision représentant la cathédrale de Bourges. Marcel Bascoulard est un cœur tendre, aussi il aide financièrement un jeune homme à la dérive qui le sollicite tant et plus, pour de plus en plus fortes sommes.

Bascoulard est une « vedette » locale, la Maison de la Culture de Bourges expose une partie de son œuvre contre son gré et il refuse de participer à son vernissage. Ce qu'il veut c'est qu'on le laisse tranquille, pouvoir dessiner, écrire des poèmes, manger froid de temps en temps, mais se laver, jamais. Les gens de la ville le connaissent tous, il ne laisse personne indifférent. Ainsi, son boucher, à qui il a offert plusieurs peintures abstraites, finit par les exposer dans son commerce. Mais d'autres ne l'aiment pas, d'autant que la radio R.T.L. vient pour l'interviewer par le biais de Stéphane Collaro, alors très en vogue. L'exposition rencontre un grand succès, ce dont Bascoulard se fiche éperdument.


Photo prise à la Maison de la BD, 2026

Marcel Bascoulard est un érudit : passionné d'arts, de science et en particulier de zoologie, il ne cesse d'étudier, pour lui-même, pour sa propre culture, c'est en quelque sorte sa relation charnelle, il la qualifie d' « onanisme intellectuel ». Retour sur son passé, la figure de la mère adorée, celle du père détesté, puis la mère tuant son propre mari, partant en maison psychiatrique, « abandonnant » de fait son fils de 13 ans.

Bascoulard est aussi grand amateur de locomotives, engins qu'il croque avec un plaisir évident. Il pratique la photographie, celle de lui-même en des autoportraits dans ses habits de femme, les femmes étant par ailleurs absentes de sa vie. Il dessine des cartes géographiques tout en se refusant à intégrer la société. Vagabond anarchisant, il est heureux comme ça, n'a ni chauffage ni eau ni électricité, n'a jamais froid, il s'adapte selon les saisons. Personnage singulier, haut en couleurs, il semble hanter les rues de Bourges sur son tricycle grinçant et brinquebalant. Il est devenu une figure majeure de la ville, au grand dam de monsieur le maire. Pourtant, le 12 janvier 1978, il est assassiné sur son terrain par le jeune homme à qui il était pourtant venu en aide. Il a 65 ans.

Photo prise à la Maison de la BD, 2026

« Bascoulard » est une BD magistrale. Retraçant le parcours d'un clochard céleste qu'elle restitue par petites touches et se prend même d'affection pour le personnage en le défendant dans les moments de tension. Tendre autant qu'engagée, elle marque par la simplicité de ses propos qui font mouche, avec une pertinence évidente. Marcel Bascoulard y est reconnu à sa juste valeur et sur ses valeurs. Le crayon de Frantz Duchazeau est précis et aussi pertinent que le propos, il rend un hommage vibrant à un homme hors du commun.

Frantz Duchazeau est un spécialiste de la biographie. Il a déjà croqué avec talent (et le plaisir de l'illustrateur sue en chaque page) les « loosers » de la musique noire avec « Le rêve de Meteor Slim » ou « Les derniers jours de Robert Johnson » ou encore « Blackface Banjo », un homme noir évoluant dans le cirque. Ici il redonne vie à un autre looser, enfin plutôt à un être qui a justement parfaitement réussi sa vie en n'adhérant à rien et en brandissant le mot Liberté comme un étendard.

La Maison de la BD de Blois a récemment mis en avant les œuvres de Frantz Duchazeau avec une formidable exposition temporaire en deux parties : l'une sur les figures noires de ses œuvres, l'autre sur celle de Marcel Bascoulard, une profonde réussite. « Marcel bascoulard » est sorti en 2026 chez Sarbacane, peut-être vous faudra-t-il ouvrir celle-ci en priorité si vous n'avez qu'une seule BD à lire pour les mois à venir.


