Dernière sélection de la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, et dernière confrontation, qui oppose cette fois-ci Molière à William Shakespeare. Place à l'anglais pour DLR et, puisque c'est aussi le but du jeu, l'occasion d'amaigrir ma Pile à Lire, ce volume attendant son heure depuis 2023.
« Les sonnets » de Shakespeare (1564-1616) furent pour la première fois publiés en 1609. Ici je propose une traduction récente de Françoise Morvan et André Markowicz parue en 2023 aux éditions Mesures.
Un sonnet est un véritable exercice littéraire de poésie composé de quatorze vers dont deux quatrains et deux tercets se terminant en distique dans le cas de Shakespeare. Pas moins de 154 sonnets se succèdent dans ce recueil, plutôt formant une suite en une sorte de roman-poésie. Dans les sonnets de Shakespeare, le distique se termine comme une conclusion au sonnet ou un couperet.
« Est-ce par peur de laisser une veuve
Que tu te voues à vivre solitaire ?
Ah, si tu meurs sans lignée qui soit neuve,
L'épouse en deuil sera la terre entière.
La terre laissée veuve pleurera
Que tu n'aies rien laissé de toi ici,
Quand toute neuve a la chance ici-bas
De voir en ses enfants l'image enfuie.
Ce qu'un prodigue ici peut dépenser
Passe à autrui : la terre en jouit encore.
Gaspiller la beauté, c'est la tuer :
Qui la garde pour soi la met à mort.
Aucun amour n'habite un cœur qui peut
Sur soi commettre un meurtre si honteux ».
Les thèmes de ces sonnets : l'amour bien sûr, celui qui fait souffrir, qui fait affronter la mort, mais aussi les arts, la vieillesse, les rêves, la jalousie. Certains de ces sonnets se révèlent d'une certaine opacité, notamment car écrits à destination d'une femme mais principalement pour un homme, ce qui fut tabou pendant de nombreux siècles. On y voit le thème de l'homosexualité sous un voile ténébreux, la tentation de la bisexualité. Mais de tous temps nombreux critiques ont préféré ne voir qu'une femme en destinataire.
Écriture d'un autre siècle, elle s'avère un brin poussiéreuse, grandiloquente, désuète. Entre déchirements, Flagellation mentale, souffrances sans fin, reproches mutuels, l'auteur est tiraillé, envisage l'imminence de la mort. Nous croyons même apercevoir une joute épistolaire entre deux amoureux éconduits, mais notez cela entre parenthèses, car l'opacité ne permet pas de vérifier cette hypothèse. L'adultère est à la fois dénoncé et considéré, toujours en rimes puisqu'il faut bien coller à son sujet.
Dans cet exercice, Shakespeare se présente comme un bouffon sans talent ni horizon. Il faut louer la musicalité de l'ensemble, propos se faisant parfois grivois, mais il faut également s'autoriser quelques pauses, car je ne vous cache pas que l'on peut ressortir de cette lecture quelque peu « sonnet ».
Le volume se présente en pages miroir : à gauche le texte en anglais moderne puis l'original en vieil anglais, à droite la traduction en français. Les deux traducteurs se complètent et travaillent ensemble d'une seule voix, hormis pour le sonnet numéro 30 où, n'ayant pu se mettre d'accord ni atteindre l'harmonie, chacun propose sa version. « Les sonnets » ne resteront à coup sûr pas dans mes mémoires, mais un certain lectorat, toujours friand de littérature de la Renaissance, se laissera peut-être tenter...
« Oh, si le monde veut que tu récites
La liste des vertus que dans la mort,
Amour, tu vois en moi, oublie-moi vite,
Je n'en ai pas, je te ferais du tort :
Sauf à m'offrir plus qu'il ne m'en incombe,
Mensonge généreux, il te faudrait
Suspendre plus de lauriers sur ma tombe
Que la vérité nue ne le voudrait.
Alors, ton amour vrai sonnerait faux
Car c'est l'amour qui t'aurait fait mentir :
Laisse mon nom dormir dans mon tombeau,
Et que ma honte aussi puisse y dormir.
Je vois ce que je fais et j'en ai honte ;
Aie honte d'en tenir le moindre compte ».
Il en est peut-être aussi de cette chronique.
(Warren Bismuth)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire