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dimanche 6 avril 2025

Charles Ferdinand RAMUZ « La guerre aux papiers »

 


Ramuz surprend toujours, dézinguant les repères stylistiques habituels. Dans ce texte par exemple, et même si le style est précisément moins déconcertant que ses œuvres antérieures, on a l’impression d’entrer en cours de récit, d’avoir loupé quelque chose d’important, de fondamental, comme si on prenait le train en courant une fois le quai quitté, alors qu’un meurtre y a déjà eu lieu.

Dans un village suisse du canton de Vaud paré d’un imposant château, vit « Borchat, Daniel Jean-Etienne, ancien soldat, 42 ans ». C’est lui que Ramuz nous propose de suivre dans cette histoire survenant en 1802. La révolution française a laissé des traces y compris dans les villages suisses isolés. Et quand le gouvernement républicain est prêt à prélever à nouveau la dîme, un impôt féodal pourtant disparu dans le pays, le peuple ne l’entend pas de cette oreille et s’organise pour se révolter.

Réunions clandestines, mise au point d’une attaque de masse. Le but est simple : détruire par le feu les documents attestant des droits féodaux de la dîme. Une longue marche va s’organiser afin d’atteindre Lausanne, lieu renfermant les archives du pays, ainsi que Morges, abritant un arsenal où dorment de précieux canons. Borchat sera au nombre des émeutiers, mais rien ne pourrait se dérouler comme prévu, d’autant que Borchat s’est entiché de la Fanchette, une femme émancipée qui voit d’un mauvais œil ce projet saugrenu.

Qu’importe, le groupe déterminé se rend à Lausanne, muni d’une sommation qu’il compte bien faire respecter, la voici : « Nous, commandant du contingent de Bossenges, agissant au nom du gouvernement provisoire, faisons sommation à Monsieur d’Épendes ou à son représentant d’avoir à nous livrer sur l’heure les papiers concernant la levée de la dîme qui sont en sa possession, étant entendu qu’au cas où il n’obtempèrerait pas, il sera fait usage de la force… ».

Comme souvent chez Ramuz, « La guerre aux papiers », de 1942 (et dernier roman de l’auteur), se sert d’événements historiques réels pour ensuite tisser son texte autour avec ces beaux personnages fictifs. Ici c’est la révolte des Bourla-Papeys (brûle-papiers) de 1802 à laquelle Ramuz rend hommage. La complexité de la besogne était de maintenir un certain équilibre entre un récit quasi insurrectionnel et deux histoires d’amours très romantiques. Ramuz est parvenu à ses fins, même si l’on oubliera rapidement l’historiette à l’eau de rose pour ne retenir que la volonté du peuple émeutier.

« La guerre des papiers » est un petit roman idéal pour découvrir l’univers et la prose singulière de Ramuz, ainsi que pour appréhender l’écrivain dans son engagement. Le texte vient d’être réédité (mi 2024) aux incontournables éditions Sillage, toujours dans les bons coups lorsqu’il s’agit de déterrer des textes oubliés appartenant au domaine public. Plus récemment encore, elles ont republié « Le règne de l’esprit malin » du même auteur, et je ne serais pas étonné de vous en parler dans un avenir plus ou moins proche.

https://editions-sillage.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 23 mars 2025

Arno CAMENISCH « Ustrinkata »

 


Ce court roman loufoque est extrait du « Cycle grison » fort de trois brefs volumes, cycle dont chaque titre peut se lire indépendamment. Arno Camenisch redonne vit à toute une population rurale montagnarde vivant dans le canton des Grisons, le seul de Suisse où la langue romanche est encore pratiquée, ce qui aura son importance lors de la lecture de la trilogie.

« Zer ner », le premier volet, revenait sur le travail paysan proprement dit, fort de quelque 300 instantanés sur la vie à la ferme, non sans humour et dérision, mais dénué de dialogues. « Derrière la gare » est quant à lui le regard posé par un jeune enfant sur la vie des adultes de son village, avec cette écriture si particulière, ces mots déformés, « infantilisés », et une immense pétillance doublée d’une fausse innocence, le tout servi encore par l’humour généreux et communicatif de son auteur, ainsi que les nombreuses situations cocasses. Mais arrêtons-nous sur le troisième volume, « Ustrinkata », peut-être le sommet (montagneux) de ce cycle.

Dans un village grison, l’Helvezia est un bar de proximité tenu depuis soixante ans par la Tante (par ailleurs tante du jeune narrateur de « Derrière la gare »). En ce lieu haut et en couleurs, il est fortement déconseillé de boire de l’eau sous peine de se faire houspiller. Chaque geste des habitués est savamment scruté et comme décortiqué, en une langue verte, populaire, voire dialectique. Arno Camenisch redonne vie à un monde semblant englouti, à une atmosphère unique et surannée. Les piliers de l’Helvezia sont à eux seuls des personnalités, d’un pittoresque vrai.

Ici l’on se souvient du fameux éboulement de 1927 qui avait englouti un village, tandis qu’on engloutit les verres à un rythme soutenu. Chacun y va de son commentaire entre deux bouffées de cigarette, un jadis lointain et brumeux car « Regarder ça veut pas dire forcément qu’on voit ». Dans un lieu clos où les mouchoirs sont des torche-morve, les langues sont bien pendues et l’air enfumé, les ivrognes gouailleurs ne laissent aucun répit à la Tante qui doit être sur le front sans arrêt pour les servir.

La puissance du récit est dans l’écriture qui restitue à merveille des expressions typiquement suisses, des mots oubliés, et même des bouts de phrases empruntés au romanche, dans une immense farce parfois sinistre lorsque les convives se souviennent des trépassés, auxquels d’ailleurs ils rendent hommage par des tournées ponctuées de « Viva ». Le dialogue est ininterrompu et même Arno Camenisch semble avoir bien du mal (mais en toute maîtrise) à trouver une ouverture pour décrire une scène.

La Tante garde les coupures de journaux d’époque pour prouver la date exacte d’un événement passé dans le village ou à proximité. Car ici on vit en vase clos, loin des villes et de leur tumulte, on prend le temps, sauf pour finir un verre. Et ces moments forts peuvent être de toutes petites historiettes apparemment sans importance mais qui font la vie et le sel d’un village : « Mais après, une fois qu’on l’avait enterré, la tombe elle avait été refermée, l’était toute couverte de jolies couronnes et des fleurs qu’on avait mises dessus, tout joli tout beau, quand là on remarque qu’on avait enterré le maître avec son salaire. Pardi, son salaire, dans la poche de sa veste qu’il l’avait. Alors y a plus eu le choix que de ressortir le maître de sa tombe pour le repiocher dans la poche de son veston ».

Des habitants sont partis ou vont partir à l’étranger, d’autres sont morts mais pas oubliés car les traditions n’ont pas de prix, y compris celles de la longue cérémonie à la divine chopine. Et interdit de passer outre ! « C’est quoi ce carnaval, tu acceptes ça dans ton bar toi, un qui boit pas, tu peux pas imposer ça aux autres hein, je te dis ça me rend nerveux quand il boit pas ». L’écriture est tassée, car il faut partager le maximum de situations en un minimum de place, de temps, c’est ainsi que Arno Camenisch réussit une véritable prouesse stylistique.

Trilogie verte et dépaysante où les points d’interrogations ont été bannis même après une question, ce « Cycle grison », s’il est dominé en mon sens par ce « Ustrinkata », est à lire devant une chopine à la terrasse d’un bistrot. Rendons ici hommage au travail exceptionnel de traduction signé Camille Luscher, tant il fut sans doute difficile de restituer ces expressions, cette gouaille, ces inventions de mots (je pense à l’admirable quasi novlangue de « Derrière la gare »), ces expressions paraissant à première vue intraduisibles. En France la trilogie fut publiée en seulement quelques mois et en de splendides couvertures en 2020 par Quidam éditeur qui offre ici trois textes parmi les plus beaux de tout son catalogue. Viva !

