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jeudi 14 avril 2022

Daniel DE ROULET « La France atomique »

 


À l’instar de deux adolescents orphelins qui dans les années 1870 ont entrepris un tour de France pour rendre compte de leur vécu dans un récit de voyage intitulé « Le tour de France par deux enfants », le suisse Daniel DE ROULET moule ses pas dans les leurs (en s’autorisant cependant quelques escales buissonnières). Sauf que lui ne va précisément chercher la beauté, l’air pur et les petites fleurs. Il prépare un tour des centrales atomiques françaises, en prenant en exergue le livre des jeunes ados.

La France compte 24 centrales nucléaires et 56 réacteurs. En commençant par l’ancêtre Fessenheim en Alsace, DE ROULET va toutes les visiter en 2021. La date n’est pas anodine : il s’agit des 10 ans de Fukushima. En spécialiste du nucléaire, l’auteur va noter, comme les deux orphelins du XIXe siècle, ce qu’il voit, ressent, pressent. En technicien aguerri et vieux militant anti-nucléaire, il ne se contente pas de s’insurger contre le parc nucléaire français, il en fait l’historique, revient sur les incidents, les mésaventures, les supercheries et bien sûr les grands mensonges des professionnels français du métier.

L’un de ces premiers mensonges aura été la rhétorique : à une période il était bon de ne pas prononcer le mot « nucléaire », sonnant trop militaire, mais bien lui préférer « atomique », pour donner ce petit côté civil qui passe bien. Et puis ces tours imposantes qui rappellent « Une église au milieu du village », ne sont-elles pas rassurantes ?

De Fessenheim (forcée définitivement à l’arrêt en 2020 pour, entre autres, sa vétusté) à Nogent-sur-Seine, c’est donc l’intégralité des centrales françaises que DE ROULET va voir puis dépeindre dans ce petit bouquin tout à fait succulent. Entre humour et réflexions documentées, la lecture de cet essai (nucléaire) est une vraie jubilation. Et l’on y apprend beaucoup sur l’état du parc nucléaire français. L’auteur en profite pour glisser des anecdotes sur ses participations passées à des actions anti-nucléaires. D’ailleurs, un nom comme Malville renvoie aux luttes des années 1970 et à celui de Vital MICHALON.

Un court chapitre par centrale, l’auteur parfois déborde de son cahier des charges (atomiques) et nous conte des souvenirs, des anecdotes, des incidents majeurs, des mensonges d’Etat, etc. Tiens, comme ça, en passant : l’un des réacteurs de la centrale de Chooz a été mis à l’arrêt en 1991, à ce jour son démantèlement n’est toujours pas terminé. Les déchets et les radiations à très long terme ont toujours posé un problème dans le nucléaire. D’ailleurs, on projette la création d’un monstre, en sous-sol, Bure et ses galeries pour enfouir et cacher nos déchets alors qu’ils resteront dangereux et actifs pendant des milliers et des milliers d’années. « Quand on parle de durée de vie ou de demi-vie, on oublie qu’il s’agit de produits qui tuent. Bien qu’ils ne représentent que 0,3 % du volume des déchets, ils concentrent 99 % de leur radioactivité. L’iode 129 met quatorze millions d’années avant de perdre la moitié de sa nocivité. Pour le plutonium, résidu du combustible des réacteurs, la demi-vie est de vingt-quatre mille ans ».

Ne pas oublier que ce coquin de réchauffement climatique pourrait déjouer les plans. Exemple à Chooz : « À fin août 2020, les fameux panaches n’ont plus décoré le paysage. En raison du débit d’eau insuffisant de la Meuse, la production a dû être stoppée. Ce n’était qu’un avant-goût des ennuis à venir. D’autre usines atomiques françaises ont elles aussi été en difficulté, par manque d’eau provenant des fleuves, ou à cause de l’élévation de leur température ». Une manière courtoise de dire que le pire reste à craindre. Ah oui, et l’EPR de Flamanville, lui aussi DE ROULET l’évoque non sans une certaine appréhension, en partie due à son budget faramineux (à ce jour, il n’est toujours pas actif).

Fin du voyage, nous avons tant appris, nous avons révisé, les essais nucléaires français et Etats-uniens nous sont revenus à la mémoire, nous avons fait connaissance avec la seule centrale implantée en Afrique. Nous pouvons fermer les yeux sans oublier que nous sommes assis sur une poudrière. Ce remarquable ouvrage est sorti en 2021 chez les non moins remarquables éditions Hors-limite de Genève (allez fouiller leur catalogue, il est de grande qualité), il est l’un de ces documents éclairants sur la dangerosité du nucléaire, qui ressemble de plus en plus au type créé de toutes pièces par le docteur Frankenstein.

« La radioactivité serait partout sous contrôle. À long terme, l’accumulation de faibles doses serait sans effet sur le patrimoine génétique. Si nos arrière-petits-enfants engendraient des enfants mutants, nous ne serions plus là pour les soigner ».

https://heros-limite.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 16 décembre 2021

Jean-Claude LEROY « La vie brûle »

 


En 2011, Jean-Claude LEROY décide de partir s’isoler à Alexandrie en Égypte pour écrire dans le silence. Mais peu après son arrivée, les rues sont envahies de manifestants venus défier le régime du dictateur Hosni MOUBARAK à partir du 25 janvier. Le peuple crie son ras-le-bol envers le pouvoir dictatorial corrompu. C’est de sa fenêtre que Jean-Claude LEROY voit les premiers défilés.

Ce mouvement exceptionnel s’est créé sur deux bases principales : les élections législatives égyptiennes truquées de novembre et décembre 2010, ainsi que la révolte (la Révolution du Jasmin) déclenchée en Tunisie à partir du 17 décembre 2010 contre la dictature et la corruption du président BEN ALI. Objectif pour les égyptiens : faire dégager MOUBARAK.

En face des manifestants, l’armée égyptienne munie de boucliers d’osier d’un autre temps. Le mécontentement gagne rapidement la plupart des principales villes du pays. Le peuple, hier encore à genoux devant cette politique mortifère, se dresse. Enfin, pas tout le monde, de nombreux suicides surviennent, immédiatement condamnés par les autorités car interdits par la loi islamique.

« Si la pression de la rue se maintient les jours qui viennent, si Obama (nddlr alors président des États-Unis) veut bien dire son mot, peut-être que quelque chose d’historique va se passer. Même si Sadate avait pu déclarer en son temps : « Je suis le président musulman d’un État islamique », le gouvernement égyptien est avant tout, pour les grands de ce monde, un allié contre l’islam politique (à distinguer) tout autant qu’un élément essentiel de la paix avec Israël. C’est pourquoi la partie est assurément délicate ».

