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dimanche 12 septembre 2021

Philippe LONGCHAMP « Et dessous le sang bouscule »

 


Ce livre de 2003 est un petit bijou à bien des égards. Déjà, il ne se lit pas comme un autre puisque « En août 2000, chaque jour, je me suis interrogé sur un événement personnel alors récent, une rencontre improbable, aventureuse et vivifiante » annonce l’auteur en préambule, avant d’ajouter « En août 2001, chaque jour, je me suis interrogé sur ce que me faisait le monde, ma petite planète à milliards d’humains. Sur ce qu’il leur faisait ». Le rendu est troublant. Et remarquable.

 

Août : huitième mois de l’année, appartient à la saison appelée été et possède 31 jours. Tous les jours d’août 2000 et 2001 (comme par ailleurs chaque été depuis alors 15 ans), Philippe LONGCHAMP rédige six lignes de poèmes en vers libres, y note le lieu géographique d’écriture. Page de gauche, en italique, ceux de 2000, intimistes, introspectifs. Page de droite, italique supprimée, poèmes de 2001 sur l’état du monde, par de courtes analyses de faits divers ou moments forts survenus dans un ailleurs. Sur cette page, une ligne est sautée, un septième vers est ajouté, une sorte d’aphorisme des deux pages en face à face.

 

Les dates et lieux : en août 2000 LONGCHAMP voyage en France puis se pose quelques jours à Paris, rejoint la Grèce avant un retour à Paris en fin de mois. Août 2001 : Paris-Savoie-Paris, puis le Chambon-sur-Lignon pour les festivités des « Lectures sous l’arbre » organisées par Cheyne éditeur (chez qui est sorti le présent livre). Dernière semaine dans le Gard et l’Hérault.

 

Page de gauche et page de droite interagissent comme un miroir à deux faces : la petite histoire personnelle de 2000 s’entremêle avec la grande histoire du Monde en 2001, où il est question de faits souvent politiques se jouant en Argentine, Ethiopie, Chine, Sénégal, Irlande du Nord et tant d’autres, mais aussi plus prosaïquement en France. 31 jours pour 62 poèmes, 31 fragments d’une vie, 31 fragments planétaires.

 

« Serrer freins ! Désirs emballés dérapent.

Jamais voulu être un des gens pressés,

Lestés de rien quand le temps vire au noir.

J’ai déjà perdu ma dernière guerre.

Pourtant, qui ça m’a vite pris aux dés ?

Et plus le temps de prévoir des étapes ».

 

Chaque mot est pesé, chaque pensée, chaque évocation. Nous entrons là dans un livre double, mystérieux et pourtant empli de jalons, ceux plantés à droite bien sûr, dont nous connaissons certains aspects. C’est fascinant de passer d’une page à l’autre, voir s’égrener le temps par le biais des dates en une sorte d’éphéméride aoûtien prodigieux. Et toujours cette dernière phrase, en bas à droite, isolée des autres, mais qui vient cimenter le tout.

 

« Etayer les galeries des mines ouvertes

par les colons d’Europe, en Afrique du Sud,

exigeaient du bois. Et le transport ferroviaire

du minerai, des traverses. On planta donc

des arbres « étrangers » - acacias, black wattle

assoiffés d’une eau rare et qui manque aux humains ».

 

Ainsi la page de droite répond par l’histoire internationale aux petits tracas du quotidien fixés sur la page de gauche. Et les lieux géographiques d’écriture, ce sud de la France en plein mois d’août, véritable collision avec les faits de cette page de droite, sanglants ou violents (pas toujours) et comme disproportionnés. Le livre peut être ouvert à n’importe quelle page afin d’y être lu.

 

Titre éblouissant que « Et dessous le sang bouscule » tant il peut être sujet à interprétations. Et ce bonheur de lecture parachevé par la qualité de l’objet, du papier épais, agréable au toucher, de la couverture (verte. Car oui il s’agit de la collection Verte de Cheyne), montrant une solidité à toute épreuve, tout comme le texte que le livre renferme. Moment de grâce comme Cheyne sait si bien nous en proposer. Paru en 2003, certes, mais procurez-le, offrez-le, c’est tout le mal qu’il mérite.

 

« La suite, on l’ignora, mais on peut s’en douter ».

https://www.cheyne-editeur.com/

(Warren Bismuth)

 

mercredi 8 septembre 2021

Corinne MOREL DARLEUX « Là où le feu et l’ours »

 


Après son  époustouflant et remarqué essai « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce » paru en 2019 chez Libertalia, Corinne MOREL DARLEUX est de retour chez le même éditeur pour la parution de son premier roman.

 

Violette, une jeune femme que l’on découvre dès la première page et que nous allons suivre tout au long du récit, épuisée, cherchant refuge dans les aspérités d’une steppe, se trouve rapidement nez à nez avec une ourse et son jeune enfant. L’ourson, sa mère et Violette vont former un trio singulier, quand un incendie commence à se propager à l’horizon.

 

Au fil de leurs aventures, Violette et ses nouveaux amis ursins vont être amenés à rencontrer de nombreux personnages, tous semblant issus de pages de romans ou de contes. Il y aura Maverick, Atticus et son cheval Prevalski, puis Robinson, cet homme à la recherche de l’ensauvagement, ainsi que quelques autres. Mais la rencontre décisive va se nouer avec l’apparition de Princesse Cheyenne, femme rebelle vivant dans l’Oasis, sorte d’Eden. C’est précisément ici que le roman bascule en donnant la parole à cette princesse, désormais narratrice.

 

« Tous les membres présents s’écartaient au passage de l’ours, dans un mélange d’admiration inquiète et de curiosité craintive. Dans le cercle formé par les huttes, une foule s’était rassemblée, alertée par les cris et l’animation. Au fur et à mesure que nous progressions, tous s’écartaient en effleurant la tête et les bras de violette du bout des doigts pour lui souhaiter bienvenue et guérison. Les herbes de la clairière étaient humides de rosée sous mes pieds. J’avais l’impression de fendre les flots, d’être une héroïne. Je ne le savais pas encore, mais sauver Violette et Têtard était en train de devenir l’acte le plus important de ma vie ».

 

L’Oasis est ce village tribal où l’on tente de vivre en autosuffisance grâce aux dons de la nature. Violette et l’ourson Têtard rejoignent les âmes déjà présentes. Dès lors, le meilleur comme le pire vont se côtoyer, d’autant que les redoutables Berserkers viennent pour faire main basse sur le village et l’exploiter. La résistance va devoir s’organiser.

 

« Là où le feu et l’ours » est un roman jeunesse, mais pas seulement. Il est d’abord un parcours initiatique, celui d’une jeune femme accompagnée d’un ourson qu’elle apprivoise au sein de la nature, c’est aussi une fresque sur les richesses de ladite nature, richesses tellement délaissées aujourd’hui, voire combattues. Car ce roman est un combat pour l’écologie, le respect de l’environnement, une alerte sur le dérèglement climatique.

 

La tribu présentée en ces pages fait inévitablement penser aux Autochtones, ces habitants peuplant le continent nord américain avant l’arrivée des blancs colonisateurs. Ajoutez-y des réflexions dignes d’un Henry David THOREAU mais très largement actualisées, d’un cœur immense pour les portraits des personnages, d’une incursion dans certains rites ancestraux, d’une évidente empathie pour les mondes animal et végétal, d’un univers onirique très présent proche de la fable, et vous obtenez ce texte inclassable.

 

Car, en effet, si le rêve semble être le maître mot, le carnet de quelques dizaines de pages clôturant l’ouvrage, aussi instruit qu’abordable, nous apprendra que dans cette aventure, rien n’est inventé, tout revêt une existence, devient un fait ou une possibilité, mais résolument tourné vers l’évocation d’un monde mythologique. Ce carnet est une explication précise et en douceur des pages que nous venons de parcourir.

