Texte hybride, entre poésie libre et
performance théâtrale (il fut d’ailleurs joué sur les planches), il peut aussi
être lu comme un témoignage historique au vitriol. L’autrice Julie Gilbert,
franco-suisse, a vécu une vingtaine d’années au Mexique où elle a côtoyé les
nations autochtones.
La narratrice de ce magnifique texte, une
anonyme mais qui pourrait fort bien être un double de l’autrice, se rend au
Nord du Mexique tout près de la frontière états-unienne, avec sa mère après
qu’elles aient quitté le pays quarante plus tôt après y avoir séjourné six
mois. La narratrice n’y a plus de souvenirs, elle n’avait alors qu’un an. Elles
sont de descendance Yaqui, une tribu de la région, implantée près de Sonora.
C’est là-bas que les légendes renaissent.
La narratrice et sa mère revoient un village (celui où elles ont vécu) vieilli et baignant dans son jus.
« Et c’est comme si ce qu’on était
venu chercher / S’était volatilisé / Effacé / Que tout ça n’avait pas eu lieu /
Que tout cela appartenait définitivement au passé / À nos mémoires de femmes
blanches / À nos mémoires de femmes étrangères ».
Texte révolté comme clamé en un seul
souffle, il dénonce l’injustice devant le sort qui fut réservé aux autochtones
par les Blancs, en particulier près de ces terres où les deux femmes retournent.
Description d’un paysage pollué par des usines états-uniennes implantées là et
pompant l’énergie des femmes qui travaillent, les déshumanisant, et puis ces
gazoducs traversant les terres Yaqui de part en part, terres prêtées contre
quelques billets aux populations locales. Les Yaqui étaient redevenus
propriétaires de leurs terres en 1937 mais devant l’urgence financière, ils ont
dû se résoudre à les louer. Aux Blancs. Dans cette région poussent aussi les
casinos, les jeux d’argent sont un triomphe.
Au départ, la narratrice envisageait de
tourner un film sur la spiritualité des peuples autochtones, mais eux ne
désirent pas échanger sur ce thème qu'ils gardent jalousement pour eux. Leur
spiritualité, ils ne désirent pas la confier. La narratrice reprend la route à
plusieurs reprises. Diverses étapes dans de petites villes isolées d’altitude
où l’empreinte capitaliste est pourtant clairement visible jusque dans les
réserves Indiennes, même si d’évidence une résistance anti-états-unienne
subsiste.
Arrêt à Window Rock, siège du gouvernement
Navajo, l’occasion pour Julie Gilbert de rappeler que ce terme de navajo fut
inventé par les Blancs, les autochtones se définissant de leur côté comme Dinés
(le peuple). Dans les réserves, dans les bourgs comme partout, alcool, drogues
hallucinogènes font des ravages. Le Blanc a encore réussi sa mission de
destruction, d’anéantissement. « Cannibale
enragée / Mangeant l’Indien / Mangeant tout / Mangeant ses terres / mangeant
son corps / Notre cannibalisme ne semble pas avoir de fin / Et maintenant, nous
voilà / En troupeau ».
Retour sur le traité de Fort Laramie de
1868, attribuant les Black Hills aux nations autochtones. Mais très vite les
Blancs se sont rendu compte que le sol renfermait de grandes quantités d’or. D’où
la révision du traité. Retour sur les pensionnats religieux qui ont
« éduqué » les jeunes Indiens, les ont rendus à l’état d’esclaves,
par la violence, le viol. Le tout est ponctué de chants et contre-chants. En
peu de pages, Julie Gilbert retrace par des images fortes tout le calvaire du
peuple autochtone au fil des générations. Des portraits de résidents croisés
sont brossés, ils sont beaux, vrais.
Ce livre engagé est une vraie belle surprise, contant avec colère mais tendresse, violence mais poésie, la destinée des Dinés et Navajos qui, comme toutes celles des nations premières, est une tragédie extraordinaire. Le texte fut écrit puis mis en scène en 2018. La version papier, ici présentée, est parue en 2024 aux éditons Passage(s) (devenue Passage(s) et traverse(s) ???) et vaut le détour par la mine d’information qu’elle renferme et le profond respect qu’elle dégage.
https://www.passages-et-traverses.com/
(Warren
Bismuth)
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