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mercredi 14 janvier 2026

László KRASZNAHORKAI « Petits travaux pour un palais »

 


C’est en bibliothécaire désabusé de la New York Public Library que herman melvill (sans majuscules, l’homme se voyant comme terne) se présente à nous. Misanthrope de 41 ans, « de petite taille, un peu bedonnant », herman melvill jette un regard sombre et agressif sur le quartier de Manhattan où il réside. Il définit l’art, vu comme utilité et ressource vitale, en un monologue délirant aux accents brutaux, comme vomi. Les rares phrases (sur 117 pages !) sont éructées, souffrent comme lui, porteur d’un « sévère affaissement de l’arche interne du pied », handicap sur lequel il revient régulièrement.

Cet homme sans majuscules n’est rien, ce qui nous ramène aux personnages désenchantés, mélancoliques de Fernando Pessoa. Par dépit, peut-être par ennui, ce narrateur se met à étudier la vie de son célèbre homonyme, l’écrivain Herman Melville (avec majuscules comme il se doit), engloutit des biographies décevantes, car les auteurs « n’ont pas réussi à le capturer ». Car Herman Melville reste une énigme et semble insaisissable.

En un long souffle ininterrompu dû aux interminables longueurs de phrases, le narrateur marche littéralement sur les pas de Herman Melville dans New York. Il découvre un itinéraire qu’a décrit un autre écrivain – alcoolique -, Malcolm Lowry. Ainsi son esprit désordonné et confus se lance à la suite des déambulations de Lowry, ainsi que de celles de l’architecte Shadrach Woods. De fait, il se met à suivre non pas un mais trois destins.

Les écrits de ce melvill sont destinés à une future et grande bibliothèque fermée qu’il rêve de concrétiser, renfermant des œuvres qui ne seraient jamais lues. Au milieu du monologue, donc du livre, qui pour l’instant, s’est tenu à une seule phrase, de courtes phrases se succèdent soudain en seulement quelques lignes avant que le vent reprenne et qu’une autre phrase s’étende jusqu’à la fin du récit, en un impitoyable exercice de style qui requiert toute notre attention pour que nous ne sombrions pas à notre tour, frappés d’incompréhension.

Retour sur Woods, l’architecte qui a imaginé Manhattan non tel que le quartier existe, mais à son idée. « Petits travaux pour un palais » est un exercice littéraire truculent et désespéré qui oscille entre vérités et mensonges, réalité et fantasme, tandis que notre narrateur doit accomplir la mission qu’il s’est fixée afin de trouver peut-être enfin sa place en ce monde, tout en maudissant le monde des bibliothèques.

Krasznahorkai est un habitué des phrases au long cours, il souhaite le lectorat captif, attentif et se plaît à nous perdre. Ce livre est un véritable hommage à la littérature ainsi qu’une balade hallucinée dans un Manhattan incertain. Il est paru en 2024 aux éditions Cambourakis, traduit par Joëlle Dufeuilly. Tout juste un an après cette publication, Krasznahorkai obtient le Prix Nobel de Littérature, en 2025 donc. Nul doute que son œuvre charpentée et originale qualifiée de post-moderne déstabilise et envoûte le lectorat. Une lecture non pas précisément ardue mais en tout cas active pour un auteur hongrois se plaçant parmi les plus novateurs de sa génération. Très récemment est décédé le réalisateur hongrois Béla Tarr, pour lequel Krasznahorkai avait scénarisé plusieurs films, notamment « L’homme de Londres », stupéfiante adaptation du roman de Georges Simenon.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 15 octobre 2025

Maria FAGYAS « La cinquième femme »

 


Fin octobre 1956 dans les rues de Budapest, Hongrie : quatre femmes gisent sur le sol. Un char russe a tiré sur la foule qui faisait la queue devant une boulangerie. Nemetz, 59 ans, passe par là et les remarque avant de rentrer chez lui. Il est inspecteur à la brigade criminelle, vit avec sa belle-sœur avec laquelle il ne s’entend pas bien. Une femme vient le voir, Anna Halmy, 33 ans, et lui assure que son mari veut l’assassiner. Elle a peur. Nemetz ne la prend pas tellement au sérieux. Elle repart. Quant à Nemetz, il ressort un instant et repasse devant la boulangerie. Les cadavres de femmes sont désormais cinq ! Et le cinquième est celui… de Anna Halmy !

Anna Halmy n’est pas morte sur place, son corps a été transporté après sa mort. Nemetz commence à enquêter. Toute la famille de Anna vit dans un même immeuble et les relations semblent délétères avec le voisinage. Mais qu’en est-il exactement du mari, médecin dans un hôpital de Budapest, l’homme que Anna a désigné comme le meurtrier avant même qu’elle ne soit retrouvée morte ?

Au cœur d’un événement historique d’envergure, soit l’insurrection hongroise contre les russes dans les rues de Budapest en 1956, Maria Fagyas tisse une intrigue simple mais redoutablement efficace. Faisant remonter l’histoire de ses protagonistes jusqu’à la seconde guerre mondiale avec l’occupation nazie en Hongrie en 1944 et la libération par les russes en 1945, mais qui s’installent ensuite, voici un peuple dont le sort a été fort secoué en seulement quelques années.

Pendant l’insurrection de 1956, beaucoup tentent de passer la frontière à l’ouest par l’Autriche, fuir et recommencer à zéro. Il n’y a plus de place dans les cimetières, aussi de nombreux corps sont enterrés à la va vite dans les squares et parcs de Budapest, la ville est en ébullition, les rues sont jonchées de cadavres. Sur fond de corruption, la cité est devenue une poudrière. « On commençait à se rendre compte que le glissement vers la droite n’était pas aussi prononcé que certains l’avaient redouté au début du soulèvement. Un homme pouvait être communiste et ne rien craindre, du moment qu’il n’était pas coupable de cruauté et d’actes contraires aux droits humains ».

Mais revenons à Anna. Elle s’était lancée dans le marché noir et son parcours pourrait bien lui avoir valu beaucoup d’ennemis. Quant à son mari, il possède une maîtresse, la mystérieuse Alexa, fille d’un ancien ministre exécuté. Aurait-elle joué un rôle dans l’assassinat de Anna ? « La vérité, c’est ce que l’on croit ». Le roman s’écoule sur une durée de douze jours, pendant cette insurrection, il la prend en cours et se termine alors qu’elle n’est pas achevée.

« Le communisme avait ôté à Budapest ses soieries couleur d’arc-en-ciel pour la vêtir de la toile de jute de la révolution ». Car « La cinquième femme » est aussi un roman politique, la véritable intrigue semblant être celle qui se déroule dans la rue, les quelques semaines où le pays bascula vers une possible indépendance grâce à l’insurrection dans les rues de Budapest. L’enquête ne semble presque qu’un prétexte pour placer des personnages et les faire évoluer au centre d’un climat de confusion et de suspicion dans une tension sociale où la détaslinisation n’a pas porté ses fruits. Et pourtant elle vaut largement le coup, cette enquête !

Nemetz est une sorte de Maigret, calme et à la constante recherche de petits indices sur le terrain. Tous les personnages de ce roman sont réussis, bons ou mauvais, aucun ne sonne de manière caricaturale. L’épilogue se joue dans les tréfonds d’une profonde animosité entre hongrois et russes. « Actuellement, leur politique, c’est de terrifier les gens, de les affoler. Ils arrêtent et déportent des hommes dont ils savent pertinemment qu’ils n’ont pris aucune part à l’insurrection ». La fin époustouflante et somptueuse est tout bonnement kafkaïenne et peut faire porter à ce roman le superlatif de petit chef d’œuvre.

« La cinquième femme » est de ces romans qui envoûtent par leur atmosphère et leur double décor : un fait historique d’envergure et une enquête minutieuse. Pourtant, Maria Fagyas n’a pas vécu la révolution en direct même si elle semble s’être largement documentée. Elle est bien née en Hongrie en 1905, mais elle a fui aux Etats-Unis en 1937. Cette réédition très récente n’en est pas vraiment une. Si le roman de 1963 est déjà paru dans la collection Série Noire en 1964, il avait été amplement amputé pour que le format ne dépasse pas les 256 pages alors fatidiques de cette collection (pour éviter des frais supplémentaires). C’est ainsi que de nombreuses traductions vont souffrir de coupes rases, notamment à cette période des 50’s et 60’s. Pour la première fois, le roman, toujours traduit par Jane FIllion, mais révisé et splendidement préfacé par Marie-Caroline Aubert, par ailleurs collaboratrice à la Série Noire, voit le jour dans son entièreté.

Cette publication s’inscrit précisément dans le cadre d’une sous-collection de la Série Noire, intitulée « Classique » et née en novembre 2023. Au menu, des rééditions, comme son nom l’indique, de classiques de la Série Noire (je vous avais présenté dès sa sortie la réédition du premier Jean Amila « Y’a pas de bon dieu ! »), mais aussi et surtout parfois l’occasion de ressortir des traductions pour la première fois proposée en intégralité. C’est le cas pour ce formidable polar de Marie Fagyas (le seul qu’elle ait écrit) qui atteint enfin son vrai nombre de pages, soit 320 ! Cette collection est admirable et permet de dépoussiérer des titres et/ou auteurs oubliés, une vraie mine d’informations agrémentée de préfaces pointues.

Cette chronique a été présentée dans le cadre du cycle sur les 80 ans de la Série Noire. Un autre titre de cette Série Noire Classique devrait suivre très bientôt, le suspense est à son comble. D’autant qu’il y a de fortes chances pour que je suive régulièrement à l’avenir les rééditions de cette sous-collection.

(Warren Bismuth)

lundi 27 septembre 2021

Arthur KOESTLER « La lie de la terre »

 


Plongeons au cœur du thème de l’autobiographie et son titre « Et moi et moi et moi ! » pour notre challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique », dirigé par les blogs « Au milieu des livres » et « Mes pages versicolores » (encore merci à vous !). Aujourd’hui présentation d’un livre d’Arthur KOESTLER rédigé en 1941, « La lie de la terre ».

Après son emprisonnement en Espagne durant la guerre civile (où il fut condamné à mort par FRANCO puis échangé contre un autre prisonnier), Arthur KOESTLER est déporté au camp du Vernet dans l’Ariège au tout début de la deuxième guerre mondiale, précisément entre octobre 1939 et janvier 1940. KOESTLER, bien que citoyen d’un pays alors neutre, la Hongrie, fait partie de ces « suspects » aux yeux du gouvernement français. Détenu donc, après être passé brièvement par le camp provisoire de Roland-Garros, du côté de Paris. Au Vernet, KOESTLER est tout d’abord exempté de travail forcé, grâce à son « prestige » d’homme de lettres. Ce privilège ne va cependant pas duré.

Dans ce livre témoignage, autobiographique en même temps qu’historique, KOESTLER résume son parcours après la guerre d’Espagne, jusqu’au moment où il rédige ce texte durant cinq semaines en 1941. La date est importante, en effet « La lie de la terre » est le tout premier témoignage écrit sur les camps de concentration français, ce qui en fait, entre mille autres choses, son attrait, son intérêt et son poids. « La détention, les corvées, les conditions matérielles indicibles et l’interminable série d’humiliations nous minaient lentement l’esprit. Le pire, peut-être, était le manque absolu de solitude. Vivre pendant des mois entiers dans un espace de soixante-quinze centimètres, dans un bourdonnement de ruche, sans une heure d’isolement, sans pouvoir sortir ne serait-ce que pour respirer, affectait même les nerfs des plus robustes ».

KOESTLER a quitté le Parti Communiste en 1938, dégoûté et sans illusions. Il y était adhérent depuis 1931. Homme de conviction, il continue cependant à donner son point de vue sur le monde et la politique. C’est ainsi qu’il est fait prisonnier en 1939 alors qu’il réside en France. Et c’est l’autre facette majeure du témoignage de KOESTLER : l’état d’esprit en France au déclenchement de la guerre, un état d’esprit tout cocardier, empli tout d’abord de désinvolture, puisque que le soldat allemand n’est pas encore visible sous nos fenêtres. Et le bon citoyen français est plutôt poli sur les velléités belliqueuses d’HITLER.

