Années 1930 dans les Appalaches de Caroline du Nord, Pemberton, exploitant forestier de la Boston Lumber Company, épouse la jeune Serena, fille d'un exploitant de bois qui fut orpheline dès 16 ans. Le même Pemberton va bientôt être aussi père de l'enfant d'une autre femme, Rachel Harmon, qui a travaillé pour lui. Ainsi commence cette histoire romanesque en diable. Pemberton possède une grande surface de terres convoitées par le gouvernement en vue de créer un parc national.
« Serena » est de ces romans lents qui s'étendent et s'attardent sur les détails. Ses personnages évoluent, chacun incarnant un visage de l'Amérique d'alors. Sur fond de crise financière, Ron Rash campe des protagonistes rugueux, un brin rednecks. Au centre Serena, femme déterminée, possédant une autorité naturelle et sachant se faire respecter. Elle aime le pouvoir et élève un aigle qui lui servira à chasser les serpents qui blessent ou tuent les travailleurs de son mari Pemberton. Rachel est la femme oubliée, humiliée, invisible. Son enfant Jacob est celui de Pemberton... qui s'en fiche. Du moins le croit-on.
« Serena » est l'occasion de décortiquer minutieusement le travail de bûcheronnage, dangereux et physique, d'expliquer le capitalisme tout puissant qui pense pouvoir tout acheter afin de tirer un profit maximum après investissement dans des outils délirants qui défigurent la nature. Car ce roman est bien sûr une ode à l'écologie, comme toujours chez Ron Rash. L'entreprise de Pemberton pourrait bien être expropriée, déjà 2000 agriculteurs ayant été expulsés de leurs terres.
Et puis il y a les morts. Ainsi Pemberton assassine l'un de ses employés en maquillant le meurtre en accident. Et les ouvriers tombent les uns après les autres, la sécurité n'étant pas assurée sur les chantiers, d'autant que le labeur devient de plus en plus pénible et dangereux, à cause des nouvelles terres à déboiser – en pente -, des nombreuses pluies récentes. Au même moment Serena tombe enceinte, le petit ne vivra pas. C'est alors que Serena envisage un plan d’implantation au Brésil afin d'explorer des concessions forestières pour un meilleur profit.
« Serena » frappe par sa diversité de styles : de western dans un magnifique premier chapitre, il se fait roman du monde du travail au parler rugueux des fermiers pauvres. Les descriptions de la nature, quoique rares, transforment le tout en poésie et en respect silencieux. Mais le récit va basculer en fin de volume en une sorte de thriller implacable. Là encore changement de ton. Il faut noter la prouesse de la traduction de Béatrice Vierne qui parvient à rendre une atmosphère saisissante, qui permet au texte de vivre et de nous submerger, tout en comptabilisant quelques morts, notamment cette vieille veuve égorgée, peut-être bien pour toucher directement Rachel et Jacob, qui a alors 2 ans. Et Serena n'est peut-être pas innocente...
« Les hommes tombent presque aussi souvent que les arbres ».
Le roman de 400 pages, de 2008, traduit en 2011 n'est certes pas exempt de quelques longueurs, isole longuement quelques scènes peut-être dispensables (je pense à cette séquence aussi inutile que grotesque où l'aigle de Serena s'attaque à un dragon (???) dans un cirque). Néanmoins ses personnages sont vrais, aucun n'est franchement sympathique mais tous ont quelque chose à sauvegarder, y compris l'honneur. Si la longueur vous impressionne, vous pouvez vous rabattre sur le recueil de nouvelles « Incandescences » écrit à la même période et qui restitue parfaitement le monde des Appalaches ainsi que l'atmosphère globale de « Serena ».
Mais « Serena » est aussi un roman moral et universel : « Là-dessus, tous les historiens et les philosophes sont d'accord. Y'a un gus, en Allemagne, qu'a l'air bien décidé à foutre le feu à toute l'Europe dès qu'il pourra, et on aura beau lui régler son compte, y'en aura toujours un autre qui viendra derrière ». Et c'est plus que jamais vrai de nos jours.
Si vous désirez connaître la suite de la vie de Serena, sachez que Ron Rash lui a redonné vie en 2022 dans une longue nouvelle du recueil « Plus bas dans la vallée », par ailleurs sous-titré « Le retour de Serena ».
(Warren Bismuth)

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