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mercredi 27 juin 2018

Thomas GIRAUD « La ballade silencieuse de Jackson C. Frank »


Attention : ceci n’est pas une fiction ! Enfin pas tout à fait. Si Thomas GIRAUD réinvente la vie du musicien de folk Jackson C. FRANK, il imagine son parcours à partir de faits réels, d’anecdotes qui servent de fil rouge à ce roman qui tient plus en fin de compte de la biographie sélective.

Le petit Jackson n’a que 11 ans en 1954 lorsqu’explose la chaudière de son école. Plusieurs enfants sont tués par l’incendie gigantesque, Jackson en gardera d’irréversibles séquelles psychologiques et physiques : front et poitrine brûlés, greffe à partir de la peau de l’une de ses cuisses. En somme, corps altéré de haut en bas. 8 mois d’hôpital, il en ressort changé, y compris aux yeux de ses parents.

Il se passionne pour la musique, pour Elvis. Sa mère l’amène visiter Graceland la propriété du King. Contre toute attente PRESLEY est chez lui, et entame même avec Jackson une conversation. Ce dernier commence à grattouiller sur une vieille guitare, s’en sort plutôt pas trop mal, alors il insiste : il sera musicien, meilleur que son maître Elvis, c’est en tout cas ce qu’il ambitionne. Sur son chemin il rencontre SIMON & GARFUNKEL, pas encore les monuments qu’ils deviendront bientôt mais déjà fort reconnus dans le milieu. C’est grâce à eux qu’il va enregistrer à Londres son premier album (c’est sur le bateau qui le mène en Angleterre qu’il en compose certains morceaux).

Jackson est un grand timide : en studio il refuse d’être observé par le célèbre duo alors qu’il joue ses chansons, il faudra y dresser un paravent afin qu’il puisse en toute sécurité enregistrer ses titres. Après quelques péripéties, le disque finit par sortir. Juste après un album de DYLAN qui fait de l’ombre à tout le monde. Succès d’estime pour Jackson, pas la ruée qu’il avait escompté. Il est pourtant persuadé que son disque est très bon, fameux même. Mais le public le renvoie à ses gammes, sans même une révérence.

Et puis plus rien : perte de l’imagination, pannes multiples dans les compositions, impossibilité de faire de nouvelles chansons. Et pendant ce temps-là, DYLAN, SIMON & GARFUNKEL montent en puissance et notoriété. Le néant habite un Jackson au bord du désespoir. Oh il va bien tenter de rejouer ses titres, de les rendre plus attrayants, car si le public le boude c’est qu’il manque forcément quelque chose. Paradoxe ultime ou pied de nez du Destin : les reprises qu’en font d’autres interprètes sont plutôt bien reçues par la critique. C’est désormais l’errance pour Jackson, jamais il n’enregistrera de nouvelles chansons.

Voilà pour la partie biographique de Jackson C. FRANK. Dans ce roman de 2018, Thomas GIRAUD imagine les errements du musicien qui touche le fond, il le fait souffrir au quotidien. Mieux : il se fond, se love dans Jackson, prenant parfois sa place pour mieux endurer avec lui, sentir la détresse, tenter de le guider.

Le destin de Jackson C. FRANK est celui de beaucoup de musiciens, là j’évoque la carrière musicale, un coup de génie en pleine jeunesse mais un public qui boude, et une descente aux enfers sans freins ni lumière. Dans cette biographie romancée et en partie inventée, créée, chacun de nous pourra penser à un musicien de ses proches, ou un artiste qu’il révère pour cet unique disque sorti un jour et qu’il aura écouté jusqu’à ce que les sillons ressemblent à des tranchées. Souvent, la destinée de ces compositeurs vagabonds aura été truffée d’emmerdes en tout genre, sans compter les divers abus qui auront parfois raison du créateur baigné dans une autodestruction sans retour.

Mais ici, tout commence par une chaudière défectueuse qui semble sceller le destin de l’un de ses nombreux artistes qui ont peut-être trop cru en eux, se sont surestimés sans jeter une oreille ni un œil sur la critique, et qui se sont perdus faute de modestie, de réalisme ou de recul. Quoi qu’il en soit, Jackson C. FRANK est reparti dans les ténèbres au pied de sa chaudière, comme lui quelque part défectueuse, et Thomas GIRAUD l’exhume de manière émouvante, on sent qu’il aime ce Jackson, qu’il a une tendresse particulière pour ce musicien incompris, peut-être le King des « losers ». Il aimerait tant le voir réhabilité, faire en sorte que son disque devienne enfin un classique. C’est sorti aux Editions de La Contre Allée que je ne vais pas tarder à demander en mariage pour une cérémonie littéraire.


(Warren Bismuth)

samedi 23 juin 2018

Dominic COOPER « Vers l'aube »


J’ai bien peur que cela me soit très difficile de présenter l'écossais Dominic COOPER de la même manière qu’un autre auteur, car il tient à mes yeux une place particulière, prépondérante. Ce type a écrit en 1975 « Le coeur de l'hiver », un pur chef d’œuvre du « nature writing ». Attention, pas la nature qu'on contemple avec des jumelles de compétition, non, celle qui fait mal, qui écorche, qui est au-dessus de l'humain, qui le dirige, indomptable, d'une puissance infinie, indestructible. Celle qui tue dans toute sa flamboyance. Ce « coeur de l'hiver » est peut-être le roman le plus fort que j'ai lu dans le style, un monument, un texte magistral, une histoire pourtant minimaliste. Mais savez-vous quoi ? C'était là son premier roman. Un début en fanfare, souffle coupé par tant d'amour et de respect de la nature. On n'était pas loin de crier au génie.

1977, rebelote avec un deuxième roman, présenté ici, « Vers l'aube ». J'y reviens dans quelques instants, encore un livre majeur, exceptionnel, une récidive inespérée. 1978, « Nuage de cendres », troisième roman avec en toile de fond l'éruption gigantesque du volcan Laki en Islande en 1783, je ne l'ai pas terminé, sentiment d'une imagination qui se tarit, se dégrade, cependant pas d'autodafé, c'était forcément moi qui n'étais pas en condition, je le reprendrai un jour. Bientôt. Promis.

Trois romans en quatre ans c'est beaucoup, monsieur est prolifique. COOPER a alors 34 ans et un boulevard devant lui en guise de carrière. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est là précisément qu’est signée sa fin de carrière, il ne va plus écrire, lui qui a sorti deux œuvres merveilleuses et indispensables d'une force époustouflante, incommensurable. Fin d'un génial écrivain. Dominic COOPER est toujours de ce monde et n'a plus écrit depuis 40 ans. Les informations le concernant sont rares, presque nulles.

 Son parcours a un goût unique, à la fois émouvant et une impression de gâchis tellement le potentiel était immense. Mais quand tout a été écrit dans deux romans, pourquoi souhaiter absolument faire une longue carrière (souvenons-nous d’Emily BRONTË ou de M. AGUEEV, un roman et puis s'en vont) ? Je me suis égaré, j'en conviens. Retour à « Vers l'aube ». Si vous avez bien suivi, vous savez d'ores et déjà que j'aime particulièrement ce livre que je lisais pour la deuxième fois (ce qui est très rare chez moi), et deuxième énorme gifle. En voici la trame.

Un 4 août survient le mariage de Flora, fille de Murdo Munro, 59 ans. C’est aussi un 4 août qu’il s’est marié avec Margaret pour des épousailles classiques accouchant d’un couple routinier, qui s’ennuie. Murdo est garde forestier, sentiment d’être passé à côté de sa propre vie. Détachement obligé pour sa fille Flora, surprotégée par une mère possessive.