KOESTLER est lucide : « Faire une guerre pour en finir avec la guerre est une absurdité. Comme si une personne condamnée à s’asseoir sur un baril de poudre se décidait à le faire sauter, dégoûtée de ne pouvoir fumer sa pipe ». Il développe des points de vue pacifistes mais en prenant en compte la situation présente devant l’occupant nazi. Du camp du Vernet, il raconte le quotidien, horriblement semblable à tout ce qui peut se lire de cette période dans la littérature concentrationnaire à propos des camps en Allemagne. KOESTLER, comme beaucoup de sympathisants communistes, et malgré sa démission, a très mal perçu le pacte germano-soviétique de 1939.

L’auteur dénonce son camp, la gauche, celle aux dents longues : « Un des défauts de la gauche française, est qu’elle représente dans la vie de ses membres une sorte de péché de jeunesse, comme de faire des dettes ou d’avoir des maîtresses. La carrière typique du politicien français, de Clémenceau à Laval, se lit comme les mots sur une page, de gauche à droite ». « Le Populaire [journal nddlr] avait dénoncé les camps de concentration hitlériens comme une tache sur la civilisation européenne et la première chose que la France avait faite dans cette guerre contre Hitler était de suivre son exemple. Qui était interné dans un camp de concentration ? Les fascistes peut-être ? Non, les miliciens espagnols, les réfugiés italiens et allemands, ceux qui les premiers avaient risqué leur vie contre le fascisme ».

Car oui, rapidement la France est entrée dans la spirale infernale du fascisme tout en s’en défendant. KOESTLER emploie les mots qui frappent, entièrement baignés dans le contexte historique puisque son livre est écrit quasi en direct, il voit naître la collaboration avant même l’armistice, ce point est extrêmement important. Il s’engage deux fois dans la légion (il souhaite rallier Bordeaux afin de rejoindre l’Angleterre), deux fois il déserte. Sa situation (il l’écrit lui-même) devient proprement kafkaïenne au cœur d’une apocalypse (c’est le nom donné à la deuxième partie de son livre).

Pour la première fois il écrit en anglais, cette Angleterre représentant l’espoir de salut et de victoire, qu’il va finir par rejoindre, c’est ici que se termine le récit. Dans un post-scriptum de 1942, il précise qu’il fut aussi interné en Angleterre (durant six semaines), après l’avoir déjà été en Espagne et en France. Ce livre est le parcours cahoteux d’un homme de son temps, engagé, mais aussi l’instantané d’un continent au bord de la rupture, peut-être en train de vivre ses derniers instants. Grand récit pudique mais sans langue de bois, vivant et révolté contre un monde en train de basculer du côté de l’obscurantisme.

(Warren Bismuth)



lundi 17 mai 2021

Julien CHUZEVILLE « Léo Frankel communard sans frontières »

 


Cette biographie très documentée permet de mieux connaître un militant singulier : membre de l’A.I.T. (Association Internationale des Travailleurs), il en deviendra l’un des secrétaires, militant actif de la Commune de Paris, il en sera même le seul élu étranger, faisant de la Commune une lutte internationaliste. Ami de MARX, il sera aussi un combattant actif parcourant infatigablement l’Europe.

 

Léo FRANKEL est né hongrois en 1844, de langue allemande. Très tôt engagé dans la lutte sociale, il rejoint l’A.I.T., voyage en Autriche, Allemagne notamment, arrive en France en 1867. Sous son impulsion, le mouvement ouvrier parisien prend de l’ampleur. 18 mars 1871 le gouvernement de Thiers s’enfuit à Versailles, place à la Commune. FRANKEL y est aux avant-postes, il en est aussi l’une de ses figures emblématiques : humaniste, tolérant mais combatif, il propose de mettre en place des lois totalement révolutionnaires pour l’époque : suppression du travail de nuit des boulangers, égalité salariale entre hommes et femmes, journée de travail de huit heures, etc.

 

Au-delà de la biographie de FRANKEL, l’auteur Julien CHUZEVILLE nous replace dans le contexte, dépoussière des discours ou articles de FRANKEL. On y voit que la Commune fut loin d’être un acquiescement de ses partisans, entre contestations au sein même du mouvement, dysfonctionnements et improvisations.

