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dimanche 2 novembre 2025

Christos CHRYSSOPOULOS « Maison Alma »

 


Dans un pays indéterminé se dresse une Unité adjacente à une maternité. Dans l’Unité, six appartements occupés par des patients, des personnes déficientes mentales. Mais qui sont ces patients ? Ils vont intervenir les uns après les autres, prendre la parole, parfois laborieusement, parce que toutes et tous portent les traumas d’un passé qu’ils n’ont jamais soigné.

Les résidents vivent en vase clos, à la fois seuls mais dans un collectif représentant une entité pleine. Sans l’un des membres le château de carte s’écroule. Cette communauté s’autorégule en une complémentarité minutieuse. Chacun y va de sa petite histoire, ses souvenirs, réels ou inventés. « Quelle que soit l’histoire choisie, chacun la relate dans les moindres détails avec ses mots et de façon immuable. Ils ne l’oublient jamais, ni celui ou celle qui l’a imaginée, ni les autres. Et si elle recèle en elle des faussetés, cela relève désormais de la vérité de l’Unité. Quels que soient les mensonges, ils doivent avoir été inventés ex nihilo, pour en dissimuler d’autres et devenir à leur tour la vérité de l’Unité. Puis on les oublie. Vivre dans l’Unité suppose de renoncer à la contradiction. Et de ne jamais laisser place à l’objection ».

Les souvenirs sont souvent liés aux parents, aux moments dramatiques, à tout ce que l’on aimerait voir rejaillir de ses tripes mais qui reste coincé dans une gorge trop nouée. Alors par petites touches, parfois, une mince partie est expectorée… Mais pas tout, jamais, et ce collectif n’est qu’une suite de solitudes en chaîne. « Ils ont beau cohabiter sous le même toit, en fait ils sont isolés. Les quelques conversations entre eux ressemblent à des soliloques, ou plutôt à des flèches égarées dans l’infini, qui ne se croisent jamais. La vie est dénuée de profondeur. Il n’y a aucune interaction ; juste la répétition et le silence ».

Dans tout cet édifice précaire va surgir Alma, introduite par le Visiteur, née dans la maternité tout à côté. Et elle va métamorphoser les résidents, ensoleiller l’atmosphère, réchauffer les cœurs.

Dans un texte flirtant allègrement avec le fantastique, le grec Christos Chryssopoulos poursuit son œuvre protéiforme, y compris dans un même récit. C’est le cas ici avec un roman qui titille parfois la poésie avant de basculer dans une structure théâtrale où tout n’est plus que dialogues, très peu de décors – savamment décrits au début -, le tout mêlé d’onirisme, où les protagonistes semblent vivre dans un autre monde, un monde parallèle, le leur.

« Maison Alma » est un hommage vibrant à la jeunesse, à tout ce qu’elle peut apprendre aux aînés par sa fougue, sa spontanéité. Il est faux de croire que les plus anciens détiennent plus de vérités. C’est un récit dans lequel plusieurs naissances ont lieu en diverses périodes, d’ailleurs les résidents racontent leurs propres naissances, les uns après les autres, tandis que Alma arrive dans leur univers, pour une naissance de plus. Mais la naissance est aussi le moment où les inégalités commencent.

Roman hybride sur la filiation, le « redépart », le renouveau, l’acceptation de la différence, un texte humaniste présenté de manière originale, notamment par cette longue séquence où Elle (nous ne connaîtrons jamais son prénom) est enceinte, dans la maternité jouxtant les appartements de l’Unité, une grossesse extrêmement détaillée, y compris scientifiquement, cette grossesse qui bientôt va bouleverser la vie de plusieurs personnes qui n’attendent plus rien de l’avenir. Un roman où l’espoir, pourtant peu présent, ne se fait plus tout à coup lueur mais quasi certitude. Car Alma est cette enfant aux dons prodigieux qui lui permettent de réparer des vies. Les dernières lignes sont extraites d’une chronique de 1938 de Joseph Roth, ce qui peut représenter un indice quant à l’espace temps et pourquoi pas géographique… Ce point de vue étant entièrement gratuit et personnel, merci de n’en pas tenir compte.

« Maison Alma », écrit en 2019, vient de paraître aux nécessaires éditions Signes et Balises, dont Anne-Laure Brisac, directrice éditoriale, signe ici la traduction du grec. Soutenez cette maison, elle est magistrale !

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 8 juin 2025

Nikos KAVVADIAS « Li suivi de De la guerre & À mon cheval »

 


Celui-ci, j’espérais bien tomber dessus un jour ou l’autre, depuis que les splendides éditions Signes et Balises m’ont permis de découvrir et d’admirer le travail de cet écrivain-marin grec, par trois livres succulents : « Nous avons la mer, le vin et les couleurs (correspondance 1934-1974) », « Journal d’un timonier et autres récits » et surtout le prodigieux « Carnets noirs – Œuvre poétique complète ». Kavvadias n’a commis qu’un roman durant sa carrière d’écrivain, mais quel roman ! « Le quart » est un livre rugueux qui marque sur le long terme. Ces quatre ouvrages furent chroniqués sur le blog.

Dans le présent livre, trois nouvelles sont au programme. Brèves. Mais sont-ce vraiment des nouvelles ? Dans la première par exemple, « Li », il est plus que concevable d’y apercevoir un récit de vie, un épisode vécu. Ce bateau avec à son bord un marin d’une quarantaine d’années, faisant escale en Chine. N’est-ce pas l’auteur ce marin qui rencontre une jeune fille chinoise de 10 ans qui n’a jamais vécu à terre, qui porte un jeune enfant, son frère ? C’est elle, du haut de sa jeunesse et de sa fougue, qui va faire découvrir la ville à ce marin entre deux âges. Elle va même lui présenter son père, dans un texte de 1968 en forme de conte qui sait se faire onirique, dans lequel une petite fille guide un homme vers la découverte.

« De la guerre » raconte une tranche de vie, celle d’un homme convoyant une mule quelque part en Albanie pendant la guerre. Il s’approche d’une maison dans laquelle vit un vieil homme, un dialogue s’amorce à propos d’une photo tendue par le patriarche, alors que l’un de ses fils, blessé, agonise dans une pièce contiguë. Le texte est daté de 1969.

« À mon cheval », texte de quelques pages seulement, déstabilisant, pas vraiment une nouvelle, puisqu’une lettre que l’auteur écrit à son cheval mort. Et là, chaque mot, chaque syllabe pèse. Ecrit en 1941, il permet, comme les deux récits précédents, de mettre l’accent la générosité, l’empathie où la simplicité et la compassion règnent. Nikos Kavvadias a vécu une bonne partie de sa vie en mer, mais il pose sa plume sur terre pour conter ces trois histoires colorées. Dans des épisodes isolés d’une vie, des images entre parenthèses, Kavvadias crée un climat unique, intimiste autant qu’universel, pouvant toutefois se faire écho avec l’œuvre de Panaït Istrati (de père grec également). Ce petit bouquin d’à peine 70 pages est paru en 2016 chez Cambourakis, mais il n’est bien sûr jamais trop tard pour le découvrir et se plonger dans l’univers de ce grand auteur, ici magnifiquement traduit du grec par Michelle Barbe.

« Il y a peut-être beaucoup de gens qui trouvent facile d’écrire à des hommes. Écrire à une bête est d’une difficulté inimaginable. C’est pour cela que j’ai peur. Je n’y arriverai pas. Mes mains à force de te tenir par la bride se sont endurcies, et mon cœur pour une autre raison. Mais il le faut. J’en sens la nécessité. C’est pour ça que je t’écris ».

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 17 juillet 2024

Christos CHRYSSOPOULOS « L’oiseau de Prométhée »

 


Cette pièce de théâtre grecque met en scène quatre amis de différentes nationalités, anciens étudiants à Athènes en 2008 dans le cadre du programme Erasmus, qui se retrouvent dans un restaurant de cette même ville quinze ans plus tard. Ils tentent de se remémorer ce qu’ils ont vécu ensemble, dans la chaleur d’un pays alors en crise.

Les quatre protagonistes sont interrompus par l’auteur énonçant des faits politiques majeurs de la Grèce contemporaine. 2008 : assassinat d’un jeune homme de 15 ans par la police, s’ensuivent d’immenses manifestations dans un pays touché de près par l’inflation, le chômage et la corruption. La dette du pays est abyssale et les solutions impossibles à trouver. S’invitent dans le texte trois personnages d’importance : la chancelière allemande, la présidente française du Fonds Monétaire International et le premier ministre grec. Eux aussi échangent à propos de la situation politique critique et se révoltent contre l’Union Européenne.

Soudain Prométhée, titan de la mythologie grecque, surgit pour un monologue révolutionnaire. « Pour l’être humain, se soulever est une action, mais aussi une menace. On fait cette démarche d’aller à la rencontre de soi-même tout en rejoignant les autres dans l’espace public, non pas pour dépenser son argent, travailler ou se distraire, mais pour réfléchir, pour rencontrer les gens et leur faire connaître son désir. Et ça, c’est une prise de risque ».

Les quatre amis reprennent leur conversation quand une sombre affaire de portefeuille trouvé, ancienne, vient ranimer des différends. La discussion d’envenime et tourne en dispute. Les phrases sont martelées, répétées, et ne sont pas sans rappeler l’atmosphère suffocante de la récente pièce « Proches » de Laurent Mauvignier. Pièce articulée en quatre tableaux : les jeunes gens discourant, les trois élites internationales, l’auteur dans son rôle de rapporteur des faits politiques et Prométhée qui vient raviver la flamme sociale.

« Les gens sont des monstres ». Car oui, le peuple est à bout de souffle et la révolte gronde. « L’oiseau de Prométhée » est indéniablement une tragédie grecque moderne, où le contemporain vient faire écho au classique. Elle est ambitieuse par le fait qu’elle propose quatre plateaux en moins de 125 pages, et que jamais Christos Chryssopoulos ne perd le fil de sa pensée, qu’il déroule intelligemment et pertinemment tout au long de son récit. Il fait vivre quatre atmosphères complémentaires.

Cette pièce est d’un grand intérêt dans sa manière originale d’évoquer la crise financière grecque, d’en dénoncer les rouages, d’en tirer une leçon. Christos Chryssopoulos ne laisse pas son lectorat dans l’ignorance, il prend la parole pour étayer, préciser les échanges entre ses personnages, il distille çà et là quelques pages journalistiques sur la situation politique de la Grèce. Le ton est grave mais jamais miséreux.

Parallèlement à son écriture, « L’oiseau de Prométhée » fut joué pour la première fois à Rouen en novembre 2023, au moment où était publié le texte aux éditions Signes et Balises de Anne-Laure Brisac. C’est d’ailleurs elle qui traduit ici cette pièce, comme elle a déjà traduit tous les livres de Christos Chryssopoulos parus en France. L’aventure continuera d’ailleurs prochainement, avec un autre ouvrage de cet auteur, « Alma », toujours chez Signes et Balises, alors que les éditions La Contre Allée s’apprêtent à faire paraître « Marseille, toujours ».

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 12 juin 2024

Rika BENVENISTE « Louna »

 


Sous-titré « Essai de biographie historique », ce méticuleux documentaire est bâti pierre par pierre. Il n’est pas une biographie à proprement parler, ou plutôt il est bien plus que cela. S’il s’attache à retracer la vie de Louna Assaël (1910-1998), il est une vraie mine d’informations sur la vie des juifs de Thessalonique au XXe siècle, et bien plus encore.

Louna est une juive illettrée, de ces anonymes que l’on ne remarque pas, qui ne laissent pas de traces, qui ne font pas de bruit, qui semblent vivre tranquillement leur petite vie. C’est aussi la tante de Rika Benveniste, spécialiste de l’Histoire juive, qui part à sa rencontre après son décès, et va chercher les indices de parcours de Louna ainsi que dans ses souvenirs personnels de nièce, ce qu’elle appelle la « Microhistoire », dans une quête de repères par les lieux que Louna a fréquentés, traversés. Les indices sont maigres, le travail de recherche n’en est que plus conséquent.

Louna est née à Salonique en 1910, ville redevenue Thessalonique en 1912, l’histoire tragique rattrape déjà l’intime. Sa langue maternelle est le judéo-espagnol mais elle parle – mal – le grec. Elle devient couturière avant de se marier en 1931, la même année que le déclenchement d’un pogrom sur Thessalonique. Juive, elle est déportée le 27 mars 1943 à Auschwtiz, elle y arrive le 3 avril où on lui attribue le matricule 40077. Charlotte Delbo se souviendra de l’arrivée de ce convoi. Les chiffres de Rika Benveniste laissent cois : « Des 1 100 000 Juifs qui sont déportés à Aucshwitz, 865 000 sont immédiatement assassinés ; seuls 200 000 franchissent les portes du camp. Pour les personnes qui y sont déportées de toute l’Europe nazie, la mort est la règle et la survie, l’exception ». Un nouveau calvaire commence. Souvent malade, Louna passe 18 mois au sinistre Block 10.

Pendant que Louna souffre, certains médecins jouent un rôle barbare dans le camp, notamment par les stérilisations forcées de femmes, entraînant des séquelles et des traumatismes. Les faits sont dans ce livre patiemment examinés et décrits.

Les indices sur les conditions de détention de Louna sont épars, les informations manquent, encore une fois. Le camp d’Auschwitz est évacué en janvier 1945. Louna a déjà rejoint celui de Bergen-Belsen, à 850 kilomètres de là. Puis elle revient en Grèce. Nous sommes alors à l’exacte moitié du récit, tout comme à l’exacte moitié de la vie de Louna.

Une nouvelle vie. Encore. Guerre civile grecque, naissance d’organisations pour l’accueil des anciens déportés grecs appelés otages. Une nouvelle lutte est entamée, pour la restitution des biens des déportés revenus. Louna est sans abri, sans rien, elle est tout d’abord hébergée dans une synagogue, puis un « Dortoir » jusqu’à la fin des années 60 tandis que Thessalonique se développe à une vitesse folle. Un nouveau monde s’installe. Pour Louna, intégration dans un tout nouvel hospice en 1982 et demande de reconnaissance de « Combattante de la Résistance nationale ». Et ces quelque lignes, écrites par d’autres mains mais dictées par Louna, bouleversantes, sur la raison de cette demande. Pour la première fois du récit, Louna semble nous parler, le moment est solennel : « Durant l’occupation de notre patrie par les forces ennemies germano-italo-bulgares, j’ai été emmenée comme otage dans les camps allemands, d’avril 1943 à mai 1945, en raison de mes origines juives. Plus particulièrement : j’ai été arrêtée par les allemands à Thessalonique en mars 1943 et enfermée au camp Baron-Hirsch. Puis j’ai été transférée au camp de Birkenau où je suis restée pendant trois mois environ. D’août 1943 à avril 1944, j’ai été détenue au camp d’Auschwitz. D’avril 1944 à mai 1945, j’ai été internée au camp de Bergen-Belsen, en Allemagne, d’où j’ai été libérée le 2 mai par les forces anglo-américaines. Je suis rentrée dans ma partie en septembre 1945 après avoir été transférée aux quatre coins de l’Europe sous la supervision des Alliés. Je porte sur l’avant-bras gauche le numéro matricule 40077 ».

Le retour des déportés juifs est tellement difficile que beaucoup décident de s’exiler, aux Etats-Unis notamment, mais aussi en Palestine, clandestinement, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en 1948. Car derrière le parcours de Louna, c’est toute l’Histoire du peuple Juif du XXe siècle qui est ici développée. Celle de la ville de Thessalonique également, c’est ce qui donne un caractère universel au récit. Quant à Louna, elle est enterrée en 1998 dans le cimetière juif de Thessalonique. Le dernier chapitre du livre est lumineux, comme la chronologie en fin de volume.