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 19 mars 2025

Julie GILBERT « On disait les Indiens »

 


Texte hybride, entre poésie libre et performance théâtrale (il fut d’ailleurs joué sur les planches), il peut aussi être lu comme un témoignage historique au vitriol. L’autrice Julie Gilbert, franco-suisse, a vécu une vingtaine d’années au Mexique où elle a côtoyé les nations autochtones.

 

La narratrice de ce magnifique texte, une anonyme mais qui pourrait fort bien être un double de l’autrice, se rend au Nord du Mexique tout près de la frontière états-unienne, avec sa mère après qu’elles aient quitté le pays quarante plus tôt après y avoir séjourné six mois. La narratrice n’y a plus de souvenirs, elle n’avait alors qu’un an. Elles sont de descendance Yaqui, une tribu de la région, implantée près de Sonora. C’est là-bas que les légendes renaissent.

 

La narratrice et sa mère revoient un village (celui où elles ont vécu) vieilli et baignant dans son jus. « Et c’est comme si ce qu’on était venu chercher / S’était volatilisé / Effacé / Que tout ça n’avait pas eu lieu / Que tout cela appartenait définitivement au passé / À nos mémoires de femmes blanches / À nos mémoires de femmes étrangères ».

 

Texte révolté comme clamé en un seul souffle, il dénonce l’injustice devant le sort qui fut réservé aux autochtones par les Blancs, en particulier près de ces terres où les deux femmes retournent. Description d’un paysage pollué par des usines états-uniennes implantées là et pompant l’énergie des femmes qui travaillent, les déshumanisant, et puis ces gazoducs traversant les terres Yaqui de part en part, terres prêtées contre quelques billets aux populations locales. Les Yaqui étaient redevenus propriétaires de leurs terres en 1937 mais devant l’urgence financière, ils ont dû se résoudre à les louer. Aux Blancs. Dans cette région poussent aussi les casinos, les jeux d’argent sont un triomphe.

 

Au départ, la narratrice envisageait de tourner un film sur la spiritualité des peuples autochtones, mais eux ne désirent pas échanger sur ce thème qu'ils gardent jalousement pour eux. Leur spiritualité, ils ne désirent pas la confier. La narratrice reprend la route à plusieurs reprises. Diverses étapes dans de petites villes isolées d’altitude où l’empreinte capitaliste est pourtant clairement visible jusque dans les réserves Indiennes, même si d’évidence une résistance anti-états-unienne subsiste.

 

Arrêt à Window Rock, siège du gouvernement Navajo, l’occasion pour Julie Gilbert de rappeler que ce terme de navajo fut inventé par les Blancs, les autochtones se définissant de leur côté comme Dinés (le peuple). Dans les réserves, dans les bourgs comme partout, alcool, drogues hallucinogènes font des ravages. Le Blanc a encore réussi sa mission de destruction, d’anéantissement. « Cannibale enragée / Mangeant l’Indien / Mangeant tout / Mangeant ses terres / mangeant son corps / Notre cannibalisme ne semble pas avoir de fin / Et maintenant, nous voilà / En troupeau ».

 

Retour sur le traité de Fort Laramie de 1868, attribuant les Black Hills aux nations autochtones. Mais très vite les Blancs se sont rendu compte que le sol renfermait de grandes quantités d’or. D’où la révision du traité. Retour sur les pensionnats religieux qui ont « éduqué » les jeunes Indiens, les ont rendus à l’état d’esclaves, par la violence, le viol. Le tout est ponctué de chants et contre-chants. En peu de pages, Julie Gilbert retrace par des images fortes tout le calvaire du peuple autochtone au fil des générations. Des portraits de résidents croisés sont brossés, ils sont beaux, vrais.

 

Ce livre engagé est une vraie belle surprise, contant avec colère mais tendresse, violence mais poésie, la destinée des Dinés et Navajos qui, comme toutes celles des nations premières, est une tragédie extraordinaire. Le texte fut écrit puis mis en scène en 2018. La version papier, ici présentée, est parue en 2024 aux éditons Passage(s) (devenue Passage(s) et traverse(s) ???) et vaut le détour par la mine d’information qu’elle renferme et le profond respect qu’elle dégage.

https://www.passages-et-traverses.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 23 juin 2024

Hermann HESSE « Le loup des steppes »

 


Pour le présent mois, les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores nous ont concoctés un petit défi pas piqué des hannetons dans le cadre du challenge « Les classiques c’est fantastique ». Mordez plutôt le tableau : « Tout plaquer – solitude, isolement, introspection ». Rien que ça. J’aurais pu jouer la facilité et vous sortir de derrière les fagots un Simenon, l’auteur par excellence, celui qui illustre peut-être le mieux ce thème tout au long de son œuvre. Mais j’ai préféré la difficulté, celle de sortir de ma pile un livre que je n’avais toujours pas ouvert, « Le loup des steppes » de l’allemand (puis suisse) Hermann Hesse.

Harry Haller déambule dans les rues d’une ville lorsqu’il aperçoit un théâtre : le « Théâtre magique réservé aux insensés ». Puis un homme s’approche et lui remet une brochure : « Traité sur le Loup des steppes – Réservé aux insensés ». Haller est un homme errant, déçu par la vie, par les hommes, et prêt à vivre en ermite loin du monde dans une solitude totale, une existence choisie. Cependant il daigne lire la brochure, c’est le choc. Toute sa vie, ses valeurs, ses convictions semblent être imprimées dans ces quelques pages.

La suite du récit s’articule autour des idées et de la philosophie de vie contenues dans cette brochure. Haller y a lu son double en quelque sorte. « Rien ne lui semblait plus détestable et effrayant que de devenir un employé, que de devoir respecter un emploi du temps journalier, annuel, et obéir à d’autres. Un bureau, une étude, un service administratif lui inspiraient autant d’horreurs que la mort et rien ne pouvait lui arriver de plus terrible en rêve que d’être enfermé dans une caserne ». Car Haller est un désenchanté, suicidaire et misanthrope. Il s’est en partie retiré du monde, de son effervescence, de sa médiocrité. C’est la rencontre avec une jeune femme, Hermine, qui va bouleverser son existence. Haller s’aplatit devant elle, obéit à tous ses caprices, se soumet avec consentement voire masochisme. Hermine va lui présenter d’autres femmes, lui demander de les aimer à leur tour, de les choyer. Haller pourrait bien être près de faire le bien.

« Le loup des steppes » est un récit à tiroirs, du moins pour ses personnages. Haller peut être un double de Hesse (mêmes initiales), mais Hermine est le dérivé de Hermann, le prénom de l’auteur, donc possiblement un autre double. D’autres protagonistes encore pourraient lui ressembler. D’ailleurs l’un d’eux, qu’il croise dans des sortes de crises oniriques, se prénomme Hermann. Ce live peut être lu comme un fantasme, une volonté d’absolu, tout comme une autobiographie partielle, mais aussi comme un récit en partie historique avec l’irrémédiable montée du nazisme (il fut rédigé en 1927).

Haller imagine le refuge de la vie par la grande musique, par les écrits de Goethe également. Il commence à assister puis participer à des soirées, entraîné tout d’abord par Hermine puis par d’autres femmes. Dans des scènes oniriques, fantastiques, floues, il va s’entretenir avec Goethe, puis Mozart, son héros. De pacifiste convaincu, il va peu à peu voir évoluer ses convictions dans un cheminement initiatique où la drogue pourrait bien jouer un rôle (n’oublions pas que le livre était culte pour les premiers mouvements hippies). « Les idéaux sont-ils faits pour être atteints ? » C’est peut-être la question centrale du livre, entre philosophie, métaphysique et pratique d’une vie que l’on n’a pas forcément désirée.