En pleine cérémonie de mariage, Murdo étouffe et se barre. D’un coup de tête, comme ça, sans regarder derrière. Il décide de déserter après avoir mis le feu à sa propre maison d’Acheninver quelque part en Ecosse profonde. Il veut fuir son île, mais il y est connu, donc il part se cacher dans la forêt. Il pense fuir par la mer, celle même où son père est mort à la suite d’un naufrage. Sa mère a levé aussi les bottines, crise cardiaque. Il avait bien récupéré la maison familiale mais l’autoritaire Margaret l’avait rapidement convaincu de vendre.

Dans sa fuite, il rend visite à sa sœur Bessie, mais la relation entre Murdo et Alec, mari de Bessie, est épouvantable. Pour pimenter le tout, un accident stupide dont Murdo est coupable blesse Dougie, l’enfant de Bessie et Alec. Murdo est définitivement rejeté, d’autant que le couple a appris qu’il est recherché par la police. Dougie appréciait beaucoup Murdo, ce qui rendait Alec encore plus furieux. Cet accident tombe plutôt bien pour s’en débarrasser. Murdo va alors errer dans les montagnes afin de se planquer, se sentant traquer, c’est là qu’il rencontre Hector…

C’est le roman de la fuite en avant, inexorable, avec ces moments proches du scénario catastrophe puis des instants de grâce, pure, vraie. C’est à coup sûr un livre profondément contemplatif, une nature d’une rare puissance, dévastatrice, ordonnant à l’Homme de la respecter, de la suivre et se plier à ses exigences. Nous tenons là des moments exceptionnels, privilégiés. Le scénario est minimaliste, expurgé, pour mieux mettre en scène dame nature. Les passages lui étant réservés sont tout simplement prodigieux, plusieurs dizaines de pages à couper le souffle au propre comme au figuré. Ce roman est d’une noirceur totale, sans espoir de gaîté subite. Les descriptions et le lieu (l’Ecosse rurale), ainsi que les traditions (la tourbe !) rappellent celles de Peter MAY, peut-être un poil plus intimistes si cela est toutefois possible. Murdo n’est que le faire-valoir du personnage central, la nature. Un moment rare de lecture. Quant à la fin, je vous laisse la découvrir, elle est parfaite.

La destinée de cet écrivain me touche beaucoup, ce sont de telles rencontres littéraires qui nous confortent dans l'idée (l’envie devrais-je dire) de creuser, de chercher le petit écrivain oublié au milieu des autres, des géants, de réhabiliter en quelque sorte un auteur passé inaperçu, lui permettre une nouvelle vie. J'insiste sur le caractère exceptionnel des deux premiers romans de COOPER. Peut-être que personne, ni avant ni après, n'a autant louangé, magnifié la nature sauvage et inflexible avec une écriture qui transpire l'amour vrai pour la Terre. Cette écriture poétique, sensible, violente parfois, proche de la perfection car chaque mot compte et possède un poids, une âme.

Chez COOPER, les humains ne sont que des prétextes, c'est la nature la seule « héroïne » du roman, tout le reste n’est qu’un détail. Et pourtant même les personnages sont solides et charpentés, comme inusables et inoxydables eux aussi. Ce sont les Editions Métailié qui ont eu l’idée lumineuse d'éditer l’intégrale de COOPER pour la première fois en français, de 2006 à 2012, un livre tous les trois ans, 30 ans après les publications originales (« Vers l'aube » a été réédité en 2009). Que Métailié soit ici vénéré jusqu'à la nuit des temps.

Beaucoup d'auteurs ont eu un immense succès, à tort ou à raison, ont franchi les siècles, les guerres et les tourmentes. Mais s'il n'en restait qu'un après tout à sauver, pourquoi ne serait-ce pas COOPER plutôt qu’un autre, COOPER cet invisible génie ? Pourtant, il ne restera sans doute pas dans les mémoires, ce qui ne nous empêche nullement de faire partager ces joyaux d’un autre temps, pas si éloigné que cela, les générations futures devront se souvenir que Dominic COOPER fut rare et précieux, elles devront respecter la nature, la contempler, comme lui l’a fait. Immense auteur qui n’aura publié que 600 pages en 4 ans et trois romans et qui, je le crains, ne sera plus jamais réédité, devra retourner dans les méandres de l’inconnu, dans lesquels tant d’auteurs naviguent dans l’opacité. La bonne nouvelle est que ces trois titres sont encore disponibles, parlez-en à votre libraire, utilisez la force, menacez-le s’il le faut pour qu’il vous commande ces bijoux. Vous aurez ainsi sauver du néant des chefs d’œuvre littéraires, des lignes qui n’ont pas de prix.

https://editions-metailie.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 21 juin 2018

Kevin CANTY « De l’autre côté des montagnes »


Silverton, Oregon, nord ouest des Etats-Unis, 1974. L’auteur nous présente quelques personnages : David, colocataire de Melody, il souhaiterait bien l’inviter dans son lit, elle non. Il est plus ou moins amant de Vivian, sa prof de piano, elle-même peu snobe sur le biberon. Ray le frère de David est mineur, a eu deux jumelles avec Jordan qui ne crache pas sur un petit verre. Malloy, un autre personnage est aussi mineur. En couple avec Ann dont il est très jaloux, pas touche. Ann a une jeune sœur, Penny, sourde muette, attachante, libre malgré son handicap. Quant à Lyle, mineur également, séparé d’avec Trudy l’amour de sa vie, il souhaiterait bien une aventure avec Lily. Mais rien ne se passe. Pour info le père de David et Ray bosse dans les bureaux de la mine d’argent qui accessoirement pollue la vallée encaissée.

On pourrait se trouver devant une bluette au cœur d’un bourg chiant et des habitants banals, un rien aigris, un brin rednecks modernes, picoleurs, mais plus pour s’étourdir que pour danser la country sur des tables de saloon. Seulement voilà, la mine, point central de la ville, prend feu. Et là tout bascule, les destins, les envies, les attentes, etc., car comme vous pouvez vous en doutez, certains vont laisser leur peau à quelque 1200 mètres sous terre, ne vont jamais remonter, ou alors les pieds devant, poumons saturés de monoxyde de carbone. Près de 100 ouvriers victimes de la grande faucheuse, enterrés avant l’heure.

Au-dessus, sur la terre ferme, les nouvelles sont rares, erronées. La radio donne bien des informations, mais qui tiennent plus de la rumeur que d’autre chose. Bref, Lyle est au fond de la mine, en binôme naufragé avec Terry. Eux vivent le cauchemar au quotidien, ça va durer 16 jours. Mais reviendront-ils à l’air pur pour tisaner avec les collègues ?

Comme vous avez pu le sentir, au début du roman les personnages ne m’ont pas fait forte impression : vie banale, fantasmes, projets, famille, bistrot, dans une réalité plutôt misérable. Puis le drame, et là les caractères s’approfondissent, se développent, s’étoffent dans la souffrance, le chagrin, la destinée, la nostalgie, la mélancolie, l’envie d’avancer qui ne vient plus. Roman basé sur la reconstruction, les cicatrices psychologiques, l’absurdité de la vie, les regrets, les remords, les « merde tout ça est trop con ».

Le fond (de la mine) : l’accident évoqué dans ce bouquin a réellement eu lieu, et réellement en 1972. Bien sûr, ça ne peut que nous rappeler l’excellent roman de 2017 « Le jour d’avant » de Sorj CHALANDON (par ailleurs présenté en son temps dans ce blog) qui, lui aussi d’après une tragédie minière mais survenue en 1974 dans le nord de la France, imagine des figures cassées, des avenirs brisées. Le résumé de « De l’autre côté des montagnes » le compare aux « Beaux lendemains » du grand Russell BANKS. Oui pour la reconstruction, mais le climat est cependant assez différent.

