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mercredi 3 janvier 2024

Gergana DIMITROVA & Zdrava KAMENOVA « Cosmos tango & Refuge pour moutons et rêves »

 


Gergana DIMITROVA et Zdrava KAMENOVA sont deux femmes de théâtre bulgares travaillant ensemble depuis plusieurs années sur des pièces à portée politique. Dans les deux textes proposés, leur collaboration est d’une redoutable efficacité. « Cosmos tango », le plus long des deux, fut écrit en 2019 et dépeint un monde à venir mais déjà là en partie. En 2027, une jeune femme chinoise qui rêve souvent d’une fille argentine souhaitant se faire amputer une jambe s’apprête à voyager sur la lune. En fond, le dérèglement climatique, la planète à l’agonie, la mer qui monte sur les côtes argentines. Dans un aquarium, des vers à soie. Qui profitent, grandissent. Pas loin un ordinateur connecté sur le dark web. Et notre spationaute chinoise qui doit être mariée si elle espère partir un jour pour la lune.

« Cosmos tango » est une pièce subtile sur la réussite à tout prix, l’avancée technologique, sur la dépossession de l’existence : assassiner ce qui est vital à notre survie et parallèlement créer des besoins inutiles, pour la compétition, la gloriole, quitte à ce que l’instant soit bref. S’activer au sein d’un rêve de conquête, un rêve consumériste alors que la planète est peut-être en train de crever. Fable écologique originale et puissante, en même temps que texte ayant tous les ingrédients de la science fiction, avec une chute en forme d’effet papillon, « Cosmos tango » est une pièce intelligente qui donne à réfléchir.

Dans « Refuge pour moutons et rêves » pièce plus courte de 2018, une femme morte se remémore un village bulgare en 1913 durant l’une des guerres balkaniques, village qui va passer aux mains des turcs. Un texte où le passé se télescope avec le présent, dans lequel une vache franchit malencontreusement la frontière de l’Union Européenne en 2018 (anecdote authentique qu’il vous faut absolument découvrir !). Et voici que toutes les guerres balkaniques du XXe siècle se font face. Et le progrès, avançant inlassablement, en dépit du bon sens. « Que reste-t-il encore à apprendre puisque toutes les connaissances de l’humanité sont sur Google et que plein de métiers ont pratiquement disparu ? Des millions de logements ont été déclarés insalubres, mais nous ne les quitterons pas, il suffit de se procurer un matelas pure laine de mouton pour dormir, ne serait-ce q’une heure ou deux. Et alors tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes ». L’histoire se répète, bégaie tant et plus. Et l’humain continue, malgré les échecs, dans une totale absurdité à vaincre, on se sait d’ailleurs plus vraiment quoi.

Deux pièces percutantes qui se complètent, et deux autrices talentueuses qui alertent sur l’état de la planète, les guerres et les conquêtes. Superbe livre paru tout récemment aux éditions L’espace d’un Instant, il est traduit du bulgare par Roumiana STANTCHEVA et superbement préfacé par Denitsa EZEKIEVA.

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(Warren Bismuth)

samedi 30 avril 2022

Hristo BOYTCHEV « L’invasion »

 


Dans un village quelque part dans le monde, les habitants attendent anxieusement mais avec excitation l’envahisseur à venir, une famille s’y prépare même méthodiquement depuis longtemps. C’est elle que nous suivons, avec à sa tête un patriarche, Luca, entouré de sa fille, son fils ainsi qu’un personnage nébuleux, et bientôt un prisonnier...

Comme un fait inespéré, l’ennemi se profile à l’horizon. Le village va pouvoir se défendre, défendre ses terres, sa culture et en quelque sorte sa civilisation. Le peuple affame les chiens afin qu’ils se jettent sur l’adversaire jusque là invisible voire imaginaire. Le village attend ce combat depuis si longtemps ! « Nous sommes les derniers rescapés d’un monde disparu ».

La famille de Luca a été éduquée contre l’ennemi, quel qu’il soit, elle est donc prête à sauver sa peau. Mais tous ses membres n’en sont plus si sûrs et d’âpres discussions s’enclenchent alors que le fils semble être victime d’une crise de somnambulisme…

« L’invasion » est un très grand texte pour plusieurs raisons : l’auteur, malgré le ton intimiste, le rend universel. En effet, ces scènes pourraient se dérouler un peu partout sur terre. Mais l’espace temps, hormis un petit indice sur la lointaine première guerre mondial, n’est pas non plus précisé. Un message intemporel et omniscient pour dénoncer l’absurdité de la haine, de la guerre ou l’apprentissage d’une vie en se forgeant un ennemi coûte que coûte.

Au milieu d’histoires de saucisses, Hristo BOYTCHEV, né en 1950 en Bulgarie, dénonce les préjugés, la peur, propose une vision pacifiste du monde. Le prisonnier peut en être le porte-parole « parce que l’être humain se laisse influencer par les autres humains et si tous les humains sont adaptés à une chose et lui à une autre, il commence à se poser la question « Être ou ne pas être ». C’est toujours le cas avec les personnes instruites. Quelqu’un d’inculte ne s’adapte qu’une seule fois dans sa vie et, où qu’il aille, il reste un émigré… ».

