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mercredi 30 juillet 2025

Annie ERNAUX « L’autre fille »

 


Annie Ernaux a 10 ans lorsqu’elle apprend l’existence d’une sœur aînée. Enfin, non pas l’existence mais plutôt la mort, survenue en 1938, à 6 ans, deux ans et demi avant la naissance de la cadette qui s’était toujours jusque là crue fille unique. Par ce livre de quelques dizaines de pages, cette cadette entreprend la rédaction d’une lettre à la sœur qu’elle n’a pas connue, et pour cause.

L’autrice découvre de vieilles photos sur lesquelles figure la sœur, celle qui n’avait jamais eu de visage. Cette lettre, pourquoi l’écrit-t-elle ? « Est-ce que je t’écris pour te ressusciter et te tuer à nouveau ? ». Mais c’est aussi une sorte de thérapie dans laquelle elle dévoile ses propres malheurs, de santé notamment, d’enfant choyée mais solitaire. Car elle aussi a failli mourir, et là c’est l’engrenage dans son esprit. Sans se comparer à sa sœur qui pour elle est une inexistence, elle se demande pourquoi ses parents ne lui ont jamais rien dit à propos de ce fantôme. Car ce n’est pas de leur bouche qu’elle a appris la nouvelle. D’ailleurs, il n’en sera jamais question avec eux, jusqu’à leur mort.

Annie Ernaux s’attache à tenter d’entreprendre le bref parcours de sa sœur, aidée par six photographies, c’est peu. Photographies qu’elle scrute, qu’elle fait parler. Et des questionnements qui surgissent : les parents ouvriers étaient-il trop pauvres pour permettre à leur jeune enfant de survivre ? Puis viennent les doutes : « T’écrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence ». Est-ce que la sœur décédée aurait transmis de manière post-mortem la force de vivre à sa cadette ? Cadette qui, en quelque sorte l’a remplacée, la seconde fille unique a supplanté la première. Aucune des deux n’aura connu la sororité. Alors qu’elles sont issues du même sang.

Soudain, le roman « Jane Eyre » s’invite au menu, Annie Ernaux croit y reconnaître sa sœur dans l’une des protagonistes. Troublant. Cherche-t-elle à placer sa sœur là où elle n’est pas alors que « je ne peux pas te mettre là où j’ai été », comme un constat sombre. Quant au but de la lettre, il reste flou : « Peut-être que j’ai voulu m’acquitter d’une dette imaginaire en te donnant à mon tour l’existence que ta mort m’a donnée ». Le style, froid comme un bac à glaçons, distancié autant qu’épuré, d’une âpreté vertigineuse, donne la chair de poule. Les phrases laconiques mais ô combien précises et finement construites parachèvent un travail remarquable. « L’autre fille » est paru en 2011 aux éditions Nil, dans la collection les Affranchis, où des auteurs prennent la plume pour écrire une lettre à qui ils le souhaitent. Et celle de Annie Ernaux est un modèle du genre.

(Warren Bismuth)

mercredi 4 juin 2025

René FRÉGNI « Déserter »

 


La collection Versant Intime des éditions Arthaud est de ces petites collections qui valent un arrêt. À raison d’une à deux publications chaque année, Versant Intime ne fait guère parler d’elle malgré cet esthétisme accrocheur : ces couvertures couleur papier kraft. Chaque fois, un écrivain se confie par le truchement d’une interview, il se dévoile, se confesse. Et le dernier à s’être prêté au jeu n’est autre que le grand René Frégni, c’est dire si le moment est grave.

À l’instar de cette collection, René Frégni, né en 1947, est discret et quand il veut revenir sur son passé, c’est généralement par la fiction qu’il choisit ses armes. Cependant, dans cette interview réalisée en 2024 par Fabrice Lardreau, il répond en un face-à-face littéraire autant qu’une quête de souvenirs d’enfance. Frégni s’allonge sur le canapé, et c’est parti !

Frégni revient en détail sur le Marseille de son enfance, sur son éducation modeste, le naufrage de sa scolarité, les premières bandes, les premiers méfaits, les premiers contacts avec la justice. Et puis le portrait de la mère, adorée, vénérée, brandi en figure tutélaire. Juste derrière, encore et toujours pointent les rivages de Marseille, ville cosmopolite où « La nouvelle génération d’immigrants n’a plus trouvé de travail. Tout était construit ». Le trafic de drogue s’implante…

Mais cet entretien est aussi une marche littéraire. Aussi, Frégni se souvient de ses premières lectures puis des écrivains qui l’ont marqué à tout jamais : Giono bien sûr, mais aussi Céline, Dostoïevski, Jim Harrison, ou les auteurs « locaux » mais à réputation notoire : Izzo, Pagnol. Toujours le local avec ce football, fédérateur, entité de mixité sociale dans un Marseille désorganisé. Dans la littérature, son éducation aux thèses révolutionnaires par le biais d’essais fut primordiale.

Frégni a toute sa vie côtoyé la prison, en tant qu’incarcéré puis visiteur. C’est en 1966 qu’il est emprisonné pour la première fois, à Verdun, comme déserteur. Le lieu géographique semblait tout trouvé. Son père aussi a tâté du cachot, durant l’occupation et sa police vichyste qui n’appréciait guère les gestes de résistance. René quant à lui s’échappe de taule, direction la Corse où il possède de profondes racines familiales. Puis ce fut la prison côté face, animateur d’ateliers d’écriture pour prisonniers depuis 1990, une vue égalitaire faite de partage et surtout pas de leçon à donner. Il continue d’ailleurs aujourd’hui sa mission.

C’est lors de sa première incarcération que Frégni a découvert sa vocation d’écrivain, pendant la lecture de « Colline » de Giono qui reste son maître absolu. C’est juste après qu’il a tracé la route, traversé de nombreux pays, notamment ceux du sud-est européen, clandestinement, c’est là qu’il est devenu révolutionnaire « pour de vrai » tout en vagabondant. Il fut longtemps auxiliaire en psychiatrie avant de se retirer à Manosque, la ville de Giono, bien sûr. Il démissionne de la Fonction Publique en 1979, son premier livre est publié en 1988, il s’appelle « Les chemins noirs », bien d’autres suivront. Frégni mérite le respect, il est de cette trempe d’autodidactes qui ont un jour tout plaqué pour vivre leur rêve, vivre de leurs rêves. « Je suis un rêveur qui marche », car c’est de la marche, quotidienne, que lui vient l’inspiration.

L’entretien bivouaque sur le roman noir, le polar, alors que Frégni, en vrai rebelle indompté, se dresse contre l’injustice. Le jeu des questions-réponses se termine, et Frégni propose un prolongement de cette sorte de biographie, d’autoportrait, par la fiction, celle qui l’a inspiré sa vie durant. Il choisit quatre lectures, en dit quelques mots sur la raison de son choix, puis offre quelques extraits mûrement réfléchis. La scène complète de l’étudiant Raskolnikov tuant à coup de hache une usurière puis sa sœur dans « Crime et châtiment » de Dostoïevski, peut-être la plus belle et la plus suffocante scène de toute la littérature (« Chez Dostoïevski, nous avons affaire à un assassin, mais c’est un jeune étudiant malade, fiévreux et désargenté qui a faim, qui tremble dans un vieux manteau. Et j’étais comme ça : je n’avais qu’un vieux manteau, je dormais n’importe où, dehors, partout… »). Puis c’est le tour de « L’étranger » de Camus (une autre des références majeures de Frégni), de « La ballade du café triste » de Carson McCullers. Le livre se referme presque « naturellement », par quelques pages de Giono, puisées dans « Le hussard sur le toit ».

Ce « Déserter » est un moyen impeccable de mieux connaître Frégni par-delà ses formidables livres, dont « Je me souviens de tous vos rêves », « Minuit dans la ville des songes, « Dernier arrêt avant l’automne » ou autre « Les vivants au prix des morts ». Il est une extension des fictions, il permet de mieux cerner le parcours et le caractère, mais aussi la raison d’être de l’écrivain et de l’homme René Frégni.

(Warren Bismuth)

mercredi 14 août 2024

Panaït ISTRATI & Romain ROLLAND « Correspondance 1919-1935 »

 


La correspondance entre Panaït Istrati et Romain Rolland s’étend sur seize ans, et le recueil ne contient pas moins de 640 pages grand format, autant dire que l’entreprise est colossale. Elle débute par une lettre autobiographique que rédige Istrati le 20 août 1919 à Genève à Roman Rolland, celui qu’il considère comme le plus grand écrivain vivant, lettre que ne reçut jamais son destinataire.

La deuxième lettre est écrite précisément le 1er janvier 1921 de Nice, désespérée, celle d’un homme fini, qui d’ailleurs se tranche la gorge immédiatement après. Mais il survit. Et Romain Rolland lui répond, enfin. Ici commence une longue amitié qui durera jusqu’à ce qu’une brouille historique les sépare.