Le régime de MOUBARAK coupe les connexions à Internet, les villes égyptiennes se retrouvent coupées du monde, tout comme l’auteur de ce livre, qui sait par ailleurs s’effacer pour évoquer des rencontres, parfois furtives, toujours marquantes. Celles qu’il fait en pleine révolution avec les autochtones en colère, mais aussi d’autres du temps passé, remémoration de ses échanges avec Albert COSSERY.

Le contrôle des médias, la désinformation sont absolus. Les images que propose la télévision d’État sont celles des rassemblements pro-MOUBARAK pourtant largement minoritaires. Quant aux nations occidentales, même une fois informées de l’étendue de la grogne (Internet vient d’être rétabli), elles pratiquent la politique de l’autruche.

LEROY descend dans la rue et, au milieu de la foule, converse, consigne. Il veut connaître les revendications, celle d’un peuple pris à la gorge par un pouvoir absolutiste. Il entreprend la rédaction d’un carnet de bord, au jour le jour, afin de coller au plus près des événements. Il sait que les moments qu’il vit en direct sont inédits et vont marquer l’Histoire.

« Bientôt des tireurs sur les toits, qui font feu. Qui tuent les mécontents trop voyants. La police toutefois débordée, il semblerait que la peur ne prend plus. Elle ne prend plus ! Les gens le clament : on n’a plus peur. Et maintenant qu’il y a des morts, comme on a dit à Suez dès la première victime, ce n’est plus une émeute, c’est la révolution. Des centaines de commissariats en flammes. Des voitures de police calcinées. Des immeubles administratifs emblématiques du régime corrompu, en feu, ça brûle ! La police tire dans la foule, se défend comme elle sait trop bien le faire, en attaquant, mais elle doit quand même céder le terrain. Des jeunes tombent sous les balles, leurs camarades continuent d’avancer vers les armes et ceux qui les tiennent ».

Pressé par la foule, sa révolte et sa détermination, MOUBARAK démissionne. Enfin. Nous sommes le 11 février 2011. Les échauffourées ont duré trois semaines. L’espoir renaît, mais les coptes ont peur. C’est alors que Jean-Claude LEROY apprend le décès de son ami Patrice, écrasé par une auto alors qu’il pilotait une motocyclette. Habituellement dans un livre historique, c’est la Grande Histoire qui vient succéder à la petite, ici c’est exactement le contraire.

2011 année singulière, avec l’accident nucléaire de Fukushima au Japon. Et cette question : l’Égypte peut-elle devenir à moyen terme une puissance nucléaire ? L’exaspération de l’auteur se ressent dans ses réflexions sur le sujet : « Il y a au moins une chose qui n’existerait pas sans le génie des physiciens : le plutonium. Une saloperie extrêmement dangereuse et durable. Avec une demi-vie de vingt-quatre mille ans pour le plutonium 239, quand même ! La France en a fabriqué et en fabrique en grande quantité, ce qui, à l’évidence, l’avantage moins qu’elle ne la rend vulnérable, à la merci du moindre accident ou attentat. Surtout, il ne faut pas le dire : nos ennemis nous écoutent ! ». C’est aussi l’occasion pour l’auteur de revenir sur les magouilles politiques internationales du président français Nicolas SARKOZY.

En Égypte, après la chute de MOUBARAK, les ordinateurs portables apparaissent un peu partout, provoquant une « décommunication » en direct, un dialogue de face à face tronqué. Mais la révolution arabe s’étend à d’autres pays comme une traînée de poudre.

L’intime est une autre ramification du texte : évocation du pote Pierre, ses bizarreries, sa folie, au cœur d’une année 2011 riche en émotions. Mais déjà le procès de MOUBARAK se dessine… Ce petit joyau, entre roman historique et récit de vie, est à lire urgemment. Près de dix ans après les faits, LEROY réussit à faire revivre avec passion un épisode crucial du printemps arabe, il fait partager ses émotions dans un style parfois journalistique qui colle parfaitement à son sujet. Sorti en 2020 aux éditions Lunatique, ce livre est l’un de ces moments privilégiés qui nous racontent l’Histoire, en détails, sans fanatisme, mais sans dégagement non plus. Récit militant, combatif et chronologique, il dépeint une société malade dans un pays à l’agonie, son remède pourrait bien s’appeler le Peuple.

« L’Égypte est un serpent, tout le venin se tient dans la tête ».

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 8 mars 2020

Pavlo ARIE « Au début et à la fin des temps »


Si vous suivez assidûment ce blog, le titre de cette pièce de théâtre ne doit pas vous être inconnu. En effet, elle ouvrait la gigantesque anthologie des écritures théâtrales contemporaines d’Ukraine « De Tchernobyl à la Crimée », ouvrage collectif majeur sorti l’an dernier aux mêmes éditions L’Espace d’un instant et déjà chroniqué ici :


Cette pièce ukrainienne de 2013 – traduite en 2016 par Iula NOSAR et Aleksi NORTYL - traite de l’après Tchernobyl (qu’il faudrait d’ailleurs mieux écrire Tchornobyl comme il est judicieusement rappelé dans ces pages). Une famille restée dans la zone interdite après la catastrophe nucléaire. La grand-mère, Baba Prissia, un tantinet misanthrope du haut de ses 86 ans, sa fille Slava, 59 ans et le fils de Slava, Vovtchyk, 28 ans, un peu idiot. Baba Prissia n’a jamais quitté la zone, Slava et Vovtchyk sont revenus y vivre après un passage par la Crimée. Dans cette zone, le principe de précaution alimentaire fait foi. Mais Baba Prissia s’en moque, au contraire de sa descendance. Le père de Vovtchyk a disparu. Nous apprendrons plus tard qu’il est devenu esclave.

Plus d’électricité dans la bicoque familiale, les câbles électriques ayant été dérobés. Les autorités ont demandé à plusieurs reprises à la famille de quitter les lieux, jugés trop dangereux, mais où aller ? D’autant que Slava a déjà essayé, en vain.

Des flashbacks : d’abord en 1986 au lendemain de l’accident, puis en 1993, où nous rencontrons enfin le mari de Slava, pestiféré et alcoolique. Nouveau retour dans le temps, en 1996 cette fois-ci.