 

Roman d’une grande richesse, foisonnant, sachant varier les ambiances en de brefs chapitres dynamiques empreints d’une immense curiosité salutaire, il est orné par de magnifiques personnages qui dégagent une force naturelle énorme. Il pointe de nombreux sujets, au-delà du désastre écologique en cours, avec le questionnement intelligent et pertinent de la domestication d’animaux sauvages, mais aussi celle de l’humain par l’humain. Il est une tentative d’approche fort réussie de la liberté dans le respect et le consentement mutuel. Il est pacifiste, bienveillant mais militant, sait se faire touchant, émotionnel, mais toujours empli d’érudition, et ses images ne s’estompent pas immédiatement après la lecture. Le résultat n’en est que plus beau, sans catastrophisme ni surenchère. À découvrir chez Libertalia où il est récemment sorti. Un îlot d’espoir dans un monde obscur.

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 5 septembre 2021

Georges SIMENON « Le suspect »

 


Pierre Chave est en plein travail dans un théâtre du quartier de Schaerbeek de Bruxelles quand il est dérangé par son ami Arthur Baron qui vient l’instruire d’une affaire extrêmement sérieuse. En effet, un copain de lutte sociale, Robert, s’apprête à plastiquer une usine à Courbevoie. Chave n’est pas à approuver la violence, aussi il choisit d’entrer directement en contact avec Robert, seulement il est difficile pour lui de quitter la Belgique, d’autant qu’il est interdit de séjour en France où il est déserteur depuis cinq années. Il passe cependant la frontière et se rend sur les lieux du projet d’attentat.

Parallèlement, les flics débarquent chez la femme de Chave à Bruxelles, où se trouve justement Baron, ainsi que le fils de Chave, très jeune et malade. Nous n’allons pas tarder à apprendre que Chave est un activiste des milieux anarchistes, dans lesquels il possède une certaine assise depuis qu’il a écrit et fait paraître des brochures politiques. Robert est l’un des camarades préférés de Chave qui l’a formé, mais influençable, d’autant que des militants polonais ambitieux viennent d’intégrer les milieux anarchistes. Chave n’a que quelques jours pour retrouver Robert et lui persuader d’annuler son projet, sachant qu’il est admiré par le jeune homme.

Bien que SIMENON n’ait jamais été anarchiste à proprement parler (certaines de ses convictions et même de ses actions allant d’ailleurs à l’encontre de l’éthique), il s’est beaucoup intéressé à sa doctrine, et s’est même quelque peu hâtivement autoproclamé anarchiste. Quoi qu’il en soit, ce roman écrit en 1937 se déroule au cœur d’un mouvement alors en ébullition. Il fait partie des « romans durs » de l’auteur, il est râpeux, rugueux et extrêmement tendu. « Jamais Chave n’avait eu sommeil à ce point. Jamais il n’avait ressenti une telle envie de se détendre, de laisser son cerveau fonctionner tout seul, sans contrôle, se purger de tout ce qui le congestionnait, d’être en somme comme celui d’un animal repu qui sombre dans le rêve ».

Deux facettes de l’anarchisme s’y combattent : l’action directe par le biais des attentats, et l’idéologie pacifiste représentée par le personnage de Chave, un idéaliste respecté dans son milieu et tiraillé dans ses contradictions, poussé par un idéal anti-terroriste et non violent parfois difficile à assumer : « C’était devenu une idée fixe. Il ne savait plus s’il voulait éviter la mort d’innocents ou empêcher le petit Robert de faire une bêtise, ou encore si, se jugeant responsable en partie de l’activité du groupe, c’était pour la tranquillité de sa conscience qu’il luttait ».

Sont mis en exergue de manière pudique et par petits traits les rapports entre police et contestataires libertaires au cœur d’un monde anonyme qui pourtant continue son chemin et qui peut être campé par la femme de Chave. SIMENON place une partie de l’action (qui s'étend sur quatre jours) en Belgique, son pays natal, l’autre partie en France, sa terre d’adoption, lui-même peut-être tiraillé, comme il a pu l’être par ses idéaux. Car c’est bien un roman de l’ambivalence dont il s’agit, chaque personnage ayant sa part de mystère et de paradoxes, y compris la belle et entière madame Chave possiblement tombée sous le charme d’un flic. Les traîtres ne sont pas d’un bloc, les idéalistes non plus.

SIMENON s’est rarement frotté au roman politique, préférant décrire les psychologies fouillées de ses personnages, ne prenant pas part à la lutte politique. Pourtant ici il déroge à la règle. « Son » Chave est très crédible, charpenté et attachant, il pourrait par certains traits se rapprocher notamment d’ un Albert CAMUS. « Le suspect » est un très grand cru de SIMENON, il parut en 1938 et peut être vu comme l’un des grands romans hors Maigret (qui sont pourtant près de 150 sous son vrai nom !), d’autant qu’il n’est ni l’un des plus connus ni une copie conforme d’un autre de ses ouvrages (car SIMENON s’est tout de même beaucoup répété dans sa brillante carrière). Et il est aussi à coup sûr une image intéressante des convictions d’alors de SIMENON, celles d’avant-guerre.

 (Warren Bismuth)

dimanche 29 août 2021

Edward ALBEE « Qui a peur de Virginia Woolf ? »

 


Pour ce nouvel épisode du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » insufflé par les blogs  Au milieu des livres et Mes pages versicolores, place au thème « De l’écrit à l’écran en passant par les cases ». Des Livres Rances a choisi une pièce de théâtre états-unienne devenue classique, notamment par le biais de sa célèbre adaptation cinématographique.

Vers deux heures du matin, un couple ivre rentre d’une petite sauterie organisée par le père de la femme. Elle c’est Martha, 52 ans, paraissant plus saoule que son mari, George, 46 ans. Alors que la conversation semble stagner en surface, Martha annonce soudain à son mari qu’elle a invité un jeune couple présent lors de la fête à venir boire un dernier verre pour terminer la soirée.

Ce jeune couple vient sonner à la porte. Elle, Honey, jeune fille de 26 ans, un peu cruche. Lui, Nick, 28 ans, ambitieux. Très vite le dialogue bascule dans une sorte de bras de fer entre Martha et George sous les yeux incrédules de leurs invités, d’autant que Nick, dont les dents rayent le parquet, ne peut trop s’impliquer dans la conversation puisqu’il doit faire bonne figure devant Martha, fille de son propre patron.

Les phrases claquent, la bave est aux lèvres : « Si tu existais je demanderais le divorce ». Les échanges sont musclés, l’atmosphère étouffante et le jeu malsain. Sous nos yeux effarés se joue une guerre totale au sein d’un couple usé par la lassitude et l’existence, devant un jeune couple croquant la vie à pleines dents, témoin à son corps défendant d’un drame en cours. L’alcool coule à flot et, la fatigue aidant, va jouer un rôle déterminant dans les relations humaines.

« J’ai des essuie-glace sur les yeux, parce que je t’ai épousé ». Entame de la surenchère, tout peut désormais advenir, les dialogues devenant hors contrôle. Martha a tiré le premier coup, George a répliqué tout d’abord calmement, mais décide ensuite d’entrer dans la sordide joute verbale avec sa femme. Jusqu’au moment où surgit dans la conversation l’image du fils…

Dans cette pièce de théâtre de 1962, l’américain Edward ALBEE (à ne surtout pas confondre avec Edward ABBEY) gifle, fait éructer ses protagonistes, ne laisse aucune marge de manœuvre à un lectorat abasourdi et K.O. debout. Les échanges sont d’une violence inouïe, sans plus aucun discernement. L’auteur met en scène un couple aigri et comme fini devant deux personnes encore enthousiastes et pleines de bonnes résolutions. L’exercice est époustouflant, nous aimerions pouvoir sourire devant quelques situations d’aspect burlesque, mais une réplique fuse, et un climat plus que fétide refait immédiatement surface, rendant cette pièce suffocante, puisque nous sommes comme des invités passifs qui, à l’instar de Honey et Nick, ne peuvent quitter la maison de Martha et George. Nous voilà prisonniers de leurs échanges où l’agression est quasi permanente, nous sommes ligotés à leur monde, sans espoir de fuite.

« Qui a peur de Virginia Woolf ? » est un vrai chef d’œuvre, impossible à lâcher, ce qui peut faire culpabiliser pour d’évidentes raisons de voyeurisme forcé. Les discussions sont ininterrompues, et le machiavélisme tourne à la perversion pure et simple. La version présentée ici est légèrement remaniée par l’auteur et date de 2005, c’est-à-dire 43 ans après le texte original de 1962, auquel ne sont apportées que peu de modifications. En 1966 est sortie une adaptation cinématographique réalisée par Mike NICHOLS, avec un duo magique débordant de folie furieuse et portant littéralement les personnages de Martha et George : Elizabeth TAYLOR et Richard BURTON, formant un couple aussi démoniaque que celui créé par ALBEE, Sandy DENNIS et George SEGAL jouant le couple de jeunes gens. Mike NICHOLS a repris avec grand talent les dialogues de la pièce, mais faisant vivre le quatuor infernal dans un jeu d’acteurs ahurissant et ignoblement magistral, d’autant qu’à cette époque Liz TAYLOR et Richard BURTON sont mariés, et que le couple vit un enfer similaire au climat de cette pièce par leurs nombreuses disputes sur fond d’alcool. Le couple divorce en 1974 pour se remarier dès 1975… Et divorcer à nouveau l’année suivante. Ce scénario, cette pièce, aurait pu avoir été écrite pour eux. Pourtant, en 1962, s’il paraît évident qu’ils s’aiment, ils sont mariés chacun de son côté.

« Qui a peur de Virginia Woof ? » est devenu un classique de la littérature théâtrale dramatique, mais aussi un incontournable du cinéma. Pour ce format-ci, il peut sans exagération être vu comme une sorte de frère jumeau de l’oeuvre alors en cours de l’immense John CASSAVETES. Je pense notamment à « Une femme sous influence », « Opening night » (pour le rôle joué par l’alcool), « Minnie et Moskowitz » ou autre « Husbands » (ce dernier pour le côté sans limite des protagonistes). Il vous faudra être en pleine santé mentale pour aborder l’un des deux supports, et éventuellement vous munir de fortifiants, mais le jeu en vaut largement la chandelle, que ce soit la pièce ou le film, ils continueront à vous hanter longtemps, ils sont l’une des vérités sur la vie de couple, pas la plus glorieuse certes, mais peut-être la plus taboue, en tout cas la plus destructrice.

(Warren Bismuth)



dimanche 22 août 2021

Norman LOCK « Un fugitif à Walden »

 


Samuel Long, le narrateur de cette histoire, esclave noir, s’est échappé de la tyrannie de son maître en 1844 en tranchant sa propre main alors menottée. Aidé par les réseaux de « L’underground railroad » qui aidaient les noirs à circuler aux Etats-Unis pour s’acheminer vers un lieu situé plus au nord dans le pays, où ils pourraient commencer une nouvelle vie, le nord étant alors plus évolué socialement que le sud, Samuel arrive finalement aux abords du bord du lac de Walden dans le Massachussets, où Henry David THOREAU a alors décidé de vivre (il y résidera entre 1845 et 1847) durant l’été 1845.

À son contact, Samuel apprend la vie libre mais aussi l’immensité et la rudesse de la nature. Il y rencontre d’autres pionniers de l’écologie sociale, des transcendantalistes comme Ralph Waldo EMERSON ou Nathaniel HAWTHRONE, sans oublier le journaliste William GARRISON. Immédiatement, de longs dialogues s’amorcent sur le sens de la vie. Et bien sûr, le parcours de Samuel Long, esclave noir en fuite, n’a pas grand-chose à voir avec ceux de ses interlocuteurs directs.

Cependant, une amitié naît par delà les différences, même si Samuel est bien conscient que ses nouveaux amis ne peuvent pas ressentir certains épisodes de son propre vécu (quatre millions de noirs vivent alors aux U.S.A.). Walden, lieu légendaire, est ici scruté en détails. Mais le narrateur en profite pour dresser un tableau historique du combat antiesclavagiste aux Etats-Unis dans la première partie du XIXe siècle, portant le récit vers une veine historique.

Mais ce n’est pas tout. Fort de sa documentation, l’auteur Norman LOCK peint un portrait méticuleux de THOREAU, proposant une biographie certes romancée mais s’appuyant en partie sur les propres écrits de THOREAU, l’imagination fait le reste. THOREAU est ici vu par les yeux de ce héros malheureux, Samuel, qui n’hésite d’ailleurs pas à égratigner le personnage de THOREAU, du moins au début, puis un profond respect s’instaure, comme si les deux hommes s’étaient apprivoisés. Il relaie le discours anticolonialiste, antiesclavagiste de THOREAU, diversifiant ainsi sa pensée que nous pouvions imaginer avant tout écologique.

Ceci est une fiction. Ce Samuel n’a pas existé. Mais il est pourtant vivant dans ce roman, tel une personnification de l’esclavagisme du XIXe siècle, et si LOCK lui donne vie, c’est pour rendre plus ample son récit et mêler la fiction au cœur de l’histoire de Samuel : « Si je semble préoccupé de ma propre histoire, c’est que je la crois aussi nécessaire que celle de Henry que les fils de chaîne et de trame le sont à un tissage. Je ne suis pas mentionné dans son compte rendu du séjour qu’il fit dans les bois de Walden. Je fus sans importance dans son expérience. J’aurais peut-être gâché la construction de son récit. Qui sait quelles pensées traversent l’esprit d’un écrivain ? On se souviendra de Henry, alors que mes présents récits seront bientôt oubliés. En tout cas, je suis certain de ne pas avoir la moitié de son talent. Henry avait le génie de rendre monumentales les choses les plus banales. Sous sa plume, un gland prend les proportions du Taj Mahal. La mienne, je le crains, métamorphoserait le Taj Mahal en gland ».

Et pourtant, même si cette histoire n’existe que par l’imagination de son auteur, elle est crédible car agrémentée en permanence de nombreuses références historiques, que ce soit sur THOREAU ou plus globalement sur les Etats-Unis du milieu du siècle numéro 19. Les grandes envolées côtoient des passages très intimistes eux-mêmes entrecoupés de faits historiques ou de souvenirs. Les réflexions philosophiques abondent et donnent une épaisseur supplémentaire au récit. Le rendu est original et la dimension multiple.

« Un fugitif à Walden » est sorti récemment en cette année 2021 chez Rue de L’Echiquier et plus particulièrement dans sa superbe collection Fiction. Le roman est ici traduit par l’incontournable Brice MATTHIEUSSENT, traducteur historique de Jim HARRISON notamment. Ce livre évoque de nombreux sujets, dont les principaux sont la condition des noirs aux Etats-Unis, les premiers balbutiements de l’écologie social et du refus du capitalisme, mais c’est aussi un livre sur l’amitié, la sagesse et l’espoir.

https://www.ruedelechiquier.net/

(Warren Bismuth)

mercredi 18 août 2021

Mariette NAVARRO « Ultramarins »

 


Une commandante, elle-même fille de commandant, a repris du service depuis peu et dirige à nouveau un cargo traversant l’Atlantique quand, au milieu de nulle part, ou plutôt du côté des Açores, loin de toute terre, l’équipage se paie une baignade improvisée. Long travelling sur les visages flottants, les corps invisibles, les vagues majestueuses. La commandante ne participe pas à la liesse générale et observe du cargo ces vingt corps immergés. Seulement, au retour de ce moment de détente, lorsqu’ils remontent, ils ne sont plus vingt mais vingt et un ! Il est plus qu’envisageable qu’un homme s’est embarqué clandestinement sur le bateau lors de son appareillage.

« Elle est fille de commandant, et jamais il n’a été question d’une vie terrestre, dès le départ elle en a trop appris sur les bateaux pour se détourner de la mer. Elle appartient à l’eau comme d’autres ont la fierté d’origines lointaines. Il n’y a jamais eu lieu de rompre, de rejeter. Elle a fait le choix des bricolages antiques et des machines modernes, des chiffres et des sensations, des abstractions cosmiques et du soleil au visage. Ce qui lui a donné un âge, une densité ».

Soudainement, le cargo semble prendre comme de manière irrationnelle et surnaturelle son indépendance, se muant en vaisseau fantôme en perdition que l’équipage ne peut plus contrôler : l’oppression après le réconfort. Si l’équipage allait payer cet instant d’égarement ? Lorsque le cargo tombe en panne…

Puis il y a les échanges, les souvenirs, les vieilles anecdotes : « Cette histoire d’équipage ligué d’un coup contre sa hiérarchie, bien décidé à ne pas atteindre le port prévu, à mettre en scène un faux naufrage pour s’échapper tranquillement sur un autre continent avec une partie de la cargaison ». Et l’occasion pour la commandante de se remémorer son propre parcours.