Dans ses premières lettres, Istrati, qui a appris le français en autodidacte, lui le roumain vagabond, écrit avec emphase, voyant en Rolland un sauveur. Il s’aplatit devant la figure d’un écrivain déjà célèbre, se diminue, se plaint beaucoup aussi d’une vie qu’il considère comme ratée. Rolland, tout d’abord agacé d’une part par tant d’auto-flagellation et d’autre part envers les louanges et adulations, finit par croire en Istrati et en son talent après de nombreux échanges. Il lui conseille d’écrire sa vie.

Tourmenté et idolâtre, Istrati ne sait comment se comporter avec son « maître », il en fait trop, s’apitoie tant et plus, et Rolland doit souvent le sermonner, avant de lui envoyer de l’argent. Car Istrati est et reste pauvre, errant de ci de là, sans amis (il s’est fâché avec chacun d’eux), sans but, sans espoir, bien qu’il soit un photographe talentueux qui vivote grâce à son art sur la Promenade des anglais de Nice.

Si Istrati souhaite devenir à son tour écrivain, il est pourtant très dur (mais peut-être pas si décalé) avec le monde de la littérature. Énervé par ses jérémiades, Rolland se fait plus direct, notamment dans cette lettre du 21 décembre 1921 : « Vous êtes un passionné Istrati. C’est votre essence. Vous exigez de la vie, vous exigez de l’amour, vous exigez de l’amitié… Et certes, elles et ils vous ont constamment refusé ce que vous réclamiez d’eux. Ils vous ont déçu, trahi, cruellement fait souffrir. – Mais quel droit un homme a-t-il d’exiger d’un autre être ou de l’ensemble des êtres, de la vie ? Et par le fait qu’un être aime, a-t-il droit à l’amour ? – Aucun. Je le dis, moi qui n’ai pas été aimé d’êtres que j’aimais le plus. La vie ne nous doit rien », précisant bientôt « Je n’attends pas de vous des lettres, j’attends de vous des œuvres ».

Istrati le harcèle, désordonné, agressif, agité. Puis vient le temps de la tant attendue œuvre : premiers envois en septembre 1922, « J’écris pour vous », dans un travail d’écriture comme dans une urgence avant de trépasser, car Istrati se voit souvent mort à très brève échéance, il est malade, il le sait et il n’a plus le temps d’attendre, aussi il ne se relit pas, il envoie ses brouillons comme une genèse, un embryon de l’œuvre à venir, brouillons bruts, truffés de fautes de français. À ce propos, cette correspondance est une mine d’informations sur l’évolution, la progression de Istrati dans la langue française. Si ses premières lettres sont farcies de fautes, de ratures (l’éditeur a fait le choix judicieux de tout publier dans son jus, avec les fautes, les rajouts, les ratures, etc.), son style s’affirme rapidement pour devenir plus sûr, plus fluide, bien qu’il doute sans cesse, qu’il manque de confiance en lui.

Soudain cette phrase prémonitoire de Rolland pour Istrati dans une lettre du 20 juin 1924 : « Vous n’avez pas encore d’ennemis !... patience ! Ils ne tarderont guère... ». Quelques années plus tard, l’Histoire lui donnera raison. En attendant, Istrati connaît enfin le succès grâce à l’aide de Rolland, succès qui rapidement l’écrase, le rend mal à l’aise, lui l’humble parmi les humbles. Il redistribue ses bénéfices aux nécessiteux, redevient lui-même, offensif, généreux et déterminé. Il s’affirme aussi devant Rolland (ils ont fini par se rencontrer à plusieurs reprises), ce dernier le traitant enfin sur un pied d’égalité, ne le considérant plus comme son élève (on peut reprocher à Rolland son ton un brin condescendant) alors que Istrati gagne en assurance.

Octobre 1927, en bolchevik convaincu, Istrati accepte bien volontiers l’invitation du pouvoir russe de se rendre en U.R.S.S. pour les commémorations du dixième anniversaire de la Révolution russe. C’est à cette période qu’il se lie d’amitié avec le grec Nikos Kazantzaki, tous deux très enthousiastes de ce qu’ils voient sur le terrain – savamment préparé par les autorités soviétiques, mais ils l’ignorent à ce stade - dans cet immense pays qui vient de créer une nouvelle manière de diriger. D’ailleurs les premières tensions épistolaires entre Istrati et Rolland naissent de « Ascèse » de Kazantzaki que Rolland voit d’un très mauvais œil. Istrati, blessé, rétorque, notamment sur la notion de la Famille, qu’il déteste. Lié à Kazantzaki pour l’éternité (du moins le croit-il, là encore l’avenir lui donnera tort), on dirait qu’il ne peut admirer deux hommes à la fois, est extrêmement possessif dans son amitié. Il est possible qu’à partir de ce moment, il ait « sacrifié » Rolland. De l’U.R.S.S., il gagne la Grèce puis revient au pays rouge.

Le point de bascule se situe précisément en 1929 quand éclate l’affaire Roussakov (que Istrati développera quelques mois plus tard dans son pamphlet anti-soviétique « vers l’autre flamme », co-écrit avec Victor Serge et Boris Souvarine, ce dernier anonymement). Istrati se dresse contre l’arbitraire de l’U.R.S.S., ouvre les yeux, et ne voit plus qu’un pays corrompu, empli de mensonges d’Etat et de manipulations grossières. Rolland s’insurge, le torchon brûle, les deux hommes finissent par s’insulter et se maudire. Alors que Istrati se déchaîne par sa plume, Rolland se met dans une colère noire : selon lui, malgré tous les défauts que l’on peut imputer au pouvoir soviétique, il ne faut pas le compromettre, au risque de faire le jeu de l’Occident capitaliste. Il est peu de dire que Istrati goûte peu cette sorte de choix de la censure envoyée par son vieil ami. Sa réplique est cinglante : « Nous n’avons, ni la même connaissance de la Russie, ni les mêmes sentiments à l’égard de nos amis politiques. (Je dirais même à l’égard de la classe ouvrière, telle que je l’ai vue écrasée là-bas, par les miens). Vous me rendez responsable de cet acte comme s’il était capable d’organiser à lui seul, une croisade capitaliste contre l’U.R.S.S. Je suis responsable d’un certain affaiblissement de la confiance qu’il provoquera dans le sein de l’Internationale. Cela, je l’ai voulu, et je voudrais que cet affaiblissement aille jusqu’au bout, tuant ce parti « communiste » farci de chenapans et obligeant les canailles de là-bas de faire place aux vrais révolutionnaires ».

Début 1930, le divorce est consommé, les deux hommes de lettres continuent leur chemin chacun de son côté. La violence épistolaire fut intégrale et fatale, et c’est Istrati qui va payer. Encore une fois, tous ses amis vont s’éloigner de lui, jugeant qu’il sent trop le soufre. Cependant leur correspondance, glaciale désormais, reprend dans les derniers mois de vie de Istrati. L’ultime lettre de Rolland pour son ancien ami, datée de janvier 1935, est même d’une rare violence. Trois mois plus tard Istrati n’est plus. Cette amitié débordante métamorphosée en guerre ouverte entre deux individus de caractère, a elle aussi vécu.

Le recueil propose d’autres lettres, soit de Istrati ou Rolland à d’autres destinataires, soit le contraire. La fin du volume se concentre sur divers témoignages de personnages illustres ou non qui parlent de Istrati. Les nombreuses notes de bas de pages sont particulièrement éclairantes sur le contexte historique et littéraire. Ce livre, il faut aussi le voir comme une véritable biographie de Panaït Istrati. Si lui-même donne de nombreux et précieux détails sur son parcours, il en est de même pour certains proches qui témoignent, faisant de ce copieux livre une petite bible en matière de connaissance de Istrati. Certaines lettres furent perdues, d’autres détruites, mais le résultat est cependant de grande ampleur. Le présent volume, publié en 2019, tout « Istratien » se doit de le lire attentivement. En 1922, Romain Rolland à propos de ISTRATI « Il écrit en français comme un barbare de génie ». C’était plusieurs années avant la tempête. Pour Rolland, c’est le barbare qui survivra à l’écrivain…

(Warren Bismuth)

lundi 27 février 2023

Marguerite DURAS « Yann Andréa Steiner » et Yann ANDREA « M.D. »

 


Les couples littéraires célèbres sont ce mois-ci au menu du challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores. D’abord perplexe, Des Livres Rances est allé tirer son choix chez Marguerite DURAS et son jeune amant Yann ANDREA (auquel elle rajoute pour son titre propre le nom de STEINER), plaçant en face-à-face leurs textes respectifs à propos de « l’autre ». Ce choix fut-il judicieux ?