 

Après l’écrasement sanglant de la Commune, FRANKEL fuit tout d’abord en Suisse, où il retrouve des camarades, puis se réfugie à Londres, toujours aidé par l’A.I.T. FRANKEL est un marxiste convaincu, il connaît par ailleurs très bien Karl MARX et Friedrich ENGELS, prend souvent la parole en public, est emprisonné à plusieurs reprises.

 

Sur la Commune FRANKEL écrit qu’elle « ne fut pas seulement une révolution de plus, s’ajoutant à tant d’autres, elle fut essentiellement une révolution nouvelle, nouvelle par l’objectif qu’elle essayait d’atteindre, nouvelle parce qu’elle fut une révolution ouvrière. […] Son but était de mettre fin à l’exploitation de l’homme et à la domination de classe. […] Malgré les imprécations des prêtres, les menaces ou les sarcasmes de la classe dirigeante, malgré toutes les misères, tous les dangers, le grand idéal qui animait les combattants de la Commune continuera à se répandre jusqu’au jour où il conduira les opprimés à la victoire finale et réalisera la libération de la classe ouvrière. […] Pour nous le 18 mars est l’annonciateur d’une société nouvelle, d’un monde nouveau ! ».

 

FRANKEL est un activiste bouillonnant, il crée notamment en 1878 le Parti des non-électeurs (= les exclus du droit de vote). Unificateur des forces révolutionnaires, dévoué, collectiviste et modeste, FRANKEL représente l’abnégation. Bien qu’associé à la Commune, son nom résonne pourtant également ailleurs et en d’autres temps. Peut-être plus que tout dans cet ouvrage pointe la figure du « protoféminisme masculin », FRANKEL fera de la lutte des femmes l’un de ses combats : « Toutes les objections produites contre l’égalité de l’homme et de la femme sont du même calibre que celles que l’on émet contre l’émancipation de la race noire, des classes ouvrières, etc. On ferme les yeux au monde et on lui dit qu’il est aveugle de naissance ».

 

Il meurt à Paris à 52 ans en mars 1896, mais l’histoire ne s’arrête pas là, son corps est rapatrié à Budapest en 1968…

 

Ce volume agrémenté de 400 (!!!) notes et à la bibliographie conséquente reprend aussi des extraits de discours ou des écrits de Léo FRANKEL, quelques échanges de correspondance, notamment avec Karl MARX. En fin d’ouvrage, des photographies sont proposées. Superbe livre sorti très récemment pour le 150e anniversaire de la Commune de Paris, aux éditions Libertalia toujours au sommet !

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 10 février 2021

VERCORS « La marche à l’étoile »

 


VERCORS et son ami d’alors (ça ne va pas durer) Pierre de LESCURE ont fondé les éditions de Minuit de manière clandestine dès 1941. Il faut cependant attendre février 1942 pour que sorte la première publication, une nouvelle de VERCORS lui-même, intitulée « Le silence de la mer » (texte qui a fait son chemin depuis). Près de deux ans plus tard paraît « La marche à l’étoile » du même auteur, toujours chez Minuit. Cette nouvelle sort précisément le 25 décembre 1943.

Elle suit un personnage, Thomas Muritz, de sa lointaine jeunesse en Hongrie à sa mort (pas tout à fait anodine, n’oublions pas que l’éditeur est clandestin et résistant sous l’occupation). Sa famille bilingue français-allemand, son père mort en 1878, son arrivée en France, à pied, son apprentissage de l’Histoire de France par les romans français du XIXe siècle, son oncle Béla, un turc.

Il y a les étoiles. Il a suivi les premières, celles du ciel, lorsqu’il est venu immigrer en France. Les suivantes, ce sont celles, jaunes, qui vont être cousues sur les vestes pour reconnaître publiquement les juifs pendant la deuxième guerre mondiale. Thomas en portera une. Avant cela, dès son arrivée en France, il fait connaissance avec un couple, discussions autour des notions de liberté et de justice. Et puis Paris. Paris la ville de ses rêves, qu’il rejoint, et particulièrement le pont des Arts.

Ce Thomas Muritz, c’est Louis BRULLER, et Louis c’est le père de Jean, ce Jean qui a pris le pseudo de VERCORS en 1941. C’est ici VERCORS qui écrit non pas une nouvelle classique mais une biographie succincte et romancée de son père. C’est aussi pour VERCORS une manière de rendre compte d’où lui est venu son intérêt pour la littérature. Et aussi une façon de remercier la France, celle qui a accueilli son aïeul, et pour laquelle il décide d’entrer en Résistance.

