Recherche

dimanche 16 mars 2025

Jim HARRISON « Métamorphoses »

 


Notre Moka nationale du blog Au milieu des livres vient encore de frapper, avec un tout nouveau challenge intitulé « Quatre saisons de pavés », où la règle est simple mais redoutable : présenter sur une année, chaque trimestre, c’est-à-dire chaque saison, un livre de plus de 500 pages. Malgré mon insolent travail de chroniques à rédiger, j’ai opté pour une participation à ce challenge, étant admiratif du travail qu’accomplit Moka depuis maintenant des années (elle est notamment la cofondatrice du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » pour lequel elle réalise notamment des visuels à tomber par terre, c’est d’ailleurs aussi le cas pour le présent défi). Pour ma première participation (hiver donc, si vous avez bien noté), ce ne seront pas 500 pages, même pas 700, ni 900 mais bien 1150 au menu, pour une anthologie récemment parue, l’une des plus belles que l’on puisse espérer dans une vie de lecteur : « Métamorphoses » de Jim Harrison (1937-2016).

Jim Harrison a eu très vite la réputation d’écrivain misogyne, machiste, plaçant dans ses histoires des femmes caricaturales. Jusqu’à la naissance de « Dalva » en 1988, brillant roman d’une femme libre, où Harrison explique s’être mis à la place d’une femme pour écrire ce long récit. Dès lors, il reviendra ponctuellement sur ces portraits féminins états-uniens forts, cette gente féminine  provoquant son destin. C’est ce thème que met brillamment en valeur la collection Quarto de chez Gallimard, proposant une sorte d’anthologie de la femme chez Big Jim.

La plupart des textes présentés ici sont connus du lectorat assidu de l’auteur. « Dalva », bien sûr, ce puissant roman d’une femme déterminée, l’un des plus réussis, des plus sensoriels, des plus mélancoliques de l’écrivain. Sa suite, « Retour en terre », écrite dix ans plus tard, suite ou plutôt juxtaposition de l’histoire (ici republiée), avec cette fois-ci les événements vus par le grand-père puis le fils de Dalva qu’elle a abandonné à la naissance.

Durant sa carrière Jim Harrison a surtout été connu pour ses novellas. Ici ce sont quatre d’entre elles que nous avons le loisir de (re) lire. « La femme aux lucioles » est parue en 1990 (1991 pour la France) dans le recueil éponyme comportant trois novellas. Cette femme, c’est Claire, atteinte d’une maladie et se sachant condamnée. Mariée à un antisémite, elle discute philosophie avec son docteur attitré. Elle avoue une fascination pour Dostoïevski qu’elle découvre. « Julip » est issue du recueil du même nom. Comme pour le recueil précédent, celui-ci (de 1994, traduit en 1995) renferme trois novellas. Bobby, le frère de Julip, a frappé trois hommes qui tentaient d’abuser d’elle, il est incarcéré au moment où s’ouvre le récit.

« Epouses républicaines » est une novella parue originellement dans le recueil en comptant trois, « L’été où il faillit mourir » de 2005 (2006 pour la traduction). Dans ce texte polyphonique, ce sont trois vibrants portraits de femmes qui sont au menu avec comme fil directeur un homme, qui fut amant des trois, qui chacune à leur tour prennent la parole pour se confier sur leurs mariages respectifs ratés. Quant à « La fille du fermier », novella extraite du recueil « Les jeux de la nuit » (2010, traduit en 2011), c’est peut-être la plus réussie des quatre novellas, d’ailleurs les professionnels ne s’y sont pas trompés puisque c’est la seule qui fut éditée à part, isolée en livre de poche. La fille du fermier, c’est Sarah, adolescente dont la famille part s’installer dans le Montana. Là, sa mère quitte le foyer pour rejoindre un homme tandis que Sarah va être victime d’abus sexuels. Superbe destin d’une femme décidée à vivre sa vie, établir sa liberté, et accessoirement régler quelques comptes.