Dans ce roman qui vient de sortir chez Quidam éditeur, Mariette NAVARRO livre une épopée maritime, pesant chaque mot pour un rendu poétique et rugueux par l’ambiance. Plusieurs sujets sont ici évoqués : les migrants, le quotidien sur un bateau dans une sorte de huis clos à l’air libre, mais aussi la réalité du dérèglement climatique ou même en filigrane le féminisme. Le livre est bref, finement rédigé, sans jamais tomber dans une surenchère de termes techniques, pourtant attrayants dans ce type de sujet. Jamais elle ne perd sa boussole, garde le cap en déroulant lentement son intrigue sans choisir la facilité. Elle observe comme derrière une caméra, réajuste ses décors et ses personnages.

L’autrice joue avec les antagonismes : le moment de la trêve figuré par la baignade collective, avec celui du cargo devenu indomptable. La joie de se dérouiller les articulations avec la souffrance de la vie du marin. Le temps qui semble s’être arrêté pour cet équipage, et l’avancée inexorable des perturbations climatiques à long terme. L’homme, le marin, bourru dans son professionnalisme chronométré et répétitif, et l’arrivée intempestive d’un clandestin.

Mariette NAVARRO vous avait déjà été présentés ici avant son très beau « Alors Carcasse » paru en 2011 chez Cheyne éditeur, dans la flamboyante collection Grands fonds dont l’autrice est d’ailleurs aujourd’hui la codirectrice avec Emmanuel ECHIVARD. « Ultramarins » en est une sorte de continuité habile, avec ses bizarreries non résolues, cette liberté empêchée, cadenassée, dans une écriture intimiste et précise, finement tissée. Court roman à découvrir dans la collection made in Europe de chez Quidam.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

samedi 14 août 2021

Michel HABART « Histoire d’un parjure »



Dans la liste des 24 publications des éditions de Minuit de 1957 à 1962 sur la guerre d’Algérie figure ce cas très intéressant de « Histoire d’un parjure » de Michel HABART qui se distingue sur le fond, ne racontant pas l’Algérie en direct ou presque, contrairement à la plupart des autres ouvrages, mais fait partir sa réflexion dès 1827, date des premiers frissonnements de la colonisation. Cet essai historique sort en 1960, en pleine guerre d’Algérie, ce qui n’est bien sûr pas du tout anodin. Essai difficilement résumable par sa richesse d’informations, je ne m’y risquerai d’ailleurs pas, me contentant de signaler certains renseignements présents dans le livre.

La France de 1830 est différente de celle de 1960, le pays est une monarchie. C’est d’ailleurs en 1830 que Louis-Philippe (qui sera le dernier roi de France) remplace sur le trône Charles X. Les relations avec l’Algérie se tendent suite à une vieille dette de blé (dans tous les sens du terme) que la France n’a pas payé. Un trésor algérien fantasmé entre également en scène. Mais ne refaisons pas l’histoire, puisque ces événements sont facilement consultables sur la toile. Attardons-nous plutôt sur la partie plus concrète, c’est-à-dire les relations sur le terrain entre les colons et les colonisés, puisque telle est le travail d’historien choisi par HABART pour nous permettre de renouer avec notre mémoire collective.

Dès 1830, les premiers massacres de population civile commencent sur la terre algérienne, le peuple est asservi. Le prétexte de l’armée française est bien simple : protéger l’Algérie en lançant une chasse aux turcs, aux ottomans. Rapidement, le dialogue s’envenime. Trois proclamations françaises sont rédigées entre mai et juillet 1830, elles mettent le feu aux poudres par leurs termes ô combien belliqueux. Exemple, cet extrait de la deuxième proclamation : « Le Seigneur inflige les plus rigoureux châtiments à ceux qui commettent le mal. Si vous vous opposez à nous, vous périrez tous jusqu’au dernier. C’est un conseil bienveillant. Personne ne pourra détourner de vous la destruction si vous ne tenez pas compte de nos menaces. C’est un arrêt du destin, et l’arrêt du destin doit fatalement s’accomplir ». Bienveillance, donc, le maître mot.

Une addition simple se forge dans les esprits des conquérants, addition que nous pourrions baptiser les 3 C : Civilisation = Colonisation + Christianisation. En effet, un pas supplémentaire est franchi, il va nous falloir rééduquer religieusement ce peuple revêche, lui faire croire à notre Dieu. Très vite, le sol algérien est témoin de destructions de villages, parfois entièrement incendiés, des pillages s’ensuivent, des exécutions sommaires éclatent, de plus en plus nombreuses. C’est la prise de possession pure et simple du pays, par la barbarie, le sang et la violence. C’est sur cette violence, et en l’absence de données officielles chiffrées, que l’auteur travaille ses chiffres pour étayer ses points de vue : la population algérienne diminue drastiquement durant ce protectorat devenu colonisation. HABART s’appuie notamment sur les travaux d’un certain Sidi HAMDAN, des travaux très sérieux, mais qui choqueront la France, et qui vaudront à son auteur ainsi qu’à sa famille d’être exilés. Il mourra peu après.

Une ordonnance royale est rédigée en 1834 : « 1° Alger doit être définitivement occupé par la France. 2° Il doit l’être à titre de colonie française. […] Si les tribus prétendent conserver la possession libre et indépendante du pays, ce serait la guerre prompte et terrible, la soumission ou la destruction. […] Vous appartenez désormais à la France ».

La spéculation sur les biens algériens saisis va bon train, les massacres continuent, celui de Blida fut un point de départ. La presse n’est pas en reste dans la surenchère, dès juin 1830 on peut lire par exemple : « N’a-t-on pas le droit d’exterminer les Algériens comme on détruit par tous les moyens possibles les bêtes féroces ? ». La situation devient hors contrôle. Le pouvoir français cherche aussi à enclencher une extermination culturelle.

« L’eau-de-vie a détruit les Peaux-Rouges, mais ces peaux tannées ne veulent pas boire. L’épée doit donc suivre la charrue. […] Vous savez bien que la guerre d’Algérie est une guerre où l’on fusille beaucoup. Le premier colon pouvait fusiller l’indigène qu’il voulait ». Dans ces propos, deux aspects primordiaux. En effet, la France s’est comportée dès 1830 en Algérie un peu comme les colons européens le firent sur le peuple dit « Indien » en le massacrant et en le déshumanisant sur son propre sol. De plus, dans ce combat de 1830, on parle déjà de guerre. HABART écrira d’ailleurs qu’il s’agit de la première guerre d’Algérie, vous comprendrez alors où nous mène son propos, vers la deuxième guerre d’Algérie (même si elle n’est reconnue comme telle que plus de 30 ans plus tard), entre 1854 et 1962. Mais n’allons pas trop vite en besogne, cet essai précis, empruntant environ 500 références à de nombreux ouvrages, archives ou discours, est sorti en 1960, en pleine « deuxième » guerre d’Algérie.

Sidi HAMDAN avait alerté la France et l’Algérie en son temps. Ici, il signe l’appendice (rédigé en 1833) de cet ouvrage très documenté et assez effrayant sur la mainmise de la France sur l’Algérie dès le début du protectorat. Il est un document témoignage épouvantable mais nécessaire pour bien comprendre la révolte s’instaurant sur le terrain à partir du 1er novembre 1954, il en est une base d’une extrême importance. 9 des 24 publications de Minuit sur la guerre d’Algérie parues entre 1957 et 1962 seront saisies par l’Etat français, ce ne sera pas le cas de cette « Histoire de d’un parjure ». Pourtant ce livre peut être vu comme l’un des plus offensifs, celui qui chronologiquement vient au premier rang de cette série d’essais ou de témoignages proposée en son temps par Minuit, sans doute la plus précieuse et la plus originale des publications sur la « deuxième » guerre d’Algérie, des archives monumentales à redécouvrir, notamment grâce aux éditions Fenixx qui ont numérisé ce document rare, ainsi que d’autres des éditions de Minuit difficiles à dénicher. Ce texte de 250 pages est également consultable gratuitement et en intégralité sur la toile en format PDF (https://jugurtha.noblogs.org/files/2018/06/Histoire-dun-parjure-Ana-Flitox.pdf).