Dans sa misanthropie, Haller peine à se défaire néanmoins de ses racines bourgeoises, qu’il entretient, alors que la brochure qu’on lui a remis épingle sans concessions le mode de vie bourgeois. Haller devient cet être ambivalent, entre velléités et réalité, idéaux et difficulté de les mettre en pratique. D’ailleurs lui le pacifiste, le non-violent, se met tout à coup à attaquer des automobilistes dans des scènes tout à fait décalées du reste du ton de l’ouvrage, un peu tombées comme un cheveu, voire la perruque entière sur la soupe.

« Le loup des steppes » est un récit inclassable, entre philosophie, essai aux racines introspectives, volonté de solitude et vie dense faite de rencontres initiatives, le rôle de la musique, de l’art y est primordial. Récit d’un auteur en partie oublié, entre aigreur et découvertes, intimisme et globalité (celle de l’ascension des nationalismes en Europe). Le style est très (trop ?) classique, l’auteur ne s’autorisant pas à errer dans les chemins sur la forme. L’humour est vu comme un choix salvateur, pourtant le récit en est dénué.

Plus ambitieux sur le fond, où l’homosexualité est évoquée, il convoque des sujets originaux et sans doute d’une grande modernité pour leur époque. Les passages oniriques ne m’ont cependant pas convaincu, ils me paraissent un peu « faciles », et le message, bien reçu dès les premières dizaines de pages, bégaie par la suite, enfonce des clous déjà fort bien chevillés par l’auteur même. Un roman dans lequel il est difficile de se placer, pour lequel il n’est pas aisé d’entrevoir une conclusion ou un message. Il est déstabilisant, d’autant qu’il peut apparaître qu’une partie du discours a été émise en début de volume dans les 35 pages du « Traité sur le Loup des steppes », sans conteste l’élément majeur de l’œuvre, son paroxysme. « Le loup des steppes » aura très bientôt 100 ans, il a peut-être pris un petit coup de vieux mais sa lecture en reste enrichissante.

(Warren Bismuth)



dimanche 25 février 2024

C.F. RAMUZ « Farinet ou la fausse monnaie »

 


Les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores de Moka et Fanny nous proposent pour ce mois un thème simple, souple et vaste : « Pile francophone ». Il s’agit pour chaque participant de sortir de sa pile un auteur de langue mais non de nationalité française. Pour Des Livres Rances, c’est du côté de la Suisse que le défi fut relevé.

C.F. RAMUZ (1878-1947) est un auteur prolifique suisse romand, considéré aujourd’hui comme le plus grand de l’Histoire littéraire de ce petit pays (et accessoirement adoubé par Jacques CHESSEX, autre pointure des lettres suisses). Son prénom est Charles Ferdinand (prénoms de ses deux frères morts avant sa naissance), mais il le rejette par la suite, le trouvant trop archiducal, pour en adopter les initiales de C.F. Auteur vaudois, il restitue dans une partie son œuvre la vie rurale de son canton ainsi que de ceux proches. Ici l’action se déroule dans le canton du Valais, jouxtant celui de Vaud. Maurice Farinet est un jeune homme de 28 ans (puis de 27 ans ensuite, une erreur de texte). Homme indépendant, il a profité des bons soins et conseils prodigués jadis par un certain monsieur Sage pour savoir où découvrir de l’or dans la région et comment le faire fructifier.

Farinet, fils de contrebandier (décédé) se lance dans la fausse monnaie, alliage d’or et d’argent. Arrêté, il est jugé puis emprisonné mais s’échappe. Dehors, il hume le paysage, la montagne, la liberté. En visite chez son frère, il est mal reçu et s’en retourne sur les chemins. Il part se réfugier dans la montagne, fuyant les gendarmes et le gouvernement qui le recherchent. Il s’organise afin de vivre simplement, avec le minimum. Les villageois qui tout d’abord ont de fréquentes nouvelles s’inquiètent de soudain ne plus en avoir. Farinet est un être respecté par les siens. D’une mentalité libre, il provoque l’envie. De plus, il doit être riche. Aussi, sa disparition suscite bien des échos dans la vallée valaisanne. Mais les autorités semblent avoir relâché leurs recherches, l’espoir demeure…

Écrit en 1932, « Farinet ou la fausse monnaie » est typique du style littéraire de RAMUZ, qui peut rebuter. Peu académique, entre rythme haché, parler rural et poésie, va-et-vient entre récit au présent et au passé dans les mêmes phrases, il déconcerte vivement (« Il riait dans sa barbe, sans trop rire, ni trop le montrer, pendant qu’il se tournait avec sa barbe vers le sergent »). RAMUZ fut sans conteste une influence majeure de GIONO (on peut y déceler aussi quelques pincées de ce qu’écrira PAGNOL plus tard), on y retrouve cet amour pour la description des paysages, de la nature et des gestes du quotidien du monde rural. Roman en partie romantique (avec une double histoire d’amour, de loin les pages les moins réussies du récit), il est surtout un hommage aux paysans, au travail de la terre, ainsi qu’un ode à la simplicité par son personnage central, ce Farinet, un brin anarchiste, débarrassé de toute contrainte matérielle.

Roman haletant, prenant soudainement une tournure politique, « Farinet ou la fausse monnaie » est un texte humaniste autant que tragique. RAMUZ a su doser l’intime dans le général, le politique dans le terroir. Car il ne peut être admis que l’auteur soit placé dans la catégorie d’écrivains du terroir. Une certaine philosophie de vie libertaire plane sur le récit, le style est lui-même en quelque sorte libertaire, s’étant affranchi des règles de la littérature.

Concernant ce Farinet, non seulement il a réellement existé, mais il fut localement connu vers 1880 pour sa création de fausse monnaie. RAMUZ lui rend ici hommage, le reprenant à son compte pour en faire un héros tragique, à la fois individualiste et partageur, une sorte de Robin des bois helvétique. Il peut rappeler par certains aspects « Le déserteur » de GIONO par son fond, même si les deux écrivains n’abordaient pas du tout leur travail avec le même style. Similarité dans la structure, dans l’atmosphère, mais pas sur la forme. Ce roman peut être une occasion rêvée de découvrir l’œuvre de RAMUZ, qui a publié également de nombreux poèmes ainsi que des essais. Il reste une figure majeure de la littérature en Suisse, même si son influence et jusqu’à son souvenir semblent avoir en partie avoir disparu dans les autres pays francophones.

 (Warren Bismuth)



lundi 6 juin 2022

Daniel DE ROULET « L’oiselier »

 


Dans ce court roman de 2021, le suisse Daniel DE ROULET mêle avec brio et de manière jubilatoire l’histoire vraie d’une Suisse militante avec la fiction. Les faits : un certain groupe autonome Bélier se crée dans le Jura Suisse au milieu des années 1970. Des jeunes surtout, prêts à tout pour la reconnaissance du Jura comme 23e canton suisse alors que les plus anciens cherchent à les ramener à la raison. La violence est de mise dans ce pays pourtant si calme et timide : manifestations, action directe, alors que les séparatistes du nord (catholiques) et du sud (protestants) s’entredéchirent.

Parallèlement, en 1977 survient dans l’Allemagne voisine l’enlèvement retentissant du grand patron Hans-Martin SCHLEYER par la Fraction Armée Rouge (4 morts durant l’opération). Retour en Suisse, à la frontière allemande : toujours en 1977 l’aspirant Rudolf FLÜKIGER meurt mystérieusement, suicide à la grenade ! A-t-il été témoin d’un déplacement du corps de SCHLEYER ou victime des Béliers ?