La suite de cette anthologie sera à scruter particulièrement, puisqu’il s’agit de brefs textes inédits sur une grosse quarantaine de pages, toujours en rapport avec la Figure de la femme, c’est tout le piquant du livre. « Wendigo I » est un projet de film de 1977, quelques pages où une Indienne enseignante, dans un climat fantastique et onirique, veut renouer avec les coutumes ancestrales de son peuple après qu’elle se soit « occidentalisée ». Puis vient « Wendigo II », non daté, même projet, texte similaire mais plus détaillé. « Béatrice » fut écrit vers 1986 et rend hommage aux célèbres actrices de cinéma. Il est bon de noter que ces trois reliquats de textes furent écrits avant « Dalva ». Vient « Big women » de 1990, projet avorté d’une novella loufoque. « Des femmes nues dansent » de 2001 est un hommage aux lieux de strip-tease, un peu loin de l’image de la femme que désirait enfin donner Harrison qui ici retombe parfois dans la facilité. Ce texte a été remanié avant de paraître dans le récit de vie « En marge » (2002, traduit en 2003).

Le recueil se poursuit avec un texte de 2003 sans titre, une page et un vibrant hommage au poète Francisco Hernández par le prisme d’une femme. « Père et fille » est une fiction de 2004, texte un peu plus fouillé que les autres inédits, où un homme qui a fait de la prison, divorcé depuis que sa fille avait 10 ans, aimerait qu’elle vienne enfin le rejoindre dans le Montana. Survient le puissant et bref poème féministe « Femmes en colère » de 2006. Le recueil se clôt sur « La femme blanche la plus rapide du monde ».

Mais avant tout ceci, il ne faut pas omettre le début de cette anthologie. Une belle préface de Brice Matthieussent tout d’abord, le traducteur attitré de Jim Harrison en français depuis les années 1980, préface où il rend hommage au bonhomme qu’il a bien connu. Puis le tant attendu « Vie et œuvre », un classique de la collection, soit une copieuse biographie agrémentée de très nombreuses photos, un régal absolu. Juste avant l’inclusion de « Dalva » vient un texte de 1999, « Première personne du féminin singulier » où Harrison explique son côté féminin et son désir de tenter de se mettre à leur place pour écrire leur vie. Ce texte parut en 2021 dans le livre « La recherche de l’authentique ».

Autant dire que pour les obsessionnels de Big Jim, il y a peu d’inédits, quelques dizaines de pages dans un volume en comportant 1150. Mais c’est aussi et surtout l’opportunité de relire ses romans et novellas dressant de superbes portraits de femmes, qui font que la misogynie supposée de Harrison explose à la lecture de ces pages, même s’il reste bien entendu quelques réflexions ou « oublis » machistes et pas mal de regards très appuyés sur une paire de fesses. Harrison a accédé à une grande renommée grâce à « Dalva », ce roman ample qui rend hommage à la femme en général, récit d’une beauté éclatante, qui entraîne tous les autres dans son sillage pour un recueil indispensable, et peut-être pour un lectorat resté sur sa faim après les saillies misogynes de l’auteur, une belle façon de redécouvrir son œuvre, mais aussi et surtout l’homme et sa sensiblerie exacerbée qui ruisselle tout au long des ces pages. Le recueil est paru en tout début d’année, il en sera l’un des moments marquants.

« Les femmes que nous avons maltraitées ont bien raison de ne jamais nous pardonner ».

(Warren Bismuth)





4 commentaires:

  1. Merci pour cette introduction qui me touche et surtout un immense merci pour ton implication dans ces deux rendez-vous. Quel redoutable et incroyable lecteur tu es, avec des propositions de lecture toujours vivifiantes qui attisent notre curiosité littéraire !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Des Livres Rances20 mars 2025 à 23:15

      Merci à toi pour cette émulation permanente et contagieuse.

      Supprimer
  2. J'ai été déçue récemment par Dalva (même si j'ai aimé des choses malgré tout mais le personnage de Michael gâchait tout) que j'ai du mal à revenir ver Jim Harrison.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Des Livres Rances23 mars 2025 à 15:18

      J'ai dû le relire pour l'apprécier à sa juste valeur. Mais reviens vers Harrison, tente peut-être "Nageur de rivière" pour te familiariser avec son univers.

      Supprimer