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dimanche 26 avril 2020

Arno CAMENISCH « Ustrinkata » + « Derrière la gare »


Il s’en passe de belles au café l’Helvezia situé dans la montagne du canton des Grisons à l’est de la Suisse, pour la dernière soirée avant sa fermeture définitive. La tenancière va s’exiler en Espagne. Alors on fête son départ, ses adieux de manière excessive. Tous les piliers de comptoir sont là, la voie haut perchée, gouailleuse et chargée d’alcool. Parce que forcément, la fermeture d’un bar ça s’arrose. Alors on picole en fumant cigarettes sur cigarettes, et surtout on égrène les souvenirs, on est là pour se remémorer le passé tandis que, comme pour le faire revivre, les aiguilles de l’horloge de la salle tournent à l’envers.

 

L’éboulement d’une montagne en 1927, celle-ci, faudrait pas que ce qu’il en reste dégringole à son tour, les dégâts avaient été jadis importants, et on y avait dénombré des morts. Chacun y va de son anecdote, les boissons aidant : les exploits, les rigolades, les tragédies locales, et puis bien sûr la météo. La tante, qui est aussi la patronne, sert les verres comme une virtuose, d’autant qu’elle est toujours encombrée d’une cigarette. Sitôt que l’une s’éteint, elle en rallume une autre.

 

Pour les clients, pas question de gâcher la bière ni le piccolo, les dalles sont en pente, les gestes incertains et les langues déliées. Souvenirs d’hôpitaux : « J’ai été content quand finalement quelqu’un a ramené sa fraise, ce sera sûrement une gentille doctoresse que je me suis dit, mais que nenni, c’était une doctoresse plus rustre que le premier équarisseur qui passe. Et puis ils te donnent des médocs que le lendemain tu sais même plus le nom de ton canasson ».

 

En fond une radio grésille, mais personne n’y porte attention. L’important est de combler le silence, le vide, et de vider les chopines tout en remplissant les cendriers. Les dialogues sont imbriqués dans le récit, ils en forment la majeure partie, sont déclamés dans une langue verte, populaire, emplie d’images et de mots approximatifs ou carrément détournés, échanges fusant sans laisser aucune place à la respiration, les phrases s’entrechoquent, se montent les unes sur les autres, il faut tout raconter en une soirée comme si on n’avait pas eu le temps avant, et que justement ce temps est désormais compté.

 

Dans cet exercice de style pied au plancher, décalé, théâtral et souvent hilarant, on peut y entendre des voix proches de celles des romans de René FALLET les plus festifs ou bien des bribes des dialogues les plus imbibés de Michel AUDIARD. Exercice d’équilibriste qui à tout moment pourrait bien se casser la figure, mais qui chaque fois miraculeusement retombe droit sur ses pattes. Ça s’appelle le talent. Et la maîtrise.

 

« Derrière la gare » est également un court roman, indissociable du précédent, et pourrait représenter son point de départ en quelque sorte. Dans celui-ci, l’Helvezia ne s’apprête visiblement pas à fermer. Ici le narrateur est un enfant du village, neveu de la tenancière de l’Helvezia, et amène le lectorat hors des murs de l’auberge pour nous faire découvrir le quotidien de la population. La langue est de fait plus enfantine, mais truffée là aussi de néologismes dont certains amusent beaucoup. Nous voyons ces autochtones dans leur travail, leurs loisirs, on fait connaissance avec de vieux métiers. Les situations cocasses, drôles, se succèdent tandis que les enfants jouent au ballon, y compris dans la cuisine. Parfois les punitions tombent pour condamner les turbulences : « Pour nous punir, la Maman nous a acheté des chaussures trop grandes. On a l’air de clowns avec. Vous allez bien grandir des pieds ». Le jeune narrateur décrit la préparation des fêtes de Noël par exemple, ou bien des journées à la neige (abondante dans les Grisons). Des petites tranches de vie rapportées avec une grande tendresse : « Le Gion Bi est debout sur le seuil. Il porte le manteau de fourrure de sa mère morte. Sur la table du salon, le Gion Bi a un sacancuir à rabat. Il appartenait aussi à sa mère. Quand il arrive à l’Helvezia, il a son manteau de fourrure et son sacancuir à rabat avec lui. Dedans il met ses poesias, qu’il sort en s’asseyant avec les habitués. Dans sa poche, il prend ses lunettes décaïe, les pose sur son nez et lit la poesia à voix haute jusqu’à ce que la table soit vide et que la tata dise bon basta ».

 

J’ai jadis fort bien connu la Suisse et je peux vous assurer que certaines expressions, certains mots « exotiques » issus de ces deux volumes sont typiquement suisses, bravo à la traduction très vivante de Camille LUSCHER. Ces deux livres ne pourraient en former qu’un seul, ils sont disponibles chez l’excellent Quidam éditeur depuis février 2020 et les deux couvertures sont absolument superbes.

http://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)


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