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dimanche 4 janvier 2026

Alice ZENITER « L’art de perdre »

 


C’est l’hiver pour le challenge « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, la première année s’est récemment terminée et le couvert est remis. Donc retour de l’hiver, forcément, saison qui a vu le démarrage du challenge l’an dernier. Toujours les mêmes règles au menu : présenter au moins un livre de 500 pages pour chaque saison. Et voilà Qu’Alice Zeniter débarque avec ses 506 pages, à quelques pages près elle était exclue du challenge ! Mais cette nouvelle année est l’occasion pour moi de me racheter. En effet, durant toute la première année, et avec une constance aveugle forçant le respect, je me suis trompé de logos de présentation (chapeau l’artiste !). Aussi voici enfin les vrais visuels et toutes mes excuses à Moka, organisatrice du challenge.

Huit ans ! Il m’aura fallu huit ans pour ouvrir ce livre, alors qu’il me faisait intensément de l’œil depuis sa sortie en 2017. Affectionnant depuis le travail de cette autrice, je me suis enfin décidé à lire ce roman, considéré comme son œuvre majeure, et l’émotion fut, au-delà de mes espérances, au rendez-vous.

« L’histoire de France marche toujours aux côtés de l’armée française ». Aussi, Alice Zeniter décide de prendre cette sentence proverbiale à contre-pied en suivant la famille de Naïma, jeune femme du monde contemporain d’origine kabyle, qui nous présente son grand-père, Ali. C’est lui que nous allons en partie accompagner tout au long de ce bouleversant voyage.

Ali est né et a grandi en Algérie, dans un département alors français. Il a combattu dans l’armée française lors de la seconde guerre mondiale, s’est marié deux fois. La famille est nombreuse mais Alice Zeniter va surtout pointer sa caméra sur la figure de Hamid, l’un des enfants de Ali et Yema, femme typiquement algérienne, emplie de foi, taiseuse et dure à la tâche. Hamid deviendra plus tard le père de Naïma.

La première partie, en Algérie, est axée sur les rapports familiaux et amicaux, on a l’impression d’être replongé au cœur des premiers tomes de la merveilleuse saga Malaussène de Daniel Pennac (un sommet de la littérature française contemporaine), sauf que les Malaussène évoluaient à Belleville. Personnages drôles, touchants, espiègles, délicats ou coléreux, et en fond l’Histoire, celle qui est alors en train de s’écrire, celle de la fin de l’Algérie française.

1er novembre 1954, une organisation jusque là inconnue, le F.L.N., fait parler les armes, la guerre d’Algérie, bien que taisant son nom, vient de commencer. Le F.L.N. semble beaucoup trop faible pour se mesurer à la puissance de l’armée française et vaincre dans sa guerre de libération du peuple.

Le talent de Alice Zeniter est dans la peinture des personnages représentant chacun un état d’esprit, un positionnement. Si Ali est un sage un peu indécis (il peut par moments faire penser à Albert Camus), d’autres membres de la famille sont plus déterminés, tandis que des voisins français et futurs pieds-noirs voient d’un sale œil ce désir d’indépendance, au moment où Youcef s’engage pour le maquis. Zeniter fait parler ses protagonistes, sans les interrompre. Elle ne prend pas part aux dialogues, sauf pour clamer son antiracisme et sa compassion dans un récit entièrement au présent, une idée judicieuse qui nous immerge au sein de son action.

La tension est totale, bien que certains des autochtones (appelés parfois avec dédain les indigènes) tentent de continuer à vivre au jour le jour leur religion, leurs croyances et leurs coutumes, jusqu’à ce référendum sur l’autodétermination de 1960.

Alice Zeniter s’est fortement documentée pour l’écriture de cette véritable fresque historique et sociale. Aussi elle déterre des dossiers lourds de conséquences, notamment celui des « bidons spéciaux » lancés par l’armée française, contenant en fait … du napalm ! Oui, ce produit qui fera les beaux jours de l’armée américaine quelques années plus tard au Vietnam.

L’indépendance est proclamée. La deuxième partie nous amène en France, toujours avec Ali qui a préféré fuir sa terre d’origine. Lui et les siens échouent tout d’abord au camp de Rivesaltes, camp de transit dans lequel sa famille va beaucoup souffrir. Puis direction le camp de Jouques, l’occasion pour l’autrice de détailler la vie dans ce genre de camps de l’après guerre d’Algérie. Ali est donc un harki, et à partir de ce moment du récit, il est évident que Alice Zeniter, s’intéressant de très près à ce que cache ce terme, livre un combat pour la réhabilitation des harkis, qui n’étaient par ailleurs pas tous contre l’indépendance. Mais nous ouvrons là une porte complexe et glissante. « Tu peux venir d’un pays sans lui appartenir ».

La famille d’Ali déniche enfin un vrai appartement dans l’Orne après bien des vicissitudes, en même temps qu’elle prend goût au confort, alors que Hamid découvre la langue française et la lecture avant de faire connaissance avec une française, Clarisse, la future mère de Naïma.

Dans un va-et-vient entre passé et présent, présent où s’invitent les attentats islamistes de janvier et novembre 2015, Alice Zeniter fait grandir « sa » famille kabyle en un savant dosage entre histoire, social, politique, fiction et humour. Dans un simple roman, elle parvient à placer les grandes dates de la guerre d’Algérie, les perturbations politiques et sociales de l’après-guerre, le racisme dont sont victimes les personnes exilées en France, et l’évolution générale dans le monde contemporain. « L’art de perdre » est un roman majeur sur l’Algérie, écrit par une jeune femme de 29 ans. Il bouscule les certitudes, prend part intelligemment et subtilement au débat, il ne fait par l’erreur de l’exaltation, il reste mesuré mais engagé, jamais tiède, jamais mièvre.

Naïma a 30 ans à la fin du récit, l’âge de Alice Zeniter quand elle l'a écrit. Elle va découvrir l’Algérie dans une troisième partie toute en flottaison dont je ne dévoilerai rien. Le titre « L’art de perdre » est tiré d’un poème d’Elizabeth Bishop et c’est un livre digne d’être découvert.

Alice Zeniter est une immense autrice, ce roman est un régal en même temps qu’un coup de poing, car l’écrivaine parvient à faire rire malgré la tragédie en cours, n’emploie pas de superlatifs pour étayer son propos, elle se contente d’énoncer, tout en condamnant le racisme, elle est de ces figures nécessaires et salutaires dans le paysage artistique actuel.

(Warren Bismuth)



jeudi 20 octobre 2022

Albert CAMUS en bande dessinée

 


Plusieurs romans graphiques rendent hommage à l’œuvre de Albert CAMUS ou à son parcours. L’illustrateur Jacques FERRANDEZ, né à Alger, à lui seul, a commis pas moins de trois BD, adaptations d’une nouvelle et deux romans de CAMUS.

 


« L’hôte » est une nouvelle originellement présente dans le recueil « L’exil et le royaume » de CAMUS. FERRANDEZ lui redonne vie en 2009 dans une BD sobre et émouvante. Un instituteur français se voit confier un algérien potentiellement dangereux, combattant contre l’Etat colonisateur. Il doit le mener à une ville afin de le placer sous l’autorité des forces françaises. L’atmosphère se tend, l’instituteur se prenant d’affection pour le rebelle, cet hôte réalisant que son geste pourrait être fatal à l’algérien. FERRANDEZ croque magnifiquement ces moments par des dessins réalistes, ensoleillés, précis. Des fresques paysagères viennent décorer une partie du haut de certaines pages dans un décor aride pouvant faire penser à ceux décrits par GIONO du fond de sa Provence.