Dans le livre, les gens prient, croient, vont à l’Eglise, comme insensibles aux nouvelles mouvances culturelles et artistiques (je pense aux hippies notamment), une ville figée dans ses traditions.

Ce livre aurait pu être un des « page turners » dont on se sépare sans scrupules, que l’on referme comme on boit une gorgée d’eau tiède. Mais il y a le drame minier, les protagonistes mûrissent d’un coup, se rident le cœur. Roman désenchanté sur le post-trauma, il est prenant et froid comme une mine abandonnée. Pour finir la couverture est magnifique. Le drame ne survenant pas très tard dans l’histoire, vous serez rapidement dans le vif du sujet.

C’est la collection Terres d’Amérique qui propose ce roman de 2018, âpre, lent, violent, sombre aux relents sordides voire morbides. Vous pouvez l’amener sur les plages cet été, mais je ne suis pas convaincu qu’il puisse vous détendre.

(Warren Bismuth)

mercredi 20 juin 2018

Santiago H. AMIGORENA « 1978 »


Santiago H. AMIGORENA nous livre, dans « 1978 », le récit particulier de lycéens en classe de première qui voient débarquer, en retard, un jeune argentin tout juste arrivé à Paris.

Ce jeune homme débarque dans tous les sens du terme : dans l'établissement, devant les profs, et atterrit dans ce petit groupe d'amis déjà bien liés parfois depuis la maternelle.

Personnage singulier que ce jeune argentin qui tour à tour s'isole pour écrire, pleure sans raison apparente, charme toutes les filles qu'il aime à la folie mais qu'il ne touche jamais, et contredit systématiquement ses camarades lors de débat d'idées. Bientôt il s'impose presque comme le leader de ce petit groupe qui sèche allègrement les cours pour aller traîner de bars en cafés parisiens et où l'argentin déclame de la poésie comme s'il respirait.

Un groupe d'ados comme il en existe tellement, que l'on soit en 1978 ou en 2018.

Ce roman est celui d'une transition. Entre deux époques : les années 70 se terminent, nous sommes à la porte des années 80. Entre deux états, l'adolescence et l'âge adulte. Le passage est formalisé aussi par la prise de conscience du narrateur du statut de réfugié de son ami, logé dans un petit deux pièces d'un foyer d'immigrés qui l'accueille, réalité complètement niée d'ailleurs, tout au long du roman et qui émerge comme une porte qui claque dans les dernières pages.

Les larmes du jeune immigré prennent effectivement tout leur sens, perdu entre deux pays, une terre d'accueil et un pays natal qu'il a fui, son identité est questionnée, en transition elle aussi.

Quelques portraits enseignants viennent compléter le tableau. Parfois truculentes, parfois méchantes, ces descriptions, faites par l'oeil acéré de l'adolescent en pleine rébellion sont toujours drôles mais tranchées. Le professeur de français notamment, figure centrale du conformisme franco français, flanqués de normes obsolètes (toujours d'actualité néanmoins), aux exigences démesurées, se trouve injuste en rendant au jeune homme des devoirs où toujours figure la plus mauvaise note de la classe. Ironique quand on apprend quelques pages plus loin que ledit adolescent aura les meilleures notes au bac de français !

C'est un roman sur l'amitié naissante et sur l'amitié qui se défait, très rapidement à l'image de cette période de transition où l'enfant n'a plus sa candeur originelle mais où l'adulte est encore refoulé. Le clash se cristallise dans une bataille de choux-fleur/paupiettes à la cantine. Premiers émois sexuels (ou au moins des interrogations), premières clopes, prises de conscience de la réalité, diluées dans les bêtises enfantines toujours prêtes à surgir.

Il y a quelques très jolies descriptions des rues de Paris, quand on suit ces adolescents qui se cherchent spirituellement comme ils cherchent leur chemin dans la capitale, petit à petit acceptant d'aller plus loin vers des contrées inconnues.

Emprunt de nostalgie, ce court roman est une tranche de vie teintée de cette amertume particulière qu'ont les moments de grâce qui passent trop vite. Ces moments que l'on quitte inexorablement, qui nous manquent mais que l'on sait ne plus jamais pouvoir exister. Et si l'on a manqué quelque chose, il ne nous reste que nos regrets et nos souvenirs.

Chez P.O.L, avec un goût de reviens-y pour cet auteur dont j'ai trouvé la prose très agréable à lire.

http://www.pol-editeur.com/
 (Emilia Sancti)

lundi 18 juin 2018

Amandine DHÉE « La femme brouillon »


Petite incursion aux éditions La Contre allée, à la découverte du roman d'Amandine DHÉE, « La femme brouillon » (2017, collection la sentinelle).

C'est une quatrième qui me parle immédiatement car le sujet de ce court roman (86 pages) concerne la maternité, idéalisée et vécue par l'auteure qui est donc la narratrice de ces quelques pages.

De l'annonce de la grossesse à l'arrivée du bébé, distancié par l'emploi du déterminant « le » dans la majorité du livre, tout est centré autour de la femme et de ses sentiments ambivalents quant à ce nouvel état de « femme-lézard » qui vient effacer la « femme brouillon » qu'elle fut avant cet événement. Il faut composer avec le poids de la mère qui a été la nôtre, et s'écrire comme mère, différente du modèle que l'on a subi : « Mais j'ai trop vu ma propre mère dégringoler. Une fois sortie de l'enfance trouée, hors de question de me reproduire » (p. 14)

Accrochée à son Larousse, succombant comme la narratrice le dit elle-même au marketing de la grossesse, elle traque tous ces moments inconnus alors même que l'on sous-entend depuis la nuit des temps qu'ils sont naturels et universels. Pourtant ici, on nage en milieu inconnu.

L'auteure prend un recul incroyable et parle d'elle de très très loin, avec un œil omniscient mais aussi objectif, ce qui rend le récit assez particulier et auquel on ne peut que s'identifier. Loin du voyeurisme et des détails peu ragoûtants, les choses sont dites, les sentiments sont explicités, cette grossesse, cette maternité sont presque rationalisés alors que, dans un même temps, tout lui échappe.

Devenue mère, le je devient nous, union de cette femme brouillon et de cette femme-lézard qui s'écarte de la littérature, « je n'ai rien lu depuis plusieurs semaines », « les gens me parlent davantage de mon bébé que de littérature » (p.63). Peu à peu, elle essaie de raccrocher à ses rituels, qu'elle moquait doucement parfois chez les autres écrivains, tentatives d'isolement pour créer mais « Même absent le bébé m'accapare. La femme-lézard se fiche de la littérature » (p.65). L'auteure doit tout apprendre, conjuguer l'ancien avec le nouveau, découvrir de nouvelles contraintes qu'elle apprivoise peu à peu. Elle se cherche, doit se retrouver alors qu'elle n'est plus tout à fait la même.

Peu importe, « j'arrache mon corps au bébé » (p.68) pour retrouver une sensualité, « je décapite la mère parfaite qui menace en moi » (p.69), mais toujours « mes identités se disputent » (p.75). Le retour à l'équilibre est un long et douloureux apprentissage que l'on doit s'autoriser. Et cela passe par l'éloignement physique : le bébé doit avoir sa propre chambre, la réappropriation se joue à tous les niveaux.

Il faut du temps, se l'accorder et essayer d'être douce avec soi-même. J'accorde exprès au féminin : ce que nous montre ce roman qui dégueule de vérités, c'est que nous, femmes, porteuses de ce miraculeux possible, grâce à notre utérus, « Maman-récipient » (p.16) devons nous dépatouiller de mille injonctions contradictoires avec lesquelles nous devons composer, surtout lorsque nous devenons mère. Le retour à l'équilibre se fait, mais à quel prix.