Photo prise à la Maison de la BD, 2026

« Je suis un homme qui s'habille comme une femme, je ne veux pas être une femme ».

https://editions-sarbacane.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 15 juillet 2026

Marie-Hélène LAFON « Traversée »

 


Ici sont rassemblés quatorze textes brefs, entre poésie et essai, entre récit de vie et documentaire rural. Marie-Hélène Lafon se saisit à nouveau de son thème favori : la condition paysanne dans une région isolée, en l'occurrence le haut Cantal. Elle aura fait quasiment toute sa carrière sur ce thème. Évidemment, il lui arrive de tourner en rond dans son œuvre, de se répéter encore et toujours. Mais il faut lui reconnaître un indéniable talent : celui de faire vivre et s'animer une image en quelques phrases. C'est le cas pour ce recueil où l'on note qu'une fois de plus l'autrice est particulièrement à l'aise dans les textes courts (voir par exemple le beau recueil de nouvelles « Liturgie »), peignant sans exagération un monde non pas révolu mais oublié, anonymisé.

Dès l'entrée, les méandres de la Santoire, la rivière qui passe tout près de la maison où Marie-Hélène Lafon a grandi, se font entendre, ronronnent dans une sorte de vallée éternelle que le cours d'eau a creusé inlassablement. Mais avant tout, l'autrice lie travail de la terre et écriture par de savants chaînons dont elle a le secret : « Je vis dans un espace à la fois immense et clos, et même précisément clôturé, borné, comme le sont les trente-trois hectares de la ferme, et comme le sont aussi les portions, on dit la part, d'herbe fraîche que l'on délimite chaque jour dans le pré à l'attention des vaches laitières entre août et octobre, avec du fil de fer électrifié et des piquets. Les enfants, dont je suis, participent à ces travaux, portent les outils, les piquets, le rouleau de fil, et voient comment donner la bonne tension. Aujourd'hui encore, cette métaphore du fil tendu et du piquet me vient très naturellement quand il s'agit de dire le travail de la phrase, et le juste équilibre à trouver entre majuscule et point final ».

Marie-Hélène Lafon comprime, épure, jusqu'à trouver le ton juste, le mot qui cimentera la phrase, en fera un bloc compact articulé où plus rien n'est superflu. Elle a grandi au sein de ces fermes du haut pays cantalien, coupée du monde, elle en retire un amour, une tendresse pour le paysage, mais aussi une certaine incompréhension et presque un désaveu pour l'activité humaine. Très jeune, elle sait déjà qu'elle va partir, pour toujours. Mais aussi revenir, comme pour des vacances, c'est d'ailleurs le fil rouge d'une majeure partie de son œuvre. Je pense à cette « série » en cours, entamée avec « Les sources », « Vie de Gilles » (le plus réussi) et « Hors champ », ce dernier étant en quelque sorte une réécriture de « Vie de Gilles », mais étalé dans les détails (d'ailleurs une partie de « Vie de Gilles » apparaît dans « Hors champ »), série dans laquelle elle pratique l’autofiction, prêtant ses traits à Claire.

Marie-Hélène Lafon dessine un paysage rural avec des mots, rien de moins. Elle a pris le recul nécessaire pour se lancer dans une analyse sans jugement, même si l'on sent poindre des sentiments bien légitimes. Elle marque son texte de mots ruraux spécifiques du métier et de la région, et serait bien en peine d'en expliquer la provenance. Les images sont fortes, restent imprégnées d'odeurs, de gestes quotidiens, dont ceux pour effectuer le travail estival aux champs. Elle dépeint un monde cloisonné, qu'elle décide de quitter, trop étouffée par ce non-être, cette stagnation. « Écrire et partir c'est le même mouvement vital ».

Marie-Hélène Lafon bâtit son œuvre sur une « géographie intérieure », traverse la décennie 1970 en compagnie de la télévision (qu'elle rejettera à tout jamais lorsqu'elle s'installera à Paris), près des voisins mais si loin d'eux. « Traversée » ressemble un peu au recueil « Album », mais il m'est plus frappant, il désigne peut-être mieux, fore plus en profondeur, si situe à l'os, il est je crois l'un des grands textes de l'autrice, qui parvient en quelques dizaines de pages seulement à imposer un décor, un lieu, un mode d'existence, un style littéraire. « Traversée » est originalement paru en 2013, réédité en 2015. Et cette nouvelle réédition de 2026 chez Libretto vient à point nommé tant elle paraît recouvrir l’œuvre, la draper, la résumer, en faire jaillir la substantifique moelle.

https://www.editionslibretto.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 12 juillet 2026

Alice ZENITER « Frapper l'épopée »

 


Reprenant en partie le plan de son merveilleux « L'art de perdre », Alice Zeniter s'intéresse cette fois-ci à la Nouvelle-Calédonie en mettant en scène (l'autrice écrit aussi pour le théâtre) des personnages qui pourraient être issus de « L'art de perdre », pour des propos là aussi sociaux et engagés tout comme historiques pour la rigueur du travail de fond.