 


Le plus célèbre roman de CAMUS, « L’étranger », est ici ressuscité en 2013, toujours grâce au travail méticuleux de FERRANDEZ. Le personnage de Meursault y est scruté, à partir du décès de sa mère. Ce roman de retombée mondiale est illustré respectueusement, en prenant soin de ne pas en déformer les propos. L’admiration de FERRANDEZ pour son aîné est évidente, palpable. Il prend le temps pour reproduire cette histoire, n’en perd pas une miette, le résultat est à la hauteur, couleurs chaleureuses pour les scènes en extérieur, plus feutré dans les huis clos

 


« Le premier homme » de 2017 » est une adaptation du roman inachevé de CAMUS, celui dont on retrouve les brouillons dans la voiture où l’écrivain a trouvé la mort en janvier 1960. Là encore des couleurs chaudes pour évoquer la jeunesse de Jacques Cormery, le double de CAMUS, la silhouette écrasante et autoritaire de la grand-mère, la complicité affichée avec la mère. La figure de l’instituteur de CAMUS, celui qui en quelque sorte a influencé le parcours à venir du jeune Albert, est mise en avant. Roman graphique ambitieux de 180 pages qui colle au mieux avec le texte original.

 


Enfin, une longue biographie illustrée, parue en 2013 et sobrement intitulée « CAMUS entre justice et mère », est contée par José LENZINI et mise en images par Laurent GNONI. Des dessins soignés, modernes, là encore de couleur chaude, viennent compléter un long texte revenant sur les épisodes marquant du philosophe écrivain, avec en toile de fond l’attribution du Prix Nobel de littérature en 1957 et le célèbre discours de Stockholm. Retour sur la grand-mère autoritaire, la misère dans une enfance algérienne, l’instituteur de la providence, Monsieur GERMAIN, qui vit en CAMUS un élément particulièrement doué de ses élèves. Mais aussi le football, les histoires de cœur (dont celle avec SARTRE), les positions difficiles à tenir durant la guerre d’Algérie, précédant la fin tragique. Biographie ambitieuse faisant revivre le parcours hors du commun d’un des grands écrivains du XXe siècle.

Quatre albums pour mieux connaître l’œuvre et l’homme, qui peuvent se lire comme une série de quatre épisodes. Les fans devraient s’y retrouver.

 (Warren Bismuth)

jeudi 7 juillet 2022

Madeleine RIFFAUD : Deux ouvrages à découvrir

 


La vie de Madeleine RIFFAUD fut une suite d’aventures rocambolesques en version politisée. Engagée très jeune dans la Résistance du côté de Grenoble, elle échappe de peu à la déportation (mais pas aux tortures). Après la guerre, elle couvre en partie la guerre d’Indochine puis celle d’Algérie alors que cette dernière prend fin. Madeleine couvre plus tard la guerre du Viêt Nam sur place, est proche du parti communiste, ou d’hommes comme par exemple Paul ELUARD et plus tard HÔ CHI MINH.

Si Madeleine RIFFAUD a beaucoup publié jadis, entre récits de vie, reportages, chroniques, poèmes, etc., elle est plus silencieuse aujourd’hui. Mais son parcours intéresse, questionne, fascine. Aussi, depuis quelques années, des éditeurs s’intéressent à elle, et plusieurs ouvrages paraissent ou sont réédités. Madeleine RIFFAUD a vécu une vie d’engagement unique et trépidante qui ne devait pas rester sous silence. En 2001 paraît un recueil de poèmes chez Tirésias. 20 ans plus tard les éditions belges Dupuis sortent une bande dessinée fort ambitieuse : retracer sous forme de triptyque la vie de Madeleine RIFFAUD. En août 2021 sort le premier volume :

BERTAIL / MORVAN / RIFFAUD « Madeleine, résistante – Volume 1 : La rose dégoupillée »

Le premier tome de cette BD d’envergure vaut le coup d’œil pour plusieurs raisons : il revient sur les premières années de la combattante Madeleine RIFFAUD, jusque 1942, au moment où elle s’engage dans la Résistance du côté de Grenoble. Fille de la Somme, ses terres natales sont marquées par la guerre, la première, des corps continuent de l’alimenter. Jeune fille déjà passionnée, elle suit sa famille en vacances (grâce au Front Populaire en 1936) dans un village de Corrèze… Oradour-Sur-Glane ! Ils rendent visite à des amis dont la machine à coudre deviendra tristement célèbre : c’est en effet celle qui est toujours visible sur place, dans les ruines d’Oradour, suite au massacre perpétré en juin 1944 par la division nazie Das Reich. Le hasard est parfois troublant…

Grâce aux dessins réalistes de couleur bleue (dans la plupart des ouvrages consacrés aujourd’hui à Madeleine RIFFAUD, le bleu est dominant, comme s’il représentait une « marque de fabrique »), le récit est fluide, agréable. Les premières amours de Madeleine sont mises en scène, mais sans guimauve, ou du moins pas longtemps, son quotidien au cœur de la seconde guerre mondiale prend rapidement le dessus : elle rêve de s’engager dans la Résistance. Parallèlement surgissent les premiers traumatismes, notamment ce viol à répétition en pleine guerre.

 


La tuberculose est identifiée chez Madeleine, elle va passer un peu plus de deux mois merveilleux au sanatorium de Saint Hilaire du Touvet, tout près de Grenoble. Elle en revient plus rageuse que jamais, décidée à combattre l’ennemi nazi.

Ce premier volume est tout ce qu’il y a d’intéressant, nous permettant de suivre l’évolution de la jeune Madeleine, sa politisation, sa volonté farouche de lutter contre l’occupant. Parallèlement nous découvrons une jeune femme amoureuse, féministe, sensible et malchanceuse. Deux autres volets sont prévus, ils sont attendus de pied ferme, d’autant que le présent tome se clôt en 1942, Madeleine n’a alors que 18 ans et tant d’aventures à connaître, elle prend le pseudonyme de Rainer, en hommage au poète Rainer Maria RILKE…

https://www.dupuis.com/

Madeleine RIFFAUD « La folie du jasmin »


Cette Madeleine engagée, la voici, par le biais de cette sélection de poèmes divers écrits entre 1947 et 1990, soit presque une vie d’écriture. Ce qui frappe c’est la prépondérance de la guerre, des guerres plutôt. Lorsque l’une se termine, une autre se présente. Les trois premiers poèmes sont un hommage appuyé à de fortes figures Vietnamiennes, puis vient l’Algérie, celle en sang, en pleine guerre civile, des figures là aussi, des situations dramatiques, inextricables, ces mots qui claquent au vent et au soleil :

« Mouloud a cueilli des piquants

Au figuier qui lui sert d’abri.

Un Algérien vieux de quatre ans

Sait qu’il doit défendre sa vie.

 

Mouloud a orné sa maison

D’un diamant de verre cassé

- Si c’est plus beau chez le colon

Moi j’ai l’étoile, au ciel brisé.

 

Mouloud autour de sa maison

A dressé, en rempart, des pierres,

Bien plus solide est la prison

Où ils ont enfermé son père ».

De la mélancolie, peut-être une dose de nostalgie, des images qui renvoient à des atrocités, mais aussi à de fines gouttes de bonheur. Au détour d’une phrase, l’indicible, la torture, à peine évoquée mais d’une puissance remarquable :

« La première fois qu’il vit

De près

Une baignoire

Fut le dernier jour de sa vie ».

Ce recueil paru en 2001 aux éditions Tirésias est un petit bijou de poésie engagée, contestataire, pleine du cri de révolte d’une femme rare. Aujourd’hui, en 2022, Madeleine RIFFAUD vit toujours, à près de 100 ans elle n’en est que plus précieuse pour témoigner d’une vie exceptionnelle, celle de tous les combats. Son récit de vie « Les linges de la nuit » eut un évident succès. Il se pourrait fort que je vous le présente dans une prochaine chronique.

http://editionstiresias.com/

 (Warren Bismuth)

dimanche 13 mars 2022

Charlotte DELBO « Les belles lettres »

 


Ce recueil n’est pas à proprement parler un livre de Charlotte DELBO. Si elle intervient (peu), ce n’est que pour donner foi, agrémenter un propos qui lui tient à coeur. Explication : 1960, la guerre d’Algérie bat son plein, les journaux s’embrasent par des textes très politiques qui se font écho, avec des droits de réponse documentés et militants. Pour ce bouquin édité dès le début de l’année 1961 aux éditions de Minuit, Charlotte DELBO a recueilli des témoignages écrits, en l’occurrence des lettres ouvertes aux médias. Plus de 80 lettres ont été choisies pour figurer ici, signées par des grands noms (surtout littéraires) de l’époque, pensez donc : Claude SIMON, Graham GREENE, Henri ALLEG, Simone de BEAUVOIR, SINÉ, Simone SIGNORET, Jean-Paul SARTRE, André BRETON, Claude MAURIAC, Aldous HUXLEY, Maurice THOREZ et tant d’autres, accompagnés d’anonymes, témoins des atrocités de la guerre civile alors en cours. Parmi eux des religieux, déserteurs, objecteurs, algériens engagés.

C’est de Paris qu’émanent ces lettres, envoyées à des journaux célèbres et influents, Le Monde et France-Observateur principalement, rédigées entre fin 1959 et fin 1960. Dans la première du recueil, Jérôme LINDON (alors directeur des éditions de Minuit) revient sur les circonstances des relais médiatiques à ces lettres ouvertes. Puis, ce pourraient être plusieurs procès sous le feu des projecteurs : celui d’une partie de la gauche française qui n’a pas pris suffisamment position pour la paix (très offensif Francis JEANSON !), celui du pouvoir gaullien que certains des intervenants accusent de pratiquer un véritable génocide, celui de l’armée française qui prend violemment et ouvertement position contre l’indépendance en manoeuvrant de son côté, celui de la torture, dossier ô combien brûlant dans cette guerre, et celui très développé des protestations véhémentes contre les signataires du « Manifeste des 121 » pour le droit à l’insoumission, manifeste qui ne plaît pas, mais alors pas du tout au pouvoir en place.

Ce pouvoir a été repris en 1958 par de GAULLE alors qu’il était à terre. La Ve République vient juste de naître et déjà, selon les témoignages ici proposés, elle possède comme un arrière-goût de fascisme. Les clans politiques se déchirent. JEANSON, directement impliqué  pour son action dans le Réseau portant son nom (réseau qui fournit des fonds au F.L.N.), tire à boulets rouges : « Il n’y a plus une seule famille en Algérie qui n’ait eu un de ses membres au maquis, ou torturé, ou tué par les français. Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants de ce pays mangent de l’herbe aux frontières tunisienne et marocaine. 15 à 20 % de la population algérienne – près de 2 millions d’habitants de cette « province française » - sont concentrés dans des camps où il meurt en moyenne (rapports officiels) un enfant par jour sur un « regroupement » de 1000 personnes ; ce qui fait environ 1500 enfants par jour, au total. Faut-il que nous nous consolions en retenant le fait qu’il n’y a, dans ces camps, ni chambre à gaz ni fours crématoires ? ».

Dans ce recueil salutaire, les témoignages se succèdent avec aplomb et dignité, tous documentés. Charlotte DELBO ne commet pas l’erreur de ne choisir que des voix pour la paix, elle donne la parole, la plume plutôt, à des défenseurs de l’Algérie française, mais pour mieux les tacler. Elle met aussi en évidence des extraits revenant aux origines de la colonisation en 1830, comme pour nous rappeler que la guerre d’Algérie n’est ni un hasard ni une fatalité. Concernant le fameux « Manifeste des 121 » et de la réaction de l’Etat français, elle se contente de quelques lignes, qui sentent pourtant la poudre : « … Et le ministre de l’information interdit de citer désormais à la radio et à la télévision les œuvres ou même seulement les noms des signataires du manifeste ». L’heure est on ne peut plus grave. Charlotte DELBO sert ici de passerelle entre les différents témoins.

Sur le terme de trahison servi par l’Etat et sa volonté d’écarter certains fonctionnaires de l’Education Nationale soutiens du manifeste, un certain monsieur Jehan MAYOUX répond avec habilité et lucidité : « M. Debré a prétendu récemment que les fonctionnaires avaient à l’égard de l’Etat des « obligations particulières ». Faut-il croire que les hommes de ma génération, en choisissant dans les années 20 une carrière administrative, ont prêté serment de fidélité à l’Etat français du maréchal ou à la Ve République du général ? M. Terrenoire a suggéré qu’ils n’étaient pas tenus de rester fonctionnaires. Soit. Mais si les républicains avaient quitté l’enseignement sous l’Empire, les gaullistes sous Pétain, comment aurait été instruite la jeunesse ? ».

La guerre d’Algérie reste l’une des plaies béantes de la France du XXe siècle. Grâce à ces lettres ouvertes scrupuleusement choisies, Charlotte DELBO ne fait pas œuvre de mémoire puisque le recueil paraît alors que la guerre fait encore rage, mais prend position de manière très politique et avec une certaine adresse. Ce recueil est indispensable, peut-être pas pour répondre à certaines questions que l’on continue de se poser sur ce conflit, mais en tout cas pour bien comprendre le contexte politique à l’aube des années 60, et ne jamais oublier que la France a là écrit l’une des pages les plus noires de son histoire. Réédité en 2012, toujours dans la prestigieuse collection Documents des éditions de Minuit (alors encore indépendantes, avant l’arrivée de Gallimard, engloutissant l’éditeur précisément le 1er janvier 2022, mais ceci est une autre – et sombre à sa manière - histoire), ce livre est un incendie à ciel ouvert.

Cette chronique clôt définitivement un cycle Charlotte DELBO entamé dès fin 2017 sur le blog, qui se proposait de présenter l’œuvre complète de cette immense dame. Pour diverses raisons, je m’étais fait un devoir de mener ce cycle jusqu’au bout. Avec cet ultime volet, nous voici arrivés au terme de ce passionnant voyage de plus de quatre années, qui m’a personnellement permis de voir désormais en Charlotte DELBO l’une des plumes majeures du XXe siècle, et permettre à sa voix d’être relayée par-delà la mort. Ce cycle fut peut-être l’une des plus belles aventures du blog à ce jour mais, heureusement, de nouvelles sont en cours et promettent d’être passionnantes, comme cette expérience unique et inouïe en compagnie de Charlotte DELBO que je ne suis pas prêt d’oublier.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

samedi 14 août 2021

Michel HABART « Histoire d’un parjure »



Dans la liste des 24 publications des éditions de Minuit de 1957 à 1962 sur la guerre d’Algérie figure ce cas très intéressant de « Histoire d’un parjure » de Michel HABART qui se distingue sur le fond, ne racontant pas l’Algérie en direct ou presque, contrairement à la plupart des autres ouvrages, mais fait partir sa réflexion dès 1827, date des premiers frissonnements de la colonisation. Cet essai historique sort en 1960, en pleine guerre d’Algérie, ce qui n’est bien sûr pas du tout anodin. Essai difficilement résumable par sa richesse d’informations, je ne m’y risquerai d’ailleurs pas, me contentant de signaler certains renseignements présents dans le livre.

La France de 1830 est différente de celle de 1960, le pays est une monarchie. C’est d’ailleurs en 1830 que Louis-Philippe (qui sera le dernier roi de France) remplace sur le trône Charles X. Les relations avec l’Algérie se tendent suite à une vieille dette de blé (dans tous les sens du terme) que la France n’a pas payé. Un trésor algérien fantasmé entre également en scène. Mais ne refaisons pas l’histoire, puisque ces événements sont facilement consultables sur la toile. Attardons-nous plutôt sur la partie plus concrète, c’est-à-dire les relations sur le terrain entre les colons et les colonisés, puisque telle est le travail d’historien choisi par HABART pour nous permettre de renouer avec notre mémoire collective.

Dès 1830, les premiers massacres de population civile commencent sur la terre algérienne, le peuple est asservi. Le prétexte de l’armée française est bien simple : protéger l’Algérie en lançant une chasse aux turcs, aux ottomans. Rapidement, le dialogue s’envenime. Trois proclamations françaises sont rédigées entre mai et juillet 1830, elles mettent le feu aux poudres par leurs termes ô combien belliqueux. Exemple, cet extrait de la deuxième proclamation : « Le Seigneur inflige les plus rigoureux châtiments à ceux qui commettent le mal. Si vous vous opposez à nous, vous périrez tous jusqu’au dernier. C’est un conseil bienveillant. Personne ne pourra détourner de vous la destruction si vous ne tenez pas compte de nos menaces. C’est un arrêt du destin, et l’arrêt du destin doit fatalement s’accomplir ». Bienveillance, donc, le maître mot.

Une addition simple se forge dans les esprits des conquérants, addition que nous pourrions baptiser les 3 C : Civilisation = Colonisation + Christianisation. En effet, un pas supplémentaire est franchi, il va nous falloir rééduquer religieusement ce peuple revêche, lui faire croire à notre Dieu. Très vite, le sol algérien est témoin de destructions de villages, parfois entièrement incendiés, des pillages s’ensuivent, des exécutions sommaires éclatent, de plus en plus nombreuses. C’est la prise de possession pure et simple du pays, par la barbarie, le sang et la violence. C’est sur cette violence, et en l’absence de données officielles chiffrées, que l’auteur travaille ses chiffres pour étayer ses points de vue : la population algérienne diminue drastiquement durant ce protectorat devenu colonisation. HABART s’appuie notamment sur les travaux d’un certain Sidi HAMDAN, des travaux très sérieux, mais qui choqueront la France, et qui vaudront à son auteur ainsi qu’à sa famille d’être exilés. Il mourra peu après.

Une ordonnance royale est rédigée en 1834 : « 1° Alger doit être définitivement occupé par la France. 2° Il doit l’être à titre de colonie française. […] Si les tribus prétendent conserver la possession libre et indépendante du pays, ce serait la guerre prompte et terrible, la soumission ou la destruction. […] Vous appartenez désormais à la France ».

La spéculation sur les biens algériens saisis va bon train, les massacres continuent, celui de Blida fut un point de départ. La presse n’est pas en reste dans la surenchère, dès juin 1830 on peut lire par exemple : « N’a-t-on pas le droit d’exterminer les Algériens comme on détruit par tous les moyens possibles les bêtes féroces ? ». La situation devient hors contrôle. Le pouvoir français cherche aussi à enclencher une extermination culturelle.

« L’eau-de-vie a détruit les Peaux-Rouges, mais ces peaux tannées ne veulent pas boire. L’épée doit donc suivre la charrue. […] Vous savez bien que la guerre d’Algérie est une guerre où l’on fusille beaucoup. Le premier colon pouvait fusiller l’indigène qu’il voulait ». Dans ces propos, deux aspects primordiaux. En effet, la France s’est comportée dès 1830 en Algérie un peu comme les colons européens le firent sur le peuple dit « Indien » en le massacrant et en le déshumanisant sur son propre sol. De plus, dans ce combat de 1830, on parle déjà de guerre. HABART écrira d’ailleurs qu’il s’agit de la première guerre d’Algérie, vous comprendrez alors où nous mène son propos, vers la deuxième guerre d’Algérie (même si elle n’est reconnue comme telle que plus de 30 ans plus tard), entre 1854 et 1962. Mais n’allons pas trop vite en besogne, cet essai précis, empruntant environ 500 références à de nombreux ouvrages, archives ou discours, est sorti en 1960, en pleine « deuxième » guerre d’Algérie.

Sidi HAMDAN avait alerté la France et l’Algérie en son temps. Ici, il signe l’appendice (rédigé en 1833) de cet ouvrage très documenté et assez effrayant sur la mainmise de la France sur l’Algérie dès le début du protectorat. Il est un document témoignage épouvantable mais nécessaire pour bien comprendre la révolte s’instaurant sur le terrain à partir du 1er novembre 1954, il en est une base d’une extrême importance. 9 des 24 publications de Minuit sur la guerre d’Algérie parues entre 1957 et 1962 seront saisies par l’Etat français, ce ne sera pas le cas de cette « Histoire de d’un parjure ». Pourtant ce livre peut être vu comme l’un des plus offensifs, celui qui chronologiquement vient au premier rang de cette série d’essais ou de témoignages proposée en son temps par Minuit, sans doute la plus précieuse et la plus originale des publications sur la « deuxième » guerre d’Algérie, des archives monumentales à redécouvrir, notamment grâce aux éditions Fenixx qui ont numérisé ce document rare, ainsi que d’autres des éditions de Minuit difficiles à dénicher. Ce texte de 250 pages est également consultable gratuitement et en intégralité sur la toile en format PDF (https://jugurtha.noblogs.org/files/2018/06/Histoire-dun-parjure-Ana-Flitox.pdf).

Le 4 juin 1840, par le président du Conseil royal vient une explication, sordide, à cette colonisation : « C’est au nom du droit de la guerre, le droit le plus acquis chez l’homme, que la France s’est déclarée propriétaire légitime de l’ancienne Régence d’Alger ».

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

https://www.fenixx.fr/

(Warren Bismuth)

jeudi 17 juin 2021

Sarah FOURAGE « Affronter les ombres »

 


Evénement rare au sein du catalogue des éditions L’espace d’un Instant : un titre français ! Et d’excellente facture de surcroît.

Lodève, une cité méridionale aux portes de la Méditerranée, sur la voie de l’Algérie. À partir de 1962, nombreux habitants ont fui l’Algérie pour s’installer dans cette ville, plus exactement aux abords, dans des tours HLM notamment, la Cité de la Gare. Ces immigrés venaient servir de main d’œuvre au tout nouvel atelier de tissage de la ville.  Mais qui étaient ces immigrés ?

Comment un peu partout en France, mais surtout dans le sud, des algériens se sont implantés à partir de 1962, date de la fin des « événements ». Certains, pourtant de nationalité algérienne, avaient combattu aux côtés de la France. On les a alors appelés les harkis. Rejetés sur leur terre natale car traîtres à la cause algérienne, mais mal reçus en France car un peu trop « typés », la plupart auront une vie d’errance, à la recherche d’une identité.

C’est cette quête identitaire que Sarah FOURAGE propose de nous faire découvrir dans cette pièce-témoignage de très grande qualité. Faire parler les descendants de harkis de la ville de Lodève ne va pas aller sans peine, l’émotion, le traumatisme étant toujours palpables. « C’est une honte ; c’est indécent ; c’est un scandale ; on est obscènes, on est des couteaux déguisés en questionneurs de vide ; on débarque ; la sympathie, personne n’en veut. Leurs souvenirs suffisent et les blessures ils les tairont ».

Alors oui, ils vont se taire, en partie du moins. Puis les langues vont lentement se délier. Le quartier de la Cité de la Gare a beaucoup changé depuis les années 60 : barres de béton rasées comme pour effacer le passé, les conditions difficiles pour des travailleurs immigrés vus d’un sale oeil.

Sarah FOURAGE et Sébastien LAGORD font équipe pour la réalisation de cette pièce singulière. Ils explorent diverses pistes, mais « L’historien-chercheur a compris avant tous que le costume était trop grand pour nous. Il nous emmène au bord de la rivière, c’est un cadeau qu’il offre. Il sait que notre thème « les descendants de harkis de la ville de Lodève, en lien avec la mémoire de la Cité de la Gare et de la manufacture de la Savonnerie » est intraitable ».

De longs silences en forme de plaies béantes, un dialogue impossible entre une mère et son fils. Les souvenirs : on était harkis, donc considérés comme français, alors les prénoms changeaient, on les francisait, on rajoutait du mensonge et un nouveau colonialisme, une nouvelle emprise à la tragédie.