Le 4 juin 1840, par le président du Conseil royal vient une explication, sordide, à cette colonisation : « C’est au nom du droit de la guerre, le droit le plus acquis chez l’homme, que la France s’est déclarée propriétaire légitime de l’ancienne Régence d’Alger ».

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

https://www.fenixx.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 8 août 2021

Leonid ANDREÏEV « Dans le brouillard et autres nouvelles »

 


Ce deuxième des cinq tomes consacrés à l’intégrale de l’œuvre narrative de Leonid ANDREÏEV par ordre chronologique est sorti en 1999 chez José Corti. Il renferme quinze nouvelles, dont certaines sont plutôt de courts romans. Ces nouvelles furent écrites entre 1902 et 1905 et marquent une légère évolution dans le déploiement de l’écriture en comparaison du premier volume (qui regroupait ses nouvelles jusqu’en 1901).

Le ton est donné dès la première nouvelle avec « La pensée » qui pourrait être un écho très marqué au « Crime et châtiment » de DOSTOÏEVSKI (rien que ça !), dans laquelle un médecin tue un homme afin de voir souffrir l’épouse du défunt. L’une des nouvelles majeures de ce recueil, elle est aussi peut-être celle où l’humour, noir et grinçant, est le plus palpable.

Dans les autres nouvelles, tour à tour, un homme épouse une femme noire, un autre s’apprêtant à commettre un crime est distrait par un chiot abandonné, un autre encore, désoeuvré, tue une prostituée. Puis l’auteur nous présente un sonneur de cloches avant de nous présenter un couple sur lequel les malheurs se sont accumulés. Il nous fait ensuite pénétrer au cœur d’un asile psychiatrique.

Mais les sommets de ce recueil apparaissent sur les longues nouvelles. « Le rire rouge » est un récit vertigineux au sein d’une guerre, sur le terrain, et l’analyse psychologique d’ANDREÏEV met ici le lectorat à rude épreuve. « Le gouverneur », déjà présenté ici dans un autre recueil, est ce petit chef d’œuvre sur la vie d’un dirigeant (inspirée par les derniers jours de Serge Alexandrovitch de Russie) qui sait qu’il va être prochainement exécuté par un ennemi, c’est aussi l’un des textes majeurs d’ANDREÏEV. Le recueil se clôt sur « Ce qui fut – sera », une nouvelle désabusée pour terminer en beauté. Et en noirceur.

ANDREÏEV (1871-1919) fait partie de ces auteurs russes oubliés, qui eut pourtant un certain retentissement du temps de son vivant. Son œuvre n’est pas à sous-estimer dans le paysage de la littérature russe. Elle est en effet cette sorte de passerelle entre la littérature classique sombre et toute russe du XIXe siècle et la future littérature plus engagée des débuts du XXe siècle.

Torturé, ANDREÏEV ne juge pas, il pourrait en cela être rapproché d’un TCHEKHOV. Pourtant il est très visible que son influence majeure se situe du côté de DOSTOÏEVSKI. Ses nouvelles, quoique inégales, sont puissantes et réalistes, dépeignent sombrement et sobrement la société russe du début du XXe siècle. ANDREÏEV est un observateur hors normes, mais aussi un visionnaire en certains points.

Ce recueil, toujours disponible, est le moyen parfait pour découvrir l’œuvre d’un géant russe qui n’a pas grand-chose à envier à ses aînés. D’autant qu’ANDREÏEV est en cette année au cœur de l’actualité, puisque non seulement nous célébrons les 150 ans de sa naissance (le jour-même où paraît cette chronique, ce qui bien sûr est loin d’être anecdotique), mais les éditions Mesures du grand André MARKOWICZ (encore lui, oui !) ont fait paraître l’une de ses pièces de théâtre, « La vie de l’homme ». Le même MARKOWICZ avait traduit pour les éditions Corti « Vers les étoiles » en 1998 et « Ekatérina Ivanovna » en 1999, mais ces deux volumes sont aujourd’hui épuisés. Mais ô surprise, le second titre sera réédité aux éditions Mesures très prochainement, il promet d’être magistral. Une nouvelle brèche s’ouvre pour découvrir l’impressionnante œuvre de Leonid ANDREÏEV, l’une des plus variées et désenchantées de la littérature russe. Un auteur magistral et inoubliable sur lequel se précipiter au plus vite. Il est ici traduit par la formidable Sophie BENECH qui fait un travail admirable pour faire revivre certains grands textes russes oubliés.

http://www.jose-corti.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 1 août 2021

Danielle BASSEZ « Le professeur »

 


Il y eut 1968 et son mois de mai avec sa soif de liberté entravée par les flics à la botte gaullienne. La Sorbonne, une université métamorphosée en poudrière en plein Paris, lieu du déclenchement des hostilités et de la pensée nouvelle, les manifs tous les jours, les violences, le corps à corps, coups pour coups. Et puis un prof, celui que le narrateur a eu, un cador, un éclaireur.

 

Ce professeur fait vibrer la mémoire, pas si lointaine, un peu plus de deux décennies auparavant, la satanée guerre, les décisions individuelles à prendre dans l’urgence, certaines peu reluisantes, dans un genre de compromission avec l’ennemi, ce qui fut le cas de l’écrivain Maurice SACHS, juif, homosexuel… et collabo ! Qui fera passer l’autrice Violette LEDUC pour sa femme avant de crever littéralement dans un fossé comme un chien. Tout ceci, le professeur le raconte à ses élèves, avec sa tolérance, son ouverture d’esprit et son cerveau qui pétille.

 

Ce prof a connu SACHS, l’homme et pas seulement le « vendu », et donne envie à ses élèves de découvrir sa vie ainsi que celle de Violette LEDUC. C’est ce que fait le personnage principal de ce récit, un homme, jeune et plein d’allant, dans une sorte d’initiation à la vie, dans des amours nouvelles et tumultueuses tout en calquant ses pas sur ceux de Violette, entre réflexions philosophiques et littéraires.

 

Dans ce texte poétique, acéré, dynamique et violent, Danielle BASSEZ fait se croiser la Grande Histoire avec la petite, dans une maestria des mots stupéfiante. « De quoi aviez-vous peur ? De la conscience. La vôtre. C’est elle qui vous serrait la gorge, vous acculait au sacrifice, renonce, renonce, bats ta coulpe, tua culpa, tua culpa, coupe-toi un membre, châtre-toi, et si ta langue est source pour toi de péché, arrache-la, et si tes yeux sont pour toi source de tentation, crève-toi les yeux, si ta vie est souillure, couvre ton front de terre, enfouis-toi, disparais, ta seule existence est une tache sur la face du monde ».

 

Les souvenirs traversent des décors, des climats d’époque, à partir de la révolution ratée, jusqu’aux débuts des années 1970, où les cartes semblent socialement redistribuées, où tout semble désormais possible, y compris l’utopie. Texte puissant, féroce, où la langue est non seulement maîtrisée mais sublimée, où les détails deviennent des images fortes, le verbe fleurissant à chaque page de ce bref roman impossible à lâcher.

 

Belle réussite parue en 2016 dans cette formidable collection Grands fonds de chez Cheyne éditeur, une collection qui chaque fois embarque son lectorat de manière magique par son style et la qualité de ses objets. En effet, difficile de ne pas avoir envie de caresser, de dorloter la couverture en relief et les pages. Danielle BASSEZ a sorti à ce jour une dizaine d’ouvrages chez cet éditeur, il va s’avérer nécessaire de les explorer plus en détails.

https://www.cheyne-editeur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 28 juillet 2021

Nikos KAZANTZAKI « L’ascension »

 


Nouvelle intrusion ce mois-ci au sein du challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores pour Des Livres Rances sur le thème « On dirait le sud ». Pas un classique, mais bien plus que cela. « L’ascension » de Nikos KAZANTZAKI est un roman resté jusque là inédit, il vient juste d’être enfin publié.