Tass, professeure de français en rupture amoureuse, Calédonienne ayant en partie vécu en métropole, retourne s'installer à Nouméa après 10 ans de vie plus ou moins commune avec Thomas durant lesquels Tass faisait de nombreux allers-retours coûteux et épuisants. Sylviane est une de ses amies et confidentes, 60 ans, propriétaire de l'appartement occupé par Tass. À leurs côtés évoluent quelques figures marquées par leur engagement pour l'indépendance : le vieux Un Ruisseau, celui qui organise des parties de bingo clandestines sur l'île pour en partie financer ses activités politiques, ou encore NEP (« N'Épousera-pas-un-Pauvre ») et FidR (« Fille-de-la-Réussite »).

« Les Blancs ne nous ont pas pris nous terres parce qu'ils en avaient besoin : ils les ont prises pour en faire un bagne ! Ils sont arrivés ici et ils ont dit : c'est un paradis, nous en ferons une colonie pénitentiaire ». De fait, les autochtones vivent de peu, dans la misère, certains dans des squats. Les diverses communautés sociales se côtoient mais ne se mélangent pas. La vie est chère, tout se monnaye. La colonisation a frappé. D'un côté les Blancs, de l'autre les Noirs. Quant à Tass elle se situe un peu entre les deux clans, alors que certains de ses proches comme NEP ou FidR organisent des actions d'« empathie violente » et s'apprêtent à passer à l’action de manière plus visible. En effet, suite à la célèbre poignée de mains de 1988 entre Jean-Marie Djibaou (indépendantiste) et Jacques Lafleur (pro-colonial) entérinant les accords de Matignon pour l’ouverture d'un référendum d'autodétermination, une statue a été édifiée, immortalisant ce moment. Seulement Djibaou (par ailleurs assassiné en 1989) y paraît beaucoup plus petit que Lafleur, ce qui n'est pas du goût des indépendantistes, qui souhaitent affaisser le côté de la statue représentant Lafleur pour rehausser Djibaou.

Car c'est bien toute l'histoire politique et coloniale de la Nouvelle-Calédonie qui passe en accéléré dans ce roman documenté, s'arrêtant sur la période contemporaine, celle de 2022, après trois référendums qui ont évacué l'indépendance. Ici, les Blancs parlent peu de la colonisation, ils semblent gênés aux entournures. La jeunesse noire est paumée, se noyant dans l'alcool, les stupéfiants, s'adonnant à de petits délits, se frottant aux flics. D'autres personnages émaillent le récit : je pense aux jumeaux Pénélope et Célestin (est-elle enceinte ?), qui se sont récemment évaporés.

Alice Zeniter dénonce aussi la colonisation par un prisme original, celui de la biodiversité, avec une possible allégorie subtile, ainsi « Pour qu'une espèce évolue de manière à se défendre contre les prédateurs, il faut un temps si long et si aléatoire que personne ne sait vraiment l'estimer. Depuis leur arrivée, les Européens ont lâché des animaux ici ou là, dans un but ou un autre, il en ont laissé s'échapper des bateaux sans y faire attention, peut-être que d'autres s'étaient glissés dans leurs malles ou leurs tonneaux sans même qu'ils les remarquent. Les bêtes se sont reproduites et elles attaquent la faune endémique qui ne peut pas apprendre assez rapidement à se protéger ou à fuir ». Les pages zoologiques figurent parmi les plus belles séquences du présent récit. Mais patientons, voulez-vous ?