Ce texte est foisonnant malgré sa brièveté car l’autrice évoque aussi l’histoire locale de l’industrie du textile, dont les soixante logements de la Cité de la Gare occupés par des harkis, certains n’ont pas oublié les camps de transit, de reclassement au sortir de la guerre. Et puis cette vocation comme toute trouvée : le tissage dans le sud de la France.

Cette pièce commence comme un préambule poétique, le décor est planté. Puis place aux protagonistes, aux descendants, aux blessures, aux incompréhensions sur le long terme. Les personnages se succèdent : une guide historique, des jeunes travaillant sur un exposé à propos de leur histoire familiale, des femmes dont l’une revient sur les terres de son enfance en raison d’un décès, après une longue fuite. Les témoignages furent notés, enregistrés, puis il a fallu laisser décanter, et s’inspirer de ces paroles recueillies pour écrire la pièce ici publiée. Mise en scène 2018, la version papier vient de sortir aux éditions L’espace d’un Instant, agrémentée d’une préface de Fadelha BENAMMAR-KOLY, témoignage fort et très émotionnel d’êtres dont l’identité a été volée ou transformée contre leur gré, travailleurs qui furent expulsés de chez eux puis rejetés dans leur pays d’adoption, parcours chaotique qui forcément a laissé des traces, il a fallu affronter les ombres. Leurs blessures, leurs espoirs perdus sont à découvrir dans cette pièce contemporaine, à cheval entre récit de vie, théâtre et poésie, un grand cru de L’espace d’un Instant.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

vendredi 20 novembre 2020

MERALLI & DELOUPY « Algériennes 1954-1962 »

 


Au menu du jour une BD historique retraçant le combat des femmes algériennes indépendantistes durant la guerre d’Algérie. Le personnage fil rouge de ce récit est une jeune femme dont le père a participé en tant qu’appelé sur le front.

 

La trame est classique : cette jeune femme va être amenée à s’intéresser à cette guerre par le biais de sa propre mère qui lui donne l’adresse de l’une de ses amies ayant combattu sur place, de l’autre côté de la Méditerranée. D’après ce témoignage crucial, elle décide de se rendre à Alger afin d’obtenir des renseignements complémentaires. C’est au mémorial du martyr que ses yeux croisent une photo représentant trois combattantes algériennes, les Moudjahidates. Troublée, elle va mener une enquête afin de retrouver les trois femmes de la photographie.

 

Les vieilles militantes vont parler. De la scolarité en Algérie avant le déclenchement des hostilités en 1954, où les autochtones sont maltraités, l’impossibilité de revendiquer son appartenance à l’Algérie, les inégalités criantes, l’implantation très solide du colon comme être supérieur, les premiers attentats, la peur qui monte, et puis l’inéluctable.

 

L’implantation du F.L.N. est bien réelle dans les rues algériennes, l’animosité avec les colons devient générale. Guerre, tortures, emprisonnements sommaires, formations de collectifs clandestins d’indépendance, avant la folie collective de l’année 1961.

 

Les témoignages de femmes recueillis des décennies plus tard n’ont rien perdu de leur hargne de jadis, rien n’est oublié, et tout est loin d’être pardonné. Les parcours de ces femmes furent variés après la déclaration d’indépendance, il n’en est pas moins vrai qu’elles combattirent au sein d’un mouvement qui fut en quelque sorte leur famille politique.

 

Les couleurs des vignettes sont très sobres, fond grisâtre et appuis sur des tons ocres, rougeâtres ou bleuâtres. Superbes dessins de DELOUPY, à la fois dépouillés et concis, retenus en couleurs. L’aspect historique du scénario de MERALLI est, derrière les balises datées concernant la guerre d’Algérie, assez original, puisqu’il y est question des femmes combattantes aux côtes des indépendantistes, thème rarement traité par les arts. Ne pas oublier qu’à l’instar de leurs camarades hommes, elles furent torturées, emprisonnées, abattues, mais aussi violées, dégradées et humiliées.

 

BD au sujet fort, elle est parue en 2018, et elle vaut bien que l’on y jette un œil plus qu’attentif.

 (Warren Bismuth)

mardi 13 octobre 2020

Robert Merle « Les torturés d’El Harrach »

 


Cet livre témoignage pourrait être un condensé des deux livres précédemment présentés dans ce cycle : « Le front » de Robert DAVEZIES et « L’arbitraire » de Bachir HADJ ALI, les similitudes étant nombreuses. Tout d’abord avec le premier, puisque là encore il s’agit de témoignages directs d’hommes ayant subi la torture, avec le second car cette torture est exercée par des algériens sur des algériens dans des locaux auparavant utilisés par les militaires français pour « faire parler » les rebelles algériens.

Après une splendide préface agressive et dénonciatrice d’Henri ALLEG et une introduction par l’auteur lui-même de ce que nous allons découvrir tout au long de ce bref livre, place aux témoignages. Toutes les arrestations des accusés se sont déroulées en 1965, la plupart entre le 20 et le 22 septembre, mais une poignée un peu avant ou après. 47 personnes seront inculpées, toutes soupçonnées de soutenir l’ancien gouvernement algérien renversé le 19 juin 1965 par le coup d’état du colonel BOUMEDIENNE.

Les inculpés vont être torturés, violentés, soumis à « La question », seront incarcérés entre 30 et 45 jours dans des conditions effroyables. En novembre 1965, ils décident de porter plainte contre leurs tortionnaires par le biais du « Comité pour la défense d’Ahmed Ben Bella et des autres victimes de la répression en Algérie ».

Robert MERLE a effectué une sélection de ces plaintes, en relatant les faits : dates des arrestations, conditions d’incarcération dans la fameuse prison d’El Harrach (la Maison-Carrée), descriptions des tortures subies, sur lesquelles je ne reviendrai pas, certains témoignages pouvant s’avérer à la limite du soutenable. Dans ce livre 33 personnes, uniquement les inculpées d’avant le 4 novembre 1965, témoignent (elles étaient alors les seules habilitées à témoigner). D’autres seront par la suite détenues, portant le chiffre total des accusés à une soixantaine.

Ce livre est sorti en 1966, soit 4 ans après la fin de la guerre d’Algérie, il n’a pas été rédigé pendant celle-ci, ne faisant de facto pas partie de la liste des publications des éditions de Minuit sorties pendant la guerre d’Algérie. Cependant il en est la conséquence directe. Devenu introuvable, il a été réédité en format numérique par les éditions FeniXX.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

mardi 29 septembre 2020

Bachir HADJ ALI « L’arbitraire »

 


Livre aussi court que percutant. 1965, la guerre de Libération est gagnée pour les algériens depuis trois ans. Mais la mise en place du nouveau pays indépendant est laborieuse. Le F.L.N. ne parvient pas à concrétiser les promesses faites sous la colonisation française, le coup d’État du colonel Houari BOUMEDIENE du 19 juin 1965 venant rebattre les cartes. Le 21 septembre 1965, Bachir HADJ ALI est arrêté pour son attachement communiste et son possible appui à des militants rebelles au pouvoir en place.

Première surprise : les salles de tortures dressées durant la colonisation pour faire parler les dissidents sont toujours non seulement présentes mais fonctionnelles, et ont même été modernisées. HADJ ALI est un militant de vieille date, il a par exemple combattu sept ans et demi dans la clandestinité pour l’indépendance algérienne. Enfermé, il prend des notes, il écrit dans son cachot, un peu au hasard, dans le noir le plus opaque. Il va être passé à tabac, torturé, mais ne parlera pas. Que pourrait-il dire d’ailleurs ? Il écrit ces lignes à l’aveuglette avant son transfert de la prison Poirson à Alger à la centrale de Lambèse, qui interviendra le 20 novembre 1965.

Étonnant de la part de ce gouvernement F.L.N. d’utiliser les mêmes moyens que pratiquait naguère l’État français sur le sol algérien, pour soumettre les prisonniers à « La question » ? HADJ ALI va être torturé onze fois, c’est après la dixième qu’il écrit ce portrait de prisonniers algériens en Algérie face à un gouvernement algérien.