Dans ce texte particulièrement rythmé, il est question des croyances et superstitions ukrainiennes, mais aussi de faits bien plus terre à terre, avec historiquement l’évocation par exemple de l’Holodomor, cette famine de 1932-1933 en Ukraine, orchestrée par STALINE. Le poste radio tient compagnie, on écoute les informations grâce à des piles. La transplantation d’organes vient d’être légalisée en Russie. Qu’en sera-t-il pour les ukrainiens, irradiés jusqu’à la moelle ? Baba Prissia est formelle : « Je n’ai jamais aimé les Soviets, moi, mais avec eux au moins les choses étaient claires. Alors que maintenant, on n’y comprend plus rien ! ». Sinistre nostalgie, ce « c’était mieux avant ». Oui mais avant quoi ? Avant Tchernobyl ? Avant l’effondrement de l’U.R.S.S. ? Du temps de STALINE ?

Désormais les ukrainiens vivent comme des parias dans toute la Russie, donc Baba Prissia ne partira pas, elle en est convaincue. Quant à Salva, elle désirerait fuir, mais pour aller où ? Et que faire de cet imbécile de Vovtchyk qui souhaiterait « niquer » ?

C’est Baba Prissia qui parle : « Le monde entier se presse vers on ne sait où, et il est toujours en retard parce que le temps est tout droit. Nous, on n’a nulle part où se presser, on a un temps rond : tout vient à son heure, son jour, sa saison. Nous vivons au début et à la fin des temps… ». Comme si la fatalité était déjà annoncée, un drame va se produire, il est la personnification de la destinée de l’Ukraine, région ayant tellement souffert au cours des siècles, un peuple persécuté puis victime directe de la plus grande catastrophe nucléaire de toute l’humanité, un peuple à genoux mais qui résiste.

Cette pièce ancrée dans la réalité sait toutefois se faire onirique, dépasser le palpable, le ressentiment. Sans rêves pas de but. Celui des ukrainiens semble bien brumeux. « Au début et à la fin des temps » est de ces pièces qui émeuvent tout en surfant sur l’Histoire politique et sociale. Elle est d’une grande qualité, et je ne saurai que trop vous la recommander. Les éditions L’Espace d’un instant sont décidément une pièce maîtresse pour nous faire découvrir un autre théâtre.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

samedi 9 novembre 2019

Svetlana ALEXIEVITCH « La supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse »


Svetlana ALEXIEVITCH livre encore une fois au grand public un document d’une envergure colossale. Avec « La Supplication », le lecteur va une nouvelle fois apprendre, sortir des sentiers battus et se libérer de ce qu’on lui a donné comme informations, ici au sujet de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en avril 1986.

Il faut avoir le cœur et les tripes bien accrochés pour lire ce récit. Les événements sont rapidement résumés puis le micro de la journaliste se focalise sur les témoins et les survivants. Témoignages, non pas dans le feu de l’action, mais près de 10 plus tard, lorsque le monde commence à se poser de vraies questions sur l’héritage de Tchernobyl, les dégâts irréversibles, des peuples entiers sacrifiés, condamnés sur l’autel du progrès nucléaire.

La première chose, le titre. On s’interroge, pourquoi ce titre ? Il est suivi d’une précision : « Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse ». Pour comprendre véritablement, il faut attendre la fin de l’ouvrage. Le récit est encadré par deux témoignages plus longs que les autres : le premier, qui illustre le prologue, est celui d’une femme enceinte dont le mari décède suite à l’exposition brutale aux radiations dès le début de la catastrophe nucléaire. Le dernier, nommé conclusion, est aussi celui d’une femme, d’une mère. Quatorze jours d’agonie ou une année de souffrance, ne reste que l’amour qui est vain quand il s’agit de combattre l’horreur : la radiation.

« Dix années ont passé… Tchernobyl est devenu une métaphore, un symbole. Et même une histoire. Des dizaines de livres ont été écrits, des milliers de mètres de bande-vidéo tournés. Il nous semble tout connaître sur Tchernobyl : les faits, les noms, les chiffres. Que peut-on y ajouter ? De plus, il est tellement naturel que les gens veuillent oublier en se persuadant que c’est déjà du passé… » (auto-interview de l’auteure, 1997). L’ouvrage est très dense, la somme des informations est incroyable, le travail de recueil est titanesque. Encore une fois, ALEXIEVITCH est la passeuse des voix que l’on n’a pas entendues.

Après un prélude à la catastrophe, divers acteurs ou simples spectateurs du désastre vont prendre la parole, raconter leur quotidien, leur destin qui a basculé en avril 1986, notamment en Biélorussie (terre natale de l’auteure) et en Ukraine. Radiations, terres empoisonnées, thyroïdes défectueuses, cancers, leucémies provoqués par l’accident. Des habitants qui racontent la souffrance, l’horreur, les enfants qui naissent, soit morts soit difformes. Des animaux monstrueux visibles un peu partout dans les villes, les campagnes. Et l’exode, comme pour une guerre.

Femmes de liquidateurs, chercheurs, scientifiques, parents d’enfants à venir et d’enfants déjà nés, un témoignage polyphonique autour de la seule catastrophe de Tchernobyl. Le contexte dans un premier temps : 1986. Les événements de la Seconde Guerre Mondiale ne sont pas si lointains. Souvenez-vous, dans une chronique précédente, celle de « Derniers témoins », on peut écouter la voix des enfants pendant l’occupation nazie de la Russie. Ces enfants sont adultes, et on leur demande de se comporter comme en temps de guerre : on laisse tout derrière soi, les meubles, les souvenirs, les reliefs de repas encore fumants sur la table, les animaux de compagnie, de ferme, et on évacue. Mais pourquoi partir alors que l’ennemi est invisible ? Comment accepter de laisser les potagers en devenir, promesse d’abondance, pour partir sans avoir aucune réelle explication ? Les traces de la famine, de la rigueur sont encore présentes dans les esprits et les recommandations se heurtent à ce paradoxe de nature qui semble perdurer, le printemps qui s’installe doucement, les animaux qui se réveillent, la vie, finalement, qui s’écoule comme si rien ne s’était passé.

Beaucoup sont ceux qui évoquent la guerre, en ce temps ils savaient quoi faire, comment combattre, comment survivre. Mais comment lutter contre un ennemi sans aucun visage humain ? Tout est pollué. Des habitants ont souhaité rester clandestinement sur la zone interdite, ils sont nés là, ils veulent mourir là. Certes, il y a eu le pillage des maisons abandonnées, mais l’exode a aussi entraîné un déplacement des biens (radioactifs), un peu partout dans le pays. Alors foutu pour foutu, les irréductibles ne bougeront pas d’un pouce. De toute façon, au lendemain de la catastrophe, les autorités n’allaient quand même pas distribuer des masques faciaux aux autochtones, il ne fallait pas faire grimper la psychose, la panique. « … je sais que l’on a volé et sorti de la zone contaminée tout ce qui était transportable. En fait, c’est la zone elle-même que l’on a transportée ici. Il suffit de regarder dans les marchés, dans les magasins d’occasion, dans les datchas… Seule la terre est restée derrière les barbelés… Et les tombes… ».