VERCORS rend hommage aussi bien à la France qu’à son père. Les courtes descriptions sont splendides et on les sent pleines d’émotion et de gratitude. Et au milieu, les réflexions, puissantes : « La passion est une terrible destructrice. Elle détruit dans la tête de qui la loge tout ce qui n’est pas son idée fixe. Elle fait une effroyable consommation d’impulsions et de concepts dont elle nourrit son insatiable cancer. Et quand, par fortune bonne ou mauvaise, elle vient à disparaître (comblée ou consumée), elle laisse dans la maison de qui l’a nourrie une vacance dévastée, et son hôte privé de désirs, hormis la soif de devenir esclave de nouveau ».

Texte émouvant dans lequel VERCORS n’en fait pas trop, se contentant de raconter sobrement le parcours d’un homme, son père, fuyant son pays, et qui vient se faire tuer pourtant dans celui qu’il a choisi, comme trahi par sa propre épouse. Car Louis BRULLER et la France, c’est une vraie histoire d’amour.

VERCORS est, avec ARAGON, le seul auteur qui verra deux de ses œuvres publiées par les éditions de Minuit clandestines. À la différence de certains des ouvrages de ses éditions présentés sur le blog, « La marche à l’étoile » est un texte facilement trouvable. Il a été réédité à maintes reprises, seul ou inclus dans des recueils de nouvelles, généralement jamais bien loin de son grand frère « Le silence de la mer ».

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

mardi 19 janvier 2021

Béla PINTÉR « Saleté »

 


Au menu du jour, une pièce hongroise en une seule scène. Pourtant les changements de rythmes et d’ambiance sont nombreux, certaines séquences allant même jusqu’à se juxtaposer.

Un couple sans enfants d’un village de montagnes se rend en ville dans un orphelinat afin d’adopter un bébé. La femme de 42 ans vient d’être opérée de l’utérus et ne pourra plus enfanter. Sur place, ce sont des adolescents qui sont proposés au couple, prêt à succomber au charme avant de pouvoir légalement devenir les parents d’un tout jeune enfant (pour cela il faut un dossier solide qui peut prendre du temps). Le couple choisit une jeune file retorse, qui d’ailleurs refuse dans un premier temps de le suivre si les parents adoptifs ne prennent pas avec eux sa meilleure amie.

Les deux personnages du couple sont d’honnêtes travailleurs assez aisés et au cœur chaud : « Je suis travailleuse sociale et oncle Attila possède une boulangerie bio. Nous avons une belle petite maison, propre et calme, dans le centre du village, et nous avons un grand jardin. L’église est à deux pas de chez nous et nous sommes également tout près de l’épicerie. Nous nous levons tous les jours de bonne heure. Attila doit allumer son four et moi, je me rends auprès des retraités du village. Je vais faire les commissions pour eux, je coupe du bois ou bien je les aide à faire leur toilette ».

Le retour au village s’avère mouvementé : non seulement la jeune fille désormais adoptée possède une dentition repoussante (c’est pourquoi elle porte un masque en permanence) mais son amie est tsigane, peuple abhorré en Hongrie. Les premières frictions ne tardent pas. « Mais enfin, cette pauvre fille croit qu’elle est belle, alors qu’elle ferait vomir tout le monde ! ».

Cette pièce est déconcertante : d’un fond pourtant tragique, elle est traitée avec un profond humour noir dans une construction parfois complexe où se succèdent des séquences sans notion de temps, même si celui-ci est rythmé par des pancartes annonçant la saison. L’espace temps s’étale sur une année durant laquelle de nombreux rebondissements vont alterner. La musique traditionnelle hongroise est très présente, des chœurs parfois sortis de  nulle part viennent régulièrement entonner une chanson.