Ce roman est féministe, rien à redire là-dessus, et je crois bien que cet adjectif résume à lui seul ces fantastiques 86 pages lues d'une traite, auxquelles je n'ai cessé de m'identifier de long en long. C'est pas beau mais c'est juste. Ce n'est pas voyeuriste mais c'est profond et détaillé, c'est vrai.

Je cite beaucoup le livre dans cette chronique : les mots me manquent car Amandine DHÉE a déjà tout dit et surtout bien dit. Je termine encore sur ses mots « la mère parfaite fait partie des Grands Projets Inutiles à dénoncer absolument ». OH OUI !

Je dédie cette chronique à mes amies mamans, à mes amies futures mamans (Émeline X2), à mes amies qui ne seront jamais mamans parce qu'elles ne le veulent pas, à celles qui y réfléchissent et qui se laissent du temps (Anouck), à celles qui ont refusé puis abdiqué (Flo). Ces mots sont pour nous.


(Émilia Sancti)

samedi 16 juin 2018

Matthew Neill NULL « Le miel du lion »


Dès la première ligne nous sentons que nous allons patiemment avaler un roman fort : « Le conflit engendre le commerce. Le leur fut la guerre de sécession ». Une scierie gigantesque en Virginie Occidentale, Etats-Unis, 1904, sur un lieu découvert en 1861, juste avant la guerre de sécession. 4000 salariés et des conditions de travail effroyables, dangereuses, des patrons sans foi ni loi, tout est réuni pour que les ouvriers organisent une grève dure et ruineuse pour la compagnie. Pour se faire, un syndicat clandestin est monté.

Parmi les meneurs syndicalistes, Vane le père d’Amos, lui-même ouvrier ayant incendié sa maison et qui aimerait parachever son œuvre en tuant Randolph, un juge. Parmi les proches d’Amos on retrouve Cur, celui que l’on va suivre tout au long de ce roman fresque. Cur est empli de belles idées avec ce côté idéaliste, parlant à tout le monde, même aux ennemis de classe.

On ne va pas tarder à croiser d’autres figures pittoresques comme ce pasteur azimuté, Seldomridge, cherchant désespérément la rédemption, ou encore un colporteur syrien légèrement secoué, une ancienne pute pas bien finie, un flic décalé, et bien sûr des leaders syndicaux tentant de faire naître une révolte.

En toile de fond la nature, la forêt dévastée pour faire tourner la scierie toujours plus monstrueuse, des hectares et des hectares sacrifiés, à grands renforts de destruction d’arbres séculaires, certains salariés commencent à voir d’un sale œil ce massacre systématique sans que rien ne soit replanté pour donner naissance plus tard à d’autres arbres. Sans compter les conditions de travail de plus en plus hasardeuses, les morts, les blessés par manque de sécurité, pour le rendement d’une entreprise capitaliste. « Le miel du lion » c’est tout ça.

Il a été comparé à « La jungle » d’Upton SINCLAIR, il est définitivement moins sombre, moins désenchanté (quoique certains passages le sont férocement), même si lui aussi parle du quotidien épouvantable d’ouvriers en 1904 aux U.S.A. Le mélange politique, social, environnemental est parfaitement dosé, l’auteur n’en fait pas trop, il est excellemment documenté, rendant son récit très crédible nous réservant de superbes situations. Les croyances de la société d’alors sont reprises, le poids de la religion montré avec parcimonie.

L’auteur fait revivre ces syndicats balbutiants du début du siècle dernier aux States, avec pourtant déjà leurs « taupes » payées par la compagnie, la grève impossible à cause de la météo désastreuse, les coups de grisou laissant sur le carreau des centaines de mineurs, les tempêtes, de neige, de vent, de pluie, charmante contrée que cette Helena, la petite ville dans laquelle il est possible de s’encanailler, on y trouve tous les vices, les putes, l’alcool, le jeu, la baston se déclenche en moins de deux. Bref on oublie notre misérable vie à chercher à faire croûter la famille, en attendant l’ultime fatigue avec une pensée pour leurs camarades mineurs enterrés vivants : « Que sont des mines de charbons, sinon des sépultures vivantes ? ».

Ce roman montre un certain échec de la lutte des classes parce qu’on n’a pas osé, parce qu’on n’a pas su. L’ambiance générale peut être apparentée à la superbe série « Deadwood » (les dialogues peuvent aussi y être crus), avec sa ville sortie de rien, de nulle part, sans règles, sans discipline, pour débaucher le travailleur éreinté et lui aspirer son pognon difficilement gagné. Ouais, ce sont les personnages de STEINBECK et DOS PASSOS échoués à Deadwood qui vivent les derniers assauts de « l’ancien monde », le nouveau et XXe siècle débarque et va rapidement occire le XIXe.

Roman varié, très prenant, l’écriture y est superbe, les 420 pages ne se répètent pas, il est ambitieux et maîtrisé, alors que ce n’est que le premier roman de l’auteur, à suivre de très près donc. Sorti en 2018 dans l’excellente collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel, ce « Miel du lion » est en tous points délectable.

(Warren Bismuth)

vendredi 15 juin 2018

Gaétan NOCQ « Soleil brûlant en Algérie »


Vous vous souvenez peut-être de ce «Capitaine Tikhomiroff » que l'on vous avait présenté ici même, une BD de 2017 où le héros devait en découdre avec la Révolution russe puisqu'étant dans le camp de l'armée blanche bientôt vaincue.

En fait cet album faisait suite à un autre, sorti l'année précédente. C'est celui présenté maintenant sous vos yeux ébahis (applaudissements). Étrangement le premier volume se déroule après le second, de quoi nous perdre dans nos certitudes rationnelles. Algérie années 50 et 60, la guerre vue par une descendance du capitaine évoqué plus haut.

Un autre Tikhomiroff pour une autre page ineffaçable de l'Histoire. Tikhomiroff et son service miliaire, soldat appelé en vue de la pacification outre-méditerranéenne du côté de Cherchell, ville algérienne au bord de la mer qui a tout l'air d'un paradis. En temps de paix.

Comme beaucoup d'appelés du contingent, 27 mois, pas moins, de glandouille, de combats, de chaleur, de froid, de guet-apens, de tensions ethniques, etc., avec des fusils vieillots, non fonctionnels. Puis il y a les faits : la colonisation, les lynchages, les tortures, un quotidien malheureusement tellement banal dans un pays, pardon un département à feu et à sang. Les événements sont cités, sans insister, comme une évocation des faits divers cruels, terribles, tout ce qu'a vu le soldat Tiko, du plus au moins mignon, du plus au moins racontable.

Le cauchemar jusqu'au bout après qu'à son retour en France, et alors qu'il croyait pour lui la guerre terminée une fois pour toutes, l'O.A.S. a décidé de continuer les hostilités coûte que coûte, même en métropole, attisant la psychose générale. Pour Tiko comme pour les autres, la réinsertion va être compliqué et la guerre va jouer les prolongations.

Les dessins de NOCQ sont assez expurgés, que du crayon de papier, du bon vieux noir et blanc des familles, des perspectives assez académiques voire conventionnelles, mais qui n’empiètent pas sur le fond de l'affaire, cette Algérie meurtrie et ces soldats courant comme des poulets sans tête.

Cette BD est une adaptation du bouquin d'Alexandre TIKHOMIROFF « Une caserne au soleil – SP 88469 », une version visuelle et sensitive. Car oui, comme son aïeul, ce TIKHOMIROFF a bien existé, il a raconté ce qu’il a vu, NOCQ l’a mis en images. Chouette boulot de reconstitution historique, de récit de vie dans un album qui se lit tout seul et se regarde agréablement. Sorti en 2016 chez La Boîte à Bulles.