Dans la préface, Jordan PLEVNEŠ convoque DOSTOÏEVSKI et BECKETT, cette pièce ne pouvait donc que me taper dans l’œil. Mais au-delà de cette subjectivité, son atmosphère est en effet fortement teintée de Beckettisme, dans son absurdité, par la force de ses images, dans son absence de but, en une caricature pathétique d’un monde fatigué. Car oui c’est BECKETT qui semble sortir du canon de fusil, avec son drapeau blanc à la main. La traduction du bulgare est assurée par Roumiana STANTCHEVA. Quant à son auteur, Hristo BOYTCHEV, outre ses textes théâtraux, il fut ingénieur, animateur télé et se présenta même aux élections présidentielles bulgares en 1996.

« L’invasion » fut écrite en 1983 et interdite par le régime communiste. Près de 40 ans plus tard, elle voit enfin le jour en version française, et c’est un véritable coup de maître. Cette pièce devrait être étudiée en cours tant elle résonne par son intimisme universel où chaque dialogue pourrait coller avec tellement de périodes historiques qu’il revêt un caractère incontournable, le genre de textes à dégainer en toutes circonstances et qui peut faire foi. Ce sont les éditions L’espace d’un Instant qui nous permettent de découvrir cette somptueuse pièce qui, j’espère, fera date. La moindre des choses est de se précipiter à toutes jambes chez son libraire préféré, la claque devrait s’avérer positivement porteuse.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

dimanche 15 septembre 2019

Alexander MANUILOFF « L’État »


Dans la famille Originalité je demande « L’État » ! En effet, comment définir ce court livre ? Mieux vaut laisser la parole au préfacier Tim ETCHELLS : « Décrite non pas comme une pièce de théâtre, mais comme une installation textuelle, l’œuvre à la fois simple et convaincante d’Alexander MANUILOFF, L’État, est composée d’une séquence de soixante-trois déclarations brèves, présentés comme un scénario, que le public lit page après page ; ces déclarations, imprimées séparément et insérées dans une enveloppe individuelle, étant empilées sur une table à laquelle le public a accès. Il n’y a pas d’acteurs en dehors de ceux désignés par le public, en réalité de simples spectateurs qui interprètent spontanément un rôle improvisé dans un drame qu’ils ne connaissent pas à l’avance ».

Vous l’aurez compris, cette pièce de théâtre, pardon, cette installation textuelle requiert une participation active du public qui devient de fait acteur. Une séquence par page, parfois très brève. Et une décision : celle de Plamen GORANOV de s’immoler le 20 février 2013 à Sofia en Bulgarie pour protester contre la corruption et la mafia dans le gouvernement bulgare.

À partir d’un fait divers réel, Alexander MANUILOFF tisse une trame simple avec des mots percutants et précis. Il se met dans la peau de GORANOV la veille de son suicide public. D’un autre côté, il insiste sur les difficultés de présenter la représentation, nombreux étant les facteurs qui peuvent freiner ou même en empêcher la performance. GORANOV donne des pistes sur sa décision tandis que le metteur en scène alerte des barrières sur le spectacle à venir. « La représentation ne peut pas commencer faute d’autorisation officielle. Toute activité en lien avec la représentation doit être immédiatement interrompue », comme un compte à rebours…

Soixante-trois vignettes, soixante-trois séquences pour animer la pièce. Le spectateur doit s’en charger. Seules les première et dernière vignettes doivent rester à leur place initiale, toutes les autres pouvant être lues dans le désordre, un coup de maître de l’auteur offrant tout bonnement une pièce en kit à l’époque du D.I.Y., à reconstituer par le hasard et la main du spectateur, l’idée est lumineuse.

Les monologues imaginés de Plamen GORANOV sont brefs et incisifs : « Je suis Plamen. Et je ne crois pas en la démocratie. Pas en celle qu’on prétend avoir ici, maintenant, en Bulgarie. Ou ailleurs. Quel que soit le candidat pour lequel vous votez, il défendra toujours les intérêts d’une poignée de grandes multinationales et ceux de banques aux origines louches dont les capitaux sont cachés dans des paradis douteux. Je ne me sens pas représenté. Je crois qu’il n’y a personne pour représenter les gens comme moi. Et la plupart des gens qui sont comme moi le savent. Il le savent depuis longtemps et n’ont jamais rien fait pour changer le système ».

Une pièce de théâtre sur la situation en Bulgarie, mais écrite en anglais, que peut bien signifier une pareille décision saugrenue ? Là c’est dans une note de fin de volume qu’il faut se reporter pour obtenir l’éclaircissement : « Depuis 2011, en signe de protestation contre la corruption intellectuelle et la politique culturelle de son pays, Alexander MANUILOFF refuse la publication de ses œuvres en langue bulgare chez un éditeur bulgare ». La langue entre pleinement dans le processus de résistance.

Ici ce sont les éditions L’Espace d’un instant, éditions à but internationaliste, qui viennent de faire paraître cette excellente pièce inclassable, entre monologue d’un condamné par volonté personnelle et l’expression d’un metteur en scène dont le travail pourrait ne jamais voir le jour. L’immolation d’Alexander GORANOV fut le point de départ d’une contestation massive en Bulgarie à partir de 2013, une douzaine d’autres protestataires accompliront par la suite le même geste désespéré. Cette installation textuelle est plutôt intelligente et bien trouvée, sans acteur ni décor, c’est vous qui pilotez et pouvez la mettre en scène comme vous le désirez, n’importe où et à n’importe quelle heure. Et comme le texte est court, le jeu peut se dérouler brièvement. Un bouquin qui fait réfléchir sur les possibilités théâtrales infinies tout en alertant l’opinion publique. Cerise sur le gâteau : il coûte une misère. Vous n’avez désormais aucune excuse. Plus que jamais L’Espace d’un instant est un éditeur de théâtre militant et original, allant chercher les textes plus déroutants pour les proposer au public francophone. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.


(Warren Bismuth)

vendredi 15 décembre 2017

Gergana DIMITROVA & Zdrava KAMENOVA « Protohérissé (BP : Unabomber) »


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Derrière ce titre énigmatique qui sera par ailleurs dévoilé en épilogue de cet ouvrage, se cache un véritable O.T.N.I. (Objet Théâtral Non Identifiable). La base : saccage de la nature, hystérie d’une technologie polluante de moins en moins contrôlable, un humain devenant victime de sa propre invention tel un professeur Frankenstein moderne. Cette pièce de théâtre est une mosaïque se découpant en monologues, narrations, dialogues, entrecoupés de citations d’un manifeste, de données de géolocalisation, le tout dans une polyphonie assez vertigineuse. Il y a le monologue de l’échidné, un ancestral mammifère en voie d’extinction qui recherche l’âme sœur pour ne pas disparaître de la surface de la terre (ses réflexions et sa progression sont en italiques), la narration suit un homme qui s’apprête à commettre un attentat, les dialogues sont entretenus entre la pauvre femme de cet homme et un policier, puis un scientifique répondant aux questions d’un journaliste, ce même scientifique (non fictif !) terminant enfin un abscons projet d’ascenseur cosmique (bien réel aussi !). Et puis il y a ce satellite, fleuron du progrès scientifique, qui espionne tous les faits et gestes depuis l’espace, notamment ceux de l’homme qui s’apprête à commettre un attentat (gros plan sur l’échidné). Bien sûr, mais l’homme, le terroriste, me direz-vous ? Il s’agit de Ted KACZYNSKI, personnage sulfureux et atypique des années 1990. Il est vrai qu’il a fait carrière sous un pseudonyme moins anonyme : UNABOMBER, chercheur surdoué qui va finir par s’isoler dans les montagnes du Montana et perpétrer pas mal d’attentats contre la cause qu’il a pourtant défendue durant des années : le progrès, revendiquant dorénavant un retour au primitivisme. Dans cette pièce, plusieurs citations d’UNABOMBER. Toutes sont extraites de son manifeste « La société industrielle et son avenir » (les auteures prennent toutefois la liberté de lui attribuer une femme et un enfant pour le confort de l’histoire). Toutes les micro-scènes décrites ci-dessus sont imbriquées de manière cohérente et talentueuse, pour éveiller les (in) consciences. Et comme tout semblait trop simple jusque là, il va vous falloir ajouter un soupçon de coordonnées géographiques (la géolocalisation évoquée plus haut) indiquées ça et là au fil de la pièce. Je vous défie de ne pas chercher à tapoter sur votre ordinateur afin de connaître le lieu exact où se situe l’action en question. Un théâtre en quelque sorte interactif pour un lectorat participatif. Gergana DIMITROVA et Zdrava KAMENOVA sont deux femmes bulgares au solide C.V. en matière de théâtre, leur pièce n’est pas qu’originale, elle est ambitieuse quoique très courte. Un théâtre résolument militant, « éco-terroriste », balancé dans notre tronche tel un lanceur d’alerte, le porte-parole d’une planète à l’agonie mise à genoux par la cupidité humaine, cette pièce est comme une énergie du désespoir, celle même qui a fait se lever UNABOMBER contre la marchandisation de la terre. Mais attention, les deux auteures n’oublient pas l’humour, elles l’utilisent scrupuleusement et à bon escient, rendant cette pièce encore plus déconcertante et incisive. C’est sorti en 2015 aux Éditions L’ESPACE D’UN INSTANT. J’en profite pour remercier vivement l’éditeur, de l’intérêt qu’il porte à mon modeste travail, et un immense merci pour l’envoi de toutes ces nourritures célestes.


(Warren Bismuth)