Car voilà qu'au cœur du récit intervient ce long et somptueux chapitre de 70 pages : « Avant ». Et le festival peut commencer. À partir des débuts de la colonisation en 1853, ce texte, comme indépendant (veuillez me pardonner cet involontaire jeu de mots), revient sur l'Histoire de la Calédonie. L'île devient une colonie pénitentiaire dès 1863, la répression est totale alors que l'ombre de Louise Michel (qui y fut déportée) plane sans cesse. La fiction entre en jeu avec la biographie carcérale d'un ancêtre de Tass, Arezki qui raconte sa vie au bagne, un peu à la manière des (incontournables) romans de Éric Vuillard. On touche au sublime. Mais ce n'est pas tout : l'autrice elle-même fait son apparition par le biais des plus de 2000 « Arabes » envoyés à la Pénitentiaire, dont des kabyles, possiblement des ancêtres à elle, dans un recoupement avec la propre histoire de Tass. Arezki finira vagabond.

Alice Zeniter informe sans fanatisme, dénonçant les exactions de ceux avec lesquelles les affinités existent pourtant, en l'occurrence les Communards, prêtant main forte au régime de brutalité en combattant une insurrection anticoloniale de 1878. L'autrice revient sur les femmes prisonnières : « La criminalité féminine, dont la répression a envoyé deux mille femmes aux bagnes de Guyane et de la Nouvelle, est une criminalité tragique et défensive : celle-ci a volé pour ne pas mourir de faim, celle-là a vendu son corps pour les mêmes raisons, cette autre a tué un mari ou un amant dangereux. Souvent, elles sont condamnées non pour leur propre crime mais pour complicité ou recel. Concierges et servantes écopent des travaux forcés pour avoir fait le guet lors d'un cambriolage, donné des informations sur un appartement à vider, signalé l'absence des propriétaires. Épouses et maîtresses sont punies simplement pour avoir partagé le logement d'un voleur qui rapportait son butin à domicile ». Car Zeniter n'oublie jamais le combat féministe et utilise l'histoire comme un porte-voix.

Le feu d'artifice s'étend, l'autrice évoquant le réchauffement climatique avec sa pertinence habituelle, nous ne sommes plus dans le même roman, la digression fut longue mais implacable et passionnante, c'est le moment fort d'un texte qui était pourtant déjà solide sans cet interlude, un texte dont l'espace-temps est de seulement une année mais qui impressionne par son ampleur, sa richesse, sa maturité des thèmes en une seconde partie fulgurante qui laisse bouche bée d'admiration. « Frapper l'épopée » est paru en 2024, il fait d'Alice Zeniter l'une des grandes romancières françaises de notre temps.

(Warren Bismuth)


mercredi 8 juillet 2026

Roland SIEGLOFF « La main – Thomas Vinçotte ou les doutes d'un sculpteur »

 


Thomas Vinçotte (1850-1925) est un sculpteur belge de renom, travaillant pour la Cour du roi Léopold II. En 1914, alors que ce dernier est décédé depuis cinq ans, un concours est lancé : bâtir un monument en son honneur. Et bien sûr, Vinçotte souhaite participer pour remercier une dernière fois celui grâce à qui il a obtenu la célébrité et la gloire.

En 2024, Camille, jeune stagiaire à la télévision belge, s'apprête à réaliser un reportage sur Thomas Vinçotte à l'occasion du centenaire de son décès. Elle a besoin de retracer son parcours professionnel comme ses liens avec le roi Léopold II, celui même qui a privatisé le Congo, en fut propriétaire avant de le vendre à l’État belge.

Voilà le nœud du problème : le Congo. Car les troupes de Léopold II y ont mené grand train, brutalisant, affamant, exécutant la population noire. Le roi a du sang sur les mains, et la main dans sa globalité est malgré elle l’héroïne du présent roman. Car les colons ont coupé des mains noires, des milliers pour punir celles et ceux qui refusaient d'obéir, et ceci le roi ne pouvait pas l'ignorer. C'est soudain la conscience de Vinçotte qui est mise à rude épreuve : comment représenter le roi sur un monument dressé en son honneur, connaissant les exactions et les mutilations au Congo ?

Oui mais. Le problème est exactement similaire pour Camille qui, avec le recul, détient encore plus d’informations que pouvait en avoir Vinçotte à propos du roi et de sa barbarie. Doit-elle à son tour enrober la réalité, la rendre soutenable aux yeux de ses téléspectateurs et ainsi mentir, y compris à elle-même dans le cadre de son travail ?

