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mercredi 24 juin 2026

Dolores REDONDO « En attendant le déluge »

 


Voici l'été. Et avec lui la nouvelle saison (estivale donc) du challenge « Quatre saisons de pavés » de la précieuse Moka et son blog Au Milieu Des Livres, nous invitant à lire et chroniquer tout livre de plus de 500 pages.

Années 1969-1970, un tueur en série rôde dans Glasgow, Écosse. Il a tué trois jeunes femmes, n'a jamais été appréhendé. Années 1979-1980, deux femmes assassinées à Dundee, Écosse. Le mode opératoire pourrait être le même que celui utilisé pour les trois victimes de Glasgow. En outre, toutes ces femmes avaient leurs règles au moment du meurtre. L'inspecteur Noah Scott Sherrington, 42 ans, célibataire s'interroge sur ces coïncidences. Nous sommes alors en 1983.

Noah est est tain d'interpeller un suspect dénommé John Clyde mais un infarctus le terrasse lors du dernier effort : condamné à court terme, il va devoir vivre avec un couperet au-dessus de la tête. Il ne lui reste théoriquement que quelques semaines à vivre. Noah va dès lors s'acharner à remonter la vie de Clyde alors qu'il ne fait plus partie de la police. Il va scruter chaque détail, chaque élément de la vie de Clyde, ses relations, ses habitudes, sa psychologie surtout. Car « En attendant le déluge » est avant tout un roman noir psychologique et atmosphérique.

La traque de Clyde commence. Et Dolores Redondo se fait précise sur chaque étape ayant trait à l’administration marine. Car Clyde pourrait bien être parti se réfugier à Bilbao au Pays Basque après une étape rapide à La Rochelle. L'autrice brouille les pistes et impose un climat très particulier, poisseux lorsqu'il s'agit de brefs chapitres concernant un petit garçon lavant des vêtements maculés de sang. Noah se lance à la poursuite de Clyde et finit par arriver à son tour à Bilbao.

Bilbao et l’implantation de l'E.T.A. Même si Redondo n'insiste pas sur ce fait, l'ambiance générale est en partie rythmée par l'E.T.A. et ses alliés irlandais de l'I.R.A., ramenant en pensée Noah près de ses terres. Rythmée, elle l'est aussi par la musique qui passe alors sur les ondes, en 1983 en Espagne. Quant aux velléités d'indépendance basque, elles agissent en partie sur l'enquête, l'autre influence majeure est la rencontre entre Noah et Maite, une femme qu'il se refuse d'aimer, se sachant condamné. Son enquête est lente, un peu à la papa, ce qui la rend encore plus humaine et donne à la traque des allures de film au ralenti.

Noah ne mène pas l'enquête seul, il est secondé et même souvent devancé par Mikel de la police autonome du Pays Basque, l'Ertzaintza. Ils vont même devenir amis et confidents. Noah s'entretient avec une psychiatre tandis que se prépare la fête patronale de l'Aste Nagusia, appelée la Grande Semaine. Des pluies diluviennes s'abattent sur la région, elles pourrait bien gâcher l'ambiance, d'autant que de nouvelles femmes disparaissent...

« En attendant le déluge » est une sorte de thriller psychologique remarquable par sa structure ambitieuse et originale. Noah n'est pas le super-flic à biceps proéminents, au contraire il est plein de craintes et de faiblesses. Il ne cherche pas l'identité d'un meurtrier, fût-il multirécidiviste, puisqu'il connaît l'homme depuis le début. Ainsi l'enquête est une avancée dans la propre vie du criminel. Noah n'est pas seul, il est aidé à la fois par un policier, une serveuse de bar (Maite), une psychiatre et surtout par un garçon de 18 ans, Rafa, qui se dresse presque par hasard sur son chemin et qui va le bouleverser. Rafa est frappé de paralysie cérébrale et a de fait du mal à s'exprimer. Il est moqué, mais cache en lui une redoutable intelligence doublée d'un parfait sens de la déduction, il est l'un des très beaux personnages de ce livre. Noah va jusqu'à fouiller dans l'enfance de John Clyde, qui pourrait bien avoir changé d'identité et entretenir des relatons avec l'E.T.A. Oui mais. La fête patronale de Bilbao coïncide avec un épisode pluvieux unique et dévastateur qui va à son tour un peu plus pimenter l'affaire.

Le plus surprenant maintenant. Un tueur en série a réellement sévi à Glasgow en 1969-1970, il a bien assassiné trois femmes. Il est bien possible qu'il soit revenu tuer quelques années plus tard à Dundee, tout comme il est possible qu'il ait remis le couvert aux débuts des années 1980. Il n'a jamais été identifié, il est peut-être encore vivant de nos jours. Mais Dolores Redondo lui donne un nom, une existence dès l'entrée de son long et impressionnant roman. Elle nous le présente pour mieux le mettre à nu. Ainsi, « En attendant le déluge » n'est pas une quête pour dénicher un nom de meurtrier mais bien un homme dont on connaît déjà quelques détails biographiques.

Dolores Redondo joue littéralement avec son lectorat, elle ne cesse de bouger ses pions, s'amuse d'un micro-rebondissement, à aucun moment elle ne montre son plan d'action, rendant la lecture déconcertante car terriblement interrogative, c'est tout le sel de cet excellent polar qui prend aux tripes.

Autre chose : les dévastatrices inondations de Bilbao évoquées dans le livre ont bien eu lieu en 1983 dans la région. Redondo s'est abondamment documentée pour en tirer l'atmosphère si particulière de son roman. C'est-à-dire qu'elle s'appuie en grande partie sur des faits réels, et certaines séquences que vivent ses personnages ont réellement existé, racontées par des témoins. La fiction et la réalité se brouillent sans que jamais nous ne sachions à quelle catégorie l'une et l'autre appartiennent. L'autrice reconstruit un savant puzzle à partir d'événements et même de personnages existants.

La fin est elle-même de toute beauté. Je n'en dirai pas plus, mais sachez que la science joue un rôle prépondérant et que les recherches scientifiques mises en scène ont coïncidé exactement à la même époque avec des avancées majeures en Espagne. « En attendant le déluge » est paru en 2024 dans la prestigieuse collection Série Noire. L'autrice l'avait imaginé depuis les inondations, a mis 39 ans à le coucher sur papier. Et le résultat est stupéfiant, les plus de 550 pages passent comme une lettre à la poste, ne sont jamais ennuyeuses, elles sont même passionnantes pour certains éléments historiques, c'est ce qu'il faut retenir de ce roman exemplaire traduit par Isabelle Gugnon.

(Warren Bismuth)



1 commentaire:

  1. Ah oui, tu es très enthousiaste.. je n'ai lu qu'un titre de l'auteure que je n'ai pas du tout aimé (Tout cela je te le donnerai), à cause d'un style à mon avis très démonstratif, répétitif et par moments trop lyrique...

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