« Que la vague coloniale, après ses flux et reflux dévastateurs et son retrait final désordonné, ait laissé dans notre inconscient collectif un goût amer de violence et déposé sur notre sable un amas d’habitudes condamnables, rien n’est moins douteux. Mais, pas plus que la torture ne fut introduite dans le corps expéditionnaire par les légionnaires allemands, elle n’est le simple prolongement du cataclysme qui s’est abattu sur l’Algérie pendant cent trente-deux ans et, singulièrement, pendant la guerre de libération. Fruits pourris de l’arbitraire, telle est la torture, tels sont les tortionnaires. Fruits pourris des sociétés divisées en classes, manifestation suprême du terrorisme, exercé par l’appareil répressif des classes exploiteuses au pouvoir contre les forces montantes, la torture fut codifiée dans les siècles de l’Inquisition. Les châtiments horribles que les religions promettent au pécheur le jour du Jugement dernier reflètent le raffinement féodal du supplice ».

Dans ce récit sont dressés des portraits sans concession des tortionnaires, mais aussi des suppliciés. Les préfaces sont signées Hocine ZAHOUANE et Mohamed HARBI, elles préviennent de la suite de la lecture. Le texte ici imprimé fut recopié sur du papier toilette, puis planqué dans des cigarettes vidées de leur tabac afin d’être dévoilé clandestinement, distribué, et faire éclater la vérité. Ces quelques dizaines de pages seront publiées en mai 1966 par les éditions de Minuit, s’ensuivra une interdiction pour HADJ ALI de recevoir des visiteurs, y compris sa famille jusqu’en mai 1967. « L’enfer est allumé » écrit-il dans le noir.

En complément de ce texte sont insérés une lettre du prisonnier au ministre de la défense nationale ainsi que 14 poèmes (certains épiques) du même détenu.

Témoignage exceptionnel d’une victime de la violence gouvernementale seulement une poignée d’années après la même violence exercée par le colonisateur, dans les mêmes locaux et avec les mêmes moyens. Ce qui fait la force de ce récit, c’est que, nous métropolitains, n’avions alors eu vent que d’une infime partie des atrocités commises après les accords d’Evian sur le sol algérien par son propre gouvernement, c’est ce qui en fait un document essentiel. Il a été réédité, en Algérie en tout cas. En France il le fut en version numérique pour un petit prix par les éditions FeniXX. Il n’est pas listé au sens propre comme un document appartenant à la catégorie « guerre d’Algérie » chez Minuit (puisque écrit après), mais il en est une suite, une répercussion, l’infernale continuité.

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(Warren Bismuth)

mercredi 16 septembre 2020

Robert DAVEZIES « Le front »

 


En 1959, Robert DAVEZIES, prêtre ouvrier proche des milieux d’extrême gauche, membre du Réseau Jeanson, donne la parle aux combattants pour l’indépendance de l’Algérie dans le conflit l’opposant au colonisateur français.

Plusieurs originalités dans cet ouvrage : si les témoins interviewés ont bien lutté, aux côtés de l’Armée de Libération Nationale (A.L.N.) notamment, ils sont exilés au Maroc ou en Tunisie lorsqu’ils se prêtent au jeu du questions/réponses de DAVEZIES. Chacun va exposer ses souvenirs, sa version des faits, mais tous vont faire part de leur appartenance à la Révolution algérienne. L’auteur : « Je me porte garant de l’authenticité de tout ce que le lecteur va trouver dans ce livre. Mes interlocuteurs me sont apparus dignes de foi. Le lecteur pourra juger de leur qualité à partir de leurs témoignages. Qu’ils n’aient pas tout dit, qu’ils se trompent quelquefois, je suis le premier à en convenir. Ils disent les choses telles qu’ils les voient, telles qu’ils les ont vues, ils racontent les événements à leur manière ».

Plusieurs situations et ressentis reviennent au cours des témoignages : misère, esclavagisme, inégalité, racisme des blancs (français), violence. L’école n’est pas toujours autorisée aux jeunes algériens, pourtant sur leurs terres, terres volées par « l’occupant », c’est en partie ce qui déclenchera la révolution du 1er novembre 1954 pour l’indépendance de l’Algérie. « Le peuple est attaché à la terre, le peuple connaît la valeur de la terre. Il n’y a pas d’idée de revanche dans le peuple, mais simplement un souci de justice : sa terre, on la lui a volée, il la reprend par les armes ».Certains témoins avancent cependant la date du massacre de Sétif dès le 8 mais 1945 comme véritable point de rupture et de départ de cette guerre, d’autres encore en voient même des prémices dès le début de la seconde guerre mondiale.

Les interviewés s’accordent à évoquer la torture, très présente, moyen d’intimidation, façon de délier les langues, de mettre les fichiers à jour.

Les combattants s’engagent très jeunes dans les rangs de l’armée algérienne, les femmes sont présentes en nombre, elles seront aussi parfois assassinées, avec un enfant dans les bras, voire dans le ventre. Les témoins ont fui, les raisons sont diverses, mais ils sont là, entre Maroc et Tunisie, pays qu’ils souhaitent alliés de manière active, avec leurs souvenirs, leurs images et leur envie de parler, de dialoguer, d’échanger. L’étonnant est peut-être cette sorte d’admiration que le peuple algérien semble alors faire preuve pour la politique de l’U.R.S.S., y compris au sein du F.L.N.

La dernière intervention est celle d’un homme envisageant l’avenir de l’Algérie une fois l’indépendance acquise (elle aura lieu trois ans plus tard), le futur sur les plans économiques comme humains. Le moins que l’on puisse dire, c’est que tout ne s’est pas déroulé comme prévu…

Documentaire pouvant aisément être rangé aux côtés des travaux – pour d’autres sujets politico-historiques – de Charlotte DELBO ou, plus près de nous, de Svetlana ALEXIEVITCH, toutes deux déjà présentées à plusieurs reprises sur le blog. En effet, DAVEZIES laisse la parole aux témoins directs, aux sans grades, aux inconnus, ceux qui ont pourtant été aux tout premiers rangs. Il intervient peu, laisse la pelote se dérouler naturellement. « Le front » a été publié en 1959 aux éditions de Minuit, il fut l’un des ouvrages majeurs de l’éditeur publiés durant la guerre d’Algérie. Il a été republié sous format numérique par les éditions FeniXX.

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(Warren Bismuth)

mercredi 9 septembre 2020

Jacques CHARBY « L’Algérie en prison »

 


Suite du cycle sur les Éditions de Minuit et la guerre d’Algérie, entamé sur le blog en 2019 avec six présentations de livres, tous saisis durant la guerre. « L’Algérie en prison » est un témoignage sur les geôles métropolitaines réservées à ceux considérés comme des ennemis d’État durant la guerre de Libération.

Après une préface offensive d’André MADOUZE, place aux souvenirs du comédien Jacques CHARBY. Arrêté le 20 février 1960 par la D.S.T. dans les Pyrénées françaises, il est amené par train dans les sinistres locaux de la rue des Saussaies à Paris. Là il va être interrogé un poil virilement. Disons tout net qu’il est passé à tabac pour le simple soupçon d’avoir eu des contacts avec des algériens possiblement militants du F.L.N.

Dans la rue des Saussaies, les traditions ont la peau dure. Les tortures effectuées jadis en ces lieux se tiennent toujours à la même adresse et à peu près dans les mêmes conditions, l’occasion pour l’auteur de se souvenir qu’en 1941 il avait 11 ans, qu’il était juif, et qu’il avait vu disparaître une partie de sa famille dans des trains bondés.

Rue des Saussaies donc. On y trie les prisonniers par race (les blancs et les autres), interdiction de partager la nourriture. Quant à CHARBY, après des interrogatoires musclés destinés à lui faire cracher le morceau et ses dents concernant des noms d’activistes algériens, il est déshabillé, mis à nu, deux femmes sont invitées à prendre part au spectacle gratuit, tandis que suavement, l’un des tortionnaires s’écrie « Regardez-le, ce fumier qui se fait empapaouter par les bicots ».