Farceur, à partir de ces faits authentiques, DE ROULET convoque un journaliste, Niklaus MEIENBERG, dont la plume au vitriol ne plaît que modérément aux autorités. Ce MEIENBERG a certes existé et fut bien un journaliste contestataire qui finit par être interdit par son éditeur à partir de 1976. Mais DE ROULET le met ici en scène, l’imaginant enquêter au cœur de ce joyeux merdier sur cette suite nébuleuse d’affaires. Il le fait aller sur les lieux, rencontrer des témoins, tenter de peser le vrai du faux, alors qu’un avion est détourné et que trois activistes de la Fraction Armée Rouge se « suicident » (il n’en est rien bien sûr puisqu’il s’agit d’assassinats). D’ailleurs, tout le monde semble se suicider dans cette histoire ! Ce qui sera le cas de MEIENBERG, mais bien plus tard, en 1993.

« Certains d’entre eux projetaient de nouvelles actions pour aller jusqu’au bout de leurs rêves de république autonome sans dieu ni maître. Le Jura possédait une longue tradition anarchiste dont ils se réclamaient. Il ne s’agissait pas de reconstruire l’Etat, il fallait travailler à s’en passer ». DE ROULET, anarchiste lui-même, raconte ce combat, dans un style journalistique irrévérencieux.

Un pays sans aspérités hormis les montagnes, comme le décrivait le grand écrivain suisse jacques CHESSEX. DE ROULET lui emboîte le pas : « Voilà pourquoi la littérature helvétique a tant de mal à se confronter à la politique. Ses maîtres ou ses sponsors lui soufflent : Circulez il n’y a rien à voir, contentez-vous de nous parler de vos états d’âmes quotidiens ». Pas de vagues surtout. Jamais. Et pourtant, dans ces années 1970 souffle un fort vent de révolte amené par des gauchistes souhaitant en découdre avec le pouvoir, et qui prennent des risques inouïs pour étayer leurs revendications politiques.

Au tout début de 1979, le Jura est reconnu comme canton suisse à part entière. Ce livre nous en montre les étapes, les luttes, la grande Histoire du terrorisme international venant jouer les trouble-fête. Petit roman mais grand par le talent, il est à lire et déguster pour découvrir une page méconnue de l’Histoire suisse. Il est d’ailleurs paru chez un éditeur suisse, La Baconnière.

https://www.editions-baconniere.ch/

 (Warren Bismuth)

jeudi 14 avril 2022

Daniel DE ROULET « La France atomique »

 


À l’instar de deux adolescents orphelins qui dans les années 1870 ont entrepris un tour de France pour rendre compte de leur vécu dans un récit de voyage intitulé « Le tour de France par deux enfants », le suisse Daniel DE ROULET moule ses pas dans les leurs (en s’autorisant cependant quelques escales buissonnières). Sauf que lui ne va précisément chercher la beauté, l’air pur et les petites fleurs. Il prépare un tour des centrales atomiques françaises, en prenant en exergue le livre des jeunes ados.

La France compte 24 centrales nucléaires et 56 réacteurs. En commençant par l’ancêtre Fessenheim en Alsace, DE ROULET va toutes les visiter en 2021. La date n’est pas anodine : il s’agit des 10 ans de Fukushima. En spécialiste du nucléaire, l’auteur va noter, comme les deux orphelins du XIXe siècle, ce qu’il voit, ressent, pressent. En technicien aguerri et vieux militant anti-nucléaire, il ne se contente pas de s’insurger contre le parc nucléaire français, il en fait l’historique, revient sur les incidents, les mésaventures, les supercheries et bien sûr les grands mensonges des professionnels français du métier.

L’un de ces premiers mensonges aura été la rhétorique : à une période il était bon de ne pas prononcer le mot « nucléaire », sonnant trop militaire, mais bien lui préférer « atomique », pour donner ce petit côté civil qui passe bien. Et puis ces tours imposantes qui rappellent « Une église au milieu du village », ne sont-elles pas rassurantes ?

De Fessenheim (forcée définitivement à l’arrêt en 2020 pour, entre autres, sa vétusté) à Nogent-sur-Seine, c’est donc l’intégralité des centrales françaises que DE ROULET va voir puis dépeindre dans ce petit bouquin tout à fait succulent. Entre humour et réflexions documentées, la lecture de cet essai (nucléaire) est une vraie jubilation. Et l’on y apprend beaucoup sur l’état du parc nucléaire français. L’auteur en profite pour glisser des anecdotes sur ses participations passées à des actions anti-nucléaires. D’ailleurs, un nom comme Malville renvoie aux luttes des années 1970 et à celui de Vital MICHALON.

Un court chapitre par centrale, l’auteur parfois déborde de son cahier des charges (atomiques) et nous conte des souvenirs, des anecdotes, des incidents majeurs, des mensonges d’Etat, etc. Tiens, comme ça, en passant : l’un des réacteurs de la centrale de Chooz a été mis à l’arrêt en 1991, à ce jour son démantèlement n’est toujours pas terminé. Les déchets et les radiations à très long terme ont toujours posé un problème dans le nucléaire. D’ailleurs, on projette la création d’un monstre, en sous-sol, Bure et ses galeries pour enfouir et cacher nos déchets alors qu’ils resteront dangereux et actifs pendant des milliers et des milliers d’années. « Quand on parle de durée de vie ou de demi-vie, on oublie qu’il s’agit de produits qui tuent. Bien qu’ils ne représentent que 0,3 % du volume des déchets, ils concentrent 99 % de leur radioactivité. L’iode 129 met quatorze millions d’années avant de perdre la moitié de sa nocivité. Pour le plutonium, résidu du combustible des réacteurs, la demi-vie est de vingt-quatre mille ans ».

Ne pas oublier que ce coquin de réchauffement climatique pourrait déjouer les plans. Exemple à Chooz : « À fin août 2020, les fameux panaches n’ont plus décoré le paysage. En raison du débit d’eau insuffisant de la Meuse, la production a dû être stoppée. Ce n’était qu’un avant-goût des ennuis à venir. D’autre usines atomiques françaises ont elles aussi été en difficulté, par manque d’eau provenant des fleuves, ou à cause de l’élévation de leur température ». Une manière courtoise de dire que le pire reste à craindre. Ah oui, et l’EPR de Flamanville, lui aussi DE ROULET l’évoque non sans une certaine appréhension, en partie due à son budget faramineux (à ce jour, il n’est toujours pas actif).

Fin du voyage, nous avons tant appris, nous avons révisé, les essais nucléaires français et Etats-uniens nous sont revenus à la mémoire, nous avons fait connaissance avec la seule centrale implantée en Afrique. Nous pouvons fermer les yeux sans oublier que nous sommes assis sur une poudrière. Ce remarquable ouvrage est sorti en 2021 chez les non moins remarquables éditions Hors-limite de Genève (allez fouiller leur catalogue, il est de grande qualité), il est l’un de ces documents éclairants sur la dangerosité du nucléaire, qui ressemble de plus en plus au type créé de toutes pièces par le docteur Frankenstein.

« La radioactivité serait partout sous contrôle. À long terme, l’accumulation de faibles doses serait sans effet sur le patrimoine génétique. Si nos arrière-petits-enfants engendraient des enfants mutants, nous ne serions plus là pour les soigner ».

https://heros-limite.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 2 décembre 2021

Jacques CHESSEX « Le vampire de Ropraz » + « Un juif pour l’exemple »

 


Deuxième et dernière participation pour Des Livres Rances au challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores pour ce mois consacré à « Quand l’histoire raconte l’histoire », avec la présentation de ces deux petits chefs d’œuvre inséparables du grand Jacques CHESSEX, et même si ces deux brûlots furent écrits respectivement en 2007 et 2009, ils font déjà partie des classiques de la littérature historique tant par leur précision, leur style que par leur puissance redoutable.