C'est tout en subtilité que l'allemand Roland Siegloff dose son roman, convoquant des personnages s'élevant contre la brutalité royale en Afrique noire, espérant influencer à deux époques différentes Vinçotte puis Camille dans leur projet d'hommage. Les deux époques se répondent en miroir, chapitres chiffrés pour le passé, lettrés pour le présent.

« Tout le monde sait aujourd'hui ce que Léopold II a fait au Congo. Avec quelle brutalité, quel mépris des hommes blancs ont agi en son nom. Des millions d'hommes sont morts alors parce qu'on les a chassés de leurs terres natales ou tués brutalement. Cet homme a du sang sur les mains ». C'est à partir de ces données que le roman se développe, sautant d'une époque à l'autre sans jamais devenir confus. D'abord, Vinçotte puis Camille réfutent la responsabilité du roi concernant les horreurs au Congo, mais vite, grâce à des détracteurs décortiquant les faits, ils commencent à douter, car Camille, à plus de 100 ans de là doute, écoutant ses proches malgré son hostilité.

Ce qui se joue en ces pages, c'est la question existentielle suivante : « Doit-on séparer l'homme de l'artiste ? ». « Peut-on créer une œuvre avec une entière conviction et transmettre en même temps le germe du doute, peut-il représenter un homme clairvoyant et suggérer son côté obscur ? Son art a toujours exprimé la force et l'évidence, il a laissé aux autres la légèreté, la subtilité. L'allusion n'a jamais été son fort. Mais il pressent que ce pourrait être une façon d'affirmer sa vraie maîtrise ».

Entre déambulations dans Bruxelles pour des présentations d’œuvres de l'artiste controversé et dissertation sur l'art, Roland Siegloff atteint son but, celui de nous captiver par ses propos toujours modérés et pesés, même s’il est évident qu'il place ses pions d'un certain côté de l'échiquier. L'histoire économique de la Belgique est évoquée. Et tout à coup de nos jours, l'un des monuments de Léopold II créés par Vinçotte voit sa main droite amputée. Il pourrait y avoir un fort geste politique derrière. Cette séquence entre en écho avec plusieurs dégradations récentes de statues de Léopold II en Belgique, dénonçant toutes la colonisation belge au Congo. Lorsque l'Histoire rejoint le présent...

Roland Siegloff maîtrise son sujet, jamais il ne nous perd pas, il sait nous guider sans chercher à nous impressionner (un vieux réflexe pourtant souvent usé et abusé par les écrivains soliloquant sur des œuvres d'art, devenant abscons et grotesques de « savoirs », où la grandiloquence tutoie la caricature). Le roman est à la fois pédagogique, engagé tout en laissant place à la réflexion personnelle. Sans fanatisme, il déroule les faits, les pensées, les possibilités comme les probabilités. Il en ressort un roman équilibré et d'un grand intérêt, navigant sans cesse entre la première partie du XXe siècle puis celle du XXIe, les deux se brouillant parfois, semblant ne plus faire qu'une entité commune. Les propos documentés permettent une approche en finesse. Les personnages secondaires sont au moins aussi importants que Vinçotte et Camille puisqu'ils vont influer sur certaines de leurs décisions.

« La main – Vinçotte ou les doutes d'un sculpteur » vient de paraître aux inspirées Le Ver à Soi, il est traduit de l'allemand par Jacques Duvernet. Vous pouvez le commander directement sur le site du Ver à Soie, n’hésitez pas à glisser un billet supplémentaire pour le superbe « Bienvenue à Faubourg Bienveillant » de Luc Fivet. Pour aller plus loin dans le thème, vous pouvez vous reporter à l'excellent roman documenté de Éric Vuillard, « Congo », paru en 2012.

https://www.leverasoie.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 5 juillet 2026

James A. McLAUGHLIN « Dans la gueule de l'ours »

 


Rice Moore, biologiste de 34 ans installé dans la réserve naturelle de Turk Mountain dans les Appalaches en Virginie, réserve dont il est le gardien, s'est en fait évadé d'une prison du Mexique. Devenu Rick Morton, il s'occupe aussi de ruches avec un certain Boger. Un ramasseur de champignons vient à sa rencontre et le guide jusqu'au cadavre d'une ourse qui pourrait bien être un crime perpétré par un puissant cartel faisant commerce illégal d'animaux sauvages, notamment de vésicules biliaires d'ours lui servant à financer ses activités de drogues, surtout en direction de la Chine. « C'était déjà arrivé, dans les années 1990. Des gens tuaient les ours pour le marché noir. La mafia s'en est mêlée, elle payait deux mille dollars la vésicule, éliminant le sel biliaire et la vendait aux Chinois qui s'en servent comme d'un médicament ».