Nikos KAZANTZAKI (1883-1957) est surtout connu pour ses romans « Alexis Zorba » de 1946 (avec la célèbre adaptation de 1964 en un « Zorba le grec » de Michael CACOYANNIS), « Le Christ recrucifié » de 1948 ou encore « La dernière tentation » de 1954 (devenue en 1988 « La dernière tentation du Christ » sous l’œil de Martin SCORSESE), sans oublier sa « Lettre au Gréco », sa colossale autobiographie que pourtant j’avais lâchement abandonnée, faute de combattants. Pourtant c’est ici un roman de 1946 inédit et récemment publié par les éditions Cambourakis qui est à l’honneur. Nul doute qu’il deviendra un classique de la littérature grecque, à l’instar d’autres titres de l’auteur déjà entrés dans cette catégorie.

Cosmas, le double de KAZANTZAKI, est un jeune écrivain qui, après vingt ans d’exil, revient dans sa Crète natale durant la dernière agonie de son grand-père. Il est marié à Noémi, une juive vite rejetée par la famille de Cosmas.

En Crète Cosmas revoit d’anciens compagnons de son grand-père, des capétans centenaires ou presque, qui content leurs aventures passées, leurs exploits et leurs déceptions de la Grèce du XIXe siècle. Ils racontent leurs guerres, celle de 1866 notamment, leurs désillusions, rendent hommage au grand-père sur son lit de mort avec force anecdotes.

Noémi est une polonaise qui a connu récemment la deuxième guerre mondiale, les privations et les souffrances, elle en est ressortie marquée : « Je suis une femme fragile, j’ai du mal à m’exprimer, j’ai la tête pleine de terreurs et j’ai quelquefois l’impression que, si tu me touches, je vais tomber en morceaux. Ne me demande pas pourquoi et comment j’en ai la preuve, mais j’ai la certitude que ce monde va à l’abîme, que nous n’en échapperons pas, que nous allons nous noyer dans un fleuve de sang, y compris, hélas, les enfants à naître ! ».

Cosmas ne cesse de se poser des questions sur le monde qui l’entoure. Se sentant désarmé, isolé, il décide, alors que Noémi est enceinte et va devoir aller vivre dans la famille de Cosmas la haïssant tant, de partir pour l’Angleterre, comme dans une volonté de refaire le monde, de participer à sa rénovation par le biais des intellectuels, dans un grand élan collectif, une « Internationale de l’Esprit au-dessus des passions politiques » qui éclairerait les masses. « Naturellement, nous croyons en quelque chose qui n’existe pas encore, mais en y croyant nous le créons. Est inexistant ce que nous n’avons pas encore assez désiré, ce que nous n’avons pas assez abreuvé de notre sang, pour lui donner la force de franchir le seuil secret, obscure, de l’inexistence ».

En Angleterre, Cosmas va faire connaissance avec des intellectuels, marcher sur les pas de Bernard SHAW, de SHAKESPEARE (la place de la littérature y est très présente), mais être rapidement déçu voire désillusionné par le monde des intellectuels.

Ce livre est bien plus qu’un roman. En effet, il est à la fois une autobiographie, une réflexion très poussée sur la foi, la spiritualité, mais aussi sur le désir de changer le décor morne du monde ainsi qu’une fine analyse politique. Il est empreint de mythologie et baigne dans une atmosphère religieuse, en partie par la figure quasi christique de son héros. « Un grand danger menace notre civilisation. C’est seulement en regardant ce danger droit dans les yeux, sans peur, que nous pourrons le vaincre. J’ai toujours su que les ennemis mortels des forces du mal sont le courage et la lumière. Mais je ne parvenais pas à avoir clairement le visage de ce danger. Je ne pouvais donc pas deviner que nous devions combattre et comment. Une ombre pesante et insaisissable m’en empêchait. Mais, ce matin, j’ai vu clairement son visage, en rêve ».

« L’ascension » est aussi une initiation, une réflexion sur la place des morts dans la société des vivants, peut-être influencée par son voyage en U.R.S.S. en 1927, où il fit connaissance avec l’écrivain roumain Panaït ISTRATI qui deviendra l’un de ses grands amis. Ce roman est d’une puissance extraordinaire, tenu par une plume quasi mystique, une écriture ample et majestueuse, d’une solidité à toute épreuve, et torturée par des questionnements sans fin. Immense œuvre variée, riche, qui se lit comme une profession de foi, mais aussi comme une chute de la pensée altruiste et christique. Moment privilégié, cette incursion dans l’œuvre de KAZANTZAKI va forcément en amener d’autres tant le choc fut brutal, avec ce petite goût de « reviens-y » qui colle au palais. Sorti en 2021 chez Cambourakis, qui depuis quelques années, s’attache à faire rééditer KAZANTZAKI. Affaire à suivre de très près.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)



dimanche 25 juillet 2021

Fernando PESSOA « Le livre de l’intranquillité »

 


Le challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores fredonnent ce mois-ci « On dirait le sud » de Nino FERRER mais en version littéraire. Cap au Portugal pour Des Livres Rances, avec pour guide Bernardo Soares, ou plutôt Fernando PESSOA et son très marquant « Livre de l’intranquillité ».

Bernardo Soares est d’un des quelques soixante-dix hétéronymes de Fernando PESSOA. Sa particularité : « personnage » peut-être le plus proche de PESSOA lui-même, et seul hétéronyme célèbre à ne posséder de la main de son créateur aucune biographie. Pour celle-ci, il faudra se reporter à ce livre, le seul de Bernardo Soares.

« Le livre de l’intranquillité » est une longue déambulation dans l’âme d’un homme sans vie. D’ailleurs, ce bouquin dont la genèse est elle-même complexe n’a jamais existé en tant que tel, il est le résultat de collages de plus de 450 fragments d’écriture figurant dans la fameuse malle pleine à craquer de feuillets écrits de la main du poète durant toute sa vie et retrouvée à sa mort. Plus de 27000 fragments seront recensés. C’est à partir d’extraits de cette découverte majeure que va être assemblé « Le livre de l’intranquillité » dont une première version verra le jour… en 1982, soit près d’un demi-siècle après la mort de PESSOA. Livre inachevé, mais un pareil ouvrage, à l’instar du « Château » de KAFKA ne pouvait l’être.

En France, c’est en 1988 que paraît un premier volet du Livre. Devant le succès, le second sort en 1992. Mais qu’est-ce vraiment que ce livre-là ? Un voyage immobile, une vie non vécue faite de micro non-événements dans une position passive et détachée. Il est une sorte de suites d’aphorismes poétiques égrenés par Soares/PESSOA, des morceaux de textes obsédants par leur noirceur dans laquelle vient poindre un nihilisme non assumé.

« Le livre de l’intranquillité » est de ces recueils qui assomment par leur rythme lent et étouffant. Le premier volume est en effet tout aphoristique, l’auteur parvenant à suivre méthodiquement et sur une visible ligne de crête son propos du non-être. Vertige littéraire sans pareil, il s’amorce dès la première phrase (plus de 500 pages suivront) : « Je vous écris aujourd’hui, poussé par un besoin sentimental – un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n’ai rien à vous dire. Seulement ceci – que je me trouve aujourd’hui au fond d’une dépression sans fond. L’absurdité de l’expression parlera pour moi ». On a vu débuts plus guillerets…

Et c’est parti pour une lecture en apnée, sans tuba ni moyens de survie, dans une torture psychologique sans précédent que l’auteur, en tout cas son hétéronyme, s’inflige. L’écho du vide lui répond. Sans interlocuteur, sans même de lecteur au moment où il se confie, sa plume d’aide-comptable désabusé est solitaire et sombre. « Je suis saturé de moi-même ». Souffrance et apesanteur : « Je me perds peu à peu, jusqu’à devenir vivant ». L’oxygène n’est pas fourni. Ni la potion miracle.

Pourtant, malgré toute son âpreté et son vertige insondable, « Le livre de l’intranquillité » fascine. Par l’écriture magistrale de l’auteur, les mêmes obsessions revenant sans cesse sous des phrases et des images différentes, martelées. Décharnement du style, peu de décor, seulement des pensées dans une fuite de la réalité, dans une aridité extrême des émotions et des sentiments. « Le livre de l’intranquillité » est une autobiographie d’une vie non vécue, écrite par un non-être fait d’une pensée quasi unique mais répétée à l’infini. Une philosophie du vide et du rêve.