Alors que dans un texte bref sorti chez P.O.L. fin 1992, Marguerite DURAS se remémore la rencontre avec ce jeune homme inconnu, Yann, durant l’été 1980, puis les nombreuses lettres qui suivent, lorsque l’écrivaine, malade de l’alcool, malade du tabac et peut-être malade de la vie, fait de fréquents séjours à l’hôpital, son amant d’alors, Yann ANDREA évoque dans son  « M.D. » paru en 1983 chez Minuit l’un de ces séjours, long et marquant, en 1982, après la rencontre de Trouville idéalisée par l’autrice. S’ensuivent pour DURAS les vraies sensations amoureuses, où les deux tourtereaux parlent, de littérature notamment, et boivent, beaucoup, alors que M.D. s’était promise, en tout cas avait promis, de ne plus toucher au démon. Pour ANDREA, le décor est tout autre : description de cette descente aux enfers, de cet alcool-poison qui détruit DURAS, cette dégringolade pathétique faite de déni, qui entraîne l’hospitalisation de la romancière devenue loque. La majeure partie du livre se déroule d’ailleurs dans la chambre d’hôpital.

ANDREA : « Depuis Trouville, depuis l’été, mon seul désir est de vous voir cesser de boire, d’arrêter cette destruction, la passion mortelle pour l’alcool. La nuit, je rêve d’une chambre dans un hôpital où vous seriez soignée, moi près de vous, toujours, et votre corps débarrassé de ce poison indolore ». DURAS : « On ne connaît jamais l’histoire avant qu’elle soit écrite. Avant qu’elle ait subi la disparition des circonstances qui ont fait que l’auteur l’a écrite. Et surtout avant qu’elle ait subi dans le livre la mutilation de son passé, de son corps, de votre visage, de votre voix, qu’elle devienne irrémédiable, qu’elle prenne un caractère fatal, je veux dire aussi : qu’elle soit dans le livre devenue extérieure, emportée loin, séparée de son auteur pour l’éternité à venir, pour lui, perdue ».

C’est peut-être pour séparer l’histoire de son auteur que Marguerite DURAS convoque Théodora Kats, une héroïne sortie de son imagination mais qu’elle n’a jamais pu faire vivre ni se mouvoir jusqu’à terme. C’est par cette Théodora qu’elle suggère sa relation avec Yann, mais aussi ses propres souffrances, à elle, par le biais de l’expérience de Théodora dans les camps de concentration.

Puis s’invite une longue scène, celle d’un enfant et de sa monitrice, autre manière de jeter un voile sur une relation propre, lançant le joker de l’allégorie au centre de la table de jeu. Ce joker, se transformant à son tour, en un conte fantastique et onirique représentant un monde peuplé d’animaux.

Le texte de ANDREA est bien plus terre-à-terre. S’il vouvoie son aînée Marguerite dans ce texte (elle a 38 ans de plus que lui, son amant), c’est pour mieux lui montrer que dans son profond respect, il la voit pourtant glisser toujours plus bas, mourir peut-être, sans pouvoir l’aider. Lorsqu’elle parle, il ouvre chaque phrase par « Vous dites : » pour bien appuyer sur le fait qu’il écoute. « Vous dites : j’ai l’estomac brûlé par le vin ». Journal intime d’un homme qui redoute de voir décéder sa maîtresse et son inspiratrice.

Pour DURAS, après celui des camps, c’est le souvenir de Gdansk, contemporain à la rencontre. Gdansk et ses luttes, Solidarność, Lech WALESA, la Pologne rouge et son prolétariat en résistance, alors que se poursuit, de l’autre côté de l’Europe un amour en gestation. ANDREA, lui, reste dans une atmosphère intimiste étouffante : l’hospitalisation de Marguerite vu comme un enfermement, aucune pensée n’est ailleurs que dans cette chambre. S’il s’évade, c’est pour lui lire quelques pages de « Martin Eden », à elle enfin calmée par le lourd traitement médicamenteux. Puis le retour chez eux, les hallucinations chez une DURAS se revigorant pourtant, mais frappée d’un « affolement de l’imaginaire ».

Les textes sont courts, chez DURAS nous n’en remercierons jamais assez l’autrice, qui se perd dans cette volonté de donner différentes formes à sa relation. Ses récits, par leur style, font parfois mouche, mais celui-ci ne permet que de sentir s’alourdir les paupières. DURAS veut sans vouloir, désire parler de cet amour particulier, alors que paradoxalement son corps est à l’agonie, elle prend des chemins sinueux, indirects, qui rendent opaque un scénario pourtant simple. 140 pages aérées, c’est amplement suffisant. En revanche celui de ANDREA, même s’il peut paraître terriblement exhibitionniste, se contente de décrire les images comme les sentiments. Sans émotion. C’est d’ailleurs ce qui frappe. « Dans les larmes j’entends : il existe des gens qui ne meurent pas, jamais ».

Faire résonner deux textes à la fois si proches par le lieu, les dates, les protagonistes, ce qu’ils vivent, ensemble mais comme seuls, à la fois si distendus par leur pensée intérieure, leur vision et leur constat, est un exercice à la fois fascinant et difficile à retranscrire. Deux récits aussi intimistes amènent le lectorat à détourner parfois le regard, à culpabiliser d’être témoin d’un naufrage. Mais c’est aussi troublant de comparer deux points de vue faits de souvenirs communs mais quasi à l’opposé. Ils forment une sorte de correspondance intime à presque 10 ans d’intervalle, comme un écho.

Marguerite DURAS décède début 1996, un peu plus de trois ans après l’écriture de ce texte qui reste l’un de ses tout derniers. Quant à Yann ANDREA, après le décès de sa bien-aimée, il tente à nouveau d’écrire sur elle, comme en 1983, plusieurs fois, mais les publications ne suscitent que peu d’intérêt. Il meurt dans son appartement en 2014 à l’âge de 61 ans seulement, oublié.

https://www.pol-editeur.com/

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

 (Warren Bismuth)



jeudi 13 octobre 2022

Victor SERGE & Laurette SÉJOURNÉ « Écris-moi à Mexico »

 


Ce petit livre par son format mais fort tout de même de 237 pages est sous-titré « Correspondance inédite 1941-1942 ». Il s’agit d’un recueil de lettres échangées entre Victor SERGE, alors en exil et en partance pour le Mexique, et sa très chère Laurette SÉJOURNÉ, qui elle est restée en France, du côté de Marseille, aux heures sombres de la deuxième guerre mondiale.

En mars 1941, le cargo Capitaine Paul-Lemerle appareille de Marseille avec à son bord environ 300 passagers fuyant l’Europe. Parmi eux, l’écrivain et journaliste politique Victor SERGE (de son vrai nom Viktor KIBALTCHITCH) qui doit quitter la France devenue trop dangereuse pour ses activités. Il laisse sur le quai sa promise, Laurette SÉJOURNÉ. Une correspondance s’amorce et s’étend de mars 1941 à janvier 1942.

Correspondance est peut-être un bien grand mot car dans ce recueil, ce sont surtout les lettres de SERGE qui sont publiées, des missives enflammées d’un amour intense pour la femme qu’il vient de quitter bien malgré lui, mais un Victor SERGE se faisant par moments visionnaire : « Ce sera la guerre la plus atroce, avec des victimes sans nombre – la défaite, l’effondrement, la résurrection dans la souffrance, nous voici acheminés vers les plus grands dénouements, beaucoup plus vite qu’on ne s’y attendait » (juin 1941). Dans ces lettres, Victor SERGE décrit les paysages, loin de la guerre en Europe, et évoque les souvenirs communs avec Laurette, lorsqu’ils étaient encore physiquement unis.

Sans nouvelles de Laurette depuis plusieurs semaines, Victor SERGE s’inquiète, supplie, insiste sur le fait que malgré le silence, en retour il continuera néanmoins à écrire. Son but est d’organiser le voyage pour Laurette, pour qu’elle puisse le retrouver, mais tout n’est pas si simple. Entre la guerre, les nombreuses difficultés administratives, les possibilités de voyage paraissent lointaines, évoluent sans cesse sans toutefois progresser de manière conséquente.

Dans les lieux où SERGE stationne aléatoirement, les réfugiés de guerre sont ostracisés, dénigrés. Pour tenir le coup, il imagine dans ses errances une Laurette à ses côtés, découvrant avec lui les paysages et les coutumes, l’architecture. Il faiblit, trouve ses forces dans cette ombre invisible près de lui : « Et toi, toi qui es le meilleur de moi, ma seule joie, mon seul espoir de vivre pleinement, mon amour inexprimable, à chaque instant, je te parle, je te montre les choses que tu aimerais voir, les colliers de coquillages, les ouvrages indiens, les piles de fruits inconnus, je te dis : regarde, ma Laurette, et c’est comme si tu étais à côté de moi et je suis près d’en pleurer de joie et de déchirement ». Victor SERGE détaille à sa bien-aimée les allures des autochtones qu’il rencontre, énumère ce qu’il voit, tout ce qui le rend heureux, triste ou songeur.