Comme toujours aux éditions Signes et Balises, le travail et la présentation sont particulièrement soignés, des photos accompagnent le récit bien qu’aucune de Louna ne soit publiée, l’autrice préférant la laisser dans l’ombre, dans l’intimité, la laisser en paix surtout. Enfin. La très jolie préface est signée Annette Wieviorka, elle est sobrement intitulée « Kaddish pour Louna ». Le livre est agrémenté de très nombreuses notes qui constituent une vertigineuse bibliographie. Le tout est traduit par Loïc Marcou dont on imagine sans peine les heures passées à retranscrire le texte.

Dans cette quête, Louna est pourtant parfois oubliée pour laisser place à une grande fresque du XXe siècle vue par le prisme des juifs Grecs. Même les incendies ravageurs de la ville de Thessalonique des XIXe et XXe siècles sont ici consignés. Les détails foisonnent, se multiplient, s’enchaînent.

« Louna » est un livre aux multiples facettes. Intimiste, il l’est par la vie de Louna, une juive qui a connu tous les malheurs et drames du XXe siècle. Il apporte un langage universel par l’Histoire des juifs de Thessalonique au XXe siècle, il est même plus global par l’histoire même, mouvementée, de la ville de Thessalonique à cette période. Enfin il est un témoignage sur la barbarie nazie. Il est remarquable par ses longues recherches historiques, précises et minutieuses. Il s’inscrit parfaitement dans le petit mais déjà somptueux catalogue des éditions Signes et Balises, où plusieurs histoires se télescopent quasi à chaque fois, où l’on fait connaissance avec des anonymes au cœur d’un bouleversement mondial. Maison d’édition nécessaire par les contenus, mais aussi toujours par cet esthétisme, cette qualité, y compris dans la fabrication, la couverture à rabats et le papier, ce qui devient de plus en plus rare. « Louna » vient de sortir, précipitez-vous !

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 14 avril 2024

Dido SOTIRIOU « Terres de sang »

 


Cet ample roman-fresque sur une période méconnue de l’histoire du XXe siècle prend sa source en Anatolie, Asie Mineure, où l’autrice grecque Dido SOTIRIOU (1909-2004) nous invite à suivre Manolis Axiotis, enfant battu d’une famille nombreuse et paysanne dans un petit village de montagne, Kirkitzé.

Dans la région, c’est la langue turque qui est parlée puisque rattachée à l’Empire Ottoman. Région paisible où la vie est agréable : « D’octobre à février, c’était la cueillette des olives, de février à mars, le sarclage. D’avril à juillet, on récoltait le tabac, puis c’était le tour du raisin sec et de la figue. En ce temps-là, l’écho de nos chants retentissait dans les plaines, les montagnes et les gorges ». Mais dans ce monde reculé, à la fois paradisiaque et archaïque, tout va subitement être bouleversé. Par la première guerre mondiale d’abord. La conquête turque ensuite, et les massacres des populations arménienne et grecque. Le récit s’enfonce peu à peu dans une guerre de religion.

Si l’autrice nous fait vivre le destin de son héros au plus près de l’action, c’est bien pour étendre son propos à une période noire et violente de la Grèce, étendue sur une petite dizaine d’années (1914-1922). Dans ce long roman presque sans cesse en mouvement, Dido SOTIRIOU garde pourtant le cap. L’histoire de « son » Manolis est universelle, du moins sa famille représente cette Asie Mineure, bousculée, torturée, vaincue. Et ce frère qui part rejoindre les forces grecques contre la Turquie. En automne 1914, quelques mois après le déclenchement de la première guerre mondiale, la Turquie devient l’alliée de l’Allemagne. C’est alors que le ton du récit change. D’abord léger et désinvolte, il se fait dur, sérieux, cru (des dialogues retranscrivent l’oralité régionale) avec de longues parenthèses sur les dates historiques. « Sitôt que la Turquie se retrouva du côté de l’Allemagne, l’extermination systématique de toute la population grecque du littoral commença pour de bon. Les ordres étaient les ordres : les chrétiens avaient quelques heures devant eux pour prendre leurs cliques et leurs claques, rassembler femmes et enfants et se mettre en marche vers l’intérieur du pays. Il ne devait pas rester trace d’un seul grec sur la côte ! ».

Ainsi que pas mal de jeunes hommes, Manolis choisit la désertion, car « Déserter, c’était la solution du désespoir ». Il s’engage dans le maquis avant d’être rattrapé et mobilisé à Ankara, alors que les puissances internationales ne vont pas tarder à s’allier à la Turquie de Mustafa KEMAL en posture de conquérante, avant une très contestée alliance lors du traité de Sèvres…

« Terres de sang » est un roman de guerre, de déserteurs, de survie, d’exactions. Il sait se faire tendre et positif comme violent et désespéré. L’autrice navigue sur un océan d’émotions. Le récit se fait fantôme, les vivants et les morts se confondant : « La mort ne me faisait plus peur. C’était les vivants qui m’effrayaient, il n’avaient plus une once d’humanité ». Et ces scènes, douloureuses, insoutenables dès l’occupation turque, sont légion : « Au cimetière, il n’y avait pas un centimètre où se tenir debout. D’autres nous avaient devancés et ils occupaient les lieux. Les vivants avaient sorti des tombes des cadavres décomposés ou en putréfaction et, à la place, ils avaient installé leurs paillasses et leurs enfants. Les femmes accouchaient avant l’heure. La consigne avait fait le tour des quartiers : toutes les femmes sur le point d’enfanter, au cimetière ! Il y aura des docteurs ! Des vieilles faisaient bouillir de l’eau pour les jeunes mères et les os servaient de petit bois pour allumer leur feu ».

« Terres de sang » est un roman au cœur de plusieurs guerres qui se juxtaposent. Si vous êtes novices sur le cas politique très particulier de la Grèce au début du XXe siècle et en particulier de l’Asie Mineure, vous pourriez vous retrouver en difficulté. Mais l’autrice met tout en œuvre pour vous faire retrouver votre chemin, c’est l’une des forces de ce récit, se clôturant sur « la Grande catastrophe ». Roman de 1962, il est ici traduit par Jeanne ROQUES-TESSON, publication dans la collection grecque de chez Cambourakis en 2018, un roman grec qui nourrit l’imaginaire tout en apprenant beaucoup sur la géopolitique des débuts du XXe siècle.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 10 mars 2024

Yánnis D. YÉRAKIS « Pêcheurs d’éponges »


 

Pour ma modeste contribution ponctuelle au défi annuel du blog Book’ing dont l’édition 2024 a pour thème « Lire sur les mondes ouvriers & le monde du travail »

(https://bookin-ingannmic.blogspot.com/2024/01/2024-lire-sur-le-monde-ouvrier-les.html)

et pour alimenter mon cycle grec débuté l’été dernier, j’ai décidé de mettre en avant le récit de vie du grec Yánnis D. YÉRAKIS, « Pêcheurs d’éponges ».

Le parcours de vie du jeune grec Yánnis D. YÉRAKIS (1887-1971) est pour le moins tumultueux. À l’automne de sa vie, vraisemblablement à la fin des années 1960, il se décide enfin à le raconter dans un texte bref et frappant, sous-titré « Kalymnos 1900 – Saint-Pétersbourg 1917 ».

Originaire de l’île de Kalymnos dans le Dodécanèse, ottomane lors des événements relatés dans ce livre (elle passera plus tard sous le joug des fascistes italiens), l’auteur nous dresse non pas un destin personnel mais toute un pan de culture de l’île, par une activité professionnelle méconnue. Les pêcheurs d’éponges exercent nus un métier harassant et dangereux, ne pouvant travailler que quatre mois de l’année, ils sont en proie aux requins. Le reste de l’année, ils vivotent, crèvent de faim, certains vendent leurs enfants dans des usines de « pantoufleurs » en Russie en ces temps à cheval entre les XIXe et XXe siècles. Gamins esclaves exploités jusqu’à la corde, YÉRAKIS fut de ceux-là.