(Warren Bismuth)

Didier DAENINCKX & Willy RONIS « Belleville Ménilmontant »


Un beau livre comme on nomme pareils objets. De la photographie, du texte, du papier glacé de qualité supérieure, du format supérieur lui aussi. Un poids lourd. C'est doublement, triplement, et même plus, de la réédition. À l'origine des photos en noir et blanc de Willy RONIS, une pointure il paraît. Elles datent de la fin des années 40, marquent une époque révolue. Les plus belles se sont retrouvées sur des recueils. C'est tout d'abord sorti en 1954, préface de Pierre MAC ORLAN, puis en 1989, même punition.

C'est sur le tirage de 1999 que DAENINCKX vient mettre son grain de sel, ajouter du texte, une courte nouvelle dans laquelle un homme se reconnaît sur un cliché de RONIS pris dans le quartier parisien de Belleville Ménilmontant et lui écrit qui il est vraiment, égrenant ses souvenirs dans ce quartier. On ne la fait pas à DAENINCKX, car l'air de rien, il rajoute quelques lignes concernant la Commune de Paris (Belleville y a joué un grand rôle), le Front Populaire, les victoires ouvrières. C'est DAENINCKX, il est ainsi, il s'engage, il commémore. Il raconte ces quartiers de Paris, en dresse un inventaire : les commerces, les vieux métiers, etc.

RONIS, disparu en 2009, semble avoir graissé la pâte à DAENINCKX en lui livrant sur un plateau des photos de manifs, d'un Belleville qui conteste. Pain béni pour l'écrivain, DAENINCKX est un pur, un de ces vestiges du passé, un peu comme ces photographies d’antan, marquées d’une période précise.

Au gré des photos, on se balade avec dans le pif cette odeur de vieux charbon, les façades noircies de suie, le goudron à nids de poule intégrés, les gouttières démantibulées, les bagnoles tordues, même chose pour les vieux aidés par une canne, la troisième guibole, la plus solide. La ville de jadis quoi. Les photos sont pleines de reliefs, de perspective, de profondeur, c'est magnifique, une petite flânerie dans les rues du vieux Paris, ça revigore, ça fleure bon le film français réaliste de la même époque, l'entre-deux guerres, l'après guerre, des rues figées, déglinguées, qui semble-t-il ne bougeront jamais et périront de leur belle mort.

Depuis, les travaux ont été énormes, partout, les rues ne ressemblent plus à ça, on a tout dézingué, tout repeint, tout recrépi. Doit-on s'en plaindre, s'en réjouir ? Je pense qu'il faut s'en contenter et constater par le silence, admirer ces photos d'une grande force, lire ces pages d'un DAENINCKX en forme et se laisser porter par le temps. Cette nouvelle réédition vient de sortir en 2018 chez HOËBEKE, n'hésitez pas à la consulter, y mettre votre nez, vous aurez du mal à ne pas vouloir visionner toutes les photos, tout comme vous aurez du mal à ne pas souhaiter connaître la fin de l'histoire contée par DAENINCKX. Un petit voyage dans le temps à un prix raisonnable, et tout ça sans foutre une torgnole à la couche d'ozone, donc on n'hésite pas une seconde, on s'assied et on contemple, le reste peut attendre, rien que la couverture donne envie.

http://www.hoebeke.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 13 juin 2018

Patrick VARETZ « Rougeville »


Bienvenue à Rougeville, ancienne cité minière peu engageante située à 50 km de Lille. Le narrateur décide d’explorer cette ville qui l’a vu grandir, au moyen de Google street view, c’est-à-dire en restant chez lui. Il y note de nombreux changements depuis les années 60 ou 70, il la reconnaît à peine. Au gré de cette balade virtuelle, il se remémore son enfance, imbriquée avec les évolutions de la ville.

Contre toute attente, une voix surgit en italique, c’est Rougeville elle-même qui prend le stylo, le bourg qui se présente, refait son histoire, les dates marquantes, la grève des mineurs de 1948 interrompue par les chars, cinq morts, l’âge d’or entre 1921 (4500 habitants) et 1926 (14000 !), dont 8000 étrangers, principalement des polonais, pour venir extraire le charbon au péril de leur vie.

Et puis c’est « l’inexorable déclin », les années 60, la mine qui a mauvaise mine, les fermetures, la désertion, la trahison des habitants de Rougeville. « Mais qu’en est-il à présent, quand il y a de moins et de moins de travail et aucune perspective ? Pour exister, c’est comme partout : les gens n’ont de cesse de courir confier leur argent – celui bien souvent de l’allocation chômage ou des minima sociaux – aux grandes enseignes du commerce mondialisé (celles-là même qui répandent le vide autour d’elles). Au siècle dernier et au siècle d’avant, les puissants qui nous faisaient courber la tête habitaient encore de grandes maisons sous les fenêtres desquelles on pouvait – le cas échéant – aller défiler pour hurler sa colère. Mais aujourd’hui vers qui se tourner ? On ignore jusqu’à l’endroit où se cachent ceux qui nous ont abandonnés. C’est sans doute que chacun peu à peu se replie dans le silence, occupé – faute de mieux – à cultiver la haine de l’étranger qu’il a cessé d’être. Oui. Car c’est soi-même que l’on apprend ainsi à détester ».

La voici la montée de l’extrême droite, avec ses sympathisants qui sont parfois les descendants même des étrangers qui allèrent au turbin en sous-sol dans les années 20. S’incruste un bref hommage au « Germinal » de ZOLA.

Mais surprise, les italiques de narration citadine s’ouvrent désormais sur l’autobiographie d’un certain Rougeville ayant vécu la Révolution française, Waterloo et tout le reste, un affabulateur, un mythomane, un de plus.

L’auteur narrateur reprend les commandes, et cette fois-ci c’est sa propre autobiographie qui est noircie sur le papier. Réelle ? Supposée (Rougeville n’existe pas, certes, mais le reste ?) ? L’auteur laisse planer le doute dans ce petit bouquin au format plus petit qu’un « poche » et en seulement 90 pages (attention de ne pas paumer l’objet entre deux pavés) et signe ici une collaboration régionale avec un éditeur du Nord : La Contre Allée.


(Warren Bismuth)

Mika BIERMANN « Sangs »


Attention, OVNI pour lecteur-ices averti-es.

Cette chronique, c'est l'histoire d'une quatrième de couverture :

Chez les Romains, « famille » signifiait réunion de serviteurs ou d'esclaves. Dans l'analyse marxiste, la famille a une origine purement économique et intéressée. C'est aux États-Unis dans les années 60 que l'amour est déclaré ciment familial.
Ça va saigner.

Chic, je vais être face à une famille dysfonctionnelle qui se déchire en tous sens. Et comme c'est chez P.O.L, ça va être top (j'ai encore « Fairy Tale » en tête, voir chroniques de mai).

Grosse erreur, j'aurais du fouiner la toile.

Cinq parties dans ce roman de 154 pages que j'ai lu d'une traite. Chaque partie est racontée par l'un des protagonistes de cette famille de 4 + 1 personnes.

Janet, la mère au foyer modèle, un peu enrobée suite à ses grossesses mais qui reste très belle, et qui prépare des gâteaux déjà tout faits, achetés dans le commerce et qui nourrit sa tribu avec des petits pois en boîte. Il faut bien le faire, c'est l'anniversaire d'Elvis. Le fils, pas le chanteur hein. Malgré l'absence de Jeff, le mari, vendeur de voitures d'occasions, qui a manifestement foutu le camp on ne sait où, attiré par une prostituée ou par une fille plus jeune. Ça commence à faire plusieurs mois que personne n'a de nouvelle, jusqu'à ce que...

