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mercredi 17 juin 2026

Céline RIGHI « Berline »

 


À la fin des années 1960, Fernand, 23 ans, travaille à la mine depuis ses 16 ans dans un village du nord-est de la France. Grièvement blessé et peut-être à l'orée de la mort, enseveli suite à un effondrement ou plutôt à un affaissement du sol au fond de la mine, il se repasse sa vie. « Chaque minute en plus est une minute en moins ».

Le Mario, son ami depuis son enfance, est devenu son collègue et binôme au travail, illuminant le quotidien des travailleurs par sa joie de vivre. Ils ont fait les 400 coups, Fernand et le Mario, pris des cuites mémorables. Mais retour à la mine, car c'est l'un des enjeux de ce très beau premier roman de Céline Righi. La mine qui permet à la région de s'épanouir, de s'enrichir, embauchant de nombreux immigrés italiens. Chez Fernand, on est mineur de père en fils, même si lui aurait préféré être jardinier, travailler sur le sol et non en-dessous.

La figure qui pêche chez Fernand, dans cette famille pauvre et torturée, c'est la mère : autoritaire, violente. Le père s'est soumis, résigné, est devenu taiseux. Enterré dans la mine, Fernand se remémore dans le désordre. L'aîné mort un an avant sa naissance à lui, dans le ventre de la mère qui ne s'en est jamais remise, qui a vrillé depuis... Et est devenue ce qu'elle est. Elle a donné le même prénom à Fernand que celui du frère défunt, comme pour marquer une continuité, comme pour ressusciter le frangin à la place de Fernand, comme pour invisibiliser ce dernier.

Il se rappelle aussi le travail de la mine, le cruel manque de sécurité, se souvient des nombreux accidents graves, dramatiques, alors qu'un oiseau noir semble parler dans sa tête et l'accompagner dans sa tragédie. Le Mario n'est jamais loin dans ses pensées, divertissant le bistrot, ce lieu de sociabilité, où l'on se sent moins seul, moins rien. Parce que Fernand ne s'adore pas, il estime avoir raté sa vie, avoir suivi les conditions maternelles, avoir échoué. Et c'est maintenant qu'il est peut-être presque mort sous un tas de gravats qu'il pense à se révolter.

Au-delà de celui qui piaille dans sa tête, l'oiseau est un « outil » à part entière pour tout mineur, une sonnette d'alarme : « Quand le piaf tombait dans les pommes – ou crevait carrément -, c'était le signal qu'il fallait se tirer. À cause des gaz. Vrai, lui, ça l'aurait tué de voir cette innocence pousser la chansonnette derrière des barreaux et jouer les sentinelles pour les hommes en attendant que les fumées le zigouillent. L'idée qu'on avait fait venir des oiseaux jaunes dans cette nuit-là, tandis que les oiseaux noirs vivaient tranquilles sous le soleil, ça lui était insupportable ».

Céline Righi décrit avec grand talent la vie d'une cité minière, une cité misère plutôt. Elle rend un hommage appuyé au travail d'un bassin minier ainsi qu'à une époque révolue. N'y voyons cependant aucune nostalgie dans un sordide et stérile « c'était mieux avant ». Non, c'était simplement différent. L'écriture de l'autrice est originale: à la fois souple, poétique et moderne, elle est traversée par de nombreux mots ou expressions populaires qui ajustent parfaitement le propos, la période et la classe sociale. En seulement 120 pages, elle nous immerge dans la vie minière mais aussi dans une période à la fois contemporaine et ancienne, comme dans un entre-deux. Récit documenté, qui pourrait être rêche sans cette langue juteuse et bienveillante, dont les dialogues sont ancrés en italiques dans le texte.

Et n'oublions pas le tonton, communiste convaincu qui apparaît à plusieurs reprises. Tous les personnages de ce roman souffrent ou ont souffert, même le Mario qui ne laisse pourtant rien transparaître. Ce récit, sorte de roman prolétarien stylé et élégant, en héritier moderne et renouveau du genre, est beau jusqu'aux remerciements en fin de volume, et bien sûr jusqu'à cette couverture somptueuse.

« Berline » est paru aux belles éditions du Sonneur en 2022, et pour un premier roman il est pour le moins remarquable. Céline Righi a remis le couvert chez le même éditeur en 2024 pour « Les choses de la nuit », et revient prochainement, en septembre pour son troisième et nouveau roman, « la chambre fougère », toujours chez le Sonneur, autant dire que nous seront en alerte maximale !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)

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