« Le vampire de Ropraz »



Dans ce bref roman de 2007, Jacques CHESSEX (1934-2009), peu avant sa mort, exhume celles de jeunes filles dans le canton de Vaud, Suisse romande, au tout début du XXe siècle. CHESSEX s’est en effet intéressé à un fait divers rural survenu tout près du lieu où il avait décidé de vivre dès 1978, Ropraz.

Début 1903, dans cette région protestante de Suisse, Rosa Gilliéron, 20 ans, fille d’un juge de paix et député, meurt d’une méningite. Elle est enterrée dans le cimetière de Ropraz. Mais deux jours plus tard, son corps a été exhumé et profané. De nombreux soupçons, de nombreuses rumeurs enflent sur les habitants des environs. Une véritable psychose collective s’empare des villages.

Moins de deux mois plus tard, à huit kilomètres du drame, même scène d’horreur, rapidement suivie d’une autre, toujours dans le même secteur, une semaine après. La suspicion devient généralisée, de nombreux pays s’intéressent à ces sordides faits divers, jusqu’en Amérique du nord. Les vieilles querelles de clochers réapparaissent dans une région où la misère sexuelle est totale et les croyances ancestrales bien ancrées, « Car partout on a ressorti le Christ qu’on gardait des temps catholiques. Dans tous les villages, les hameaux, maintenant sont accrochés aux cadres des fenêtres, aux espagnolettes, aux linteaux, aux balcons, aux grilles, même aux portes dérobées et aux caves, des guirlandes d’ail et de saintes images qui révulseront le monstre de Ropraz. À nouveau se dressent dans ce pays protestant où on ne les voyait plus depuis quatre siècles ».

La série semble ne plus vouloir s’achever, des vaches sont retrouvées violées, la morbide surenchère est lancée. Un suspect est cependant arrêté : enfance dramatique, parcours chaotique, puis la dérive avec l’alcool comme seul compagnon de route. L’homme est tout d’abord incarcéré puis orienté vers un hôpital psychiatrique. La peine de mort est pourtant abolie mais les « bons citoyens » suisses, avides de « justice », la réclament pour l’accusé.

Dans cette région fortement troublée par l’alcoolisme et la violence, les esprits s’échauffent, les coups bas pleuvent. CHESSEX raconte cette affaire sans nous épargner les détails horribles, sanguinolents, inhumains. Il déroule son histoire à la manière journalistique, joue avec l’affect, devient grinçant, provoque son lectorat qui se questionne. Certes le texte est bref, mais ponctué d’atrocités avant une fin éblouissante où la petite histoire locale rencontre la grande tragédie mondiale de 14-18, nous laissant hagards, une fin digne de ce nom qui marque pour longtemps, qui ne cesse de hanter notre quotidien à propos d’une célébration toute française dont je vous laisse découvrir la teneur.

CHESSEX est reconnu comme l’un des plus grands écrivains suisses, malgré ses excès (il a beaucoup écrit sur le sadisme par exemple), il est aujourd’hui placé presque aussi haut que son aîné helvétique Charles Ferdinand RAMUZ, il est une figure littéraire majeure de ce pays neutre et indépendant. C’est à jour le seul auteur suisse à avoir obtenu le prix Goncourt (en 1973 avec « L’ogre », un texte sur son père suicidé, tragédie qui le dévorera toute sa vie). « Le vampire de Ropraz » constitue l’un de ses chefs d’œuvre, brillamment maîtrisé, rédigé un siècle après l’une de ces affaires qui rongent un pays entier pour très longtemps.

Ce roman me paraît définitivement associé à un autre des grands textes de CHESSEX : « Un juif pour l’exemple » pour plusieurs raisons : brièveté du récit, l’un et l’autre ayant comme point de départ une histoire vraie, l’un et l’autre âpres et fortement dérangeants, l’un et l’autre survenus sur des terres qu’a ensuite beaucoup arpenté Jacques CHESSEX, tous deux écrits vers la fin de sa vie, à deux ans d’intervalle. Et à titre personnel, il m’est difficile de dissocier ces deux œuvres, puisqu’elles me furent offertes le même jour, il y a de cela quelques années, par un proche, l’un de ceux qui aiment nous pousser dans vos derniers retranchements, vous tirer sans ménagement aucun hors de votre zone de confort littéraire, c’est-à-dire résolument vers le haut. Et il faut bien reconnaître que ce cadeau a parfaitement fonctionné.

En 2009, Jacques CHESSEX est inhumé dans le même cimetière où Rosa tente de trouver enfin la paix.

« Un juif pour l’exemple »

 


Deux ans après « Le vampire de Ropraz » Jacques CHESSEX s’attache à rédiger « Un juif pour l’exemple », en 2009 donc (l’année de sa disparition, c’est d’ailleurs si je ne m’abuse le dernier roman publié de son vivant, deux suivront à titre posthume), avec une fois de plus la Suisse vaudoise rurale comme décor.

Payerne, par ailleurs lieu de naissance de l’auteur en 1934, est une petite ville bourgeoise de 5000 âmes, la haine du juif et du franc-maçon est alors vivace en ce mois d’avril 1942, avec notamment comme figure de proue son Pasteur hitlérien, Lugrin. Dans cette région reculée, le repli sociétal est quasi total. Une vingtaine d’habitants ont prêté serment au régime nazi, dont Fernand Ishi, garagiste. Son but : assassiner un juif. Pour l’exemple. Pour ceci il doit recruter des têtes brûlées, notamment au sein même de son garage. Après concertation, la victime est désignée, ce sera Arthur Bloch, un marchand de bestiaux de 60 ans. Justement, le lieu du crime sera la foire aux bestiaux de Payerne, toute la région paysanne étant présente pour ce grand rassemblement. Le groupe des futurs meurtriers de Bloch est déjà constitué, ils sont sept et chacun a son rôle à jouer. La vente d’une vache va servir d’appât afin d’attirer Bloch hors de la foule et le tuer à coups de barre de fer. Le corps n’est pas tout de suite retrouvé.

« Mais curieusement, au lieu que l’horreur de la disparition, ou l’angoisse qu’elle diffuse, éveillent la compassion ou la tristesse, un ricanement secoue encore les cafés, ironie sale, propos appuyés sur la « juiverie », le « profit », les commerces « parasites ». Des numéros de Gringoire et de Je suis partout continuent à circuler parmi les notables. Jamais, depuis l’avènement de Hitler et les persécutions de La nuit de cristal, on n’a pas perçu un tel sentiment de haine à l’endroit des israélites ».

« Un juif pour l’exemple » est un petit roman coup de poing, un fait divers issu de la campagne d’un pays pourtant neutre en pleine guerre mondiale, au moment même où la haine du juif est démultipliée. Alors quoi ? Mimétisme au cœur de ce pays tranquille ? Fanatisme aveugle ? En tout cas volonté évidente de plaire au Führer. La violence psychologique et physique est omniprésente tout au long de ces pages particulièrement sombres, même si CHESSEX ne tombe pas dans la facilité de conter à grands renforts d’effet lacrymal, il sait rester éloigné, non sans émotions, non spécialement avec pudeur puisque de nombreux détails sont retranscrits dans ce texte offensif, mais ne veut pas faire pleurer dans les chaumières, il choisit le style journalistique, détaché, comme pour le rendre plus crédible encore. Il n’empêche qu’il est fort difficile de ne pas avoir froid dans le dos.