L’auteur revient sur l’année terrible de 1884 où les pêcheurs d’éponges ne purent plus nourrir correctement leur famille, beaucoup d’entre eux périrent dans de sinistres circonstances expliquées dans ce livre. « L’éponge ou la peau », s’écriaient-ils. D’un côté les pêcheurs à la pierre, plongeant nus dans les mers à près de 70 mètres de profondeur. De l’autre les scaphandriers, harnachés avec sécurité (ce procédé fut interdit à cause de sa dangerosité pour le travailleur, puis à nouveau autorisé quelques années plus tard), travaillaient plus vite, tout en détruisant une partie du fond des mers.

L’émigration est alors massive à destination des Etats-Unis, mais aussi de la Russie, où des pêcheurs d’éponges reconvertis peuvent enfin gagner leur vie. Tout basculera en octobre 1917 avec le régime bolchevique en place. Là ils seront emprisonnés, comptant de nombreux déportés en Sibérie.

Mais revenons à nos pêcheurs d’éponges. YÉRAKIS, lui-même pêcheur à partir de l’âge de 13 ans, donne dans le détail leurs missions et les nombreux risques qu’ils encourent. Les requins sont les ennemis de ces « héros invisibles », ils en croquent certes rarement mais régulièrement. Des amis de YÉRAKIS seront de ceux-ci. Dans un texte empli d’humilité (il refuse de se mettre en avant, et s’en excuse lorsqu’il doit le faire), l’auteur dépeint les sensations, les sentiments, les peurs, notamment avec ce meltem soufflant monstrueusement en mer Égée. Et bien sûr, cette peur parmi toutes : se faire happer par un requin. Le récit fourmillent d’anecdotes à ce sujet : « Autre accident, qui s’est bien terminé, celui-là : l’attaque d’un pêcheur par un requin, en surface. Il venait à peine de plonger quand le poisson l’a avalé avec sa pierre, mais son estomac ne l’a pas supporté et il l’a rejeté ».

« Pêcheurs d’éponges » est aussi un récit d’aventures, entre les différents points géographiques où stationnent les marins, les diverses vicissitudes et faits divers souvent morbides, il ne s’épanche pas sur la tragédie.  YÉRAKIS déroule son histoire, enfin celle des autres à ses côtés, sans mollir ni se plaindre. Il se contente de décrire la vie au quotidien de ces forçats de la mer, ces hommes oubliés aujourd’hui, qui ont donné leur vie pour nourrir les leurs.

YÉRAKIS connut un destin singulier que résume le traducteur Spiro AMPÉLAS dans sa postface : « En 1906, il n’aura d’autre choix que de repartir pour Saint-Pétersbourg où, comme nous le savons, pris au piège de la Grande Guerre puis de la révolution d’Octobre, il séjournera jusqu’en 1920. Il s’installera alors à Athènes, l’occupation du Dodécanèse ne lui permettant pas de rentrer chez lui. Il vivra dans la capitale l’arrivée massive des grecs chassés d’Asie Mineure, la dictature du général Metaxás, l’occupation nazie, la guerre civile qui suivit ».

Il y aurait eu tant de péripéties à raconter dans une vie aussi riche et tragique, mais YÉRAKIS a plutôt choisi de ne rendre hommage qu’à ses camarades pêcheurs d’éponges, ceux avec lesquels il a partagé tant de drames juste pour gagner une vie qui ne fut pas de tout repos. En fin de volume est annexé un poème de 1951 de YÉRAKIS : « Histoires de pêcheurs d’éponges » dans lequel il revient, en quelques pages seulement, sur le sort de ces malheureux compagnons de travail engloutis par des requins au tout début du XXe siècle. Accompagné de photographies et cartes géographiques pour mieux vous familiariser avec les lieux évoqués, « Pêcheurs d’éponges » est magistralement préfacé par Daniel FAGET qui dresse une véritable biographie, riche et détaillé, de YÉRAKIS sur 30 pages. Paru en 2022 dans la somptueuse collection grecque de chez Cambourakis pour un prix ridiculement bas en format poche, il possède tous les atouts pour vous séduire.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)



dimanche 28 janvier 2024

Nikos KAZANTZAKI « Le jardin des rochers »

 


Des Livres Rances a dû tricher en ce mois de défi du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé depuis quelques années par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores de Moka et Fanny. Le thème du mois est en effet « Aux portes de l’Asie ». J’ai honte d’annoncer que suis totalement incompétent sur le sujet, je crois même pouvoir avouer que je n’ai quasiment jamais lu de littérature asiatique malgré mon âge avancé. Il m’a donc fallu user d’un subterfuge, certes usé jusqu’à la corde, pour faire au moins acte de présence ce mois-ci : présenter le livre d’un voyage en Asie, écrit par un auteur qui m‘est moins inconnu que le thème proposé : Nikos KAZANTZAKI et « Le jardin des rochers », choix presque malhonnête puisque, d’Asie, il n’en sera somme toute pas vraiment question.

« Le jardin des rochers » fut écrit en 1936, directement en français par le grec Nikos KAZANTZAKI (vous remarquerez ici un style neutre voire froid genre ChatGPT). Le personnage que nous allons suivre est le narrateur, KAZANTZAKI lui-même. En effet, à une période où il suffoquait et avait besoin d’air, il décida d’aller se ressourcer en Asie. Il témoigne dans ce livre des sensations qu’il a pu éprouver tout au long de son séjour.

Le choix de l’Asie n’est pas anodin. Nous savons que KAZANTZAKI fut très marqué par plusieurs figures historiques : JÉSUS, LÉNINE, NIETZSCHE et… BOUDDHA ! C’est en quelque sorte pour mieux connaître ce dernier qu’il s’engage dans ce voyage, plutôt ce pèlerinage, car il est en quête de BOUDDHA, de cet absolu.

Durant la traversée en bateau, KAZANTZAKI rencontre l’énigmatique Joshiro, femme qui va plusieurs fois réapparaître dans le récit. Mais ce livre est pour l’auteur prétexte à une longue introspection métaphysique quasi mystique : « Nous venons d’un abîme noir ; nous aboutissons à un abîme noir. L’espace entre ces deux abîmes, nous l’appelons la Vie. Aussitôt, avec la naissance, commence la mort ; en même temps le départ et le retour. À chaque instant nous mourons ».

C’est dans une volonté de foi éperdue que KAZANTZAKI aborde l’Asie, par le Japon. Ce qu’il nomme son « aventure intellectuelle » passe bien sûr par des temples, dans une recherche effrénée de la Connaissance. Il se lie avec des autochtones, dont celui-ci, qui lui raconte que le mont Fuji est le cœur du Japon, une divinité. La pensée d’un moine aura sans doute plus tard influencé le titre du volume : « Nos anciens artistes composaient des jardins comme on compose un poème. Travail difficile, complexe, très délicat. Chaque jardin doit avoir son propre sens à lui et suggérer une grande idée abstraite : la béatitude, l’innocence, la solitude ; ou bien la volupté, la fierté et la grandeur. Et ce sens doit correspondre non pas à l’âme du propriétaire, mais à l’âme vaste de ses aïeux ou mieux encore de toute sa race ». Introspections poussées au paroxysme, « Je ne suis qu’un pont provisoire ; quelqu’un passe au-dessus de moi et, aussitôt, je m’effondre derrière lui ». Les allégories sont fortes.