Six mois d’un voyage éreintant, et SERGE parvient enfin au Mexique en septembre 1941. Dans ses lettres, et sans toujours suffisamment de nouvelles de Laurette, il devient nerveux, se fait directif, ordonne de manière péremptoire. Est-il possessif, jaloux ? Tout le laisse penser. Il se dresse contre une rencontre que Laurette envisage avec un homme pouvant l’aider, il est bouleversé, souffre, se fait misanthrope. C’est un homme en perdition qui écrit certaines des missives, s’assombrit tant et plus au fil d’une correspondance presque à sens unique.

C’est la guerre en Europe, il est fort probable que les lettres sont lues par les autorités, aussi il doit surveiller ses mots, ses phrases, ne pas trop en dire, de peur d’être frappé par la censure ou de mettre Laurette en danger. Il se débat avec lui-même pour trouver une issue à des retrouvailles. Car elle DOIT le rejoindre, il ne peut vivre sans cet espoir. Il se répète, semble perdre pied, épuisé par cette situation. Plus on avance dans cette lecture, plus il paraît évident que SERGE, dans le ton, dans les admonestations, dans la pression qu’il provoque, en a presque oublié que Laurette est en proie à la guerre qui ravage la France. Jamais ou presque il n’y fait allusion. La censure, peut-être, mais aussi un être bouleversé par le destin, vivant mal l’éloignement et la relative solitude, perdant pied et ses repères.

Dans cet espace-temps de près d’une année, il ne reçoit que quatre lettres de Laurette (ainsi que des télégrammes, non publiés ici). Aussi cette correspondance peut se lire comme une suite épistolaire presque à sens unique avec un expéditeur déclinant qui perd ses dernières forces, qui doute et endure. Laurette va finir par rejoindre son homme. Victor SERGE ne reverra jamais l’Europe, il s’éteint en 1947 au Mexique.

Ce recueil paru en 2017 aux éditions Signes et Balises est un moyen original de découvrir un Victor SERGE très différent de l’image qui lui est généralement attribué. C’est aussi pour le lectorat une occasion de lire les impressions d’un intellectuel loin de la guerre alors que celle-ci s’étend dans le pays qu’il vient de quitter. Correspondance précédée d’une préface intitulée « Victor Serge au Mexique : le dernier exil » d’Adolfo GILLY et compilée par Françoise BIENFAIT et Tessa BRISAC.

« Ne te nourris pas d’illusions, dis-toi que nous sommes des demi-noyés, qui avons besoin d’un âpre réalisme et d’une grande dureté envers nous-mêmes pour nous en tirer ».

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 13 mars 2022

Charlotte DELBO « Les belles lettres »

 


Ce recueil n’est pas à proprement parler un livre de Charlotte DELBO. Si elle intervient (peu), ce n’est que pour donner foi, agrémenter un propos qui lui tient à coeur. Explication : 1960, la guerre d’Algérie bat son plein, les journaux s’embrasent par des textes très politiques qui se font écho, avec des droits de réponse documentés et militants. Pour ce bouquin édité dès le début de l’année 1961 aux éditions de Minuit, Charlotte DELBO a recueilli des témoignages écrits, en l’occurrence des lettres ouvertes aux médias. Plus de 80 lettres ont été choisies pour figurer ici, signées par des grands noms (surtout littéraires) de l’époque, pensez donc : Claude SIMON, Graham GREENE, Henri ALLEG, Simone de BEAUVOIR, SINÉ, Simone SIGNORET, Jean-Paul SARTRE, André BRETON, Claude MAURIAC, Aldous HUXLEY, Maurice THOREZ et tant d’autres, accompagnés d’anonymes, témoins des atrocités de la guerre civile alors en cours. Parmi eux des religieux, déserteurs, objecteurs, algériens engagés.

C’est de Paris qu’émanent ces lettres, envoyées à des journaux célèbres et influents, Le Monde et France-Observateur principalement, rédigées entre fin 1959 et fin 1960. Dans la première du recueil, Jérôme LINDON (alors directeur des éditions de Minuit) revient sur les circonstances des relais médiatiques à ces lettres ouvertes. Puis, ce pourraient être plusieurs procès sous le feu des projecteurs : celui d’une partie de la gauche française qui n’a pas pris suffisamment position pour la paix (très offensif Francis JEANSON !), celui du pouvoir gaullien que certains des intervenants accusent de pratiquer un véritable génocide, celui de l’armée française qui prend violemment et ouvertement position contre l’indépendance en manoeuvrant de son côté, celui de la torture, dossier ô combien brûlant dans cette guerre, et celui très développé des protestations véhémentes contre les signataires du « Manifeste des 121 » pour le droit à l’insoumission, manifeste qui ne plaît pas, mais alors pas du tout au pouvoir en place.

Ce pouvoir a été repris en 1958 par de GAULLE alors qu’il était à terre. La Ve République vient juste de naître et déjà, selon les témoignages ici proposés, elle possède comme un arrière-goût de fascisme. Les clans politiques se déchirent. JEANSON, directement impliqué  pour son action dans le Réseau portant son nom (réseau qui fournit des fonds au F.L.N.), tire à boulets rouges : « Il n’y a plus une seule famille en Algérie qui n’ait eu un de ses membres au maquis, ou torturé, ou tué par les français. Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants de ce pays mangent de l’herbe aux frontières tunisienne et marocaine. 15 à 20 % de la population algérienne – près de 2 millions d’habitants de cette « province française » - sont concentrés dans des camps où il meurt en moyenne (rapports officiels) un enfant par jour sur un « regroupement » de 1000 personnes ; ce qui fait environ 1500 enfants par jour, au total. Faut-il que nous nous consolions en retenant le fait qu’il n’y a, dans ces camps, ni chambre à gaz ni fours crématoires ? ».

Dans ce recueil salutaire, les témoignages se succèdent avec aplomb et dignité, tous documentés. Charlotte DELBO ne commet pas l’erreur de ne choisir que des voix pour la paix, elle donne la parole, la plume plutôt, à des défenseurs de l’Algérie française, mais pour mieux les tacler. Elle met aussi en évidence des extraits revenant aux origines de la colonisation en 1830, comme pour nous rappeler que la guerre d’Algérie n’est ni un hasard ni une fatalité. Concernant le fameux « Manifeste des 121 » et de la réaction de l’Etat français, elle se contente de quelques lignes, qui sentent pourtant la poudre : « … Et le ministre de l’information interdit de citer désormais à la radio et à la télévision les œuvres ou même seulement les noms des signataires du manifeste ». L’heure est on ne peut plus grave. Charlotte DELBO sert ici de passerelle entre les différents témoins.

Sur le terme de trahison servi par l’Etat et sa volonté d’écarter certains fonctionnaires de l’Education Nationale soutiens du manifeste, un certain monsieur Jehan MAYOUX répond avec habilité et lucidité : « M. Debré a prétendu récemment que les fonctionnaires avaient à l’égard de l’Etat des « obligations particulières ». Faut-il croire que les hommes de ma génération, en choisissant dans les années 20 une carrière administrative, ont prêté serment de fidélité à l’Etat français du maréchal ou à la Ve République du général ? M. Terrenoire a suggéré qu’ils n’étaient pas tenus de rester fonctionnaires. Soit. Mais si les républicains avaient quitté l’enseignement sous l’Empire, les gaullistes sous Pétain, comment aurait été instruite la jeunesse ? ».

La guerre d’Algérie reste l’une des plaies béantes de la France du XXe siècle. Grâce à ces lettres ouvertes scrupuleusement choisies, Charlotte DELBO ne fait pas œuvre de mémoire puisque le recueil paraît alors que la guerre fait encore rage, mais prend position de manière très politique et avec une certaine adresse. Ce recueil est indispensable, peut-être pas pour répondre à certaines questions que l’on continue de se poser sur ce conflit, mais en tout cas pour bien comprendre le contexte politique à l’aube des années 60, et ne jamais oublier que la France a là écrit l’une des pages les plus noires de son histoire. Réédité en 2012, toujours dans la prestigieuse collection Documents des éditions de Minuit (alors encore indépendantes, avant l’arrivée de Gallimard, engloutissant l’éditeur précisément le 1er janvier 2022, mais ceci est une autre – et sombre à sa manière - histoire), ce livre est un incendie à ciel ouvert.

Cette chronique clôt définitivement un cycle Charlotte DELBO entamé dès fin 2017 sur le blog, qui se proposait de présenter l’œuvre complète de cette immense dame. Pour diverses raisons, je m’étais fait un devoir de mener ce cycle jusqu’au bout. Avec cet ultime volet, nous voici arrivés au terme de ce passionnant voyage de plus de quatre années, qui m’a personnellement permis de voir désormais en Charlotte DELBO l’une des plumes majeures du XXe siècle, et permettre à sa voix d’être relayée par-delà la mort. Ce cycle fut peut-être l’une des plus belles aventures du blog à ce jour mais, heureusement, de nouvelles sont en cours et promettent d’être passionnantes, comme cette expérience unique et inouïe en compagnie de Charlotte DELBO que je ne suis pas prêt d’oublier.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

lundi 21 février 2022

Rosine CRÉMIEUX & Pierre SULLIVAN « La traîne-sauvage »

 


« Deux psychanalystes sans psychanalyse ». Rosine CRÉMIEUX et Pierre SULLIVAN se sont rencontrés tout d’abord dans le cadre de leur profession, psychanalystes, elle bien plus âgée que lui, a vécu la déportation, n’en a quasiment jamais parlé. C’est après son retour des camps qu’elle avait pourtant commencé à prendre des notes. De Ravensbrück lui restent des images précises, Pierre, un canadien, aimerait les connaître, pour les interpréter, les « psychanalyser ». De là est né le projet de ce livre écrit à quatre mains.