Deuxième partie du livre, consacrée à Jeff, qui nous éclaire largement sur ce qu'il a fait pendant que sa femme assaisonnait les petits pois carottes. Et d'un coup, on éprouverait presque de la sympathie pour ce type volage. Pris en stop suite à la panne de sa voiture, par un fermier chelou, nous avons là un bel exemple de déni quand à la bizarrerie de la situation. Le vieux fermier, Bill comme il sera baptisé, ne semble pas amener Jeff à bon port.

Troisième partie, point de vue du fils aîné, Elvis, quelques années après les événements des deux premières parties. Elvis vit dans une cave et travaille comme informaticien pour l'armée, à la solde de l'Oncle Sam comme aime à le répéter sa jeune sœur, Béatrice. Pas tout à fait net, Elvis entretien des rapports compliqués avec une autre employée, Susannah. Je vous laisse découvrir cette scène... glauquissime avec un doigt qui sent le pipi et les pieds qui sentent le caca (je maîtrise l'art du teasing). Il est en charge d'aller chercher quelqu'un en Inde (je lutte pour ne rien révéler de l'intrigue).

Quatrième partie, Béatrice. Elle vit dans un mobil home, en est à son troisième mari. Le fil conducteur semble être la violence domestique. Elle intervient dans le récit pour prendre la suite de son frère.

Cinquième partie, Anne, le + 1 mentionné ci-dessus, absente lors des récits de Janet et Jeff tout simplement parce qu'elle n'était pas encore née. Elle vient au monde dans des circonstances plutôt particulières et sa vie sera aussi assez particulière. Un délire non systématisé, histoire de vous aiguiller un peu.

Récapitulons, une famille américaine dysfonctionnelle, 65 pages dignes d'un snuff movie, mélange de Hostel et de Seven. Un père qui vrille totalement et qui finit paranoïaque, une mère baba cool qui voyage, un cadavre mis à table, une poupée habillée en femme, un fermier serial killer, et le pauvre Jerry. Une folle (une vraie, une belle vignette clinique), un garçon avec des problèmes d'érection, une fille paumée. Ça fait une drôle de soupe.

J'ai hésité avant de faire cette chronique car je ne suis pas sûre d'avoir compris grand-chose aux tenants et aux aboutissants de ce bouquin de 2017 MAIS il me marque, tout en ayant réussi à me donner la nausée parfois. J'ai aimé l'humour qui se dégage de l'ensemble, alors même que l'on glisse dans le gore. Merci Mika BIERMANN pour ce moment différent, a priori il s'agit d'un livre hors norme dans l'histoire de son œuvre littéraire. Ça me rappelle quand j'ai découvert Joyce Carol OATES avec Zombi (un grand moment de gore et de violence gratuite aussi, je recommande vivement).

Réservé à un lectorat averti, certaines scènes peuvent choquer.
Si vous avez envie d'explorer quelque chose de différent, foncez.

SKIN
FOOT
KNEE
FINGER
BELLY
NIPPLE
EAR
MOUTH
TONGUE
PENIS
EYE
BRAIN

Et n'oubliez pas : ça va saigner.

 (Emilia Sancti)

dimanche 10 juin 2018

William BOYLE « Tout est brisé »


Deuxième roman pour William BOYLE, édité chez Gallmeister en 2017, « Tout est brisé », laisse présager, à raison, que ça risque d'être un peu pessimiste, noir, voire carrément dépressif. Néanmoins, Gravesend, son premier roman publié par Rivages en 2016 ayant été salué par la critique, je ne pouvais laisser passer ce titre !

Contrairement à ce que laisse présager la quatrième de couverture, le roman se compose de deux voix : celle d'Erica, la mère et celle de Jimmy, le fils. Le livre est découpé en 4 parties, et les deux protagonistes prennent la parole tour à tour.

Le moins que l'on puisse dire c'est que ça fleure pas la joie de vivre lorsque l'on ouvre le roman. On tombe de suite sur le récit d'Erica, mère de Jimmy, le fils unique, qui s'est fait la malle sans avoir terminé ses études, elle ne sait pas bien où, et qui refuse de lui donner des nouvelles. Et ça dure depuis 2 ans, ambiance... Dans le même temps, Erica a essuyé le décès de son mari (tumeur au cerveau), celui de sa mère, et doit gérer son père, pas de très bonne humeur suite à son hospitalisation. Voire carrément ingérable. Je vous renvoie au passage où il grommelle contre sa couche. On pourrait croire qu'Erica serait aidée par sa sœur. Que nenni, cette dernière se cache derrière la maladie de son mari (je crois qu'il y a un problème de karma dans cette famille !)

Bien sûr, l'argent ne tombe pas du ciel alors elle bosse, chiale devant ses collègues, n'a plus un rond (la santé n'est pas gratuite, la mort non plus d'ailleurs). De prime abord on ne comprend pas vraiment pourquoi Jimmy la joue perso, lui qui a été avisé des décès, n'est même pas venu faire un tour.

Jimmy prendra la parole dans la deuxième partie (la troisième partie sera pour Erica, etc) et l'on découvrira un jeune homme désenchanté (le terme est faible), passablement alcoolisé et sans le sou, vivant aux crochets de ses amants. Enfin, ça sent le roussi parce que justement il vient de se faire larguer par son mec. De force, à contre-coeur et en marche arrière, le voilà de retour chez sa mère et avec son grand-père (celui qui veut décidément pas pisser dans sa couche). Retour à la chambre d'ado, aux posters de Jeff Buckley et à ses CD's et à ses tourments, qu'il a essayé de fuir, vainement, puisque son mal-être ne l'a finalement jamais quitté.

« Tout est brisé », c'est l'histoire d'un tout jeune adulte qui est homosexuel et qui a été rejeté par son père, qui est en crise contre sa mère d'avoir pu accepter cela et qui n'arrive pas à dépasser les mots qu'il a reçu comme des gifles.

C'est l'histoire d'une mère qui a tout perdu, son fils, son mari, son fric, sa vie et qui tente très maladroitement de recoller les morceaux.

Une rencontre pour le moins étrange, une énième fuite dans un bus solitaire vont peut-être aider ces deux malades de la communication à renouer, sur la base de souvenirs communs, une complicité mère-fils qui à défaut d'être présente, a existé un jour.

C'est pas la grosse poilade du siècle (au cas où vous auriez encore un doute), mais le récit est servi par une écriture noire sur fond de Leonard Cohen et de Bob Dylan. 204 pages à lire d'une traite, avec un verre de pif à portée.


(Émilia Sancti)

samedi 9 juin 2018

Jacques JOSSE « Débarqué »


Jacques JOSSE dit de son père qu'il était un voyageur empêché. Breton de souche et de cœur, il aurait souhaité être marin, la pipe à la bouche en plein roulis, mais suite à une maladie (il est épileptique), il est resté sur la berge, en rade, au rade plutôt. Interdit de naviguer, de conduire, de fumer, de picoler. Il va se créer une ordonnance pour ne pas avoir à suivre les deux dernières prescriptions. À défaut d'eau salée, il va s'occuper de courant. Il sera électricien. L'eau et l’électricité ne font pas toujours bon ménage, c’est ce que l’auteur va nous démontrer à propos de son paternel.

La boîte qui l'emploie fait faillite. Bilan : chômage et alcool. Et tabac. Et petits boulots. Mais il rebondit, se dégote un chouette gagne-pain sur une île, dans sa branche. Bonheur. Chaque semaine, il quitte sa famille pour quelques jours, un rituel bien huilé. Il est entouré d'eau, alors son rêve assassiné, celui du grand large, devient presque réalité de substitution. Il rêve les bateaux, les matelots, les bonheurs, les tragédies : « Plusieurs embarcations s'étaient abîmées dans les parages. La carte des épaves, punaisée au-dessus du comptoir de l'unique café du bourg, en témoignait. Un mur des disparus, sur lequel des centaines de noms et de dates, ceux et celles des péris qui n'étaient pas rentrés, se dressait au bout du cimetière, dans la commune qui abritait l’embarcadère. Un dicton affirmait que voir l'île c'était voir son trépas. Ses abords inhospitaliers nourrissaient les légendes ». Maman elle, est « laveuse de morts ». Si si. Et accessoirement ne finit jamais ses phrases.