KAZANTZAKI rejoint ensuite la Chine par Shanghai, qui le surprend, « cité sublime et maudite », ville du lucre, de la débauche. Il découvre en Chine la grande rivalité entre ce pays et le Japon, avant qu’on lui conte l’épisode d’une guenon triste à mourir. Rencontre avec Siu-Ian, une femme, parmi d’autres étapes initiatiques alors que « La nuit s’en allait les mains vides ». Est saisi par les petits pieds des geishas. Derrière les portraits féminins se dresse celui de Li-Teh, personnage présent tout le long du récit.

Les habitants parlent : l’interconnexion entre la Chine et le Japon serait souhaitable pour sauver le monde dégénéré, le tout débité sur fond d’opium, la drogue reine. Puis vient cet extrait, bref et intense : l’auteur échange avec un chinois miséreux sur la justice et la vengeance. Li-teh prend la parole, qu’il a caustique : « Votre cœur en apparence si tendre est sec et cruel, comme le cœur de tous les artistes. Vous ne pensez pas à la souffrance de l’homme ; mais à l’expression de son visage et aux intonations de ses cris quand il souffre ». Impossible de savoir si KAZANZAKI acquiesce ou non (ou pire, s’il se révolte) aux paroles qu’il prête à ses protagonistes.

La pierre angulaire de toute l’œuvre, et au-delà, de toute la vie de KAZANTZAKI, est la Liberté. Ici aussi, en Asie, il la recherche, il la traque, en vain. Ce voyage en forme de quête lui ouvre les yeux sur une autre culture, d’autres modes de vie, de pensées. Il en ressort marqué. « Je me sens exaspéré ; toutes ces voix austères cherchent à imprimer un rythme étranger à ma nature qui ne s’exalte que dans la révolte. Quel est le chemin de l’accomplissement de ma propre loi ? Déranger l’ordre, briser l’étiquette, s’écarter de la voie des ancêtres. Vagabonder dans le défendu, dans les régions fières et dangereuses de l’incertain. Recevoir sans broncher, bien plus : comme une bénédiction, la malédiction du père et de la mère. Avoir le courage d’être seul ». Seul, il ne l’est pas souvent, pas assez dans ce pèlerinage, ayant à peine le temps de se prosterner sur les beautés de la Nature.

« Le jardin des rochers » n’est pas d’un accès aisé. Entre contemplation, introspection, échanges métaphysiques et/ou philosophiques, il oblige à garder les sens éveillés, d’autant que le choix d’écriture se porte vers une poésie épique d’une puissance rare. Le format « roman » n’est bien sûr qu’un prétexte à KAZANTZAKI pour avancer ses idées, ses espoirs, ses désillusions, le reste n’est que décor. Il n’est pas précisément un récit de voyage vu le peu de paysages que dévoile l’auteur, il n’est pas non plus un documentaire dans le sens strict puisqu’il est fait de souvenirs personnels. Et bien sûr, vous l’aurez compris, il ne peut être restreint au rang de roman. Les éditions Cambourakis l’ont réédité en 2018, ainsi que presque toute l’œuvre de l’auteur, travail toujours en cours il me semble.

https://www.cambourakis.com/

 (Warren Bismuth)



dimanche 7 janvier 2024

Yannis RITSOS « Grécité »

 


Un peuple attaqué par ses propres frères, se défendant, armé, fatigué, épuisé mais déterminé. Une fois de plus, la guerre s’invite sur cette terre belliqueuse, sans cesse outragée. La faim, la soif, le manque. On fume de la bouse, on mâche du cuir. Mais on se bat, on défend ses convictions, on proclame la liberté pour tous.

Une paix se dessine. Déjà on craint la prochaine guerre, les prochains affrontements. On pourrait être habitués, mais non.

« Un messager arrive comme chaque matin de la Grande vallée

L’écume du soleil brille sur son visage

Il serre la grécité sous son bras

Comme l’ouvrier, entre ses mains,

Sa casquette dans une église.

L’heure est venue, dit-il. Tenons-nous prêts.

Chaque heure est nôtre désormais ».

Ils sont prêts à se défendre. À lutter jusqu’au dernier. Le sol va s’ensanglanter, s’emplir de cadavres, de charniers. La liberté est à ce prix. Certains errants magnifiques, cherchent le salut, une terre accueillante.

« Grécité » est un célèbre poème du grec Yannis RITSOS (1909-1990). En quelques dizaines de pages, l’auteur crée un climat oppressant, à la fois désenchanté, violent et plein d’espoir. Ce peuple qui souffre, ce sont les grecs. « Grécité » fut écrit entre 1945 et 1947, durant la guerre civile, juste à la sortie de la deuxième guerre mondiale, sans aucun répit. RITSOS sera emprisonné peu après, en 1948. Dans ce poème épique, il défie les monarchistes, ses adversaires et ennemis.

Cette énième réédition (2023) des éditions Fata Morgana est accompagnée d’illustrations, de croquis plus précisément, de Alecos FASSIANOS. La traduction, un petit bijou, est signée Jacques LACARRIÈRE. Ce court texte est d’une grande puissance, d’une force exceptionnelle, il est de ces poésies qui frappent, qui cognent et secouent.

« Qui aurait dit qu’une moitié d’entre eux est sous la terre

Et une autre moitié dans les fers ?

Par tant de feuilles le soleil te dit bonjour

Avec tant de bannières le ciel resplendit

Et voici les uns dans les fers,

Voici les autres dans la terre ».

http://www.fatamorgana.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 19 novembre 2023

Stratis DOÙKAS « Histoire d’un prisonnier »

 


Dans la série des livres qui possèdent une vie propre et singulière, je demande « Histoire d’un prisonnier ». Cette tranche de vie a été confiée à l’auteur par un certain Nikòlaos KAZÀKOGLOU dont c’est le drame personnel. Rédigée en trois versions par Stratis DOUKÀS, elle devient en quelque sorte l’œuvre d’une vie (les rares autres livres de l’auteur ne connaîtront pas la reconnaissance, d’ailleurs leurs titres ne sont même pas cités dans cet ouvrage). Et pourtant, moins de 80 pages d’un bref épisode ne lui appartenant même pas. Mais il a su le conter, le faire vibrer. Le voici.

Le narrateur est un berger grec prisonnier en Turquie en 1922 après l’expulsion des grecs d’Asie mineure. Tout un convoi de grecs captifs entame une longue marche sous l’œil terrible de l’armée turque. Une souffrance atroce : la soif. « Ceux qui avaient de l’argent buvaient, et les autres buvaient leur propre pisse ». Les fuyards sont abattus inexorablement. Miraculeusement le narrateur, Nikòlaos, parvient à s’échapper. Après quelques errances en compagnie de camarades d’évasion, il déniche un travail de berger chez un fermier, au péril de sa vie. Il ne doit en effet jamais révéler qu’il est grec.

C’est en 1928 que cet épisode de vie parvient à Stratis DOÙKAS, qui le remodèle, le fait publier en 1929, rédige une deuxième version en 1932, puis une troisième un peu plus tard. C’est celle-ci qui fait œuvre. Le traducteur Michel VOLKOVITCH évoque le cheminement de ce texte dans une brève préface fournie.

La composition est simple, épurée dans une langue teintée d’oralité (l’auteur en a voulu ainsi), elle traite de la force d’un individu en pleine guerre, son désir de liberté ainsi que sa peur que l’on découvre sa véritable identité. Aussi il doit acquiescer aux insultes adressées à son peuple par son patron qui lui témoigne une grande confiance, ignorant ses origines. Ce livre a été édité en France à de nombreuses reprises, il est donc toujours disponible, il est le périple d’un combattant courageux prêt à tout pour retrouver les siens.

 (Warren Bismuth)

mercredi 8 novembre 2023

Matéi VISNIEC « Lysistrata, mon amour »

 


Il y a 2400 ans, déjà les hommes se faisaient la guerre, et ARISTOPHANE avait créé son personnage de Lysistrata, meneuse d’un mouvement de grève du sexe des femmes, jusqu’à ce que leurs maris arrêtent de combattre.