Rosine CRÉMIEUX se souvient précisément de la date de sa déportation : 21 août 1944, elle a alors 19 ans, est arrêtée comme résistante où elle mène son action du côté de Grenoble et le massif du Vercors. Bien que juive, Rosine est désignée comme « Normande aryenne typique » (sa famille, alsacienne, avait migré en Normandie en 1870 pour ne pas devenir allemande). Elle va vivre une expérience traumatisante en camps, souvenirs qui la poursuivront toute sa vie. N’oublions pas ces fortes phrases qui font réfléchir et nous mènent à stopper pour un temps notre lecture : « Sans l’usine comme modèle, Auschwitz n’aurait pu exister comme lieu d’extermination ».

Quant à Pierre SULLIVAN, il guide ce qui pourrait être une sorte d’interview de Rosine, il est curieux, s’interroge à la fois d’un point de vue humain mais aussi professionnel. Il se fait parfois insistant, pousse (avec un immense respect) Rosine à se découvrir, à creuser les souvenirs un peu plus profondément. Les circonstances de ce projet d’écriture sont révélées, le but de ce tête-à-tête en différé pour Rosine est le suivant : « Ce dialogue avec Pierre s’inscrivait dans une double perspective : réintégrer dans mon existence ce fragment de ma vie en le revivant avec lui et voir ce qu’il était possible de transmettre à quelqu’un qui n’avait vécu, ni de près ni de loin, un tel bouleversement », ce à quoi Pierre réplique « Traîne-sauvage, ce mot je ne peux le lire, je vois immédiatement les trains de la déportation et il me faut un certain temps pour réaliser que ce n’est pas une erreur d’écriture, mais que vous évoquez les traîneaux du Québec ».

Rosine évoque son amie de déportation Anita, avec tendresse, amitié et respect, avant de rembobiner sur l’entre-deux guerre, la montée du nazisme, la position de sa famille. Après le rappel brûlant de l’expérience à Buchenwald, la trace indélébile, le traumatisme d’une vie, Rosine tente de revivre, de survivre parmi les siens, empruntant le chemin du mutisme.

Ce qu’elle écrit, Pierre tente de l’analyser, de le décortiquer, tout en traduisant les silences ou euphémismes, tandis que Rosine répond à ses réflexions, ou ce qu’elle peut considérer comme de mauvaises interprétations. Car tous deux ne sont pas toujours d’accord, et parfois s’accrochent, mais toujours dans une sincère amitié. L’empathie d’un homme pour une femme aînée qui a tant souffert semble croître au fur et à mesure de leurs entretiens, d’autant que Pierre a choisi de se rendre avec sa famille sur les lieux des drames, de la déportation, du cauchemar de Rosine, se calquant presque dans les pas de la résistante, alors que cette dernière s’est interdit de revoir ces bâtiments, ces paysages, peut-être plus par pudeur que par peur.

Rosine va jusqu’à révéler des lettres qu’elle a écrites ou reçues, lettres d’une époque, comme imbriquées au sein de l’Histoire. Dans un format où aux questions de Pierre font suite les réponses souvent émues de Rosine, c’est une page de la deuxième guerre mondiale qui se lit, avec ces souvenirs personnels rassemblés avec des images toutes personnelles, ces sensations jamais éteintes, le froid, la faim, la saleté, l’épuisement. Ce témoignage poignant de Rosine CRÉMIEUX est à classer aux côtés de ceux de Charlotte DELBO ou Micheline MAUREL par exemple. Ajoutez-y cette analyse psychanalytique de Pierre SULLIVAN et vous obtenez ce récit surprenant, pudique, qui est une manière originale de conter la déportation. Il parut tout d’abord en 1999 avant d’être réédité, agrémenté d’une préface inédite de Pierre SULLIVAN, en 2014 chez Signes et Balises, il est parfaitement à sa place dans ce petit catalogue exigeant qui nous permet de lire l’Histoire autrement.

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

lundi 17 mai 2021

Julien CHUZEVILLE « Léo Frankel communard sans frontières »

 


Cette biographie très documentée permet de mieux connaître un militant singulier : membre de l’A.I.T. (Association Internationale des Travailleurs), il en deviendra l’un des secrétaires, militant actif de la Commune de Paris, il en sera même le seul élu étranger, faisant de la Commune une lutte internationaliste. Ami de MARX, il sera aussi un combattant actif parcourant infatigablement l’Europe.

 

Léo FRANKEL est né hongrois en 1844, de langue allemande. Très tôt engagé dans la lutte sociale, il rejoint l’A.I.T., voyage en Autriche, Allemagne notamment, arrive en France en 1867. Sous son impulsion, le mouvement ouvrier parisien prend de l’ampleur. 18 mars 1871 le gouvernement de Thiers s’enfuit à Versailles, place à la Commune. FRANKEL y est aux avant-postes, il en est aussi l’une de ses figures emblématiques : humaniste, tolérant mais combatif, il propose de mettre en place des lois totalement révolutionnaires pour l’époque : suppression du travail de nuit des boulangers, égalité salariale entre hommes et femmes, journée de travail de huit heures, etc.

 

Au-delà de la biographie de FRANKEL, l’auteur Julien CHUZEVILLE nous replace dans le contexte, dépoussière des discours ou articles de FRANKEL. On y voit que la Commune fut loin d’être un acquiescement de ses partisans, entre contestations au sein même du mouvement, dysfonctionnements et improvisations.

 

Après l’écrasement sanglant de la Commune, FRANKEL fuit tout d’abord en Suisse, où il retrouve des camarades, puis se réfugie à Londres, toujours aidé par l’A.I.T. FRANKEL est un marxiste convaincu, il connaît par ailleurs très bien Karl MARX et Friedrich ENGELS, prend souvent la parole en public, est emprisonné à plusieurs reprises.

 

Sur la Commune FRANKEL écrit qu’elle « ne fut pas seulement une révolution de plus, s’ajoutant à tant d’autres, elle fut essentiellement une révolution nouvelle, nouvelle par l’objectif qu’elle essayait d’atteindre, nouvelle parce qu’elle fut une révolution ouvrière. […] Son but était de mettre fin à l’exploitation de l’homme et à la domination de classe. […] Malgré les imprécations des prêtres, les menaces ou les sarcasmes de la classe dirigeante, malgré toutes les misères, tous les dangers, le grand idéal qui animait les combattants de la Commune continuera à se répandre jusqu’au jour où il conduira les opprimés à la victoire finale et réalisera la libération de la classe ouvrière. […] Pour nous le 18 mars est l’annonciateur d’une société nouvelle, d’un monde nouveau ! ».

 

FRANKEL est un activiste bouillonnant, il crée notamment en 1878 le Parti des non-électeurs (= les exclus du droit de vote). Unificateur des forces révolutionnaires, dévoué, collectiviste et modeste, FRANKEL représente l’abnégation. Bien qu’associé à la Commune, son nom résonne pourtant également ailleurs et en d’autres temps. Peut-être plus que tout dans cet ouvrage pointe la figure du « protoféminisme masculin », FRANKEL fera de la lutte des femmes l’un de ses combats : « Toutes les objections produites contre l’égalité de l’homme et de la femme sont du même calibre que celles que l’on émet contre l’émancipation de la race noire, des classes ouvrières, etc. On ferme les yeux au monde et on lui dit qu’il est aveugle de naissance ».

 

Il meurt à Paris à 52 ans en mars 1896, mais l’histoire ne s’arrête pas là, son corps est rapatrié à Budapest en 1968…

 

Ce volume agrémenté de 400 (!!!) notes et à la bibliographie conséquente reprend aussi des extraits de discours ou des écrits de Léo FRANKEL, quelques échanges de correspondance, notamment avec Karl MARX. En fin d’ouvrage, des photographies sont proposées. Superbe livre sorti très récemment pour le 150e anniversaire de la Commune de Paris, aux éditions Libertalia toujours au sommet !

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 1 novembre 2020

Nikos KAVVADIAS « Nous avons la mer, le vin et les couleurs »

 


Extraites d’une correspondance inédite en français étalée sur 40 ans, ces 131 lettres signées Nikos KAVVADIAS, romancier et poète grec (1910-1975), mais aussi et peut-être surtout marin sont destinées à ses proches, de quoi entrer dans l’intimité d’un écrivain qui a passé la majeure partie de sa vie en mer, loin des siens, matelot puis télégraphiste à partir de 1939.