Car les rêves semblent être les seules joies de Soares dans ce monde ici-bas. Il rêve d’amours, de joies, de tout ce qu’il ne connaît pas dans sa vie. Aucune vérité n’existe dans cette œuvre crépusculaire pour laquelle PESSOA travailla de 1913 à 1935, œuvre interrompue par la mort de l’auteur.

Dans le volume 2, un semblant de roman, un semblant de vie, de respiration. Soares durant son travail, avec les relations humaines au bureau, l’attitude de son chef, et puis… Et puis ? Plus rien. Nouveau plongeon dans les abîmes du vide, pour une lecture hautement déstabilisante et même malsaine. « Combien suis-je ? ». On peut imaginer dans quel état de souffrance PESSOA pouvait se trouver en écrivant ces fragments, ils sentent la sueur, le malaise, la solitude (sans doute volontaire) extrême et définitive, ponctuée par un renoncement total.

Il n’est pas interdit de penser à certains personnages de KAFKA, contemporain de PESSOA, ni à certaines pages ultérieurement rédigées par exemple par un Samuel BECKETT creusant l’âme de ses anti-héros. Plus qu’un livre, celui de PESSOA sonne comme un long et tortueux non-sens illusoire dans lequel des pauses s’imposent.

« Moi, en revanche, qui dans cette vie transitoire ne suis absolument rien, je peux savourer l’avenir à l’avance en relisant cette page, car je suis effectivement en train de l’écrire : je peux être fier, comme d’un fils, de la renommée que je connaîtrai alors, parce que je possède au moins de quoi la connaître un jour ».

(Warren Bismuth)





dimanche 18 juillet 2021

Frédérique TOUDOIRE-SURLAPIERRE « Le fait divers et ses fictions »

 


Dans cet essai passionnant de 2019, Frédérique TOUDOIRE-SURLAPIERRE, professeure de littérature, s’intéresse tout particulièrement à la relation entre le fait divers et sa représentation dans la littérature. Elle part de faits divers marquants des XIXe et XXe siècles, retranscrits dans des œuvres de fiction établies à partir des faits mais aussi issus de l’imagination d’un auteur, et leur impact sur cet auteur et son public.

Le troublant « De sang froid » de Truman CAPOTE est ici analysé du point de vue de l’auteur qui, paradoxalement, verra sa carrière véritablement décoller avec ce livre, alors que Truman CAPOTE en restera pourtant marqué à vie. Comme CAPOTE qui avait rencontré les assassins d’un quadruple meurtre dans le Kansas, Emmanuel CARRÈRE s’entretiendra à plusieurs reprise avec le mythomane meurtrier Jean-Claude ROMAND, il en tirera le livre « L’adversaire », rédigé avec une palpable difficulté de recul, de « neutralité ».

Dans « Mercy, Mary, Patty » Lola LAFON fictionnise l’invraisemblable enlèvement teinté de syndrome de Stockholm de Patricia HEARST, petite-fille du très influent magnat de la presse William HEARST,  dans les années 1970, alors que Henri GIRARD, qui deviendra le célèbre écrivain Georges ARNAUD, fut soupçonné, en pleine deuxième guerre mondiale, de meurtre sur trois personnes, dont deux de sa famille (son père et sa sœur), Philippe JAENADA s’empare de l’affaire ou un écrivain est directement impliqué, en faisant une longue analyse romancée dans « La serpe ».

L’affaire Grégory est quant à elle vue entre autres par le prisme de Marguerite DURAS, l’affaire DOMINICI par Jean GIONO, la sordide affaire de la séquestrée de Poitiers par André GIDE. Quelques autres exemples que je ne vous dévoilerai pas ici viennent argumenter la thèse fort pertinente de l’autrice. Car en effet, elle a choisi méticuleusement des faits divers d’envergure, souvent surmédiatisés et parfois non élucidés, ce qui permet au lecteur de se forger, en l’absence d’un coupable reconnu, sa propre opinion. Qui par ailleurs peut évoluer au gré de la lecture. Le propre de la littérature étant d’inventer, de créer une ambiance, les faits divers peuvent permettre d’envisager un meurtre ou une action par de nombreuses vues possiblement antipodiques. En quelques pages, un suspect peut à nos yeux devenir innocent, et vice-versa.

Frédérique TOUDOIRE-SURLAPIERRE a donc établi son choix sur des fictions ou autofictions se basant sur un fait divers, mais brodant autour, pour attiser la curiosité du lectorat, généralement friand de cet exercice. Car le fait divers fut de tous temps un élément majeur de débat dans l’opinion publique, qui trouve facilement matière à s’informer par le biais des médias, la littérature ou le cinéma.

La lecture de cet ouvrage est non seulement active mais addictive. Il peut être dévoré comme un polar, mais avec des instants plus ou moins longs de freinage brusque pour analyser les propos et, pourquoi pas, tenter de se faire cette fameuse propre opinion, échafauder son intime conviction. Le lectorat se plonge tel un témoin dans l’histoire, pèse le pour et le contre, peut même s’emporter sur certaines phrases des nombreux ouvrages cités ici. L’expérience est plus qu’instructive et remarquable par la manière dont elle est menée par l’autrice.

Nous pouvons nous surprendre à « changer de bord » sur un fait divers après la réflexion d’un auteur, et Frédérique TOUDOIRE-SURLAPIERRE a eu l’intelligence de regrouper des faits divers dans lesquels la place de l’auteur, du rapporteur en quelque sorte, est toujours différente : soit complètement étranger à l’affaire, soit ayant rencontré les protagonistes du meurtre par exemple, soit ayant été lui-même accusé, soit ayant participé au procès, soit (pour marcel PROUST par exemple) ayant très bien connu l’accusé, l’auteur n’est jamais placé à un même degré dans l’affaire. Ce qui donne des points de vue forcément biaisés, plus ou moins jaillissant de l’affect, plus ou moins dans l’immédiateté.

Il s’avère particulièrement difficile de lâcher cet ouvrage sorti en 2019 dans la très inspirée et originale collection Paradoxe des éditions de Minuit, tant il est riche en rebondissements et questionnements judicieux qui mènent à la page suivante. C’est à la fois un agréable moment de détente et de réflexion, mais aussi plus largement une préoccupation sur notre place dans la société par nos convictions, nos idées (pouvant être préconçues) et l’influence extérieure que nous subissons. Brillante étude accessible, palpitante et très documentée (avec des centaines de notes), à lire à différents niveaux : s’immiscer dans une enquête, participer à une sorte de jeu labyrinthique, approfondir la pensée d’un auteur selon le degré de son implication dans une affaire, mais aussi se souvenir de certains ouvrages lus il y a longtemps ou les faits divers qui ont pu nous passionner dans notre vie. Une bouffée d’air de grand talent à découvrir.

http://www.leseditionsdeminuit.fr 

(Warren Bismuth)

dimanche 11 juillet 2021

Stefan ZWEIG « Un caprice de Bonaparte »

 


Durant la campagne d’Egypte de 1798, Pauline FOURÈS dite Bellilote, alors épouse du lieutenant FOURÈS, est séduite par le général BONAPARTE, lui-même à la tête de l’armée française chargée de couper la route des Indes à l’armée anglaise.

Le lieutenant FOURÈS est déplacé par BONAPARTE qui veut avoir les coudées franches avec Pauline, et fait ordonner à son soldat de rejoindre la France au plus vite. Seulement, le navire sur lequel navigue FOURÈS est attaqué par l’armée de la Grande-Bretagne qui fait prisonnier son équipage. FOURÈS est le seul captif libéré : il porte sur lui une lettre de BONAPARTE. Il peut donc rentrer sain et sauf au Caire… Et apprendre la liaison de sa Pauline de femme avec le général remuant… « Être prudent, je n’y pense même pas. La prudence n’est qu’un mot évasif pour désigner la peur ; et je n’ai peur de personne. Ils peuvent claironner l’histoire en France et les anglais peuvent la raconter dans leurs gazettes, ici je fais ce qui me plaît. Je serais un idiot de ne pas prendre la femme que je veux. Qui peut être gêné, d’ailleurs, qui a quelque chose à dire que je couche ici seul ou à deux ? ».