C’est cette trame que reprend l’auteur roumain Matéi VISNIEC, immigré en France depuis 1987 (ses pièces étant alors interdites dans son pays). Dans la présente pièce il reprend le prénom de l’héroïne d’ARISTOPHANE et la donne en titre, cette Lysistrata comme déléguée de la parole féminine combattante et pacifiste.

Lysistrata nous apparaît d’abord durant la période où ARISTOPHANE l’a sortie de son imagination, en pleine guerre gréco-perse. On y voit les danses des grecs après leur victoire, mais très vite ces mêmes grecs se battent ente eux et se massacrent. Aussi Lysistrata propose, impose presque une grève du sexe à ses camarades femmes envers leurs maris. « Nos hommes reviennent encore vers nous, tous les jours ou presque, pour exiger leur droit à la dose nuptiale de sexe. Personnellement je n’emploie plus le mot « amour » car ce n’est plus le cas. Ils visitent tout simplement et brièvement notre vagin comme si nous étions un somnifère. Et après ils se mettent à ronfler comme les porcs en faisant probablement des rêves de gloire militaire… Oui, notre sexe est maintenant réduit au statut d’organe soporifique nocturne. Tout ce qu’on avait de plus doux, et de plus profond, de plus cosmique et de plus troublant, de plus chaud et de plus touchant, de plus vital et de plus réjouissant, c’est devenu un somnifère. Et si on leur refusait, dorénavant, le somnifère ? ».

La pièce de Matéi VISNIEC navigue entre combat contre la guerre, comique de scène et féminisme. On rit beaucoup et souvent. Une journaliste apparaissant de manière récurrente déambule dans des rues afin d’interroger des passants sur des questions de sexe. Et l’on voit que peu à peu, la société évolue : les homme se font moins hommes et la notion de genre s’invite à table.

Dans l’acte 2 ; l’action a fait un bon de 70 ans. Lysistrata a aujourd’hui 95 ans et elle pourrait bien ne plus avoir les mêmes motivations que jadis quant à son combat d’une vie. Le monde est entré dans une spirale infernale, de tous temps les guerres ont éclaté, et aujourd’hui plus que jamais elles paraissent être le carburant du vieux monde. Alors, faut-il renouer avec des hommes guerriers et protecteurs ?

La pièce de Matéi VISNIEC est intelligente par sa structure en deux entités complémentaires : le lointain passé et le présent, peut-être pas si éloignés l’un de l’autre. Le ciment du texte est cet humour omniprésent au milieu de ces engagements féministes et pacifistes. La question de la féminisation de l’homme est déroulée de manière détournée, et l’on doit lire le passage plusieurs fois pour ne pas se méprendre (en y repensant même avant de s’endormir). Ce texte en français de 2022 est préfacé par Béatrice PICON-VALLIN. Si vous ne connaissez pas encore les éditions l’espace d’un Instant, il peut être un bon tremplin pour les découvrir. Il vient juste de sortir.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

dimanche 15 octobre 2023

Constantin THÉOTOKIS « Vie et mort de Karavélas »

Il peut se cacher parfois, dans la grande malle sans fond de la littérature, de petits trésors oubliés. Tel ce « Vie et mort de Karavélas » de Constantin THÉOTOKIS, auteur dont nous commémorons le centenaire de la disparition en cette année 2023. Roman écrit en 1920, il s’ouvre sur une longue dispute entre villageois à propos d’un héritage.

Les frères Stratiris occupent avec leur famille la même maison. Leur voisine, la femme de Karavélas, se meurt et son logis est convoité par les frangins, d’autant que le sieur Karavélas pourrait bien prochainement avoir besoin d’eux. Karavélas n’est pas le nom de cet homme (qui se prénomme Thomas), c’est un surnom donné par les membres du village, il signifie à peu près « L’étrangleur » ou « Le bourreau ». Tout le monde se garde bien de prononcer ce nom en présence du principal intéressé car il le met en rogne, le rend violent.

Commencent des comptes d’apothicaires à propos de l’héritage à venir de Karavélas, mais pas seulement. Le roman plonge dans une cruauté familiale sans bornes, une ruralité féroce, des échanges belliqueux et orduriers ont lieu entre les villageois. Les femmes s’en mêlent et ne sont pas les moins vives. D’ailleurs ce roman place à même niveau les femmes et les hommes, ce qui est une gageure au début du XXe siècle.

La femme Karavélas agonise, pleine de fiel envers son mari, lui reprochant toute une vie à ses côtés, une vie gâchée, le récit s’assombrit. Ce couple sans enfant ne fut pas un modèle du genre. La femme disparue, Karavélas est tout d’abord choyé (chacun lorgne du côté des ses biens et de sa maison en particulier) et chaque villageois veut réaliser une bonne action pour lui afin d’être couché sur testament. « Ah, mon pauvre Thomas ! Tu vas plonger dans des eaux sales, profondes et bien glauques. Et comment vas-tu t’en sortir ? Tu vas te retrouver dans de beaux draps si tu vas avec eux… Là-bas, chez ton beau-frère, avec tout ce monde, toute cette promiscuité, dans une si petite maison. Sans compter que là-bas, chacun a son petit caractère. Comment feras-tu pour y échapper ? ».

Rapidement, Karavélas n’est plus dorloté mais insulté, conspué, tel un bouc émissaire dans un village où il faut trouver un seul coupable pour tous les coups durs. Les habitants sont calculateurs, méchants, égoïstes, sales en dedans, et vont même entamer des travaux de rénovation de sa maison afin qu’elle coïncide enfin avec celle de la famille Stratoris. Karavélas, seul avec son âne, devient la risée du village. Mais il pourrait bien se venger…

« Vie et mort de Karavélas » est une farce féroce et cruelle. L’héritage rend les êtres cupides, ce petit village grec n’échappe pas à cette généralité. Tout le monde va régler des comptes avec autrui, va vociférer, parler plus fort que le voisin, les scènes sont théâtrales, à la fois burlesques et dramatiques, car malgré le sujet qui pourrait prêter à rire, on se sent mal à l’aise devant ces gens pleins de venin. C’est un roman sans issue car les propos sont allés trop loin, les familles se déchirent et Karavélas, la victime, pourrait bien les hanter encore longtemps pour ce qu’ils lui ont fait subir.

Voici un roman plein d’enseignements sur la vie rurale en Grèce au début du XXe siècle, mais plus globalement sur une mentalité faite d’envie, de jalousie, de rumeurs et de haine à peine contenue. Constantin THÉOTOKIS (1872-1923) se joue des ruraux, les observe et ne les apprécie pas franchement. Pourtant, nous prenons en pitié ce pauvre Karavélas, victime désignée d’une bande de lâches affamés de gain. La vengeance étant un plat qui se mange froid, la fin du roman, très forte, apporte son lot de surprises. Ce superbe texte est à découvrir dans la collection de littérature grecque des éditions Cambourakis. Paru en 2021 dans une traduction de Marc TERRADES, soit à peu près un siècle après sa rédaction, il serait dommage de passer à côté.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 27 septembre 2023

Marcel NADJARY « Sonderkommando » - complément

 


Je vous ai présenté récemment un de ces livres historiques qui fera date : les manuscrits du grec Marcel NADJARY, déporté de Auschwitz-Birkenau, qui y a écrit un témoignage dans l’urgence, l’a enterré, avant qu’il ne soit inhumé près de 40 ans plus tard, suivis de 40 années supplémentaires pour qu’il devienne lisible grâce aux nouvelles technologies. La chronique est ici :

https://deslivresrances.blogspot.com/2023/08/marcel-nadjary-sonderkommando.html

Ce que je n’avais pas précisé, c’est que cet ouvrage est accompagné d’un autre, son binôme sans être son jumeau. Le travail en commun entre deux maisons d’édition, Signes et Balises (Anne-Laure Brisac) et Artulis (Pierrette Turlais), a duré cinq années, pour aboutir à une coédition, ainsi qu’à une double publication. Car en plus du livre dont je parle dans le lien ci-dessus, il existe un livre bibliophilique tiré à seulement 200 exemplaires.