KAVVADIAS a laissé peu de publications, ce livre est donc une espèce de petit trésor pour qui s’intéresse à cet auteur, mais plus largement à la littérature grecque du XXe siècle.

Qu’il s’adresse par ces lettres à sa famille ou à ses amis, KAVVADIAS est un homme complexe : tantôt apparemment satisfait de sa vie, voire fier de son parcours, tantôt accablé, se dévalorisant avec cynisme. Mais une chose est sûre : il ne pouvait vivre ailleurs que sur mer. Cependant jamais il n’oublie ses proches, qu’il couvre de cadeaux achetés dans divers ports du globe.

Dans cette correspondance sur papier libre ou cartes postales, il écrit de plusieurs coins de la planète : Royaume-Uni, France, Australie, Grèce bien sûr, Egypte, Yémen, Italie, Inde, Liban, Singapour, Belgique, Allemagne, Suède ou encore Chypre. Il raconte ce qu’il y voit, y entend, passe des coutumes locales dans les villes portuaires aux anecdotes vécues en mer ou non. Il s’y raconte aussi : son rapport à l’alcool, au tabac, au haschich, aux femmes (les prostituées surtout), son cœur qu’il parvient à considérer par moments comme asséché, son isolement, sa solitude même. Avec une pointe d’autocritique dure et violente pouvant laisser entrevoir un homme tourmenté : « Je ne me souviens jamais quand j’ai été heureux, amer ou affecté ».

Mobilisé au tout début de la deuxième guerre mondiale, KAVVADIAS, ce petit bonhomme d’un mètre cinquante-trois, entrera en résistance, sera incarcéré. La correspondance de cette période de guerre est moindre. « Mes journées s’écoulent de manière monotone, tantôt sentinelle, tantôt chef de chambrée, et parfois de faction à l’entrée du camp. Mais encore rien de concert pour ma démobilisation ».

KAVVADIAS est un amateur éclairé de peinture, il fait partager ses émotions par écrit et commente plusieurs tableaux dont certains sont ici reproduits en noir et blanc. Il se fait parfois nostalgique voire mélancolique : « Même les erreurs des autres me font vieillir ».

Les femmes, peut-être un péché, en tout cas un vice : « J’ai les mains affreusement sales. Les femmes que je vénère sont des femmes pour qui il n’existe ni ciel, ni horizon ». Et « ses » femmes, adorées : sa sœur Tzénia et sa nièce Elga auxquelles il écrit avec tendresse, affection et amour, lettres publiées ici. Il se dépeint comme un homme manquant de confiance en lui, mauvais écrivain aux sentiments bancals. Mais son humour est acéré.

La littérature prend une place non négligeable dans cette correspondance, ne serait-ce que parce qu’une partie est destinée à son ami de toujours, M. KARAGATSIS, lui-même écrivain, ainsi que d’autres lettres écrites à l’écrivain Startís TSÍRKAS. L’éditrice a eu la très bonne idée de faire paraître dans ce recueil dix lettres de KARAGATSIS à destination de KAVVADIAS. Concernant ce dernier, il est (très peu) question de son unique roman (disponible en France sous le titre « Le quart »), que l’auteur semble ici ne pas apprécier ou en tout cas mésestimer, critique (dirait-on) envers son œuvre, pourtant majeure.

Le titre du recueil est issu d’une lettre de KAVVADIAS. Dans ce volume, en plus des lettres écrites par KAVVADIAS, vous découvrirez une poignée de poèmes, une préface concise, précise et exemplaire d’Anne-Laure BRISAC (par ailleurs éditrice du présent ouvrage), quelques citations et notes, un glossaire, ainsi qu’un bref repère bibliographique. Les lettres sont traduites par Françoise BIENFAIT, les poèmes par Gilles ORTLIEB.

« La mousson a follement malmené le bastingage, la nuit dernière. Tu tiens dans ta main un mince rameau, une plume, du papier. À force de tempêtes et de saisons, te voila maintenant dépenaillé- Je voudrais te couvrir… mais tu glisses, je ne peux rien y faire »

Les éditions Signes et Balises d’Anne-Laure BRISAC donnent une place très particulière à Nikos KAVVADIAS dans leur catalogue. Écrivain peu connu en France, c’est pourtant déjà son second ouvrage à être présenté chez cette maison d’édition après « Journal d’un timonier et autres récits » (écrits de jeunesse, d’ailleurs assez magistraux) en 2018. Mais ce n’est pas tout. Prochainement sortira un recueil de poèmes du même KAVVADIAS, projet alléchant que l’on espère voir aboutir au plus vite. Merci à Signes et Balises pour sa confiance, sa complicité et sa remarquable et toujours pertinente ligne éditoriale.

https://signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

mardi 26 novembre 2019

Chrònis MÌSSIOS « Toi au moins, tu es mort avant »


« Ce qu’on faisait à des être humains dans cet enfer, à deux pas de la capitale de la Grèce, c’est impossible à décrire… Je crois qu’il n’y a jamais eu dans aucun autre coin du monde un choc aussi direct entre l’homme et la pire barbarie ».

Chrònis MÌSSIOS (1930-2012), méconnu par ici, et dont il semble que ce livre soit le seul traduit en français, fut un militant communiste grec qui passa pas moins de 21 ans en détention et déportation, dès l’âge de 16 ans. Ce livre de mémoire sortit originellement en 1985 et, croyez-moi, il fait partie de ces coups de poings – presque littéralement - inclassables.

« Toi au moins, tu es mort », ce titre fait référence à un ami du narrateur, tué par balles au tout début des affrontements de 1946 et qui, de fait, n’a pas connu la suite. L’OVNI littéraire (il n’y a pas d’autres mots) est une longue lettre que ce narrateur, surnommé Salonique (MÌSSIOS lui-même en fait) écrit à son ami défunt. Dans celle-ci il décrit ce qu’il voit, dans les cachots, les prisons, pendant la déportation, prisonnier des autorités grecques à partir de 1947. Le récit est une suite de mots collés, de révolte, de scènes épouvantables, mais aussi de moments de franche amitié et de solidarité entre détenus. Les humiliations, les intimidations des geôliers, la résistance des captifs. Pas une autobiographie, plutôt un témoignage.

L’auteur prévient : il est prisonnier politique, pas de droit commun, il doit de ce fait être traité comme un prisonnier politique, c’est son étendard, sa fierté.

Mais surtout, MÌSSIOS a besoin d’une soupape, il la nomme humour. En effet, tout au long de la lettre, il en use et abuse, sans jamais lasser, c’est sans doute ce qui le fait tenir, ce qui l’empêche d’aller rejoindre son pote : « Trois mille ans de civilisation pour en arriver là, de quoi se flinguer… ».

Mais ce qui est frappant au-delà de tout, c’est le style, brutal, parlé, du phrasé des rues, populaire, vindicatif, violent, agressif, un langage de la classe sociale inférieure, plein de rage. Il serait trop simple de le taxer d’argotique car la plupart des mots n’appartiennent pas à la langue verte. Il serait plus judicieux d’y voir là un jet retranscrit, une haine criée puis immédiatement écrite selon les mêmes termes en version brut de décoffrage, sans guillemets, sans retravailler le texte.

Second élément marquant : l’absence absolue de chronologie, comme si l’auteur suivait ses pensées, telle anecdote lui rappelant un détail survenu 10 ans avant ou après. Le lectorat ne sait pas où se placer, il sait simplement que ce qui est décrit s’est déroulé entre 1946 et 1974. Il est de ce simple fait difficile de savoir si l’auteur, dans la scène qu’il raconte, se trouve en prison ou en déportation (voire enfin libéré, certaines anecdotes étant post-détention), quelle en est la date, l’écriture ressemblant à un éboulis, un tremblement de terre, un tsunami. Pas de temps mort mais de la vocifération, du cri encré, couché sur papier, loin des normes du politiquement correct. À ce propos, on peut être choqués voire lassés par les nombreuses insultes homophobes, sexistes (certes d’un autre temps, mais n’expliquant pas tout), récurrentes et grognées, quand tout à coup…

« Très souvent, ceux que je trouve les plus courageux, les plus forts, c’est les homosexuels – les pédés, quoi – qui ont le courage de dire tout net à cette société de merde, aux familles de merde, aux employeurs de merde : oui, bande de connards, on est différents de vous, ce qu’on aime c’est pas baiser, c’est se faire baiser, voilà… Tu les imagines, seuls face à tout le système, sans la promesse d’objectifs lointains pour tous les hommes, sans la justification du bon Samaritain, qui affirment leur différence, purement et simplement, sans chichis, pendant leur courte vie, ce qu’on appelle l’amour, autrement dit par besoin de vivre ? Alors que nous, on ose bien tout sacrifier à la révolution contre le système, mais on n’ose pas vivre notre liberté personnelle en dehors du système existant ». Donc une écriture qu’il ne faut pas accueillir comme de l’homophobie, mais « juste » (et même si cela peut paraître trop et ne dédouane rien) comme un crachat verbal pas toujours conscient de ce qu’il désigne, ni toujours bien contrôlé.