Comme pour « Le vampire de Ropraz », la fin de ce roman est soignée, après que CHESSEX soit entré en piste en se remémorant son bref entretien avec Lugrin, le pasteur nazi, longtemps après qu’il ait été impliqué dans la mort de Bloch. « Un juif pour l’exemple » est un format parfait : affaire monstrueuse et détaillée, mais sans déborder sur le privé ni en de longues diversions, elle est au contraire resserrée au maximum. CHESSEX reste factuel, froid, distant, et dans sa plume ciselée, il sait nous faire vibrer à la manière forte, car choisissant un sujet ô combien sensible (comme il le fit pour « Le vampire de Ropraz »). Au risque de me répéter, je crois que ces deux romans doivent être lus l’un après l’autre, ils forment une sorte de diptyque parfaitement agencé, ils sont devenus des références en affaires criminelles romancées, même s’ils ne s’attachent à aucun personnage en particulier. Ils font parler toutes les âmes d’un village, c’est lui seul qui est au cœur de l’action, ses habitants semblent n’être que des pantins s’auto-influençant brutalement. Deux lectures indispensables en période hivernale.

 (Warren Bismuth)



dimanche 19 septembre 2021

Philippe RAHMY « Mouvement par la fin – Un portrait de la douleur »

 


Un homme dans un lit d’hôpital va subir une opération chirurgicale. « Le sternum est découpé pour une intervention sur le coeur qui bat un rythme de métal. Un tuyau jaune-guêpe est planté dans la gorge, il crache des antibiotiques à l’intérieur d’un ventricule ». Dans une longue plainte le patient, l’homme blessé, met en mots ses perceptions sensorielles. La souffrance, le concubinage avec la douleur, la maladie, l’eau et le feu cohabitant dans un corps fatigué.

Tel un pénitent, le narrateur analyse la douleur, la voit à la fois comme une fatalité et un être proche, l’accepte comme une compagne, une bien-aimée, de celles qui partagent une vie. Dehors, au-delà des vitres de la fenêtre, la verdure, la vie, la vraie, sans contraintes, tandis que le narrateur apprivoise le mal, le dilue dans ses prières, dans ses exhortations. « Si simple, l’agonie. Réconfort de savoir que je souffrirai jusqu’à la fin. La douleur est un amour qui me rapproche vivant de l’éternité. Vide clarté qui se donnant à moi ravit qui je suis. Combien d’hommes ont subi le mal leur vie durant sans être consumés ? Combien ont cru voir Dieu ? ».

Poésie emplie de religiosité, pour se tourner déjà vers l’au-delà, vers l’après. Recroquevillement du malade, vie intérieure en ébullition, l’imagination bouillonnant malgré l’épuisement et les drogues administrées pour soulager. Recherche des ressources au fond de l’âme, continuer coûte que coûte, la foi contre le désespoir, la douleur dans la lumière, ou plutôt la lumière malgré la douleur, cette compagne, la seule. « Venez-moi en aide, j’ai mal ».

Dans une poésie sensible en prose et en de brefs paragraphes puissants, Philippe RAHMY tente d’exorciser le mal, ce mal qui le ronge depuis toujours, dans un texte en forme de supplique. L’auteur suisse décédé en 2017 était atteint de la maladie des os de verre, aussi il a côtoyé la mort, l’enfermement médical durant son existence, en a fait des partenaires imposés.

Ce texte est un partage, celui de la sensation éprouvée au-delà de la douleur physique ou morale, afin de tenter de lui attribuer un rôle finalement positif malgré l’envahissement, les rechutes. « Je suis celui qu’une naissance inachevée abandonne sans être et sans corps définis dans la réalité des autres. Encore et encore. Qui s’enivre sans boire, guérit sans remède, s’offre sans cause, aime et souffre pour toujours ».

Poésie violente, à fleur de peau, déchirée, épurée, à la fois fragile et d’une force extraordinaire, elle est cet antidote pour ne pas sombrer. Texte aussi bref que brutal, sorti en 2005 dans la collection Grands fonds de chez Cheyne, il est accompagné d’une postface de Jacques DUPIN qui colle au plus près à ce récit à la fois désespéré, résigné et combatif. Sous-titré « Un portrait de la douleur » comme pour plonger le lectorat avant même la première page dans une ambiance de maladie, planter un décor d’hôpital et de traitements médicamenteux, ce « Mouvement par la fin » nous retourne et nous secoue.

https://www.cheyne-editeur.com/

(Warren Bismuth)

vendredi 9 octobre 2020

Jean GIONO « Le déserteur »


 

Pour commémorer les 50 ans de la disparition de Jean GIONO (date qui tombe le jour de cette chronique, on n’est jamais trop précis), il fallait marquer le coup voire les esprits avec un texte qui fait date. Ce texte, c’est « Le déserteur ». L’action, ou plutôt l’absence d’action se situe dans le Valais, canton du sud de la Suisse, vers 1850, du côté du bourg de Nendaz, proche du chef-lieu Sion. Absence d’action car le héros (il s’agit d’un vrai héros, c’est-à-dire qu’il n’a rien fait pour l’être) est un oisif, un contemplatif.

De cet homme on ne sait pas grand-chose : son passé semble avoir été effacé. Nous allons apprendre qu’il se nomme Charles-Frédéric BRUN, artiste peintre sans doute français. Sans doute, car il ne possède aucun papier. Il est surnommé Le Déserteur, parce qu’il semble s’être enfui de la vie sociale. Il est une sorte de figure réelle du Jean Valjean d’HUGO, un traîne-savate qui a sans doute mal agi par le passé, qui a possiblement un CV de brigand long comme le bras. Vagabond sans biens ni toit, il dort sur la paille, à son gré, et refuse les invitations des autochtones.

« Comme tous les vrais misérables, ceux qui ne le sont pas par occasion mais par destination, il fuit la police parce qu’il n’a pas de papiers, parce qu’il est sûr d’avoir tort ; il n’est à son aise que caché et chez les humbles, chez ceux qui n’ont pas un très long chemin spirituel à faire pour le comprendre. La ville (de 1850), la bourgeoisie (de la même époque) ne conviennent pas aux misérables. On les fourre en prison ou dans des hospices pires que la prison ; de toute façon on les bouscule ».

Il peint le visage d’une femme, et le village finit par l’accepter. Car il est peintre et même adroit de son pinceau. S’ensuivent de longues listes de tableaux effectués tout au long de sa carrière. Et la patte de GIONO, qui décrit, expose les paysages du Valais  d’une manière poétique, fine et sensuelle. Sans doute aussi parce qu’il admire son Charles-Frédéric ! D’autant que cet homme a existé, et que GIONO en dresse un portrait, une biographie imaginative à défaut d’être imaginaire. Ce Déserteur ressemble à ces gens sans attaches ni racines ni frontières, libres comme le vent, ceux que l’on n’ose pas être car il faut être drôlement fort pour être libre.

Évocation quasi mystique d’un homme qui a mis la valeur de la vie avant celle de l’ambition, il quittera ce monde en 1871, toujours au fond de la vallée valaisanne. Un portrait dont on se souvient, l’un de ceux qui donnent de la force et du courage. Écrit en 1966, quatre ans avant la mort de l’auteur, une force presque surnaturelle en ressort.

Le présent livre est un recueil et trois autres textes le complètent. « La pierre », où GIONO, en adorateur du minéral, l’observe et l’explique, le fait vivre, semble le modeler. Lors d’une mission spéléologique dans le cadre d’une chasse aux papillons, il apprendra beaucoup de la pierre, il lui sera comme soumis. Puis c’est le temps des longs voyages aux longs cours, ou là-bas encore la pierre est visible, omniprésente et indomptable. Des îles, des odes, des églises, architecture pierreuse italienne au diapason. Texte écrit en 1955.

« Arcadie… Arcadie... » est une promenade autour de Manosque, la ville adorée de GIONO, texte écrit en 1953. Les paysages provençaux, mais aussi la vie d’antan, les souvenirs de jeunesse, la cueillette des olives où l’odeur des oliviers semble jaillir à chaque page. Un GIONO rétif au progrès mais pas à l’amitié, adversaire de poissonneries industrielles, songeur aussi. « C’est quand on prend les hommes au sérieux que les bêtises commencent ».