On vit comme naguère, on élève des animaux pour les tuer, les bouffer, nourrir la famille. Puis ce sont les membres mêmes qui ne vont pas tarder à suivre les bestiaux. Car la guigne va reprendre ses droits : ça commence par le papa et une mauvaise chute. Dans tous les sens du terme. Pourtant tout était écrit : « Il semblait avoir trouvé un rythme de croisière capable de l'aider à franchir les fatidiques quatre-vingts berges sans avoir à subir de nouvelles avaries ».

La mère-grand avait ouvert les hostilités des excursions au cimetière communal pour ces cœurs cabossés, ces destins brisés, dans une famille qui va souffrir : le frère de Jacques a devancé à son tour le cortège funèbre en 1996. Puis la frangine, retrouvée dans un bois en mars 2004, défunctée. La faucheuse semble planer dangereusement sur la fratrie, va falloir redoubler de vigilance. Mais tout va aller de mal en pis, jusqu'à ce jour de février 2008 où le paternel casse sa pipe, le même jour que l'humoriste en chef Henri Salvador. Ironie du sort ? Salvador signifie sauveur/salvateur en espagnol.

Derrière la figure émouvante et imposante de ce père silencieux, ce sont toutes les images de la Bretagne qui remontent à la surface, au-dessus de l'écume et de la brume, la houle, les tempêtes. Ce petit récit est truffé d'anecdotes, d'odeurs, d'ivrognes, parsemé de suicides (trois raisons selon l’auteur : alcool, grisaille et sentiments d'inutilité). On y croise les fantômes de GIONO, SIMENON, STEINBECK, CALDWELL (excusez du peu), les ombres de ceux qui ont écrit sur la mer : LOTI, LONDON, CONRAD. On y entrevoit des héros du Tour de France cycliste, on y apprend comment réaliser du cidre artisanal tout en prenant BRASSENS à contre-pied dans les rites du père : « Chaque matin, il ouvrait son journal sur la double page des obsèques. Il notait l'âge des partants. Remarquait qu'ils avaient tous à peu près le sien, en déduisait que ça sentait vraiment le sapin, blaguait à peine en assurant que l'arbre avec lequel on fabriquerait son cercueil était sans doute débité depuis belle lurette et qu'il ne tarderait pas à les rejoindre ». Respect éternel pour les marins disparus, dans une langue flirtant avec le sublime : « … ces adeptes des tours du monde qui, ces années-là, descendaient, à tour de rôle et en piqué, boire l'ultime bouillon, celui de onze heures, mijoté dans les crevasses, sur lit d'algues et de coraux, par le facétieux cuisinier des bas-fonds ».

Halte-là ! Je pourrais en effet vous citer tout le bouquin tellement dans ces courts chapitres l'écriture imagée est forte, puissante, poétique, pudique, brassant l'humour noir, celui du désespoir, comme pour envoûter d'une ultime saillie. Délicieux à tous points de vue. JOSSE est unique, seul sur son îlot, c'est pourquoi ce poète « rêveur de tombes », prince de la prose, est indispensable, ne serait-ce que par sa manière extatique de décrire la mort et les paysages. Cette savoureuse biographie du père (mais pas que) vient de sortir aux Éditions La Contre Allée, je vous recommande vivement de vous y ruer, c'est même quasiment un ordre. C'est grâce à ce petit livre que l'on comprend JOSSE, ses 40 publications, son rapport quasi charnel à la mort (qui semble avoir été omniprésente dans son parcours, d'où cette « obsession », ces références incessantes), à la mer. Et qu'on ne l'aime que davantage. Il fait partie des grands, ne le ratez pas.


(Warren Bismuth)

jeudi 7 juin 2018

Marie-Eve et Jean-Jacques DE GRAVE « L'histoire de Ned Kelly »


Un petit objet sympa comme tout, à ranger parmi la grande collection des « Inclassables ». Il peut être mis dans le casier « Bandes dessinées », certes, mais l'écriture n'est pas sur la même page que les dessins, la présentation n'est pas « conventionnelle ». Et d'ailleurs, les dessins, parlons-en : c'est de la linogravure pleine page, vous savez, ces sortes de pochoirs taillés minutieusement dans du linoléum. Pour accomplir cette besogne scénario + visuel, ils sont deux, le père et la fille. Le père au cutter et la fille au stylo. En postface, la fille pleure la disparition du père, relate la passion paternelle pour la linogravure, ça c'est pour les auteurs.

La trame à présent : une biographie succincte, comme éclair, de Ned KELLY, « chef » d'une bande de gangsters férocement inspirés par Robin des Bois. Marie-Eve DE GRAVE raconte tout ça d'une manière simple, à l'américaine, de sorte qu'on a le sentiment d'être plongé en plein western. D'ailleurs, pourquoi pas ? Ce gang a existé à la fin du XIXe siècle, c'était certes en Australie, en Tasmanie plus précisément, mais ils avaient des flinguots de compèt', du courage, se situaient en dehors de la loi et n'avaient pas froid aux yeux. Puis les gravures sont là pour nous rappeler l'ambiance western, d'autant que l'on sait d'entrée que le sympathique Ned KELLY va se voir offrir un joli nœud coulant en guise de pot de départ pour la Grande Inconnue, alors vu comme ça, on a du mal à ne pas s'imaginer les grands espaces, la poussière laissée par les galops des chevaux, la soif au coeur d'une nature déserte et aride, et la miraculeuse flasque de whisky qui épanche.

La famille KELLY avait quelques prédispositions pour le bordel ambiant. Le père, émigré irlandais, avait déjà écopé de sept ans de taule en 1841 pour avoir chouravé deux cochons, il y rendit son dernier souffle, Ned avait 12 ans, donc forcément ça marque.

Ned va être élevé en partie dans la nature, apprendre la vie. À 16 ans, troisième (déjà !) expérience par la case prison, trois ans pour vol de cheval, Ned parle d'erreur judiciaire. Une famille KELLY qui selon la mère est poursuivie par la guigne. Pas faux, car tout bascule à nouveau. D'un côté le frérot, Dan, qui file du mauvais coton en subtilisant des chevaux, de l'autre FITZPATRICK, un flic ivrogne qui mate avec un appétit un peu insistant la frangine de Dan et Ned. Il joue les fiers-à-bras et vient un beau jour pour arrêter Dan dans l'enceinte familiale. La mère l'assomme avec une poêle à frire. Un bilan respectable : maman KELLY au trou, ses deux fils recherchés et têtes mises à prix. Western vous dis-je. Les bambins en fuite, puis fusillade avec les flics, un représentant de l'autorité sur le carreau, puis un autre, un troisième, ça commence à faire beaucoup.

C'est parti pour la survie en plein bush avec excursions brèves dans la civilisation, braquage d'une banque pour redistribution à des prisonniers expulsés de leurs terres. Les proches des frères KELLY commencent à être inquiétés par les autorités. Alors le duo joue la carte de l'intimidation : il déboule colts au vent dans un bureau de police, y enferme deux flics dans une cellule et les fout à poil.