FOURÈS, de retour en France sur les talons de BONAPARTE après la campagne d’Egypte, est prêt à faire éclater le scandale en haut lieu. Mais le lui permettra-t-on ? D’autant que BONAPARTE prend du galon en devenant Premier consul. Et l’adultère semble ne plus l’enthousiasmer… Tandis que FOURÈS se découvre une fierté et un combat autre que militaire : « La patrie, ha ! Ha ! Parlons-en ! J’attendais que vous me sortiez ce drapeau-là qui sert à couvrir toutes vos sales combines ! Merci de la leçon, citoyen ministre, mais moi j’ai servi la République avec ma peau, loyalement, courageusement, aveuglément pendant sept ans ! Seulement en Egypte toutes sortes de faits m’ont éclairé et j’ai l’honneur de vous dire que je m’en fous d’une patrie qui met un flibustier plus haut que la liberté ! Pourquoi faut-il que ce soit toujours moi, nous, le peuple, les imbéciles qui trimions et nous sacrifiions pour la patrie ? Quand il s’agit de profit et de gloire, les maîtres sont au premier rang ; quand il est question de sacrifice, c’est nous qu’on pousse en avant ! ».

Cette pièce de théâtre en trois actes est un vrai petit bijou. Se basant sur des faits réels, elle manie l’humour et les situations cocasses, embarrassantes et vaudevillesques avec maestria. ZWEIG réussit un grand numéro de cache-cache, subtil et pétillant. Il épingle la cupidité du futur Napoléon 1er avec finesse et intelligence. Ou comment un homme est prêt à tout pour détruire la carrière d’un de ses soldats qui ne lui a pourtant rien fait de mal, bien au contraire. La pauvre Pauline est dépassée par les événements et se terre dans son ambivalence.

Pièce jubilatoire à lire à la fois comme un moment de détente et une page de l’Histoire de France, elle se laisse déguster avec aisance sans jamais se transformer en cours historique. Visiblement écrite à la toute fin des années 1920, elle est l’un des incontestables éléments constituant l’œuvre riche du ZWEIG historien et biographe passionné.

(Warren Bismuth)

jeudi 8 juillet 2021

Árpád SCHILLING & Éva ZABEZSINSZKIJ « Jour de colère »

 


De nos jours en Hongrie, le service de néonatologie d’un hôpital va fermer, entraînant perte d’emploi pour des femmes dévouées. Parmi elles, Erzsi, récente meneuse d’une manifestation pour la sauvegarde des emplois et le paiement des heures supplémentaires. Dans un pays aux libertés de plus en plus restreintes et à la récession grandissante (la monnaie nationale, le forint, ne cesse d’être dévalué depuis 2003), il devient difficile de lutter pour ses droits. De plus, une figure de leader de l’opposition est mal vue et doit être anéantie.

D’après une histoire vraie, Árpád SCHILLING et Éva ZABEZSINSZKIJ, deux auteurs hongrois, tissent une pièce engagée, impliquée, au cœur d’une nation corrompue gouvernée par un populiste tenace. Ils se sont inspirés du parcours d’une infirmière hongroise en 2015, appelant ses collègues à se vêtir de noir durant une journée pour protester contre les conditions de travail du monde hospitalier.

C’est de là qu’est parti tout un mouvement social structuré, entraînant d’infinies pressions du gouvernement hongrois envers l’infirmière Mária SÁNDOR qui finira par être licenciée et même lâchée par ses soutiens militants. « Mais moi j’aime cet hôpital. C’est ici que je voudrais travailler ! Dans un autre service s’il le faut… Monsieur le Directeur ! ». Pour Erzsi, tout se complique encore lorsque sa mère est frappée de cécité et pourrait devenir aveugle à courte terme si une décision d’opération onéreuse à Munich n’est pas rapidement prise. C’est le début d’une descente aux enfers pour cette femme combative.

Ce théâtre résolument militant rend hommage à Mária SÁNDOR par le biais du personnage d’Erzsi, à la fois combattante et tiraillée par de nombreux questionnements sur le sens de la lutte. Les personnages principaux sont des femmes, donnant un ton féministe à l’ensemble, dans un pays où tout semble être devenu vain, où les intimidations vont croissantes jusqu’à la destruction psychologique.

De courts poèmes viennent étayer le propos de par leur ton offensif « L’honnêteté / Est maintenant une tare ! / Partez / Avant qu’il ne soit trop tard ! Remédiez / À la bonté maudite / À l’épidémie / Des fausses mœurs / Détruisez / L’hypocrisie / L’idole / De la dévotion ».

« Jour de colère », pièce hongroise de 2015, a été créée en version française pour la scène en 2020. La version proposée ici est traduite par Petra KŐRŐSI, la brève préface de Árpád SCHILLING est nécessaire pour une bonne mise en abîme du contexte. La pièce est brève elle aussi, et percutante, comme le sont à peu près toutes les parutions des éditions L’espace d’un Instant, toujours très loin des sentiers battus pour proposer des pièces souvent inédites en langue française, venant de pays dont on parle peu ici en Occident, et dont la culture et les arts nous sont le plus souvent inconnus. Cette pièce est un subtil instantané de la situation politique, sociale et financière d’un Etat européen dirigé par une dictature, elle vient de sortir, curiosité à découvrir.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

dimanche 4 juillet 2021

Claire KEEGAN « Ce genre de petites choses »

 


1985 en Irlande, Bill Furlong est le propriétaire d’un dépôt de bois, il livre également du charbon et du gaz. Né de père inconnu puis élevé à la rude par des parents de sa mère, il est aujourd’hui marié à Eileen et père de cinq filles. L’Irlande est alors en pleine récession, les licenciements nombreux, dans l’industrie notamment. Le pays s’apprête toutefois à célébrer les fêtes de Noël. Comme chaque année. Garder la tête haute, chercher les moments de bonheur. Bill doit aller livrer du bois dans une école professionnelle pour filles tenue par des religieuses.

« Furlong n’était pas enclin à s’appesantir sur le passé ; le passé lui semblait être quelque chose qui était arrivé à un autre, gardé derrière une porte bien fermée, dans son dos ». Pourtant le protagoniste principal va flancher après avoir poussé l’une de ces portes fermées, au sein de l’institution. De nombreux secrets y sont terrés.

Ce bref roman d’un peu plus de 100 pages bien aérées est un petit trésor dans son genre. Il évoque une période très particulière dans un pays exsangue, campe des personnages puissants dans des décors comme intemporels. L’écriture est limpide, sans ajouts inutiles, il en ressort une force en même temps qu’une certaine désillusion. Mais bien au-delà, ce récit dénonce les sévices continuels infligés à des femmes par d’autres femmes dans une sorte de cloître coupé du monde ou presque.

Claire KEEGAN sait dérouler son intrigue calmement, sans secousses, décrit des situations un peu à la manière d’un Thomas HARDY contemporain. Elle ne force pas le trait en présentant cette sinistre blanchisserie Magdalen (Irlande), fermée en 1996. De 10000 à 30000 femmes (les archives ayant été détruites, il est impossible d’avancer des chiffres plus précis) considérées comme perdues y travaillèrent telles des esclaves, beaucoup y sont mortes ou y ont perdu leurs enfants, certains de ces enfants furent vendus au dehors. Laverie dirigée d’une main autoritaire par l’Eglise catholique, elle était considérée comme une prison par les femmes y oeuvrant.

Le roman suit brièvement les traces de l’une de ces prisonnières, que même les voisins préfèrent ne pas connaître. Ce ne sont pas leurs affaires après tout, ces femmes vivant l’enfer au quotidien. Chacun chez soi et le Bon Dieu pour tous ! Les regards se portent ailleurs, là où ça ne sent pas la crasse, la misère et l’abus. Là où Dieu est témoin.

Voilà qui nous rappelle ce film réalisé en 2002 par Peter MULLAN, traitant de ces mêmes couvents. Un peu après le film, en 2013 pour être précis, l’Etat irlandais s’excusa pour toutes ces abominations. C’est sur cette information que se clôt le superbe ouvrage de Claire KEEGAN, délicat et révoltant à la fois, traduit par Jacqueline ODIN. Il est paru en 2020 chez Sabine Wespieser, avant même d’être édité dans sa langue originale.

https://www.swediteur.com/ 

 (Warren Bismuth)