Mais le vrai personnage (masqué) est la Hongrie, pays tiraillé entre la politique d’extrême droite à géométrie variable du président Viktor ORBÁN, l’exclusion, le rejet de la différence ethnique, (l’antisémitisme y est notoirement ancré), les restrictions de liberté individuelle, la pauvreté et le système D. La préface de Béla CZUPPON est très éclairante quant au contexte, la pièce ayant été présentée pour la première fois en 2010. Il est ici question du problème du taux de fécondité en baisse dans le pays et de l’exil politique de pas mal d’habitants. La Hongrie devient en manque de jeunesse, dépeuplée et exsangue. Son peuple rural, conservateur, reste campé sur ses certitudes ancestrales, il est difficile de se faire une place dans la société.

Pièce à la fois drôle et désenchantée, sociale et pessimiste, elle vient d’être traduite en France par Françoise BOUGEARD, et éditée chez L’espace d’un Instant.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

mercredi 25 décembre 2019

Làszló KRASZNAHORKAI « Le dernier loup »


Attention exercice de style à l’horizon ! 72 pages, une seule phrase ! Je m’étais déjà frotté à cette expérience avec « Ce que j’appelle oubli » de Laurent MAUVIGNIER, une phrase en 60 pages. Ici le scénario est cependant tout autre. Le narrateur, philosophe oublié, mal dans sa peau, arpente un quartier de Berlin où il s’ennuie au milieu de la crasse, de la grisaille et des junkies. Son point de chute sera un bistrot du quartier, dans lequel il va monologuer son aventure au barman.

Le narrateur a reçu une lettre d’invitation expédiée de Madrid, pour la région d’Estrémadure en Espagne. Tous frais payés. Une ou deux semaines, dates à sa convenance. Pour y faire du tourisme et surtout pour rédiger un article sur son ressenti (et accessoirement donner un coup de pouce médiatique à la région). Il croit tout d’abord à une mauvaise blague, lui le penseur éreinté dont le cerveau ne parvient plus à correctement fonctionner. De plus « IL N’Y A RIEN LÀ-BAS, c’est un immense territoire désertique, aride, austère et plat, encadré de quelques petites montagnes, surtout près de la frontière, des montagnes pelées, une sécheresse épouvantable, un sol craquelé, le vide total et la misère noire, franchement, qu’est-ce que tu vas aller faire en Estrémadure ? ».

Bref, il accepte bon gré mal gré. Avion, interprète et chauffeur sur place. L’inspiration se déclenche avec cette phrase « c’est au sud du fleuve Duero qu’en 1983 a péri le dernier loup », assassiné. Ce sera la trame de fond de son article à venir. Mais très vite, notre narrateur apprend que le dernier loup de la région a été exécuté en 1985. Lui, qui a désappris à penser, y perd le fil, d’autant que des loups furent encore aperçus en maigre meute après cette date.

Le récit entre présent (dans le bar) et passé (en Espagne) s’entremêle dans une juxtaposition déroutante. Les repères se troublent dans une ambiance kafkaïenne. Construction littéraire de véritables poupées gigognes. Mais ce n’est pas tout : plus le récit s’allonge, plus des loups ont été vus après les dates originellement présentées comme les dernières indiquant leur présence.

Dans une sorte d’enquête, le narrateur va rencontrer, soit de visu soit par téléphone ou tout autre moyen de communication, les protagonistes, du dernier assassin de loup au dernier témoin, qui ne sont par ailleurs jamais vraiment les derniers. Sans compter que le barman à qui toute l’histoire est confié s’interroge : le narrateur a-t-il vraiment vécu cette expérience ?

Làszló KRASZNAHORKAI a travaillé à plusieurs reprises avec le cinéaste Bela TARR (tous deux sont hongrois) ce qui n’est guère étonnant. Mais là où Bela TARR joue dans la longueur et le plan fixe, Làszló KRASZNAHORKAI préfère la brièveté d’une action qui ici, comme le réalisateur, stagne et même régresse. Le lectorat est perdu, jusqu’à cette dernière ligne qui prouve que l’auteur a diablement mené sa barque. Écrite en 2009, cette novella déconcertante vient enfin d’être publiée en français (impeccable traduction de Jöelle DUFEUILLY) chez Cambourakis en 2019. Elle est originale voire singulière et peut provoquer des migraines si tant est que l’on essaie de se repérer dans les dialogues ou les dates des évènements canidés. On en reste comme deux ronds de flan.


(Warren Bismuth)