MÌSSIOS parle des grèves en détention – violentes aussi -, des réprimandes, d’un combat quotidien. Il ne sera quasiment jamais question de la situation au dehors, les colonels au pouvoir, la dictature. Pour MÌSSIOS, tout se vit de l’intérieur, derrière les barbelés, parfois au mitard. « Tout le monde, bourgeois ou communistes, écrit cette putain d’Histoire de la même façon : horizontale, aplatie. Ils parlent des peuples, des masses, mais aucun d’eux n’a jamais pu sentir l’intensité, la passion, l’ascension et la chute de mondes entiers, contenus dans vingt-quatre heures de la vie d’un révolutionnaire ».

En fin de volume le traducteur Michel VOLKOVITCH – dont le travail a dû s’avérer ardu -, après une brève immersion dans la Grèce politique au sortir de la seconde guerre mondiale, brosse un portrait du livre et des réticences des éditeurs. S’ensuit de passionnantes pages sur le travail d’un traducteur de grec. Nous remarquons l’ampleur de la tâche, les difficultés de choix d’un mot plutôt qu’un autre, d’une expression. Ce qui me fait immédiatement penser à Anne-Laure BRISAC, traductrice (mais pas seulement) de grec et passionnée, à qui je dédis cette chronique.

L’occasion également de présenter enfin les éditions numériques Publie.net qui font paraître des tas de volumes dématérialisés, de la littérature classique aux textes méconnus (avec une collection axée sur la littérature grecque) en passant par la poésie et tant d’autres choses. Allez voir leur catalogue, il est fort impressionnant. Le présent livre, tout d’abord paru en France en 1991, vient d’être réédité en 2019, mais la version que nous proposons ici est bien celle de Publie.net, parue en 2008.


(Warren Bismuth)

vendredi 16 août 2019

Jana ČERNÁ « Pas dans le cul aujourd’hui »


Dressons tout d’abord un portrait succinct de l’auteure tchèque si vous le permettez. Jana ČERNÁ n’était autre que la fille de Milena JESENSKÁ la muse de KAFKA – qui a notamment traduit ses œuvres en tchèque - à qui il écrira tant de lettres, la Milena au parcours singulier, morte en déportation à Ravensbrück en 1944, amie de Margarete BUBER-NEUMANN qui lui consacrera par ailleurs une biographie. Sa propre fille Jana lui accordera aussi une biographie, disponible chez La Contre Allée, l’éditeur qui a sorti le présent petit livre.

Le récit est une lettre que Jana ČERNÁ écrivit à son ami Egon BONDY, figure, tout comme Jana, de l’underground pragois des décennies 1950 et au-delà. Cette lettre possède un ton rythmé, libéré de tout style, voire agressif. Si la présence de Dieu est indéniable (Jana venait de se mettre à croire de plus en plus farouchement), les thèmes soulevés sont bien plus rationnels et variés. Le raisonnable : « Tout ce que j’ai fait dans ma vie et dont j’ai eu honte, je l’ai fait parce que c’était raisonnable. Non merci, sans façon, gardez-moi de la peste, du typhus et de l’esprit raisonnable. Le raisonnable, ce sont les affiches antialcooliques, la gestion d’État, les préservatifs et la télévision, c’est la poésie stérile qui sert la bonne cause ; pour l’amour du ciel, épargnez-moi le raisonnable, j’ai assez de vitalité pour en supporter plus que n’importe qui d’autre, mais le raisonnable me ferait mourir en moins d’une semaine de la mort la plus triste qui soit ».

Le décor est planté, Jana ne va guère s’avérer raisonnable tout au long de cette lettre. Attaques en piqué, tout d’abord contre les poètes – pas contre la poésie -, déjà évoqués plus haut : « Le diable seul sait pourquoi la plupart de ceux qui s’occupent à produire de la poésie s’imaginent qu’elle doit être utile à quelqu’un, qu’ils en arrivent à cette absurdité d’écrire pour des gens dont ils n’ont rien à faire et à qui ils ne payeraient même pas un petit rhum avec leurs honoraires, mais qu’il veulent coûte que coûte gratifier de leur production », puis c’est le tour des philosophes – et non de la philosophie - d’en prendre pour leur grade : « Je ne crois pas et je ne croirai sans doute jamais qu’en philosophie on puisse parvenir où que ce soit à pied sec, en suivant la voie de l’érudition, de l’instruction policée. Bon sang de bonsoir, qu’y a-t-il de plus excitant que la philosophie et qui donc y ferait quoi que soit de bon en éliminant cette excitation orgasmique, ça, je vous le demande ! C’est comme si on voulait se servir de pilules aseptisées et inoffensives pour baiser – sauf que la philosophie n’est pas inoffensive pour la santé et ne peut pas se pratiquer ainsi ».

Arrivent l’amour physique et le désir : « Il est vraiment difficile de faire la part entre l’excitation due à ton corps que je connais si intimement, et celle qui vient de n’importe laquelle de nos discussions ». Vient poindre la relation amoureuse libre de tout carcan, mais Jana se révèle jalouse, peut-être possessive. Antinomie. Elle voit une sécurité dans la confiance, peut-être dans la fidélité. Car cette lettre est avant tout une confession sur les sentiments, les états d’âme, engendrant la culpabilisation (le couple vient-il de se séparer ? Nous pouvons le penser même si aucun indice n’est mis en avant).

Jana se fait maintenant ouvertement sexuelle, emplie de fantasmes, elle déshabille son âme. À ce moment de la lecture de la présente chronique, je vous demanderai instamment d’éloigner vos enfants mineurs de l’écran, ou je ne réponds plus de rien quant à leur possible traumatisme en résultant. Bon, maintenant qu’ils sont neutralisés, poursuivons. En effet, Jana se met à écrire crûment sur le sexe. Quelques pages définitivement pornographiques viennent étayer ses pensées aux 2/3 du récit. Car plus que jamais, Jana désire, recherche l’amour rare car non conforme, non normalisé, loin du missionnaire à la papa. Un exemple parmi la myriade d’images (les enfants sont planqués) : « Que je ne puisse pas livrer tout mon corps à ta dévastation à commencer par mes nichons et ma chatte et jusqu’à mon cul, pour que tu les baises et les rebaises, et puis te forcer, de ma langue artistiquement plongée dans ton cul, à balancer ta sauce, le visage tordu par le spasme ? ».

Le style devient sadien, le fantasme de l’urophilie se profile, je ne le relaierai point par peur des ligues catholiques et/ou conservatrices. Jana seule, alors qu’elle souhaiterait plus que tout être avec Egon : « Je pourrais me tripoter la chatte toute seule, mais je ne veux pas me tripoter la chatte, je te veux toi, je veux tes doigts et non les miens, je veux ta langue et ta bite, mes doigts à moi ne font vraiment pas l’affaire. Ça m’exciterait en vain et ce serait encore pire, c’est déjà assez scabreux comme ça ». Certes.

La pensée devient confuse car trop excitée par l’image du corps, du sexe, de toutes les possibilités de jouer avec l’organe sexuel masculin afin de se faire du bien, de LUI faire du bien, de le voir gicler, partout et en toutes circonstances, maculer le corps féminin. Mais déjà nous parviennent les pensées sur la grâce, l’espoir, les projets, une fin plus douce, comme délivrée de la faim du membre actif et vénéré.

Ce livre plus petit qu’un format poche est sorti en 2014 chez La Contre Allée dans la collection Les Périphériques, il est bien sûr à ne pas mettre entre toutes les mains (y compris onanistes), le titre est à lui seul une mise en garde. Pour le reste, c’est du brut de décoffrage, sans filtres, et quelque part sans illusions. La traduction de Barbora FAURE est jouissive. Rideau.


(Warren Bismuth)

jeudi 15 août 2019

Valentine GOBY « Je me promets d’éclatantes revanches – Une lecture intime de Charlotte Delbo »


Ce livre n’est pas une biographie de Charlotte DELBO – encore que – mais plutôt une analyse de son œuvre par l’excellente Valentine GOBY. L’auteure s’est basée essentiellement sur la trilogie « Auschwitz et après », et dans une moindre mesure sur « Le convoi du 24 janvier », « Spectres mes compagnons » (lettres à Louis JOUVET) et « La mémoire et les jours » ainsi que sur des supports radiophoniques, et sur quelques écrits inédits de DELBO.

Interlude : allez fouiller sur notre blog, vous trouverez des chroniques de la plupart des bouquins de Charlotte DELBO ici évoquée, nous avons créé un cycle.