Le dernier texte de ce recueil est aussi le plus court. « Le Grand Théâtre » fut écrit en 1961, il est un monologue du Père, entre mythologie et réalité, portrait de l’oncle du jeune Jean GIONO, cet oncle Eugène déjà sourd, qui ne va plus tarder à devenir presque aveugle. Les modes de perception évoluent, se déplacent dans un espace sensoriel selon le père. Un père qui admire les étoiles et les galaxies, en explique le fonctionnement à son fils, cette notion du temps tellement subjective.

Bien sûr mon coeur va du côté de ce « Déserteur » que nous aimerions toutes et tous rencontrer voire devenir, mais ce recueil est dans l’ensemble du très bon GIONO, varié et solide.

(Warren Bismuth)

dimanche 26 avril 2020

Arno CAMENISCH « Ustrinkata » + « Derrière la gare »


Il s’en passe de belles au café l’Helvezia situé dans la montagne du canton des Grisons à l’est de la Suisse, pour la dernière soirée avant sa fermeture définitive. La tenancière va s’exiler en Espagne. Alors on fête son départ, ses adieux de manière excessive. Tous les piliers de comptoir sont là, la voie haut perchée, gouailleuse et chargée d’alcool. Parce que forcément, la fermeture d’un bar ça s’arrose. Alors on picole en fumant cigarettes sur cigarettes, et surtout on égrène les souvenirs, on est là pour se remémorer le passé tandis que, comme pour le faire revivre, les aiguilles de l’horloge de la salle tournent à l’envers.

 

L’éboulement d’une montagne en 1927, celle-ci, faudrait pas que ce qu’il en reste dégringole à son tour, les dégâts avaient été jadis importants, et on y avait dénombré des morts. Chacun y va de son anecdote, les boissons aidant : les exploits, les rigolades, les tragédies locales, et puis bien sûr la météo. La tante, qui est aussi la patronne, sert les verres comme une virtuose, d’autant qu’elle est toujours encombrée d’une cigarette. Sitôt que l’une s’éteint, elle en rallume une autre.

 

Pour les clients, pas question de gâcher la bière ni le piccolo, les dalles sont en pente, les gestes incertains et les langues déliées. Souvenirs d’hôpitaux : « J’ai été content quand finalement quelqu’un a ramené sa fraise, ce sera sûrement une gentille doctoresse que je me suis dit, mais que nenni, c’était une doctoresse plus rustre que le premier équarisseur qui passe. Et puis ils te donnent des médocs que le lendemain tu sais même plus le nom de ton canasson ».

 

En fond une radio grésille, mais personne n’y porte attention. L’important est de combler le silence, le vide, et de vider les chopines tout en remplissant les cendriers. Les dialogues sont imbriqués dans le récit, ils en forment la majeure partie, sont déclamés dans une langue verte, populaire, emplie d’images et de mots approximatifs ou carrément détournés, échanges fusant sans laisser aucune place à la respiration, les phrases s’entrechoquent, se montent les unes sur les autres, il faut tout raconter en une soirée comme si on n’avait pas eu le temps avant, et que justement ce temps est désormais compté.

 

Dans cet exercice de style pied au plancher, décalé, théâtral et souvent hilarant, on peut y entendre des voix proches de celles des romans de René FALLET les plus festifs ou bien des bribes des dialogues les plus imbibés de Michel AUDIARD. Exercice d’équilibriste qui à tout moment pourrait bien se casser la figure, mais qui chaque fois miraculeusement retombe droit sur ses pattes. Ça s’appelle le talent. Et la maîtrise.

 

« Derrière la gare » est également un court roman, indissociable du précédent, et pourrait représenter son point de départ en quelque sorte. Dans celui-ci, l’Helvezia ne s’apprête visiblement pas à fermer. Ici le narrateur est un enfant du village, neveu de la tenancière de l’Helvezia, et amène le lectorat hors des murs de l’auberge pour nous faire découvrir le quotidien de la population. La langue est de fait plus enfantine, mais truffée là aussi de néologismes dont certains amusent beaucoup. Nous voyons ces autochtones dans leur travail, leurs loisirs, on fait connaissance avec de vieux métiers. Les situations cocasses, drôles, se succèdent tandis que les enfants jouent au ballon, y compris dans la cuisine. Parfois les punitions tombent pour condamner les turbulences : « Pour nous punir, la Maman nous a acheté des chaussures trop grandes. On a l’air de clowns avec. Vous allez bien grandir des pieds ». Le jeune narrateur décrit la préparation des fêtes de Noël par exemple, ou bien des journées à la neige (abondante dans les Grisons). Des petites tranches de vie rapportées avec une grande tendresse : « Le Gion Bi est debout sur le seuil. Il porte le manteau de fourrure de sa mère morte. Sur la table du salon, le Gion Bi a un sacancuir à rabat. Il appartenait aussi à sa mère. Quand il arrive à l’Helvezia, il a son manteau de fourrure et son sacancuir à rabat avec lui. Dedans il met ses poesias, qu’il sort en s’asseyant avec les habitués. Dans sa poche, il prend ses lunettes décaïe, les pose sur son nez et lit la poesia à voix haute jusqu’à ce que la table soit vide et que la tata dise bon basta ».

 

J’ai jadis fort bien connu la Suisse et je peux vous assurer que certaines expressions, certains mots « exotiques » issus de ces deux volumes sont typiquement suisses, bravo à la traduction très vivante de Camille LUSCHER. Ces deux livres ne pourraient en former qu’un seul, ils sont disponibles chez l’excellent Quidam éditeur depuis février 2020 et les deux couvertures sont absolument superbes.

http://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)


vendredi 9 novembre 2018

Daniel de ROULET « Dix petites anarchistes »


Le roman des utopies, de la liberté et l’évasion. Oh mais c’est un peu court jeune homme ! Alors, reprenons. Des jeunes filles ont grandi à St Imier, dans le Jura suisse rural en plein XIXe siècle. Si St Imier est une petite ville dont la spécialité (à venir) est l’horlogerie (ce qui aura son importance plus tard dans le récit), c’est aussi une sorte de bastion révolutionnaire anarchisant. C’est d’ailleurs là que se tient le congrès de la fondation de l’Internationale Antiautoritaire en réponse à la première internationale (où les anarchistes ont été écartés) en septembre 1872.

Un précédent, un fait divers, avait eu lieu en 1851 où un médecin juif allemand, pourtant soutenu par les habitants, avait été forcé de quitter la ville. En une période où l’Homme est tout puissant (mais cela a-t-il réellement changé ? Sans doute un peu, mais le chemin est encore long) et seul a le droit de vote (« Quand le vote ne plaît pas à l’autorité il est cassé »), dix femmes anarchistes décident de changer leur destin pourtant tout tracé.

Dans une région où le cours d’eau s’appelle la Suze (c’est bien là que ce sera inventé le célèbre apéritif avant d’être repris et labellisé en France), on ne peut qu’anticiper une bonne histoire. Elle l’est. À cette époque, l’émigration de citoyens suisses pour d’autres contrées est massive. Aussi, en 1873, huit dames et neuf enfants dont certains en bas âge mettent les voiles au propre comme au figuré, puisque ayant atteint Brest, elles s’embarquent sur un navire à destination de la Patagonie. Sur ce bateau, plusieurs centaines de Communards encagés, les révolutionnaires défaits du Paris insurgé de 1871, déportés vers la Nouvelle Calédonie. C’est en leur compagnie qu’elles vont effectué la longue traversée.