Dans ce paysage majestueux, les ruraux ne semblent pas adaptés aux éléments de la nature sauvage. Cette situation vaut pour l'entièreté du récit, c'est aussi l'une des charpentes de ce premier roman de James A. McLaughlin de 2016 publié en France en 2019. L'énigme se fond autour de la nature, même surtout autour des réactions des habitants face à elle. Rice fait la connaissance de Sara Birkeland, la gardienne qui l'a précédé sur son poste. Elle a eu affaire au cartel, fut victime d'une immense violence psychologique et physique.

Parallèlement, l'histoire fait des demi-tours, s'engouffre dans le passé de Rice avant de se ranger, avec des chapitres où il est question de sa relation sulfureuse avec Apryl, une femme proche du cartel des drogues qui a accepté de servir de mule pour soigner sa jeune sœur schizophrène. « Cette nuit-là, tandis qu'ils marchaient dans le canyon à sec, elle lui avait parlé à voix basse du mur prévu tout le long de la frontière entre l'Arizona et le Mexique, puis de son projet de financement d'une étude majeure montrant que ce mur bousillerait la migration transfrontalière d'espèces menacées de gros animaux ». Nous y sommes. Car « Dans la gueule de l'ours » est avant tout un roman contre l'exploitation de la nature, contre les décisions en haut lieu qui ne prennent pas en compte l'état de la biodiversité, pouvant provoquer un possible effondrement d'un maillon de la chaîne. Et c'est là que ce texte se fait puissant, précis, dans son combat contre les ravages infligés à la nature et aux animaux.

Une étude avait été entreprise concernant les divers impacts sur la faune et les migrants par la construction du mur frontalier entre États-Unis et Mexique. Mais soudain, Rice semble quitter les vivants, du moins les êtres humains, se terre dans les bois, confectionnant une tenue camouflage pour être au plus près de la nature, interagir avec elle, la ressentir, vivre en elle. C'est le passage introspectif voire carrément psychédélique d'un roman qui pourtant ne manque pas d'action : bagarres, intimidations, il sue parfois la testostérone mais retombe sur ses pattes, inversant les valeurs. « Dans la gueule de l'ours » est une sorte de western moderne un peu foutraque. Avec 55 chapitres au compteur, il prend son temps pour dérouler son scénario, l'horloge paraissant parfois figée.

Pour un premier roman, c'est avec brio que James McLaughlin s'en tire, même si nous aurions aimé un développement de certaines idées, la plupart étant affleurées sans être fouillées, pouvant même être « oubliées » après avoir été amorcées. Il n'en est pas moins vrai que « Dans la gueule de l'ours » se lit avec délectation, révolte parfois. Que ses pages de Nature Writing sont immensément belles, que de grandes valeurs sont avancées, que les personnages sont réussis. Et que l'on passe un sacré bon moment aux côtés de Rice. Roman traduit par Brice Matthieussent, il est paru en 2019 dans la belle collection Fiction des éditions Rue de l'Échiquier. Depuis, un deuxième roman de l'auteur est paru dans la même collection, « Les aigles de Panther Gap » en 2023, j'y reviendrai sans doute prochainement.

https://www.ruedelechiquier.net/

(Warren Bismuth)

mercredi 1 juillet 2026

Luc FIVET « Bienvenue à Faubourg Bienveillant »

 


Après 27 ans de mariage Arthur et Isabelle Korner quittent définitivement Paris et chamboulent leur avenir professionnel. Un ras-de-bol de la capitale doublé d'une attirance pour un village où la vie semble tellement différente : Faubourg Bienveillant. Dès l'arrivée ils tombent sous le charme : quelques commerces, calme mais surtout ambiance conviviale. Ils font très rapidement connaissance avec certains des habitants, le courant passe.