Voici la présentation de sa maison par Pierrette Turlais :

« En créant les éditions Artulis, j’ai choisi d’interroger les écritures d’insoumission, de révolte, de résistance et de survie dans la diversité de leurs acteurs, de leurs formes et de leur force.

Les publications autour de cette démarche sont construites autour d’archives – textes, traces, images -, éclairées par l’érudition souriante d’auteurs contemporains. Ces publications correspondent à une forme éditoriale bibliophilique que traduisent des choix typographiques, une mise en page, des matériaux et une fabrication d’une forme singulière.

Éditées en nombre limité, elles sont dans le même temps proposées en format numérique. Cette démarche correspond à une volonté parallèle de transmission des contenus au plus grand nombre ».

Tenez par exemple, ce lien, on y met un ongle, puis le doigt, la main, et enfin le bras.

http://resistance.editionsartulis.fr/diaporama.htm

Puits sans fond de tracts de la Résistance française durant la seconde guerre mondiale, mais aussi des textes (à gauche de l’écran). Vous pouvez cliquer sur chaque tract, il vous apparaît alors pleine page, avec des explications en bas, c’est tout simplement prodigieux ! Tout ceci pour annoncer qu’il en sera de même pour l’ouvrage de référence « Sonderkommando » de Marcel NADJARY, et je vous propose d’ores et déjà quelques visuels prochainement disponibles, dont cette stèle correspondant aux 54 juifs grecs qui furent déportés au Sonderkommando de Auschwitz-Birkenau en 1944.

 Couvertures de l’ouvrage bientôt disponible

 Sommaire

Stèle des 54 noms des juifs grecs déportés en 1944 

au Sonderkommado de Auschwitz-Birkenau

 


Autres extraits

 Informations sur le livre

***

Les éditions Artulis proposent sur leur site des explorations numériques de livres bibliophiliques qu’elles ont édités.

- Pierre Richard (1802-1879) - Grimoires illuminés :

https://editionsartulis.fr/artulis/richard/index.htm

- Tracts et paillons clandestins de la résistance :

http://resistance.editionsartulis.fr/

- Alfred Dreyfus : Cahiers de l’île du Diable :

http://www.editionsartulis.fr/dreyfus/actualite.htm

- Étienne Dolet, le second enfer :

http://dolet.editionsartulis.fr/

Vous n’êtes pas au bout de vos découvertes !

Un immense merci à Anne-Laure BRISAC pour son soutien, son partenariat, son amitié, je lui dois beaucoup. Et merci pour m’avoir mis dans cet engrenage fou du site des éditions Artulis, dont il me faudra un moment pour faire le tour.

https://editionsartulis.fr/artulis/index.htm

(Warren Bismuth)

dimanche 17 septembre 2023

Maria STEFANOPOULOU « Athos le forestier »


Les moments de grâce littéraire de cette ampleur ne sont pas légion. Le premier roman de l’autrice grecque Maria STEFANOPOULOU est à la fois d’un grand enseignement et un pur ravissement. Vers 1931, Athos, un forestier, épouse Marianthi. Elle a 18 ans, lui un peu plus de 20. Le 13 décembre 1943, leur vie bascule, il fait partie des victimes du massacre nazi de Kalavryta en Grèce, laissé pour mort. Seulement, à l’instar de douze autres hommes, il en réchappe, contrairement à son fils Giannos, 12 ans, exécuté. Depuis ce jour, il a abandonné sa famille et vit à l’écart du monde, dans la forêt, solitaire et mutique. Plus tard, sa petite-fille Lefki veut en savoir plus sur le massacre de Kalavryta, sur le déroulement du drame, sur les raisons qui ont fait que son grand-père a été épargné, lui qui « était au-dessus de tout ça, mais il se rangeait clairement du côté de la Résistance sans craindre les collaborateurs ni les anticommunistes ».

Pour être plus près de possibles informations sur ce massacre, Lefki, qui jusque là vivait aux Etats-Unis, est nommée médecin à Kalavryta au milieu des années 80. Mais déjà les souvenirs familiaux ont été nombreux dans ce roman polyphonique d’une rare grâce malgré le sujet brûlant. Comment Athos, pacifiste convaincu, s’est retrouvé à Kalavryta en 1943 ? Pourquoi son propre fils s’y trouvait-il aussi ? Dans cette tragédie, tout semble être histoire de représailles : des maquisards grecs auraient fait prisonniers puis exécuté 81 soldats allemands. Les nazis se seraient vengés en détruisant un village entier et en y exterminant la population. Marianthi, la femme d’Athos, déteste d’ailleurs ces maquisards, elle qui ne souhaitait que vivre tranquillement, heureuse, en paix. Quant à Athos, il paraît frappé d’amnésie, avoir oublié tout le passé.

Il aurait dû mourir ce jour-là, d’autres sont morts à sa place, l’injustice a frappé, ce démon qui pourrait le poursuivre ne semble pas l’effleurer. Pour survivre, pour s’échapper de lui-même, Athos s’est réfugié dans la montagne, « La civilisation est pire que l’état sauvage ». Dans son pays, la guerre a continué. La « mondiale » a fait place à la « civile » (1944-1949), sans un moment de répit. Le peuple grec était divisé entre soutiens aux nazis, aide aux alliés, en particulier britanniques, et partisans communistes, les clans se haïssent, la violence engendre la violence. Le parti communiste sera d’ailleurs interdit et entrera en clandestinité sitôt après la victoire des monarchistes durant des élections boycottées par la gauche en 1946.

« Athos le forestier » est un roman intense car jouant sur les cordes sensibles sans aucun pathos. Il raconte de manière défanatisée des événements atroces, une escalade de la violence dans un pays meurtri. Il prend pour témoin la filiation, l’héritage de la mémoire familiale pour convoquer la mémoire collective, il ne règle pas de comptes inutiles avec l’ennemi, il décrit, tout simplement. Mais surtout il possède ces refuges notoires qui sont la forêt, la montagne, la nature, ce monde dans lequel va vivre Athos, loin des humains, loin des souvenirs abominables. Sa famille à lui, ce seront les arbres, dont il prendra soin. Certaines pages sur la nature sont époustouflantes de beauté, d’autres sont plus oniriques, comme jaillies d’un conte.

L’équilibre entre récit historique et Nature writing est parfait et pour tout dire impressionnant de maîtrise. Deux sujets a priori antagonistes, qui ici se complètent sans se parasiter, une recette qui tient du miracle. Dans une Grèce divisée et exsangue, « Deux pays en un seul, désormais mutilé », les souvenirs hantent et font mal. Des enfants dont l’histoire personnelle s’est écrite bien avant leur naissance, à cause du traumatisme à long terme subi par leurs aïeuls.

« Athos le forestier » est de ces romans rares. Entre tragédie mondiale, drame familial et recherche de la résilience, il met en scène une nature majestueuse qui entre en contradiction avec les champs de bataille. Il aborde de nombreux sujets, devient philosophique, reste pacifiste. De plus, et ce n’est pas le propos le moins important du roman, il remet en question une existence précise… Sur ce point, je ne peux en dévoiler davantage, car il s’agit d’un des nœuds principaux de l’intrigue. Un roman éloquent, bouleversant, poignant sur l’Histoire de la Grèce contemporaine qui n’a jamais fini de souffrir. Il est un petit chef d’œuvre à garder près de soi. Rédigé en 2015, il fut traduit en France par René BOUCHET (qui a repris la traduction de l’intégralité de l’œuvre fictionnelle de Nikos KAZANTZAKI pour Cambourakis) en 2019. Il est un récit précieux, original, qui secoue tous les sens, jusqu’à cette couverture éblouissante. Paru dans la déjà prestigieuse Collection Grecque de chez Cambourakis, son format poche le rend financièrement très abordable. N’y voyez là aucun appel du pied, pourtant…

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 30 août 2023

Marcel NADJARY « Sonderkommando »

 


Sous-titré « Birkenau 1944 – Thessalonique 1947. Résurgence », ce documentaire est bien plus qu’une curiosité, il est un maillon essentiel de la longue chaîne de l’histoire du témoignage dans la littérature concentrationnaire. Il est aussi une sorte de miracle historique par son existence même, car le premier manuscrit du déporté grec Marcel NADJARY à Auschwitz-Birkenau de mai 1944 à janvier 1945 aurait pu ne jamais être découvert puis déchiffré.

Le 24 octobre 1980, des élèves ingénieurs forestiers polonais déterrent une sacoche enfouie dans le sol de l’arrière-cour d’un crématoire de Birkenau. Dans cette sacoche une bouteille thermos, elle-même renfermant un manuscrit en grande partie illisible. Il est daté du 3 novembre 1944 et signé Marcel NADJARY, prisonnier et sonderkommando au sein du camp de Birkenau. Mais ce n’est pas tout : inexploitable en l’état à l’époque de son exhumation, ce document rare le devient seulement 38 ans plus tard, en 2018, soit près de 50 ans après le décès de son auteur (survenu en 1971), grâce aux nouvelles technologies, en l’occurrence à l’aide de l’analyse multispectrale. Ce manuscrit de quelques pages fut griffonné dans l’urgence, dans le camp même, alors que NADJARY est certain d’être exécuté par les SS, connaissant trop de détails sur leur entreprise de la solution finale. Le style est précipité, le fond absolument testamentaire, il relate les événements majeurs au sein du camp ainsi que la mort prochaine de l’auteur des lignes. Qui n’aura pourtant pas lieu.

En avril 1947, après la libération des camps mais en pleine guerre civile grecque, NADJARY a écrit à Thessalonique un second manuscrit, plus étayé, plus long. Dans celui-ci, rédigé de manière plus posée, l’auteur reste cependant en partie dans l’urgence. S’il donne plus de détails sur sa captivité, son parcours en temps de guerre, les phrases restent brèves, percutantes, parfois sous forme télégraphique, comme s’il devait terminer son épreuve le plus rapidement possible, s’en « débarrasser » sans pourtant omettre un quelconque détail majeur. Il s’attarde bien plus sur des croquis du camp, devenus éléments historiques d’envergure de par leur précision quant à l’architecture du complexe. Il revient sur les accusations de Résistance active qui ont entraîné son arrestation en Grèce, puis les interrogatoires sous la torture, l’arrivée au camp d’Auschwitz-Birkenau sous le matricule n°182669.

Dans le camp, NADJARY a assisté aux gazages des juifs, a traîné les corps jusqu’à un monte-charge avant leur destruction par le feu, il a pilé les cendres humaines. Ce qu’il a vu est indicible, dangereux aussi, car les nazis peuvent le liquider à tout moment, faire taire définitivement ses yeux. Durant sa déportation, il a cependant eu la force de monter une pièce de théâtre. Qui fut jouée.

Nous avons ici pour le premier manuscrit un témoignage crucial d’un prisonnier écrivant en direct d’un camp d’extermination, dans l’agitation mais comme pour laisser une trace indélébile. Pour le second, se remémorant les épreuves du passé, il vient compléter le premier. Dans cet épais livre, le lectorat se place lui aussi au cœur de l’action, car le volume offre les fac-similés de chaque page des deux manuscrits. Mieux : il propose pour le premier d’entre eux un visuel de son état initial tel qu’il fut exhumé en 1980, puis une version restaurée après l’analyse multispectrale de 2018, après rectifications du musée d'Auschwitz de 2020. La différence est flagrante. D’une page considérée comme presque vierge surgit soudain de « vrais » mots, avec de vraies lignes dans de vraies pages. Et tout s’éclaire, NADJARY révélant également une tentative de démolition de l’un des crématoires du camp par des prisonniers.

Ces deux manuscrits parlent pour l’Histoire. Mais ce n’est pas tout. De nombreux historiens et/ou spécialistes de la shoah se succèdent dans de longues analyses sur la découverte du premier manuscrit, sur la rédaction du second, sur le parcours de son auteur, mais aussi sur les (sur) vies dans le camp de Auchswitz-Birkenau. La préface présentée après les manuscrits est signée Serge KLARSFELD, la fille de NADJARY, Nelly, dressant ensuite une brève biographie de son père dans laquelle nous apprenons que l’auteur des deux textes a refait sa vie puis émigré à New York en 1951 (la destination initiale était Indianapolis, Nelly nous explique pourquoi il n’en fut rien) avec sa femme, elle-même rescapée du camp de Bergen-Belsen. Leur fils Alberto prend la plume à son tour pour se souvenir de son illustre paternel.

Dans les témoignages de celles et ceux qui l’ont connu, il en ressort systématiquement son grand sens de l’humour et son charisme, même au sein du camp, Andréas KILIAN analyse d’ailleurs ce fait, avec justesse et recul. L’existence des manuscrits est sondée par Fragiski AMPATZOPOULOU avant de laisser la place à Georges DIDI-HUBERMAN et son approche philosophique et psychanalytique passionnante de la vie en camps. L’aspect technique du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau ainsi que la détention de NADJARY sont proposés par Tal BRUTTMANN, Loïc MARCOU, le traducteur, confessant avec brio les difficultés de traduire des documents tels que celui de Marcel NADJARY.

Le volume se clôt sur une mine d’informations : une chronologie précieuse et détaillée des faits, une bibliographie vertigineuse (plus de 20 pages, dans lesquels nous apprenons furtivement qu’un livre sur un sujet similaire paraîtra en 2024 chez Signes et Balises) et multilingue, une liste d’archives audiovisuelles, multilingue elle aussi, puis des listes de noms et lieux que nous rencontrons tout au long du recueil, d’organisations grecques de Résistance ainsi qu’un glossaire sur les termes allemands employés dans le présent volume. Les annexes sont de Loïc MARCOU, fort impliqué dans cet ouvrage qui devrait devenir un témoignage de référence en France. C’est en effet la première fois qu’il est traduit et publié en intégralité dans cette langue.

Ce livre est un monument. Au-delà de l’aspect historique notoire, il résulte d’un travail collectif colossal. Quand au choix esthétique il est tout simplement époustouflant. En effet, en plus des fac-similés des écrits de NADJARY, des photographies diverses sont ici insérées, faisant de ce recueil un documentaire à la fois littéraire mais aussi visuel. Pour finir il est une archive extrêmement documentée sur la Grèce durant la seconde guerre mondiale et sur la guerre civile qui lui succède (1944-1949).

Les éditions Signes et Balises nous avaient déjà impressionnés l’an dernier avec la parution – une première mondiale – de l’intégralité de la poésie du grec Nikos KAVVADIAS (œuvre majeure !) en version bilingue. Ici, en près de 500 pages, c’est la partie la plus sombre de l’Histoire contemporaine mondiale qui rejaillit avec des témoins directs, mais aussi des spécialistes de cette période. L’objet est co-édité avec les éditions Artulis, petite maison dont le catalogue est cependant alléchant, tant visuellement qu’au niveau du contenu. C’est à coup sûr l’un des événements de l’année 2023 en matière de publication ainsi qu’un support indispensable sur la littérature concentrationnaire.

Décédé aux Etats-Unis 9 ans avant la découverte de son premier manuscrit, Marcel NADJARY ne saura jamais qu’il fut exhumé, déchiffré puis publié. C’est cela aussi la force de l’Histoire, des témoignages disparus ou inconnus retrouvés presque par hasard, qui constituent vite une source capitale pour une compréhension ultérieure des faits et de la barbarie.

https://www.signesetbalises.fr/

http://www.editionsartulis.fr/artulis/accueil.htm

(Warren Bismuth)