Si en France on a eu peu d’informations sur la catastrophe (majoritairement de la désinformation), les locaux ne sont pas en reste : les communautés scientifique et politique sont muettes. Celles et ceux qui tirent la sonnette d’alarme sont ceux qui viennent nettoyer les radiations, qui travaillaient à la centrale et qui connaissent les risques considérables pris par la population qui ne bouge pas d’un iota. Mais où aller ? Car les habitant-es de Tchernobyl deviennent rapidement des parias : le mal des rayons n’arrive pas immédiatement après l’exposition, l’état se dégrade en 14 jours pour les plus atteints et celles et ceux qui ont été contaminés peuvent ressentir les effets délétères bien plus tard. Alors les autres, les « sains » les évitent, les médecins ne soignent pas, les infirmières ne peuvent entrer soulager les mourants dans les chambres.

Les Tchernobyliens sont stigmatisés. Les enfants qui naissent sans vie, ces jeunes femmes auxquelles on doit expliquer qu’enfanter sera impossible, ces hommes qui reçoivent pour consigne de ne pas procréer. Mais l’on se bat contre un ennemi invisible : qu’est-ce qui est contaminé et qu’est-ce qui est sain ? On ne fournit rien à la population qui permettrait d’évaluer le risque réel, et pour cause : les seuils sont allègrement dépassés, les compteurs Geiger trafiqués, histoire de contenir la population qui n’y comprend finalement plus rien. On doit quitter les lieux, pourtant l’Etat qui se veut garant de la sécurité minimise. Vous voulez vous protéger : la vodka voyons ! Plusieurs litres ingurgités vont vous nettoyer de toute cette radiation nocive. Les nettoyeurs partent avec leurs bouteilles, et l’ambiance est plutôt bonne dans les forêts de Pripiat.

Le graphite sur le toit de la centrale éventrée. Même les robots envoyés sur place ne répondent plus. Alors l’humain, encore. Avec des protections dérisoires, des hommes vont balayer les toits hautement dangereux, expédier les gravats dans le cœur du réacteur. Il leur en coûtera au mieux la santé, au pire la vie. Ce sont les liquidateurs.

Même eux, protégés par des vestes de fortune et des chaussures ordinaires, ceux qui arpentent les gravats radioactifs, ceux-là même dont les veuves confient leurs témoignages, finissent par chasser les animaux sauvages pour se nourrir et parfois se servent dans les potagers abandonnés pour se rassasier. Crime contre l’humanité, non pas génocidaire mais crime affreux, passé sous silence, où encore une fois ce sont les plus pauvres, les petites mains qui sont envoyés en première ligne. A la clé, beaucoup d’argent : ces hommes y voient l’avenir de leur famille, la douce promesse d’un futur serein à l’abri du besoin.

La suite : la radiation va rester active durant des milliers d’années sur terre, peut-être des millions, même les spécialistes ne sont pas à même de donner une fourchette approximative. Alors les survivants se retranchent parfois dans la littérature, seule bouffée d’oxygène non souillée : « Tchernobyl est un sujet à la Dostoïevski. Une tentative pour donner une justification à l’homme. Et peut-être est-ce tout simple ? Peut-être suffit-il s’entrer dans le monde sur la pointe des pieds et de s’arrêter sur le seuil ? ».

Cet ouvrage est un exemple criant de désinformation de masse, un crime insoutenable, des mensonges, propagés dans toutes les sphères, pas seulement au niveau national mais au niveau international. Le nuage s’est arrêté à la frontière française nous a-t-on dit.

Ce bouquin indispensable a été adapté en mini-série télévisée en 2019. Oui oui, il s’agit bien de l’excellente série États-unienne « Chernobyl », qui s’appuie sur les témoignages, les monologues du récit pour en extraire un scénario solide, même si l’adaptation suit en particulier un homme-clé parmi les scientifiques : Valeri LEGASSOV, suicidé en 1988. On retrouve dans les images certaines scènes décrites dans le livre, les scénaristes n’ont pas eu besoin d’ajouter de l’hémoglobine tant la vérité a largement dépassé la fission.

Svetlana ALEXIEVITCH, grande dame dont l’œuvre est un gigantesque doigt d’honneur à la langue de bois, aux énarques tout puissants, merci pour elles, merci pour eux, merci pour nous, de nous donner cette vérité à laquelle tout individu a droit.

« Amène-moi là-bas. Ne souffre pas ». Il a rempli de supplications tout notre cahier. Il m’a obligée à donner ma parole. »

Livre majeur paru en France une première fois en 1997 et régulièrement réédité depuis. La catastrophe nucléaire de Tchernobyl semble avoir été le premier clou sur le cercueil de la feue U.R.S.S., et les cercueils défilent depuis, irradiés souvent…

(Emilia Sancti & Warren Bismuth)

lundi 5 août 2019

« De Tchernobyl à la Crimée – Panorama des écritures théâtrales contemporaines d’Ukraine », sous la direction de Dominique DOLMIEU et Neda NEJDANA


La palme de la fouille la plus littérairement spéléologique de la décennie sera sans conteste attribuée à ce véritable pavé de quelque 520 pages. En un seul volume sont ici regroupées pas moins de neuf pièces de théâtre ukrainiennes contemporaines écrites entre 1995 et 2014, pas toutes en ukrainien dans la langue originale d’ailleurs. Nous y reviendrons. En tout cas, c’est bien l’Ukraine qui est l’héroïne de ses pièces. Sans revenir en détail sur chacune d’elle, nous allons en sortir les éléments principaux, puisque certains se recoupent d’une pièce à l’autre. Pour ceux dont nous disposons, les pièces furent traduites en français entre 2014 et 2018, donc sont nouvellement implantées en France, certaines y ayant par ailleurs déjà été jouées.

Nous tenons un nid d’informations foisonnantes sur la culture et l’histoire ukrainiennes, un fourmillement de renseignements. Car le théâtre peut aussi se rendre utile à cela : une manière détournée d’alerter le lectorat. En effet l’Histoire de l’Ukraine est d’une rare complexité, d’une rare violence. Ici la direction de l’ouvrage a choisi une valse à quatre temps très judicieuse, voyons-en le contenu :

- La catastrophe du siècle

Ce chapitre comporte deux pièces : « Au début et à la fin des temps » de Pavlo ARIE et « Les fugitifs égarés » de Neda NEJDANA (par ailleurs codirectrice du présent recueil). On peut aisément rapprocher ces deux pièces puisqu’elles traitent chacune à sa façon de la même tragédie, l’une des plus grandes catastrophes civiles du XXe siècle : l’accident nucléaire de la centrale de Tchernobyl (prononcer Tchornobyl en Ukrainien) en avril 1986, qui a marqué les mémoires et les façons de vivre pour les populations les plus exposées, entre quitter sa terre natale pour toujours en laissant tout sur place, ou rester dans une zone hautement radioactive et interdite, au péril quotidien de sa vie, et malgré l’interdiction des autorités. Deux pièces qui entrent dans cette zone interdite, qui évoquent les liquidateurs (le personnel appelé sur les lieux du drame juste après l’accident), irradiés, comme la terre, les sols, la nature dans son entier et bien sûr les habitants. On enterre les morts ? Cercueil de zinc (le cadavre est trop radioactif). Quant aux enfants : Mort-nés, malades, handicapés à vie. La radioactivité s’engouffre partout, comme une contagion, par ses rayons inéluctables. L’isolement, le refus des popes, l’humour noir comme dernière bouffée d’air avant le désespoir total. Les suicides ne se comptent plus. La seconde pièce est plus onirique, certes, mais pas moins sombre que la première sur le fond. Les deux sont une parfaite réussite.

- Au temps des changements

Trois pièces dans ce chapitre : « Hymne de la jeunesse démocratique » de Serhiy JADAN, « Miel sauvage » d’Oleh MYKOLAÏTCHOUK et « En direct » d’Oleksandr IRVANETS. L’Ukraine d’aujourd’hui. Dans la première pièce : le business, la corruption, le pognon facilement et salement gagné, le projet d’ouverture d’un club gay avec en prétexte brandi la liberté pour tous. Pour les sentiments on repassera : « La tendresse, c’est comme le pétrole russe : il y en aura pour tout le monde, mais pas pour longtemps ». Une farce tragique. « On sent qu’on est un pays européen. Et pas un camp stalinien où on persécute un homme parce qu’il a l’outrecuidance d’être lui-même, différent de la matière grise ». À voir… De nombreux personnages sont mis en scène dans cette pièce complexe et politique.

La deuxième pièce est présentée comme le monologue agonisant d’une femme enceinte qui en profite pour dénoncer les conditions d’avortement en Ukraine, les lois, les médias qui appuient le choix des autorités en relayant de fausses informations qui poussent à la culpabilisation. Et puis il y a l’envie subite de miel sauvage, celui qui rappelle la grand-mère en des temps lointains, comme pour se persuader que c’était mieux avant. Là aussi à voir…

La troisième est une pièce télévisuelle, une télé-réalité où plusieurs intervenants (chacun représentant une frange du peuple ukrainien) vont débattre à propos du « multiplundisme » (rien que ça !). La plus absurde de toutes les pièces, presque burlesque, mais un fond très critique, très social. Mais d’abord, qu’est-ce que le multiplundisme ? Patience, vous l’apprendrez à la toute dernière ligne.

- Maïdan, une révolution

Chapitre présenté par deux pièces sur fond de révolution ukrainienne dite du Maïdan en 2014 suite au refus de l’Ukraine de passer un accord avec l’Union européenne, entraînant de violents heurts dans le pays. « Le labyrinthe » d’Oleksandr VITER, ou la rencontre inopportune dans un fourgon de police entre divers personnages représentant, chacun à sa façon, le peuple ukrainien de souche ou pas (un ancien enseignant, un journaliste – français -, un étudiant, une pute, un flic). Les discussions sur les forces de l’ordre sont acérées et animées, mais en fait ces cris, ces tirs, ces tremblements, que se passe-t-il à l’extérieur ?

« En détail » de Dmytro TERNOVYI n’est pas traduite de l’ukrainien mais du russe. Elle met en scène des autochtones confrontés à des migrants, à l’administration ukrainienne. Que représente le visa de groupe ? Est-il plus ou moins liberticide que le visa individuel ? La place et la force de la répression. Autant de questions et bien plus que le lectorat devra se poser dans cette pièce assez complexe où les personnages semblent jaillir de nulle part.

- À l’intérieur et au-delà du monde

Deux pièces illustrent ce chapitre. La première, « Arzy, l’étrange tatare » de Rinat BEKTASHEV, est à elle seule une pièce de collection (et sans aucun jeu de mots à déplorer s’il vous plaît !). En effet, c’est le tout premier texte du tatar de Crimée jamais traduit en français, une grande première historique. Nous y croiserons Ali-Baba au beau milieu d’une histoire d’amour intense mais impossible, le ton est très poétique, onirique, proche de contes orientaux. Ali-Baba et sa bande enlèvent une magnifique femme juste avant son mariage. C’est sans doute la plus intemporelle de toutes les pièces de ce recueil.

« L’évangile selon Lucifer » d’Anna BAGRIANA regarde du côté de la mythologie avec un ton également biblique, et parcourt une partie du XXe siècle ukrainien, de la destination vers le goulag de Vorkouta sur ordres de STALINE en 1943, en passant par quelques esprits malins et la révolte antiautoritaire, toute l’Ukraine est peut-être là : « Et même lorsque le destin m’a poussé contre un Ukrainien qui s’était retrouvé dans le camp des rouges, je ne suis pas allé contre mon frère. Je ne l’ai pas touché, je ne l’ai pas tué, car chaque Ukrainien est mon frère. J’ai marché seulement contre l’ennemi, l’envahisseur étranger, qui cherchait à imposer sa domination sur moi, sur toi, sur mes frères ukrainiens, et sur tout notre peuple, qui voulait tous nous détruire, faire de nous un troupeau inconscient et stupide, nous empoisonner par l’indifférence et nous éclabousser du sang des héros, en jetant dans la boue leurs noms sacrés. C’est seulement contre un tel ennemi que j’ai marché. Et je suis devenu plus féroce qu’une bête, j’étais brutal et impitoyable. Mais même alors, maman, ne crois pas que je devenais le diable ».