CHARBY est entre autre détenu avec des signataires du livre « La gangrène », saisi deux ans plus tôt. Il se passe d’ailleurs des événements positifs derrière ces barreaux : par exemple la caisse de secours est alimentée par les prisonniers eux-mêmes. CHARBY est un détenu actif : il donne des cours à des élèves de CM1 puis de 5ème. Politisation des prisonniers, grèves de la faim ? Réponse immédiate par la violence de la part des geôliers.

Au beau milieu du livre, ce témoignage se transforme tout à coup en journal de bord des six premiers mois de l’année 1960 vus et ressentis par l’auteur. C’est en effet le 30 juin 1960, après avoir été malade plusieurs semaines, que Jacques CHARBY est libéré et clôt l’écriture de son bouquin qui sera saisi par les autorités françaises pour diffamation de la police en 1961. Un témoignage important du passage à tabac, du lynchage, y compris pour les « éléments blancs » soupçonnés de fricoter avec l’ennemi basané. Période essentielle sur la censure de l’édition, l’intimidation et l’acharnement étatiques, notamment sur les éditions de Minuit (saisies 10 fois entre 1958 et 1962). Quelques dizaines de pages pudiques mais fermes sur un quotidien enduré tant bien que mal par un prisonnier décidé à se taire sur les soupçons à son encontre.

Et puis dans ce journal de bord apparaissent les souvenirs, ceux évoqués par des camarades, ceux d’une autre guerre, pas si lointaine, contre le nazisme : « Un militant me raconte qu’il avait passé cinq jours au Vel’d’Hiv’ au moment des grandes rafles. On y avait parqué par milliers hommes, femmes et enfants algériens. Il m’affirme que plusieurs sont morts étouffés ».

Livre devenu rare mais toutefois réédité en Algérie, il l’est aussi numériquement ici par les éditions FeniXX qui se chargent de dématérialiser des livres introuvables, notamment certains des éditions de Minuit, une aubaine car de véritables trésors se cachent dans ce catalogue, des redécouvertes exceptionnelles qui permettent notamment de relire la guerre d’Algérie au cœur de l’action.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 24 novembre 2019

Pierre VIDAL-NAQUET « La torture dans la république (1957-1978) »


Le titre annonce la couleur, ou plutôt la douleur : longue dissertation sur l’un des sujets les plus tabous en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale. VIDAL-NAQUET, comme toujours, va aller chercher avec les dents et une patience redoutable tout ce qui a bien pu être publié en France sur le sujet, notamment sur les exactions commises durant la guerre d’Algérie entre 1954 et 1962. Le présent bouquin est d’abord corrigé en 1972, le temps pour l’auteur de se laisser un peu de recul pour bien digérer le plat un peu indigeste sur la torture en Algérie.

Corrigé en 1972, oui. Mais écrit dès les jours suivants la fin de la guerre, il sortit en 1963 à peu près simultanément en Angleterre et Italie. Pour la version française, entre le sujet qui semblait éculé et le lectorat pas encore près à affronter le double thème brûlant de la guerre d’Algérie (que l’on n’appelait par ailleurs pas guerre) et la torture pratiquée, il faudra patienter et donc relire, corriger, afin qu’une première version soit présentable 10 ans après la guerre. Mais pour que l’existence même de la torture en Algérie puisse être expliquée, il faut revenir sur la situation du peuple algérien avant les événements qui prennent comme point de départ les violences du 1er novembre 1954. C’est ce que fait brièvement mais précisément l’auteur.

« La torture dans la république » est une immense fresque atroce de la torture : sa naissance dans l’Histoire, son développement, et jusqu’à sa singulière utilisation durant la guerre d’Algérie, sans oublier certaines propositions de lois pour la rendre légale (on n’a pas dit « obligatoire », mais dans nombreux cas on n’en pense pas moins). Refus du gouvernement de la faire figurer dans la constitution, mais néanmoins protection et couverture pour les acteurs de tortures (souvent des militaires).

Durant la « pacification », la torture fut employée tout d’abord en Algérie. Nombreux sont ceux qui pensaient qu’elle s’y cantonnerait. Mais elle finit pas passer la Méditerranée et se répandre en métropole. Des algériens ou marocains furent même désignés pour la faire subir à leurs frères, il faut pour les généraux pouvoir se défendre en cas de procès.

Des procès, il y aura, entre flops et déceptions, charbons ardents et tabous, le sujet va être peu évoqué ou développé en profondeur pendant ceux-ci. Car les militaires ne sont pas seuls impliqués ou en tout cas défenseurs de la torture des années noires : l’Eglise se positionne par moments de manière fort troublante voire absolvante. Quant à l’État, officiellement il remue peu, pas de vagues, sujet sensible, poudrière assurée. L’envers du décor est tout autre : entre justifications, motivations, il apparaît, surtout les premiers temps, qu’il a sinon encouragé, en tout cas légitimé et couvert la torture.

Les médias semblant s’être désengagés du sujet, même si les premiers articles sont parus dès 1957. Le pays est comme figé, pratiquant l’autocensure. Ce sont des éditeurs comme les éditions de Minuit ou Maspero qui vont mettre le feu aux poudres en sortant de véritables pamphlets contre la torture, en partie sous formes de témoignages à charge (nous en avons présenté plusieurs sur notre blog). D’où les procès, d’où l’effet boule de neige, d’où la position de l’autruche intenable de la part de l’État, d’où le retour de de GAULLE aux affaires, d’où l’escalade de violence fomentée par l’O.A.S., tout se tient.

VIDAL-NAQUET fut un historien talentueux et méticuleux, jamais il ne s’enflamma même s’il prit parti. Ici il pèse chaque mot (les procès il connaît), il ne diffame pas, il apporte des preuves irréfutables, montre du doigt l’ère des soupçons, le silence médiatique, la peur, la souffrance, l’arbitraire. Il revient sur des épisodes précis de la guerre d’Algérie, notamment la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris qui se solde par une charge phénoménale de la police française, tuant, noyant. VIDAL-NAQUET y emploie le mot de pogrom. Il revient sans relâche sur sa suite, les assassinats du 8 février 1962 au métro Charonne. Il enfonce les clous avec des sujets qu’il connaît bien pour les avoir étudiés en profondeur, notamment la disparition puis l’assassinat en Algérie du militant communiste Maurice AUDIN.

Il serait ennuyeux de vous tartiner ici des pages et des pages sur tout ce qui peut se ressentir en lisant un tel essai. Pour la vérité, pour l’Histoire, pour le souvenir, pour la mémoire, il faut le lire. Il fut réédité à plusieurs reprises aux éditions de Minuit, la dernière réédition en cours, toujours disponible, est celle de 2007. Elle est un poil corrigée mais absolument pas réécrite, elle reste ce jet d’encre post 1962 et elle est palpitante et brillante.


(Warren Bismuth)


jeudi 1 août 2019

Benoist REY « Les égorgeurs »


Début de l’action en septembre 1959, lorsque des soldats du contingent français métropolitain embarquent à Marseille. Direction l’Algérie. Pour participer à la pacification. Parmi eux Benoist REY. Car ceci est un récit de vie, pas de fiction dans ce court texte, que du vrai, du sale, du dégoulinant.

