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mardi 21 mai 2019

Jack LONDON « Je suis fait ainsi »


J’ai beau connaître et avoir lu une bonne partie de la bibliographie de Jack LONDON, j’ignorais l’existence de ce livre de 2014, dans lequel on entrevoit des facettes méconnues de l’homme Jack LONDON dans ce recueil de lettres écrites à sa famille entre 1907 et novembre 1916, soit quelques jours avant sa mort (la dernière lettre ici publiée semble être le dernier écrit de l’auteur). De son premier mariage avec Bess MADDERN, il naîtra deux filles : Joan et Bess (Becky). Le couple va très rapidement se séparer, ainsi LONDON n’assistera pas à l’évolution, à l’éducation de ses filles qu’il verra peu. Seulement il va leur écrire, ainsi qu’à leur mère, à plusieurs reprises, ce sont ces lettres qui sont éditées dans ce court bouquin.

À la surprise générale, LONDON s’y montre rageur, hargneux et très violent, cruel même. Il dénonce la mentalité paysanne et ignorante de son ex-femme, met en garde ses filles contre les mensonges répétés de leur mère, selon lui juste bonne à entreprendre des démarches pour que l’écrivain lui reverse de l’argent, toujours plus. Dans ces lettres, il se défend de ce qu’il imagine des propos mensongers de Bess MADDERN à son encontre, il ne cesse de lui en vouloir par le truchement de ses filles, il est empli d’une rancune tenace et parfois délirante.

Plus étonnant : il se révèle égocentrique, très soucieux de l’image qu’il renvoie. Quant à Bess, elle est « mesquine, primitive, fruste ». Il donne des conseils à ses filles concernant leur avenir, mais les prévient : si elles suivent les pas de leurs mères, elles deviendront insignifiantes, alors que lui est un homme public, connu, talentueux et respecté. Un avant-goût du ton qu’il emploie pour écrire à son ex-femme : « Comme d’habitude, et comme autrefois et toujours, je gère tout et ne reçois rien en échange. Cesse un instant de croire, s’il te plaît, que tu es la seule à aimer Joan et Bess. Et n’oublie pas ce risque : moins je vois mes enfants, moins je les connaîtrai et moins je m’y intéresserai. Et dans la mesure où tu te places entre elles et moi, plus tu interviendras, plus mon intérêt déclinera, et moins j’en ferai pour elles. N’oublie pas que l’organisation que je t’ai permis d’adopter depuis quelques années maintenant, est une organisation qui t’a permis de m’aliéner les enfants, une organisation qui m’a entraîné à méconnaître mes enfants et à m’en désintéresser ».

Sur l’insignifiance, il écrit à Joan, sa jeune fille « Souviens-toi que le monde est peuplé de personnes importantes et de personnes insignifiantes. La population mondiale est presque entièrement constituée de personnes insignifiantes. C’est un choix qu’il est difficile de te faire endosser à ton âge, et le risque est qu’en faisant ce choix comme je te l’ai demandé dimanche soir, tu fasses l’erreur de choisir de devenir une personne insignifiante, dans un lieu insignifiant dans une partie insignifiante du monde. Tu vas faire cette erreur parce que tu écoutes ta mère qui est une personne insignifiante, dans un lieu insignifiant dans une partie insignifiante du monde et qui, à cause de sa jalousie de femme vis-à-vis d’une autre femme, va sacrifier ton avenir ».

LONDON se place tout au long de ces lettres comme une victime de sa femme manipulatrice, est d’une violence inouïe envers ses filles alors très jeunes pourtant, comme s’il écrivait à un adulte avec lequel il devait en découdre coûte que coûte. Il est sans filtre, sans nuance et parfois sans contrôle.

Enfant, LONDON a connu la misère. Même une fois parvenu à la notoriété, il aura parfois bien du mal à boucler ses fins de mois, alors qu’il est désormais en couple avec Charmian, sa seconde épouse, sa vraie muse. Ainsi, il prévient Bess qu’il ne pourra pas l’aider financièrement à l’éducation de ses filles qu’il ne voit d’ailleurs jamais. Il leur écrit au gré de ses voyages, d’un peu partout dans le monde. Il y parle de l’incendie de la maison de ses rêves en 1913, Glen Ellen, qu’il venait juste de terminer et dont il ne se remettra jamais totalement de la perte.

Il est obsédé par la vérité, du moins la sienne, Bess ne faisant à ses yeux que mentir sans vergogne. Dans chaque lettre se trouve une réflexion sur la vérité, le mensonge, l’idiotie de Bess, rancune tenace et violente. Malgré l’intérêt qu’il porte à ses filles, il ne peut s’empêcher de les tacler : « Mais, s’il te plaît, souviens-toi que, quel que soit ce que tu feras à partir d’aujourd’hui, cela ne m’intéresse pas. Je n’ai aucun désir de connaître tes échecs ou tes succès ; c’est pourquoi, s’il te plaît, ne me parle plus de tes notes à l’école, et ne m’envoie plus tes dissertations désormais ».

Si vous ne connaissez ni l’œuvre ni le personnage de Jack LONDON, il ne faut surtout pas commencer par ce livre à charge, où l’auteur révèle un aspect peu à son avantage. La traduction elle-même n’étant pas exempte de tout reproche, confondant régulièrement le futur et le conditionnel. Pour les fans de LONDON dont je suis, ce bouquin est un mal nécessaire pour faire tomber le masque. Sorti aux éditions Finitude. Le titre est extrait d’une lettre envoyée à sa fille Joan.


(Warren Bismuth)

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