1532 : Francisco Pizarre, mercenaire espagnol illettré et brutal, part à la conquête du Pérou, rien que ça. Fort de centaines d'hommes ainsi que de trois frères, il traverse la cordillère des Andes, se déplace à pied, à cheval ou par bateau. L'objectif est la conquête totale, la chute de l'empire Inca, qui succombe en 1533. Mais avant cela vont se dérouler de nombreux faits.
Eric Vuillard met les bouchées doubles. Dans ce roman-documentaire, il relate avec une précision extrême la conquête du Pérou par l'armée espagnole de Charles Quint, ne laissant aucun brin d'herbe de côté. Dans un long souffle épique, sa plume vive et méticuleuse est trempée dans le sang. D'un côté les indiens, les incas, les indigènes, les autochtones, de l'autre les colons, les conquérants, ces conquistadors prêts à tout pour devenir propriétaires des terres.
Tout d'abord l'armée règne sur l'île de Puna, mais bientôt son influence s'étend, d'autant qu'un certain Hernando de Soto vient en renfort avec ses nombreux hommes tout en réclamant la place d'adjoint. Pizarre fonde Piura, arrive au pied de la cordillère des Andes. Nous assistons stupéfaits à l'irrémédiable progression de l'armée à cheval, à ses avancées mètre après mètre, une armée en partie ravitaillée par les indiens, devenus esclaves. Le but est la capture de l'empereur Inca Atahualpa. Pour cela, il faudra lutter, tuer, comme lors de cet affrontement sanglant à Caxamarca.
Vuillard s'immisce malicieusement dans la tête des principaux protagonistes, distille leur pensée, la réinvente. Nous faisons connaissance avec Valverde, prêtre dominicain, venu ici pour christianiser les sauvages, restant froid devant les milliers de morts dans le récit d'une épopée empreinte de mythologie et qui n'est pas sans rappeler les grandes heures de la littérature antique grecque.
« Les Espagnols avaient conquis un empire, un monde. L'excitation céda le pas à une sorte d'angoisse fiévreuse. Qu'allaient-ils faire à présent ? Qu'allaient-ils devenir ? Allaient-ils exploiter des mines ? planter du maïs ? vendre des esclaves ? Après avoir tendu la main et récolté une pluie d'or, pourraient-ils encore vivre comme des humains ? Il ne leur restait qu'une chose à faire, sans doute. Une fois les richesses pillées et le pays tenu dès le premier geste sous le joug, il ne leur restait qu'un acte à accomplir. Il leur restait à s'entretuer. Et ils le firent ».
Nous assistons, disais-je. À une guerre sans merci, jusqu'à la mort de Atahualpa. La papauté joue son rôle dans une conversion forcée des esprits. Les terres sont réparties. Mal, jugent certains. Donc la guerre continue, même si les belligérants sont cette fois-ci de même patrie. Les espagnols se tuent, se torturent entre eux, obsédés par l'or et les sols qui paraît-il en regorgent. Quant aux Incas, ils « ne connaissent pas le trafic, la monnaie, les échanges ». Les rescapés assistent désormais au massacre, eux qui ne sont plus rien. Pedro de Alvarado, gouverneur du Guatemala, entre en scène, mais pas longtemps. Les combats s'éternisent, dans la neige, la boue ou la glace alors qu'est créée Lima. La violence est quotidienne et partout.
L'armée, toujours plus affamée, s'attaque au Chili (Santiago sera fondée en 1541). Les négociations entre Pizarre et Almagro, un autre espagnol, sont âpres pour se partager les terres péruviennes et leurs richesses. Mais qui sortira vainqueur ? D'autant que la mort semble s'inviter à table moins que raisonnablement...
« Mais Pizarre, lui, voulait tout. Il ne prétendait pas mériter telle ou telle part, il posait son épée en travers de la balance. Il ne se contenterait pas d'un lopin, serait-ce de la taille de l'Espagne. Tout ce qu'il était possible de posséder, il le voulait. Et il le voulait tellement que ç'en faisait pâlir les autres, comme s'ils avaient honte de ne pas assez désirer ces choses qu'ils réclamaient. Pizarre ne voulait pas régner sur le monde, non, il n'était pas fou, il voulait seulement tout ce qu'il pouvait avoir, c'est-à-dire le Pérou entier et l'ensemble de ses trésors. Il était impossible de le partager, impossible de le diviser sans le corrompre. On partage un gâteau, pas un fruit ».
Ce livre est charnière dans l’œuvre d'Eric Vuillard. Son quatrième, il est pourtant celui qui inaugure le nouveau style, la nouvelle mission de l'auteur : décortiquer un épisode majeur de l'Histoire du Monde jusqu'à traquer la moindre poussière. Et dénoncer. Il l'écrit en 2009. Suivront huit récits à ce jour, qui tous prennent en tenaille une date, l'essore jusqu'à plus soif, et tous sont profondément documentés, tous essentiels. Mais « Conquistadors », le plus long – près de 400 pages -, est aussi le plus ardu. Peut-être parce que l'épisode conté est vieux de près de cinq siècles, peut-être parce qu'il est loin des préoccupations historiques de l'Occident européen. Peut-être tout simplement parce qu'il croule littéralement sous les informations. L'écriture est moins resserrée que désormais, Vuillard étale tant et plus, passe à la loupe chaque coin caché de l'Histoire, c'est à la fois vertigineux et impressionnant. Je ne prétends pas avoir tout assimilé de ce texte long et exigeant, mais l'embarquement dans cette curieuse machine à remonter le temps est un voyage fort plaisant et formateur. Je ne saurais que vous conseiller de sauter le pas, même s'il vous faudra casque, genouillères, protège-tibias et tout élément susceptible de protéger votre chute lors de cette lecture d'un livre ô combien abouti et minutieux pour ne pas dire maniaque.
(Warren Bismuth)