Arthur souhaite devenir photographe professionnel (élément clé pour la dernière page du livre), déambule dans le village en vue de futurs clichés. Ici, c'est la bonne humeur, on se salue d'un pouce levé ou de doigts en forme de cœur, la bienveillance règne, ce qui change d'Isis, la fille du couple, qui vient parfois leur rendre visite, maussade, autocentrée, hypocondriaque et négative.

Mais déjà pointent au bistrot les sempiternelles discussions à propos des immigrés, que l'on aime pas, par ici, la vieille rengaine et les mêmes faux arguments toujours sortis de nulle part et hors contexte. Puis plus globalement les insinuations, la médisance. Et si Faubourg Bienveillant n'était qu'un vernis qui commence à se craqueler ? Si derrière la politesse ne cachait pas une certaine cupidité et l'exercice du profit ? Pourtant, « entre voisins, il faut bien s'entraider », et Isabelle rejoint des groupes de poterie, de yoga, de bien-être, de randonnées. « Mais tout ça sonnait un peu faux ».

De nombreux vendeurs ambulants pratiquant le porte-à-porte, rendent l'atmosphère de plus en plus pesante. Et chacun expose sa vie privée, en tout cas ce qu'il veut bien en montrer, sans discernement, sans pudeur. À ce stade de lecture, nous comprenons que nous voilà enfermés dans un roman diabolique : Faubourg Bienveillant : FB. Ce village est en effet une allégorie mordante et « vivante » de... Facebook ! Ici, chaque habitant représente une posture sur le célèbre réseau social : les marchands y incarnent la publicité mitraillant les fils d'actualité, puis il y a la voisine qui vous montre chaque jour le plat qu'elle a concocté, sans oublier ce vieux couple proverbial qui cite sans cesse des phrases de personnalités célèbres, phrases tronquées et parfois fausses. Est présent aussi l’indécrottable conspirationniste éclairé, et celui qui-a-un-avis-sur-tout, aussi insupportable que ces congénères, hautain et condescendant.

Derrière l'aspect jubilatoire du style, nonchalant et désinvolte, c'est bien la tristesse d'un monde où la communication, le paraître ont pris la place de l'humanisme, du vivre-ensemble. Mimétisme de la communication, effacement de la personnalité, portraits en trompe l’œil se terminant par des discussions saturées de brouhaha infâme, en une confusion totale où les conversations se perdent, se chevauchent, et que l'auteur Luc Fivet transforme en des séquences théâtrales jubilatoires, où chaque voisin devient un « follower ».

« C'est le mal de notre époque : penser qu'une simple opinion vaut réflexion ». Il en est de même pour le racisme ordinaire, la rumeur, la calomnie, tout ce qui pollue la tranquillité du village et son essence même, le vidant de sa substance initiale, le faisant évoluer en vase clos dans un univers irréel et superficiel dont la fuite est l'apanage dès qu'un sujet un peu brûlant (les migrants par exemple) est mis sur le tapis. La belle solidarité se détricote d'elle-même, la haine reprend ses droits, le mépris, l'entre-soi. L'illusoire, le futile, les courriers anonymes d'insultes règnent en maîtres dans le village, tout comme sur un certain réseau social. Il faut entrer dans les cases de la communauté sous peine d'en être exclu. Luc Fivet restitue avec pétillance et irrévérence les postures « Facebookiennes ».

Si votre activisme est un peu trop prononcé sur Facebook, lisez ce livre ! Petit bijou de cynisme, de lucidité, dénonçant un mal sociétal avec un humour corrosif. Cette petite merveille finissant de manière à la fois tragique et hilarante vient de paraître aux superbes Éditions Le Ver à Soie, ce sera sans nul doute l'un des sommets romanesques de l'année 2026 par sa facétie, son originalité sur fond de crise planétaire et d'égocentrisme. Merci Luc Fivet pour ce roman qui donne à réfléchir tout en s'amusant, sacré challenge !

https://www.leverasoie.com/

(Warren Bismuth)


dimanche 28 juin 2026

William SHAKESPEARE « Les sonnets »

 


Dernière sélection de la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, et dernière confrontation, qui oppose cette fois-ci Molière à William Shakespeare. Place à l'anglais pour DLR et, puisque c'est aussi le but du jeu, l'occasion d'amaigrir ma Pile à Lire, ce volume attendant son heure depuis 2023.