Mais pourquoi huit dames alors que je vous ai parlé de dix ? Car deux d’entre elles avaient déjà tenté l’aventure et sont mortes du côté du Chili. Le rafiot se nomme La Virginie, et si ce nom ne vous parle pas, sachez que c’est celui sur lequel étaient effectivement embarqués les Communards, dont une certaine Louise Michel ou autres Nathalie LEMEL et Henri ROCHEFORT. Nos dissidentes vont faire la causerie avec la grande Louise, qui apparaît dans ce livre telle qu’elle semble avoir été. À St Imier, elles avaient vu, entendu de brillants orateurs anarchistes, dont BAKOUNINE et un jeune prodige : Errico MALATESTA. MALATESTA prend d’ailleurs une place prépondérante dans cette épopée résolument anarchiste et féministe.

Dans un roman d’abord picaresque mais où la tragédie arrive au galop, le rendant de plus en plus sombre, le lecteur va croiser par exemple le pauvre peuple Mapuche massacré, un Chili corrompu, mais aussi l’archipel de Juan Fernandez, oui celui de Robinson Crusoé, le vrai, enfin plutôt celui dont la destinée d’un naufragé a inspiré Daniel DEFOE pour son célèbre bouquin. Là les rescapées (vous verrez que ces femmes disparaissent une à une tout au court du récit) vont vivre l’expérience de l’autogestion antiautoritaire, libre de toute hiérarchie, de tout matérialisme, mettant en pratique pour certaines l’amour libre. Le ton est léger, simple mais direct comme un coup de trique : « Quand les conservateurs se sentent menacés, ils s’allient à leurs anciens ennemis pour réprimer les insurgés au nom de la république ».

L’utopie devient concrète et quotidienne « On a refusé d’un commun accord de mettre en place la moindre ébauche d’organisation économique, ni hiérarchie, ni direction, ni spécialisation des tâches. On vit sans aucun pacte, aucun code moral. Le ou la première éveillé secoue les autres, l’appétit seul appelle au réfectoire, la passion au travail, le sommeil au repos. C’est l’anarchie à l’état pur ».

De nombreux drames viennent jalonner ce récit foisonnant mené à distance par un MALATESTA combatif et plus que jamais actif. De dix femmes, il n’en restera aucune. Cela ne vous rappelle rien ? Si, bien sûr, « Dix petits nègres » d’Agatha CHRISTIE, qui sert de trame au présent roman, avec la comptine qui va avec. Sans être un polar, ce roman peut en effet être considéré comme la version libertaire et insurgée des « Dix petits nègres ». Un bouquin à la fois très accessible et parfaitement documenté qui nous rappelle une période révolue riche en actions politiques. C’est très vite lu pour un moment tout à fait instructif. Sorti en cette rentrée 2018 aux Éditions BUCHET/CHASTEL. ROULET a abondamment écrit, je le découvre pourtant sur ce roman vendant du rêve et se terminant à Montevideo, livre qui m’a fait une très forte impression.


(Warren Bismuth)

samedi 5 mai 2018

Jacques CHESSEX « L'imparfait »


CHESSEX est l'un de ces grands de la littérature, un géant qui a su se faire rare, il avait pourtant remporté le prix Goncourt en 1973 avec « L'ogre ». CHESSEX était suisse, vaudois plus précisément, amoureux des paysages et de l'air suisse, de la terre et de son odeur. Seulement il avait un lourd passif : suicide du père alors qu'il n'avait que 22 ans. Une balle en pleine tête. Le « pire » c'est que le père n'est pas mort sur le coup (de fusil de chasse), il a même mis quatre jours à succomber, son fils Jacques le veillant.

Ceci, CHESSEX le raconte brièvement dans cette courte biographie de 1996. Tout CHESSEX est dans ce superbe texte : excès, révolte, Dieu, la nature, le suicide, la culpabilisation, le sentiment d'inachevé, la solitude, le sexe, les femmes, une vie démolie, dynamitée, qu'il faut reconstruire pas à pas, brique par brique, malgré l'envie qui se barre, la force qui nous lâche. Et bien sûr ses rapports avec les femmes, difficiles eux aussi, traumatisme trop conséquent, impossibilité/incapacité de transmettre sa brisure.

Alors CHESSEX se réfugie dans l'alcool, comme une résignation ou peut-être ce besoin à son tour de « jouer » avec la mort, comme le paternel : « Heureuse naïveté de qui mime la mort volontaire de son père en faisant sa vie brève et violente. Comme lui, je me détruisais. Des années j'ai travaillé à me détruire sans savoir que j'imitais une autre fureur. Ou en cherchant, toujours sans le savoir, à retrouver le furieux tout près de moi, - et jusqu'en moi ? Je ne le saurai jamais ». Autodestruction, expérience de mort imminente.

Il se raconte. La difficile épreuve des fêtes de noël. L'enfance : trop longue, trop monotone. Et l'obligation d'intégrer directement l'âge adulte sans passer par la case construction après la mort du père (un père qui exerce chez l'auteur une grande fascination). Le père vivant prenait déjà de la place « On le jalousait pour sa force presque intolérable. Rapidité dans l'action, décision, geste précis, parole immédiate (…). Un perpétuel foudroiement. Je ne le craignais pas, comme faisaient tant d'autres, mais j'avais peine à supporter sa présence nerveuse. Trop d'actes. En trop peu de temps. Trop de force gâchée trop vite, pas assez de distance, d'espace et d'immobilité à méditer, faire le point, prendre la mesure des méchancetés, des vanités », ce père prenant encore plus de place en version post-mortem : « Je ne blâme aucun suicide. Je songe à celui de mon père comme à une fatalité organique, dont le poids a dû occuper les dernières années de sa vie avec une constance effrayante au regard de ses responsabilités, et dans ses emportements. Ce suicide il l'a voulu pour ses excès, pour sa fureur, et par tempérament autodestructeur ».

CHESSEX s'auto-définit éternel orphelin. Il a toujours été amoureux des mots. Dans ce livre-chronique fait de courts chapitres il parle de littérature, de RAMUZ bien sûr, son maître et compatriote. Il n'oublie pas la musique qui le fait fondre : le blues. Il évoque la peinture, le meurtre d'un juif dans son village en 1942. La mort encore, telle une compagne fidèle, la seule peut-être. Celle qui a fait qu'il n'a pas assez connu son père. Cette mort qui l'accompagne c'est l'ombre du père parti trop tôt. La mère reste quant à elle un mystère, comme effacée par la carrure du père.

CHESSEX épingle certains auteurs arrivistes qui évoquent le désespoir sans l'avoir vécu « Combien de fois, rencontrant un écrivain, l'ai-je trouvé léger, en le mesurant à ce poids que je portais en moi et dans mes propres livres ? Combien de fois ai-je ri de la vanité de tel auteur, ou à ses comédies d'enfant gâté et préservé ? Des gens qui n'avaient rien vécu de fatal ». CHESSEX a aussi ses côtés agaçants (le sexe sale, les pulsions), pourtant à chaque fois on lui pardonne, d’autant qu’ici il n’en abuse pas. N'oublions pas qu'il a écrit « Le vampire de Ropraz » que l'on peut ranger tout à côté des chefs d’œuvre, même constat pour « Un juif pour l'exemple ». Peut-être aussi parce que CHESSEX est lucide : « Il y a en moi un poids de douleur que rien, je le sais calmement, n'épuisera ».

L'auteur n'est pas tendre avec lui-même, il sait qu'il déborde, qu'il explose, qu'il a du mal à nuancer, il en est conscient, alors on a tendance à vouloir lui donner le bon Dieu qu'il aime tant sans confession. Il pourrait nous cracher à la gueule, on le remercierait encore pour sa plume, son style, sa poésie écorchée, sa singularité car, même si CHESSEX semble ressasser des évidences, il le fait avec ses mots, ses phrases puissantes, ses tournures, sa hargne et sa sensibilité. Il sait émouvoir, et rien que pour cela on lui offre notre place au paradis, paradis qu'il a peut-être foulé en 2009 en éteignant sa chandelle, car il aura su faire de sa faiblesse une force inépuisable qu’il a su divinement transmettre.

(Warren Bismuth)