Pour la codirectrice Neda NEJDANA en préface (très instructive !), ce puissant recueil est une anthologie, la première dans sa catégorie. Dominique DOLMIEU, co-directeur, préfère le terme de panorama. Tous deux éclairent de manière intelligente et accessible l’histoire de l’Ukraine, ce proche pays inconnu. Tout comme ces neuf pièces historico-politiques qui mouillent la chemise pour parler du Holodomor (famine des ukrainiens orchestrée par STALINE en 1932/1933), de ce pays multiethnique et polyglotte de moins de 30 ans (indépendant depuis 1991) malgré pourtant une culture de plus de 7000 ans, qui a beaucoup souffert, entre archaïsme et modernité forcée, dont le peuple s’est battu dans les années 1940 à la fois contre HITLER et STALINE.

Bien sûr, dans ces pièces l’héritage de l’Ukrainien Nikolaï GOGOL se fait sentir, devient palpable, mais modernisé, politisé, historisé, l’absurde toujours en arrière-plan, parfois sur un léger fond de ce mysticisme cher à GOGOL. Un théâtre qui n’oublie pas ses racines mais qui est parvenu à les digérer au plus près, au plus fin, pour en recracher une originalité, emplie de poésie, d’onirisme, de croyances, de mystique, mais aussi de révolte, l’histoire d’un pays meurtri, d’un peuple déboussolé. Chaque pièce fait ressentir cette espèce d’urgence à sortir d’une impasse malgré l’absence de solutions. Toute cette découverte pour nous occidentaux n’aurait pu voir le jour sans l’alliance internationale de structures comme Eurodram (réseau européen de traduction théâtrale), la Maison d’Europe et d’Orient (spécialiste et soutien des cultures d’Europe de l’est en particulier mais aussi d’Asie) et les formidables éditions L’espace d’un instant que nous avons l’habitude de vous présenter en ces pages pour leur travail solide, original et sérieux. Ici comme toujours, peut-être encore plus que d’habitude, la ligne est splendide, politique, internationaliste, les minorités silencieuses ou oubliées s’invitent à table, et cela permet de déguster dans le même repas fromage ET dessert.

Ce volume est imposant en tous sens, de par son poids, son nombre de pages, le contenu aussi captivant que méconnu par nos contrées occidentales, la qualité des textes, des mises en scène, la variété des sujets. Mais ce projet est aussi un magistral travail collectif. Outre les organisations et protagonistes déjà cités, il ne faudrait pas oublier les indispensables traducteurices (Iulia NOSAR, Aleksi NORTYL, Estelle DELAVENNAT, Iryna DMYTRYCHYN,Tatiana SIROTCHOUK, Bleuenn ISAMBARD, Shirin MELIKOFF, Ömer ÖZEL, Maxime DESCHANET), mais aussi toutes celles et tous ceux qui ont traduit en d’autres langues ces textes originaux, les ont mis en scène un peu partout dans le monde afin de permettre le partage de cette culture, de cette histoire singulière, comme pour ouvrir une première porte qui forcément en entraînera d’autres sur lesquelles il faudra faire pivoter la poignée afin d’y découvrir d’autres trésors. L’investissement financier de la présente anthologie pour le lectorat semble bien mince au vu de la somme des informations, de la qualité du style. Un livre soigné à tous égards, à conserver bien au chaud (ou au frais, ça dépendra des saisons), mais surtout, à ne pas oublier de faire tourner quand vous entendrez le mot « Ukraine ». Sorti en 2019 aux excellentes éditions L’espace d’un instant. Vous pouvez d’ores et déjà préparer vos cadeaux de noël, d’autant que la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture vient de sucrer les subsides qu’elle versait à la Maison d’Europe et d’Orient, sale coup…

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

mardi 28 mai 2019

Cédric TALING « Thoreau et moi »


Une BD décroissante ! On l’attendait, Cédric TALING l’a faite ! Tout part du constat que la terre est devenue invivable, polluée à l’extrême, absurde, et qu’il faudrait enfin changer nos modes de vies, de consommation, ne plus agir en prédateurs mais respecter enfin dame nature à qui l’on doit tant. Pourquoi ce titre ? Car l’ombre d’Henry David THOREAU (1817-1862) plane à chaque instant. Son fantôme au nez trop long vient s’immiscer dans les discussions, il intervient même, évoquant son isolement volontaire dans la forêt de Walden, s’essayant à la simplicité volontaire dans une cabane de bois, en faisant en quelque sorte le précurseur des futurs mouvements écologistes radicaux.

Les protagonistes de cette BD en ont assez de jouer le jeu des multinationales, de dévaster la terre sans scrupules, ils rêvent d’une autre vie, axée sur le respect de la nature, l’autosuffisance, la diminution drastique des déchets ménagers. Mais bien sûr, rien n’est facile. En effet, l’éducation, les générations précédentes, tout a été fait pour surconsommer, jeter, acheter, dépouiller la terre de ses matières premières épuisables. Alors qu’il semble trop tard pour agir, une poignée d’écolos tentent le grand saut, malgré les vieux réflexes consuméristes : travail donc profusion dans la consommation, et par ricochets profusion dans la démence asphyxiante de la pollution. Les mers et océans en font les frais. Et ces jours d’orgies consommatrices comme le black Friday, engraissant sans vergogne les multinationales et autres milliardaires.

Mais remontons dans le temps, avec THOREAU invitant sur « ses » terres l’un des personnages clés de la BD. Oui, il est possible de vivre autrement, THOREAU l’a montré dans le livre « Walden ou la vie dans les bois » (régulièrement réédité), un texte fondateur de la philosophie écologiste. Il a quand même de la gueule le site de Walden, et il pourrait devenir une sacrée source d’inspiration. Par quoi commencer ? Par la discussion, l’échange d’idées. Mais là aussi c’est compliqué. Un exemple :

« - Nan mais sans blague, on doit sortir du nucléaire.
-         Moi j’trouve que les éoliennes, c’est pas mal.
-         Non, c’est de la merde, les éoliennes, ça tue les oiseaux migrateurs et les chauves-souris.
-         Les centrales thermiques, ça pourrait être une solution.
-         Tu déconnes ?! Elles marchent au fuel, au charbon et aux déchets, c’est pourri !!
-         OK, donc on fait quoi si y’a rien de bon ? On s’éclaire comment ?
-         Bah… À la bougie !
-         Quoi ? À la bougie ?!
-         Mais à la bougie végétale alors ! Parce que la paraffine c’est du pétrole. Et la cire d’abeille, c’est de l’exploitation animale.
-         Attends, chouchou, ta bougie végétale, elle est pas faite à l’huile de palme au moins ?
-         Merde ! On fait comment alors ? On s’éclaire à la cire d’oreilles ?!!

