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jeudi 30 novembre 2017

Fabien HEIN et Dom BLAKE « Écopunk : Les punks, de la cause animale à l’écologie radicale »


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Voilà un outil indispensable pour mieux connaître les racines, les valeurs notamment écologiques et le mode de vie du mouvement anarcho-punk mondial. Tout d’abord il est agréable de constater que les auteurs connaissent bien leur sujet puisqu’ils font référence à des groupes et organisations restés parfois très en marge au sein même d’un milieu pourtant – volontairement – très peu médiatisé. Tout est ici scruté : la naissance de cette mouvance dès 1977 en parallèle au déferlement punk-rock, les influences allant chercher clairement du côté du mouvement hippie des fin 60’s/début 70’s, mais aussi chez des écologistes qui a priori n’ont rien à voir avec les punks : Murray BOOKCHIN, Jacques ELLUL, Ivan ILLICH, Peter SINGER, Léon TOLSTOI, et surtout ce diable d’Edward ABBEY, écrivain eco-warrior États-Unien totalement époustouflant (que je vous conseille de lire de toute urgence ! Six de ces livres traduits sont disponibles chez les excellentes Éditions GALLMEISTER), et bien sûr chez les théoriciens d’un anarchisme pleinement revendiqué et concrétisé quotidiennement. Résumer ce documentaire n’est pas une mince affaire pour moi, immergé dans ce mouvement politique, social et musical depuis maintenant plus de 30 ans, donc avec sans doute ce manque de recul pourtant nécessaire pour analyser objectivement la situation. L’histoire de l’anarcho-punk, si elle est passée au crible sur ses sources, est développée concernant l’écologie, incluant des thèmes aussi variés que la lutte anti-nucléaire, l’anti-bagnole, la promotion du vélo comme moyen de transport (les fameux bikepunx), la défense animale (contre la vivisection, la torture animale, pour le végétarisme (dès la fin des 70’s) puis le véganisme (dans les 80’s et surtout 90’s), contre le cuir, pour la libération des animaux de laboratoires notamment par le biais de structures telles l’A.L.F. ou l’E.L.F., pour l’antispécisme malgré ses limites évidentes, les auteurs posant des questions très pertinentes sur le sujet), contre l’aliénation technologique née du progrès à tout prix, pour le développement de communautés le plus souvent squattées (en héritage des hippies) où le but est le maximum d’autosuffisance et d’autonomie, pour la floraison de squats urbains actifs de contestation et de recherches de solutions, mais aussi parallèlement pour la permaculture et la ruralité (détaillées en fin de volume), et en général contre l’ogre capitaliste, le travail salarié aliénant et pour le Do it yourself (D.I.Y., « fais-le toi-même ») au quotidien. La toile de fond de cette réflexion ; CRASS, communauté hautement influente et groupe musical inventeur de l’anarcho-punk (le groupe en tant qu’entité musicale n’existera que de 1977 à 1984, mais le collectif est toujours actif). C’est par le prisme de ce groupe majeur que les auteurs vont présenter et développer la pensée anarcho-punk pour laquelle CRASS est la véritable figure de proue dissidente et libre dès 1977, CRASS dont le batteur Penny RIMBAUD est déjà un « vétéran » lors de l’explosion du punk et a acquis de l’expérience en matière d’autonomie et d’autogestion communautaire. C’est avec Gee VAUCHER (la responsable des visuels de CRASS) qu’ils ont fondé DIAL HOUSE, une communauté rurale anarcho-punk dans les 70’s, ils ont littéralement débroussaillé pour ce qui deviendra une vague immense. Les textes et actions du mouvement sont expliqués grâce à de nombreux documents (interviews, écrits dans des fanzines, paroles de groupes, sabotages, manifestations, tracts, etc.) et d’innombrables liens à donner le tournis à chaque page. Le mouvement écopunk part d’Angleterre avec CRASS bien sûr, rapidement suivi par des groupes comme POISON GIRLS, FLUX OF PINK INDIANS, CONFLICT, CHUMBAWAMBA, ou encore OI POLLOI en Écosse. Lorsque je parlais d’auteurs qui connaissent leur sujet, c’est aussi parce qu’ils s’attardent sur un groupe absolument méconnu, SAW THROAT (les musiciens du groupe bruyant SORE THROAT), qui n’a sorti qu’un album (absolument magistral par ailleurs) en 1989, dans une indifférence assez totale pour un discours écologiste assez poussé, appuyé par un poster inséré dans le disque. Un focus est également présenté par le biais du groupe folk-punk BLACKBIRD RAUM. Les revendications de CRASS vont passer l’Atlantique pour devenir une arme assez redoutable aux Etats-Unis et Canada dès la fin des 70’s et le début des 80’s, avec des groupes