« Les sonnets » de Shakespeare (1564-1616) furent pour la première fois publiés en 1609. Ici je propose une traduction récente de Françoise Morvan et André Markowicz parue en 2023 aux éditions Mesures.

Un sonnet est un véritable exercice littéraire de poésie composé de quatorze vers dont deux quatrains et deux tercets se terminant en distique dans le cas de Shakespeare. Pas moins de 154 sonnets se succèdent dans ce recueil, plutôt formant une suite en une sorte de roman-poésie. Dans les sonnets de Shakespeare, le distique se termine comme une conclusion au sonnet ou un couperet.

« Est-ce par peur de laisser une veuve

Que tu te voues à vivre solitaire ?

Ah, si tu meurs sans lignée qui soit neuve,

L'épouse en deuil sera la terre entière.

La terre laissée veuve pleurera

Que tu n'aies rien laissé de toi ici,

Quand toute neuve a la chance ici-bas

De voir en ses enfants l'image enfuie.

Ce qu'un prodigue ici peut dépenser

Passe à autrui : la terre en jouit encore.

Gaspiller la beauté, c'est la tuer :

Qui la garde pour soi la met à mort.

        Aucun amour n'habite un cœur qui peut

        Sur soi commettre un meurtre si honteux ».

Les thèmes de ces sonnets : l'amour bien sûr, celui qui fait souffrir, qui fait affronter la mort, mais aussi les arts, la vieillesse, les rêves, la jalousie. Certains de ces sonnets se révèlent d'une certaine opacité, notamment car écrits à destination d'une femme mais principalement pour un homme, ce qui fut tabou pendant de nombreux siècles. On y voit le thème de l'homosexualité sous un voile ténébreux, la tentation de la bisexualité. Mais de tous temps nombreux critiques ont préféré ne voir qu'une femme en destinataire.

Écriture d'un autre siècle, elle s'avère un brin poussiéreuse, grandiloquente, désuète. Entre déchirements, Flagellation mentale, souffrances sans fin, reproches mutuels, l'auteur est tiraillé, envisage l'imminence de la mort. Nous croyons même apercevoir une joute épistolaire entre deux amoureux éconduits, mais notez cela entre parenthèses, car l'opacité ne permet pas de vérifier cette hypothèse. L'adultère est à la fois dénoncé et considéré, toujours en rimes puisqu'il faut bien coller à son sujet.

Dans cet exercice, Shakespeare se présente comme un bouffon sans talent ni horizon. Il faut louer la musicalité de l'ensemble, propos se faisant parfois grivois, mais il faut également s'autoriser quelques pauses, car je ne vous cache pas que l'on peut ressortir de cette lecture quelque peu « sonnet ».

Le volume se présente en pages miroir : à gauche le texte en anglais moderne puis l'original en vieil anglais, à droite la traduction en français. Les deux traducteurs se complètent et travaillent ensemble d'une seule voix, hormis pour le sonnet numéro 30 où, n'ayant pu se mettre d'accord ni atteindre l'harmonie, chacun propose sa version. « Les sonnets » ne resteront à coup sûr pas dans mes mémoires, mais un certain lectorat, toujours friand de littérature de la Renaissance, se laissera peut-être tenter...

« Oh, si le monde veut que tu récites

La liste des vertus que dans la mort,

Amour, tu vois en moi, oublie-moi vite,

Je n'en ai pas, je te ferais du tort :

Sauf à m'offrir plus qu'il ne m'en incombe,

Mensonge généreux, il te faudrait

Suspendre plus de lauriers sur ma tombe

Que la vérité nue ne le voudrait.

Alors, ton amour vrai sonnerait faux

Car c'est l'amour qui t'aurait fait mentir :

Laisse mon nom dormir dans mon tombeau,

Et que ma honte aussi puisse y dormir.

        Je vois ce que je fais et j'en ai honte ;

        Aie honte d'en tenir le moindre compte ».

Il en est peut-être aussi de cette chronique.

https://mesures-editions.fr/

(Warren Bismuth)