Les hommes arrivent dans le nord constantinois (nord-est de l’Algérie) et se fondent dans un commando de chasse, qui n’est autre qu’une unité d’élite de volontaires, têtes brûlées pour lesquelles la guerre est un grand terrain d’apprentissage. Leur spécialité : l’égorgement. Ils vont en user et en abuser. De ce que va voir, entendre Benoist REY, rien ne nous sera épargné : incendies volontaires (parfois de villages entiers), tortures, viols (« Vous pouvez violer, mais faites ça discrètement »), « corvée de bois » (un grand classique de la guerre d’Algérie). Voilà comment ce système se pratique : « On emmène les intéressés dans un endroit tranquille. Puis on les lâche en leur disant : ‘Partez vous êtres libres’. Ils partent, et on les fusille dans le dos. La gendarmerie est alors alertée et dresse les procès-verbaux, où il est dit en substance : ‘X… a tenté de s’enfuir. L’homme de garde a tiré’. Tout le monde est couvert ». Une armée du pouvoir devenue comme folle. Les mulets sont décimés en campagne. Parfois on a l’impression de lire un récit sur le passage de la division Das Reich en France métropolitaine en 1944. Rien ne repousse après celui des unités spécialisées en décimations de tous genres.

Mais la force de ce bouquin réside dans ses questionnements, nombreux et lucides. Exemple : à la suite d’un interrogatoire, doit-on soigner un prisonnier algérien torturé durant une séance un peu trop musclée, sachant que lorsqu’il sera sur pied, il sera à nouveau torturé et sans doute exécuté ? La solution de le laisser mourir est souvent privilégiée par les soldats français les plus sensibles. Pour eux, au moins fichu pour fichu, le prisonnier ne se sera pas mis à table avant de défuncter.

Le livre tourne d’ailleurs beaucoup autour de l’axe du paradoxe entre le bien et le mal, les protagonistes ont-ils réellement conscience de ce qui se trame, toute la violence, les horreurs ? Ne se laissent-ils pas aller dans une vague collective où seuls les gradés pensent et les autres exécutent ? Pas mal de points assez philosophiques sont évoqués, d’autres plus sociaux, dont le rôle de la presse dans ce conflit. Pour Benoist REY les choses se compliquent : il est soupçonné d’avoir écrit clandestinement un article mettant en cause l’État français, il va être interrogé à son tour.

Un mot sur la forme du livre : un texte littéraire, loin des écrits au jour le jour, et pourtant il se présente comme un carnet de bord rédigé entre septembre 1959 et octobre 1960. Le style est travaillé, propre, agréable. Il y est question de la mort d’Albert CAMUS (décédé accidentellement en janvier 1960), des intellectuels gradés, etc.

Cet essai se referme en octobre 1960 lorsque REY change de vie. Bien sûr, le livre s’est fait remarquer dès sa sortie : paru aux éditions de Minuit le 30 mars 1961, il est saisi dès le 7 avril. Pourtant aucune information ne sera ouverte à son encontre. Il est le neuvième et le dernier livre des éditions de Minuit saisi durant la guerre d’Algérie, ce sera l’éditeur qui aura le plus souffert de ces interdictions dans toute la France, le nombre des saisies représentera même 50 % du volume total des saisies. Paradoxalement ce sera aussi un tremplin pour les éditions de Minuit. « Les égorgeurs » fut réédité, notamment dans les milieux libertaires français. La réédition toujours disponible que je vous présente est celle des éditions Libertaires, elle date de 2012, elle est identique à l’originale. Ce pamphlet est à lire d’une traite, à vos risques et périls, il est sulfureux et passionnant.


(Warren Bismuth)




lundi 29 juillet 2019

Noël FAVRELIÈRE « Le désert à l’aube »


Un récit de vie, une autobiographie, un témoignage, classez ce livre où vous voulez, mais ne l’oubliez pas. J’apprécie tout particulièrement les livres qui ont une histoire. C’est le cas pour ce « Désert à l’aube » : paru aux éditions de Minuit, alors engagées contre la guerre d’Algérie, la colonisation et la torture, le 7 octobre 1960, il est saisi par le pouvoir Gaullien dès le 17 octobre pour « Provocation à la désertion et complicité » à l’encontre de Jérôme LINDON (directeur des éditions de Minuit) et l’auteur. C’est le cinquième livre de l’éditeur saisi par les autorités françaises.

Provocation à la désertion ? Noël  FAVRELIÈRE a effectué son service militaire en Algérie après le début des « événements », en 1956. Mais il est rapidement rappelé pour un nouveau tour de piste de quelques mois. Objectif : la guerre, les tortures, la gégène, le racisme, les exécutions sommaires. Dans les parachutistes je précise, gondolade assurée à coups d’intimidations. Mais FAVRELIÈRE en a ras le fusil de ces images quotidiennes : alors qu’il apprend qu’un prisonnier algérien va être exécuter (le « jeu » tant craint du fellagha auquel on va faire croire qu’il est désormais libre pour mieux lui tirer dans le dos ensuite, sous couvert de délit de fuite du prisonnier, on appelle cela la « corvée de bois »), il décide un soir de le faire échapper et de s’enfuir avec lui. Va suivre une errance, des marches sans but de plus en plus proches du désert, la soif, les rencontres avec les moudjahidin, les membres du F.L.N., les fellaghas, etc., et bien sûr Noël, devenu Noureddine, va prendre part au combat, mais contre ses anciens camarades, c’est-à-dire aux côtés des soldats algériens pour l’indépendance. D’où l’accusation de « complicité » pour le livre mis à l’index.

FAVRELIÈRE va voir défiler les morts, des potes parfois, dans la même lutte. « À la guerre, on perd toujours quelque chose. Parfois, c’est seulement la vie ». Il raconte sans vibrato le quotidien d’une armée de Libération nationale dans le maquis, les armes obsolètes ou piquées à l’armée « occupante », les soldats motivés et têtes brûlées, la chaleur, la barrière de la langue, l’ennui (heureusement pour certains il y a la picole, pour d’autres, parfois d’ailleurs les mêmes, la prière). On s’occupe comme on peut : « Mohamed s’éloigna, mais sans quitter le lit de l’oued. Il revint les mains pleines de petits cailloux blancs et de crottes de chameau. Il me fit comprendre  qu’avec ces cailloux et ces crottes, nous allions jouer aux dames. Il dessina un damier sur le sable en faisant un trou pour chaque case, puis nous disposâmes les pions. J’avais choisi les cailloux, car je ne tenais pas à tripoter les crottes, bien qu’elles fussent très sèches et très dures ».

Les bivouacs, les traques, les peurs, les exactions, tout y passe. L’auteur commente tout ceci en version brute, sans recherche stylistique, de manière directe, lucide, parfois froide, distanciée. Ce témoignage est une arme, les récits de « métropolitains » de l’autre côté de la barrière existaient peu à l’époque, et pour cause. Car comme écrit plus haut, bouquin saisi 10 jours après sa parution. Ne pas laisser fuiter, ne pas laisser penser que de bons soldats français passent à l’ennemi de leur plein gré, de surcroît en embarquant un condamné à mort avec eux. Et ça se corse lorsque le récit se fait offensif, contre le patriotisme : « Au moment de partir, il ajouta en regardant Salem qui m’enveloppait le pied : ‘c’est bien la première fois que je vois un drapeau servir à quelque chose d’utile’ ».

FAVRELIÈRE va passer en Tunisie, direction les Amériques, fin du livre. Pourquoi cette nouvelle évasion ? Seul le quatrième de couverture l’annonce : l’auteur a été condamné à mort deux fois dans son pays, il n’y revint que lorsqu’il fut innocenté, en 1966, mais le livre ne dit pas qu’il était entré une première fois clandestinement en France en 1963. Ce bouquin est en décalage par rapport à l’image collective que nous pouvons avoir de la guerre d’Algérie version outre-Méditerranéenne, il met en action la guerre côté colonisés, côté indépendantistes, ce qui était un poil dangereux à l’époque. Le livre ne dit pas non plus que l’infatigable cinéaste militant René VAUTIER soutint FAVRELIÈRE. Témoignage implacable de cette période sombre, il est un pont original pour passer la mer Méditerranée, d’autant qu’il fut écrit presque au cœur du combat, alors que la guerre d’Algérie continuait de sévir. Il fut réimprimé (sans saisie) à plusieurs reprises, la dernière édition à ce jour étant celle de 2012, toujours aux éditions de Minuit où elle est par ailleurs toujours disponible.


(Warren Bismuth)