comme D.O.A., DEAD KENNEDYS et leur chanteur charismatique Jello BIAFRA, M.D.C., et plus près de nous avec entre autres PROPAGANDHI (très présents dans l’ouvrage), AUS-ROTTEN ou encore APPALACHIAN TERROR UNIT, sans oublier le fanzine et label PROFANE EXISTENCE, sorte de détonateur du véritable mouvement anarcho-punk États-Unien. Tout n’est pourtant pas idyllique dans cette lutte quotidienne pour une survie moins polluante et plus responsable, puisqu’il y a les groupes plus « hardlines » qui insultent, condamnent de manière véhémente et prennent à partie les gens qui ne pensent pas comme eux (la plupart de ces groupes ne feront pas une longue carrière, détestés au sein même de l’anarcho-punk, mais leur influence première en matière de véganisme notamment n’est pas à sous-estimer). Une chronique trop pointue de ce sommaire vertigineux serait sans nul doute contre-productive, aussi je vous conseille de directement commander et vous plonger dans ce guide de l’Histoire de l’anarcho-punk et écopunk. Nous pourrons regretter toutefois les références presque monopolistiques pour les mouvances anglaise et États-Unienne, omettant presque systématiquement les luttes pourtant bien réelles dans d’autres pays, sur d’autres continents, même si ces luttes furent évidemment très influencées par cette étincelle que fut CRASS. Ne pas oublier qu’en France (l’un des auteurs est français, d’où ma remarque), la question de la défense animale est présente chez les groupes punks dès le milieu des 80’s, se développant durant la décennie estampillée 90, il en est de même pour les collectifs de squats et de structures autogérées. Le mot « radical » dans le titre peut aussi questionner, car aujourd’hui je reste personnellement persuadé que c’est bel et bien le capitalisme qui est radical, non pas les moyens utilisés pour le combattre. Ce bouquin rend hommage à tou.te.s ces punks politisé.e.s d’une manière tout à fait respectable voire perspicace, comme il rend hommage à un mouvement entier resté volontairement dans l’ombre, comme une revendication anonyme sans meneurs (l’anonymat y est absolument crucial), sans tête pensante, sans hiérarchie, sans chefs, sans réelle organisation, une immense structure déstructurée en somme. À une période où l’on semble rechercher des leaders pour relayer une juste cause, il est nécessaire de se souvenir que les anarcho-punks n’ont jamais accepté aucun leader, pourtant le mouvement perdure et reste fort et dérangeant, comme il l’a toujours été. Comme quoi une figure unique ne paraît pas toujours souhaitable. La conclusion partielle après la lecture de cet ouvrage pourrait être la suivante : même s’ils n’ont rien inventé ou pas grand-chose, les anarcho-punks ont toujours été à la pointe, voire à l’avant-garde des luttes environnementalistes et dans toutes leurs ramifications, pas seulement pour dénoncer, mais aussi pour construire un autre monde. Ils furent parmi les pionniers de sujets sociétaux aujourd’hui au cœur des réflexions, notamment sur la question animale, anti-nucléaire, anti-capitaliste, mais aussi plus prosaïquement sur la culture D.I.Y. (on en parle beaucoup depuis quelques années dans les milieux bobos qui croient avoir inventé le fil à couper le plomb). La curiosité des anarcho-punks a fait que leur combat a toujours été au cœur de leurs pensées et de leur environnement, ceci bien avant que les médias s’emparent des sujets, un mouvement d’une incroyable richesse, d’un foisonnement sans fin, qui fait qu’aujourd’hui il est presque stupéfiant de constater que nombre de problèmes sociétaux du XXIème siècle ont déjà été débattus chez les anarcho-punks depuis deux ou trois (parfois quatre !) décennies. N’oublions pas celui sur l’écriture inclusive, débat absent – car hors sujet – dans le présent livre mais pourtant bien réel chez les anarcho-punks depuis plusieurs décennies. Pour finir, il me paraît indispensable de voir en ce mouvement un vrai « lanceur d’alerte » général et toujours vif, sans cesse aux aguets et loin d’être éteint. Sans tomber une seule seconde dans l’idolâtrie, n’oublions jamais l’impact qu’a pu avoir CRASS sur les questions politiques, environnementales et de cause animale. Ce documentaire qui fait un bien fou est sorti aux Éditions indépendantes (forcément) LE PASSAGER CLANDESTIN en 2016. L’ultime conclusion (après je vous rends votre liberté, promis craché) sera celle même de ce livre hautement salutaire : « On pourrait bien se convaincre aujourd’hui que, si le punk est mort, son cadavre bouge encore ». Et pour longtemps.


(Warren Bismuth)

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