Bref, on n’a pas le cul sorti des ronces. Les réflexions fusent, se contredisent, montrent la dépendance de l’humain pour chaque petit geste du quotidien, la difficulté de penser autrement, d’agir activement, en lien avec ses convictions, mais de manière radicale afin de protéger l’environnement. Il va falloir passer par une remise en cause du salariat, et bien sûr de l’argent roi, laisser tomber la bagnole, l’excès, malgré les vieux démons, malgré tout ce qui a été mis en place pour une vie capitaliste confortable, faite de biens matériels et guidée par le pognon, la compétition et l’égoïsme.

Je vous laisse découvrir comment nos personnages vont tenter l’expérience, se basant bien sûr sur celle de THOREAU. Les dessins sont résolument modernes et colorés, comme pour bien insister sur le fait que le XIXe siècle et l’écologie de THOREAU était en avance sur son époque. Les dialogues sont très nombreux, fluides et argumentés. Les 120 pages ne laissent pas de répit, elles sont denses, sensées, et les débats contradictoires démontrent bien que nous sommes à une période charnière pour la survie de la planète mais que les vieux démons semblent difficiles à étrangler. La BD vient de sortir chez les excellents Rue de l’Échiquier encore fort inspirés. Achetez-la et surtout faites-la tourner, les propositions n’y sont ni utopiques ni rébarbatives, du très bon travail enfin respectueux de la Terre. Cet album fait partie de ces chaînons qui commencent à poindre dans les actions nouvelles, il ne faut pas laisser passer l’instant, il est crucial. Ceci est le premier album de Cédric TALING, c’est un vrai coup de maître.


(Warren Bismuth)

jeudi 30 novembre 2017

Fabien HEIN et Dom BLAKE « Écopunk : Les punks, de la cause animale à l’écologie radicale »


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Voilà un outil indispensable pour mieux connaître les racines, les valeurs notamment écologiques et le mode de vie du mouvement anarcho-punk mondial. Tout d’abord il est agréable de constater que les auteurs connaissent bien leur sujet puisqu’ils font référence à des groupes et organisations restés parfois très en marge au sein même d’un milieu pourtant – volontairement – très peu médiatisé. Tout est ici scruté : la naissance de cette mouvance dès 1977 en parallèle au déferlement punk-rock, les influences allant chercher clairement du côté du mouvement hippie des fin 60’s/début 70’s, mais aussi chez des écologistes qui a priori n’ont rien à voir avec les punks : Murray BOOKCHIN, Jacques ELLUL, Ivan ILLICH, Peter SINGER, Léon TOLSTOI, et surtout ce diable d’Edward ABBEY, écrivain eco-warrior États-Unien totalement époustouflant (que je vous conseille de lire de toute urgence ! Six de ces livres traduits sont disponibles chez les excellentes Éditions GALLMEISTER), et bien sûr chez les théoriciens d’un anarchisme pleinement revendiqué et concrétisé quotidiennement. Résumer ce documentaire n’est pas une mince affaire pour moi, immergé dans ce mouvement politique, social et musical depuis maintenant plus de 30 ans, donc avec sans doute ce manque de recul pourtant nécessaire pour analyser objectivement la situation. L’histoire de l’anarcho-punk, si elle est passée au crible sur ses sources, est développée concernant l’écologie, incluant des thèmes aussi variés que la lutte anti-nucléaire, l’anti-bagnole, la promotion du vélo comme moyen de transport (les fameux bikepunx), la défense animale (contre la vivisection, la torture animale, pour le végétarisme (dès la fin des 70’s) puis le véganisme (dans les 80’s et surtout 90’s), contre le cuir, pour la libération des animaux de laboratoires notamment par le biais de structures telles l’A.L.F. ou l’E.L.F., pour l’antispécisme malgré ses limites évidentes, les auteurs posant des questions très pertinentes sur le sujet), contre l’aliénation technologique née du progrès à tout prix, pour le développement de communautés le plus souvent squattées (en héritage des hippies) où le but est le maximum d’autosuffisance et d’autonomie, pour la floraison de squats urbains actifs de contestation et de recherches de solutions, mais aussi parallèlement pour la permaculture et la ruralité (détaillées en fin de volume), et en général contre l’ogre capitaliste, le travail salarié aliénant et pour le Do it yourself (D.I.Y., « fais-le toi-même ») au quotidien. La toile de fond de cette réflexion ; CRASS, communauté hautement influente et groupe musical inventeur de l’anarcho-punk (le groupe en tant qu’entité musicale n’existera que de 1977 à 1984, mais le collectif est toujours actif). C’est par le prisme de ce groupe majeur que les auteurs vont présenter et développer la pensée anarcho-punk pour laquelle CRASS est la véritable figure de proue dissidente et libre dès 1977, CRASS dont le batteur Penny RIMBAUD est déjà un « vétéran » lors de l’explosion du punk et a acquis de l’expérience en matière d’autonomie et d’autogestion communautaire. C’est avec Gee VAUCHER (la responsable des visuels de CRASS) qu’ils ont fondé DIAL HOUSE, une communauté rurale anarcho-punk dans les 70’s, ils ont littéralement débroussaillé pour ce qui deviendra une vague immense. Les textes et actions du mouvement sont expliqués grâce à de nombreux documents (interviews, écrits dans des fanzines, paroles de groupes, sabotages, manifestations, tracts, etc.) et d’innombrables liens à donner le tournis à chaque page. Le mouvement écopunk part d’Angleterre avec CRASS bien sûr, rapidement suivi par des groupes comme POISON GIRLS, FLUX OF PINK INDIANS, CONFLICT, CHUMBAWAMBA, ou encore OI POLLOI en Écosse. Lorsque je parlais d’auteurs qui connaissent leur sujet, c’est aussi parce qu’ils s’attardent sur un groupe absolument méconnu, SAW THROAT (les musiciens du groupe bruyant SORE THROAT), qui n’a sorti qu’un album (absolument magistral par ailleurs) en 1989, dans une indifférence assez totale pour un discours écologiste assez poussé, appuyé par un poster inséré dans le disque. Un focus est également présenté par le biais du groupe folk-punk BLACKBIRD RAUM. Les revendications de CRASS vont passer l’Atlantique pour devenir une arme assez redoutable aux Etats-Unis et Canada dès la fin des 70’s et le début des 80’s, avec des groupes comme D.O.A., DEAD KENNEDYS et leur chanteur charismatique Jello BIAFRA, M.D.C., et plus près de nous avec entre autres PROPAGANDHI (très présents dans l’ouvrage), AUS-ROTTEN ou encore APPALACHIAN TERROR UNIT, sans oublier le fanzine et label PROFANE EXISTENCE, sorte de détonateur du véritable mouvement anarcho-punk États-Unien. Tout n’est pourtant pas idyllique dans cette lutte quotidienne pour une survie moins polluante et plus responsable, puisqu’il y a les groupes plus « hardlines » qui insultent, condamnent de manière véhémente et prennent à partie les gens qui ne pensent pas comme eux (la plupart de ces groupes ne feront pas une longue carrière, détestés au sein même de l’anarcho-punk, mais leur influence première en matière de véganisme notamment n’est pas à sous-estimer). Une chronique trop pointue de ce sommaire vertigineux serait sans nul doute contre-productive, aussi je vous conseille de directement commander et vous plonger dans ce guide de l’Histoire de l’anarcho-punk et écopunk. Nous pourrons regretter toutefois les références presque monopolistiques pour les mouvances anglaise et États-Unienne, omettant presque systématiquement les luttes pourtant bien réelles dans d’autres pays, sur d’autres continents, même si ces luttes furent évidemment très influencées par cette étincelle que fut CRASS. Ne pas oublier qu’en France (l’un des auteurs est français, d’où ma remarque), la question de la défense animale est présente chez les groupes punks dès le milieu des 80’s, se développant durant la décennie estampillée 90, il en est de même pour les collectifs de squats et de structures autogérées. Le mot « radical » dans le titre peut aussi questionner, car aujourd’hui je reste personnellement persuadé que c’est bel et bien le capitalisme qui est radical, non pas les moyens utilisés pour le combattre. Ce bouquin rend hommage à tou.te.s ces punks politisé.e.s d’une manière tout à fait respectable voire perspicace, comme il rend hommage à un mouvement entier resté volontairement dans l’ombre, comme une revendication anonyme sans meneurs (l’anonymat y est absolument crucial), sans tête pensante, sans hiérarchie, sans chefs, sans réelle organisation, une immense structure déstructurée en somme. À une période où l’on semble rechercher des leaders pour relayer une juste cause, il est nécessaire de se souvenir que les anarcho-punks n’ont jamais accepté aucun leader, pourtant le mouvement perdure et reste fort et dérangeant, comme il l’a toujours été. Comme quoi une figure unique ne paraît pas toujours souhaitable. La conclusion partielle après la lecture de cet ouvrage pourrait être la suivante : même s’ils n’ont rien inventé ou pas grand-chose, les anarcho-punks ont toujours été à la pointe, voire à l’avant-garde des luttes environnementalistes et dans toutes leurs ramifications, pas seulement pour dénoncer, mais aussi pour construire un autre monde. Ils furent parmi les pionniers de sujets sociétaux aujourd’hui au cœur des réflexions, notamment sur la question animale, anti-nucléaire, anti-capitaliste, mais aussi plus prosaïquement sur la culture D.I.Y. (on en parle beaucoup depuis quelques années dans les milieux bobos qui croient avoir inventé le fil à couper le plomb). La curiosité des anarcho-punks a fait que leur combat a toujours été au cœur de leurs pensées et de leur environnement, ceci bien avant que les médias s’emparent des sujets, un mouvement d’une incroyable richesse, d’un foisonnement sans fin, qui fait qu’aujourd’hui il est presque stupéfiant de constater que nombre de problèmes sociétaux du XXIème siècle ont déjà été débattus chez les anarcho-punks depuis deux ou trois (parfois quatre !) décennies. N’oublions pas celui sur l’écriture inclusive, débat absent – car hors sujet – dans le présent livre mais pourtant bien réel chez les anarcho-punks depuis plusieurs décennies. Pour finir, il me paraît indispensable de voir en ce mouvement un vrai « lanceur d’alerte » général et toujours vif, sans cesse aux aguets et loin d’être éteint. Sans tomber une seule seconde dans l’idolâtrie, n’oublions jamais l’impact qu’a pu avoir CRASS sur les questions politiques, environnementales et de cause animale. Ce documentaire qui fait un bien fou est sorti aux Éditions indépendantes (forcément) LE PASSAGER CLANDESTIN en 2016. L’ultime conclusion (après je vous rends votre liberté, promis craché) sera celle même de ce livre hautement salutaire : « On pourrait bien se convaincre aujourd’hui que, si le punk est mort, son cadavre bouge encore ». Et pour longtemps.