L'équipe KELLY est désormais traquée pendant trois mois. Au programme : un déraillement de train aidés par des complices, avec prise d'otages à la clé. Irruption des flics, nouvelles fusillades, ça devient une manie. Dan le frangin s'écroule. Mort. Ned est arrêté et, au cours d'un procès là aussi de trois mois, finalement condamné à mort et exécuté le 11 novembre 1880. Il a 25 ans mais déjà un sacré vécu. Ainsi va la vie. Vous avez remarqué ? Les deux prénoms des frangins mis à la suite, Dan et Ned, c'est pas loin de donner un truc du genre « Damned ».

Superbe roman graphique sorti chez Hélium en 2017. Ah, ne cherchez pas non plus à le classer niveau public à viser. Certes l'histoire est racontée comme pour des ados, mais la violence, mais les dessins, mais l'épilogue, avec cette destinée pas si éloignée de celle de Bonnie & Clyde. En tout cas ça donne très envie de lire « La véritable histoire du gang Kelly », biographie romancée de Peter CAREY, 400 pages de 2003 qui doivent sévèrement défourailler. On croisera peut-être son chemin un jour, armés ou pas, mais avec une fiole de Scotch en guise de bavoir, ça c’est plus sûr.

http://helium-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 3 juin 2018

John DOS PASSOS « Trois soldats »


Trois soldats donc. Chris, Fuselli et Andrews, attendant en cette année 1917 d’être incorporés dans l’armée états-unienne pour participer à la première guerre mondiale en France et se battre contre l’ennemi Allemand. Fuselli l’immigré italien orphelin de mère et ambitieux (il souhaiterait tellement devenir caporal), Chris, un fermier illettré de 20 ans, et Andrews, musicien brillant de 22 ans, instruit, anarchiste, pacifiste et parfaitement athée. Ils ne vont pas tarder à rejoindre l’Europe, chacun de son côté, et enfiler l’uniforme de soldat. Là-bas, comme les autres, ils vont vivre l’enfer au cœur d’une guerre sanglante. Ils vont y côtoyer l’alcool et les femmes, les ennemis et les cadavres quotidiens.

Le chiffre de construction du travail littéraire de DOS PASSOS est souvent le 3. Là encore, Les deux  premières parties (l’attente puis la guerre) s’étendent jusqu’à la première moitié du roman. Puis la troisième partie représentant l’autre moitié se focalise sur la vie après la guerre, notamment celle d’Andrews, sillonnant la France et en particulier Paris, faisant de nombreuses rencontres, avec des femmes surtout, mais aussi des soldats déserteurs comme lui ou démobilisés. DOS PASSOS nous fait suivre ce soldat errant, rêvant en vain d’un monde meilleur enfin débarrassé des haines et des guerres, avide de liberté et de simplicité, et ne se privant pas pour tacler brutalement un allié dans un élan de compassion : « Il y a des prisonniers allemands qui viennent à l’hôpital tous les soirs à six heures pour enlever les ordures. Alors, si vous les haïssez réellement autant que ça, vous n’avez qu’à emprunter le revolver d’un officier de vos amis et à canarder la corvée ».

Ce roman est dense, c’est pourtant seulement le deuxième de l’auteur. Le premier, « L’initiation d’un homme : 1917 » traitait déjà de la première guerre mondiale, guerre à laquelle DOS PASSOS avait participé en tant qu’ambulancier, et qui l’a marqué à vie. À seulement 25 ans il écrit « Trois soldats », l’écriture est déjà pointilleuse, extrêmement précise. Il est par ailleurs très à cheval (ce sera l’une de ses autres marques de fabrique) sur le langage tenu par ses personnages car, si la narration est poussée et limpide, ses « héros » sont issus de diverses classes sociales et s’expriment tantôt de manière élégante, tantôt bourrue voie populaire. Et le rendu est ici parfait, saluons au passage l’excellente traduction de René-Noël RAIMBAULT.

Dans chaque roman de DOS PASSOS, il y a une part d’autobiographie. C’est encore le cas ici. Il est important de noter que ce roman a été écrit en 1921, à cette époque DOS PASSOS fréquente les milieux anarchistes et communistes des Etats-Unis, il est pacifiste et radicalement athée. On peut donc imaginer une facette non négligeable de DOS PASSOS dans le personnage d’Andrews, mais aussi chez Fuselli puisque DOS PASSOS était petit-fils d’immigré portugais. Tout comme Andrews, DOS PASSOS était donc athée, c’est d’ailleurs l’un des rares auteurs de son époque où la religion, tout comme Dieu, n’existe pas, il n’y est jamais fait allusion : il s’est débarrassé de Dieu.

DOS PASSOS va passer par toutes les couleurs politiques, déplaçant ses idées de l’anarchisme au pur conservatisme de McCarthy. Cette évolution sera entreprise après sa participation à la guerre d’Espagne, où il a assisté à des horreurs commises par les staliniens, notamment l’assassinat de l’un de ses proches. Ironie de l’histoire : plus DOS PASSOS se place à la droite de l’échiquier politique, moins son œuvre littéraire est encensée : il a paraît-il perdu son génie, son talent, son esprit visionnaire. Ses ouvrages sont de moins en moins traduits dans le monde. Aujourd’hui encore, et alors qu’il fut un écrivain très prolifique, la plupart de ses bouquins écrits après 1951 (il a disparu en 1970) ne sont toujours pas traduits en France.

De ce fait, DOS PASSOS est un écrivain relativement « oublié », ce qui semble un comble puisqu’il fut sans aucun doute l’un des romanciers états-uniens les plus remarqués et les plus talentueux du XXe siècle, l’un des plus originaux aussi. Souvenons-nous de sa trilogie (encore le chiffre 3 quelque part) tentaculaire et labyrinthique de plus de 1200 pages : « U.S.A. », une œuvre majeure quoique parfois absconse par la structure même du récit (histoire fictionnelle entrecoupée de biographies succinctes, de pensées ou souvenirs, mais aussi de montages de coupures de presse ou de citations, aucun roman ne ressemble à celui-ci, tentez-le un jour où vous avez envie de vous initier à la littérature d’un genre parallèle et sans fond, pour moi l’une des œuvres les plus ambitieuses et les plus obscures du XXe siècle). DOS PASSOS possède un don très développé : l’observation du monde qui l’entoure, qu’il ressert de manière chirurgicale, avec une écriture brillante et souvent journalistique et dégagée.

Ce « Trois soldats » est essentiel car il fut écrit par un jeune écrivain revenant de la guerre, sans avoir encore bâti ce recul nécessaire à la fabrique de l’Histoire, ce n’est pas le roman d’un ancien soldat français ou allemand mais bien celui d’un nord-américain (ayant certes grandi en Europe), de surcroît porté par des valeurs pacifistes et internationalistes. Après cette guerre, en 1921 donc, il semble gardé le cap, même si ce roman laisse entendre que quelque chose vient de se briser chez DOS PASSOS : il ne croit plus à la paix, il ne croit plus à la pensée individualiste.

Un détail peut toutefois paraître gênant dans « Trois soldats » : les diverses rencontres fortuites à plusieurs reprises dans des situations totalement invraisemblables, notamment en plein Paris après l’armistice, ce qui rappelle ce début d’un volet de Tintin, où le héros et le capitaine Haddock sortant d’un cinéma font référence au général Alcazar qu’ils n’ont plus vus depuis longtemps. L’échange à peine terminé ils télescopent ce même général. Mais soyez rassurés : ce léger manque de rigueur dans le roman n’en handicape absolument pas la lecture.

Ce livre de plus de 500 pages n’avait plus été traduit en France depuis il me semble 1993. 25 ans plus tard, et alors que nous célèbrerons dans 2 ans le cinquantenaire de la disparition de DOS PASSOS, les Editions du Castor Astral nous permettent de relire ce roman charnière de la fin d’une époque en le ressortant ces jours-ci.


(Warren Bismuth)