Ce qui frappe, c’est l’admiration voire la passion que GOBY entretient avec la défunte DELBO. Elle avoue humblement ne l’avoir découverte que récemment (le livre date de 2017), mais s’être tout de suite nourrie de l’univers de DELBO. Elle cherche dans ce récit à « ressusciter » l’auteure de forts témoignages en divers formats sur la vie dans les camps de concentration. GOBY retrace le parcours de DELBO, non avec minutie comme pour une biographie exhaustive, mais en tirant de grands traits, intimistes pourtant, dans un joli texte tout en pudeur.

GOBY ne comprend pas pourquoi Charlotte DELBO est en quelque sorte restée dans l’ombre alors que les historiens, les enseignants se basent beaucoup aujourd’hui encore sur des figures comme par exemple Primo LEVI pour faire apprendre, comprendre les camps nazis aux jeunes générations. À juste titre, GOBY insiste sur le caractère littéraire des récits de DELBO, sur un style limpide très organisé, sur la force de pouvoir écrire l’impensable après l’avoir soi-même vécu.

Concernant l’aspect plus intime, GOBY revient succinctement sur la forte amitié entre DELBO et JOUVET avant la seconde guerre mondiale (guerre qui marque le basculement de la vie de DELBO) par le biais du théâtre, sur le besoin de Charlotte d’écrire ses souvenirs des camps peu après leur libération (certains rescapés attendront longtemps, d’autres n’écriront jamais), le refus des éditeurs puisque le souvenir collectif est encore trop ardent et que ces récits pourraient choquer.

Acceptation de parution cependant du côté des Éditions de Minuit (en 1970, même si les éditions Gonthier avaient déjà publié le premier volet « Aucun de nous ne reviendra » en 1965) pour publier les écrits, et un Jérôme LINDON, patron de Minuit, très critique sur le style de DELBO, ne se rendant peut-être pas tout à fait compte de la difficulté pour une écrivaine de raconter un tel traumatisme vécu, d’avoir à tous moments côtoyé la mort.

GOBY emprunte beaucoup de phrases tirées de l’œuvre de DELBO, sans les commenter, juste pour que la mémoire ne s’efface pas. Durant ce travail de rédaction, GOBY a vécu en pensée aux côtés de DELBO, en un sens elle a été DELBO, c’est palpable dans ce bouquin. Elle a voulu, au-delà de ce récit, poursuivre l’héritage, en enseignant Charlotte DELBO dans des classes malgré l’hostilité des professeur.e.s, elle se sent investie d’une mission de « passeuse », pour ancrer, encrer dans le souvenir collectif la figure de Charlotte DELBO. Dans ce livre elle y parvient parfaitement, d’autant qu’elle a l’expérience requise de par son livre « Kinderzimmer » dont elle fait référence à plusieurs reprises (un bouquin par ailleurs à lire !).

En 2017, Valentine GOBY constate avec consternation que les livres de Charlotte DELBO ne sont jamais sortis en version poche, ne les rendant pas tout à fait accessibles au grand public, elle en est décontenancée. C’était sans compter sur Les Éditions de Minuit qui ont republié fin 2018 la trilogie « Auschwitz et après », en deux volumes (sur les trois d’origine, les deuxième et troisième tomes étant ici réunis)… Et en version poche.

« Je me promets d’éclatantes revanches » est tiré d’une phrase de Charlotte DELBO dans une lettre adressée à Louis JOUVET en 1946. Le titre est repris pour le présent ouvrage, très utile pour redécouvrir Charlotte DELBO, et peut-être même enfin la connaître par de nouvelles facettes grâce au travail de mémoire de Valentine GOBY. Paru en 2017 aux Éditions L’iconoclaste, un hommage bouleversant tout en finesse.


(Warren Bismuth)

mardi 21 mai 2019

Jack LONDON « Je suis fait ainsi »


J’ai beau connaître et avoir lu une bonne partie de la bibliographie de Jack LONDON, j’ignorais l’existence de ce livre de 2014, dans lequel on entrevoit des facettes méconnues de l’homme Jack LONDON dans ce recueil de lettres écrites à sa famille entre 1907 et novembre 1916, soit quelques jours avant sa mort (la dernière lettre ici publiée semble être le dernier écrit de l’auteur). De son premier mariage avec Bess MADDERN, il naîtra deux filles : Joan et Bess (Becky). Le couple va très rapidement se séparer, ainsi LONDON n’assistera pas à l’évolution, à l’éducation de ses filles qu’il verra peu. Seulement il va leur écrire, ainsi qu’à leur mère, à plusieurs reprises, ce sont ces lettres qui sont éditées dans ce court bouquin.

À la surprise générale, LONDON s’y montre rageur, hargneux et très violent, cruel même. Il dénonce la mentalité paysanne et ignorante de son ex-femme, met en garde ses filles contre les mensonges répétés de leur mère, selon lui juste bonne à entreprendre des démarches pour que l’écrivain lui reverse de l’argent, toujours plus. Dans ces lettres, il se défend de ce qu’il imagine des propos mensongers de Bess MADDERN à son encontre, il ne cesse de lui en vouloir par le truchement de ses filles, il est empli d’une rancune tenace et parfois délirante.

Plus étonnant : il se révèle égocentrique, très soucieux de l’image qu’il renvoie. Quant à Bess, elle est « mesquine, primitive, fruste ». Il donne des conseils à ses filles concernant leur avenir, mais les prévient : si elles suivent les pas de leurs mères, elles deviendront insignifiantes, alors que lui est un homme public, connu, talentueux et respecté. Un avant-goût du ton qu’il emploie pour écrire à son ex-femme : « Comme d’habitude, et comme autrefois et toujours, je gère tout et ne reçois rien en échange. Cesse un instant de croire, s’il te plaît, que tu es la seule à aimer Joan et Bess. Et n’oublie pas ce risque : moins je vois mes enfants, moins je les connaîtrai et moins je m’y intéresserai. Et dans la mesure où tu te places entre elles et moi, plus tu interviendras, plus mon intérêt déclinera, et moins j’en ferai pour elles. N’oublie pas que l’organisation que je t’ai permis d’adopter depuis quelques années maintenant, est une organisation qui t’a permis de m’aliéner les enfants, une organisation qui m’a entraîné à méconnaître mes enfants et à m’en désintéresser ».

Sur l’insignifiance, il écrit à Joan, sa jeune fille « Souviens-toi que le monde est peuplé de personnes importantes et de personnes insignifiantes. La population mondiale est presque entièrement constituée de personnes insignifiantes. C’est un choix qu’il est difficile de te faire endosser à ton âge, et le risque est qu’en faisant ce choix comme je te l’ai demandé dimanche soir, tu fasses l’erreur de choisir de devenir une personne insignifiante, dans un lieu insignifiant dans une partie insignifiante du monde. Tu vas faire cette erreur parce que tu écoutes ta mère qui est une personne insignifiante, dans un lieu insignifiant dans une partie insignifiante du monde et qui, à cause de sa jalousie de femme vis-à-vis d’une autre femme, va sacrifier ton avenir ».

LONDON se place tout au long de ces lettres comme une victime de sa femme manipulatrice, est d’une violence inouïe envers ses filles alors très jeunes pourtant, comme s’il écrivait à un adulte avec lequel il devait en découdre coûte que coûte. Il est sans filtre, sans nuance et parfois sans contrôle.

Enfant, LONDON a connu la misère. Même une fois parvenu à la notoriété, il aura parfois bien du mal à boucler ses fins de mois, alors qu’il est désormais en couple avec Charmian, sa seconde épouse, sa vraie muse. Ainsi, il prévient Bess qu’il ne pourra pas l’aider financièrement à l’éducation de ses filles qu’il ne voit d’ailleurs jamais. Il leur écrit au gré de ses voyages, d’un peu partout dans le monde. Il y parle de l’incendie de la maison de ses rêves en 1913, Glen Ellen, qu’il venait juste de terminer et dont il ne se remettra jamais totalement de la perte.

Il est obsédé par la vérité, du moins la sienne, Bess ne faisant à ses yeux que mentir sans vergogne. Dans chaque lettre se trouve une réflexion sur la vérité, le mensonge, l’idiotie de Bess, rancune tenace et violente. Malgré l’intérêt qu’il porte à ses filles, il ne peut s’empêcher de les tacler : « Mais, s’il te plaît, souviens-toi que, quel que soit ce que tu feras à partir d’aujourd’hui, cela ne m’intéresse pas. Je n’ai aucun désir de connaître tes échecs ou tes succès ; c’est pourquoi, s’il te plaît, ne me parle plus de tes notes à l’école, et ne m’envoie plus tes dissertations désormais ».

Si vous ne connaissez ni l’œuvre ni le personnage de Jack LONDON, il ne faut surtout pas commencer par ce livre à charge, où l’auteur révèle un aspect peu à son avantage. La traduction elle-même n’étant pas exempte de tout reproche, confondant régulièrement le futur et le conditionnel. Pour les fans de LONDON dont je suis, ce bouquin est un mal nécessaire pour faire tomber le masque. Sorti aux éditions Finitude. Le titre est extrait d’une lettre envoyée à sa fille Joan.


(Warren Bismuth)