(Warren Bismuth)

dimanche 22 octobre 2017

Delphine LE LAY & Alexis HORELLOU « Plogoff »


La feuille Charbinoise » BD Plogoff

Une BD militante de 2013 qui s’appuie en grande partie sur le film documentaire de 1980 « Plogoff : des pierres contre des fusils » de Nicole et Félix LE GARREC qui sont par ailleurs préfaciers de la BD. Plogoff c’est l’histoire d’un combat acharné contre l’implantation d’une centrale nucléaire dans ce petit village de Bretagne. La résistance coïncide parfaitement avec les dates du septennat de GISCARD (1974-1981) ainsi qu’avec la bataille similaire au cœur du Larzac dans une autre région française, éloignée, qui luttait contre la construction d’un terrain militaire en zone rurale. À Plogoff, c’est là aussi toute la population qui va manifester et protester, des jeunes, des paysans, des marins et leurs femmes, des retraité.e .s, toutes classes sociales confondues, les élus locaux prennent part à la lutte, Plogoff se transforme en un véritable îlot de dissidence au projet nucléaire. La violence policière va échauffer les esprits. Une BD qui permet de revivre cet évènement qui est aussi une image forte de ce que fut la décennie des 70’s, avec une contre-culture et une contestation omniprésentes, une solidarité solide et spontanée (les habitants de Plogoff se rendront dans le Larzac dont les militants rendront rapidement la pareille). Dessins assez épurés et comme minimalistes en noir et blanc, les décors bien représentatifs de la décennie 1970 et scénario précis et forcément partisan conte l’ogre nucléaire. Une BD qui nous envoie un message fort sur les possibilités infinies de résistance aux grands projets inutiles et/ou dangereux. Plogoff, comme le Larzac, c’est un peu le grand-père digne et offensif des Zones À Défendre (Z.A.D.). La trame reste la même aujourd’hui : des politiciens promettant monts et merveilles à une région de préférence rurale, et des comités qui se mettent en place pour combattre à la fois un projet et une autorité représentée par les flics. Plogoff est l’illustration d’une immense victoire, même si c’est bien l’élection de François MITTERRAND en mai 1981 qui l’a entérinée. Plogoff, un exemple à ne pas perdre de vue.


(Warren Bismuth)