Recherche

mercredi 21 octobre 2026

Albert LONDRES « Dante n'avait rien vu»

 


En 1924, le journaliste Albert Londres embarque pour l'Afrique du Nord, alors colonie française, afin de rendre compte des conditions de détention dans les bataillons disciplinaires de Biribi. Environ 3500 soldats sont prisonniers dans ces pénitenciers militaires situés au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Entre prises de notes des conversations entre gardiens et détenus ou interviews menées par lui-même de ces derniers ainsi que du personnel pénitencier, Londres dresse un tableau à charge.

Souvent les détenus préfèrent une longue peine de prison aux inhumains travaux physiques imposés. L'un d'eux a même réussi à se couper deux doigt avec une cuillère pour échapper aux obligations. Entre crainte et soulagement, les prisonniers racontent leur parcours, certains victimes d'erreurs judiciaires. À Biribi s'exerce une profonde violence physique comme psychologique, les hommes n'en sont plus, ils sont frappés, intimidés, insultés, humiliés, torturés. Des ces tortures advient parfois la mort. Un infirmier témoigne : « L'arabe El Hadi. Il n'est pas reconnu malade. On le traîne au chantier. Là, il ne peut faire son travail, et lâche sa pioche. Alors, on le met sur le bord de la route, la tête en bas, les pieds sur un tas de cailloux et un parpaing, une large pierre plate, sur le ventre. Il reste au soleil toute la journée. Il demande à boire. À un moment, on lui apporte une gamelle, il croit que c'est de l'eau il boit. C'est du sel fondu. Le soir, on le ramène au camp dans une brouette. Je veux commencer à le soigner. Le pouls ne battait déjà plus. Une demi-heure après, il était mort – il avait, a-t-on dit, mangé de mauvais champignons au cours de la journée ! ». Ainsi va la vie à Biribi.

Albert Londres sait retranscrire le jargon des prisonniers au-delà des intimidations qu'ils subissent, des sévices corporels incessants, des peines aléatoires, des brimades à l'aveuglette, et bien sûr des surveillants souvent passablement ivres. Au sein de ces détenus, les « caïds », ceux qui font la loi, du moins qui en imposent une, loin de celle de la prison. Les yeux ébahis, Londres interroge celui qui est réputé comme l'homme le plus tatoué du monde.

« La privation de liberté, la peine du dur travail forcé, l'invasion des puces sous les marabouts, les cinquante-cinq degrés au soleil, pendant l'été, le froid martyrisant des nuits d'hiver : cela n'est pas suffisant. La justice, la nature, la cruauté naturelle des hommes s'abattent sur leur tête : ils ne se sentent pas comblés ! Leur pensée affolée complote contre eux-mêmes. Ils forgent à grands coups, sur leur corps, de nouvelles souffrances ».

« Dante n'avait rien vu » est un documentaire-témoignage dur, dans lequel des prisonniers à bout se confient, mais aussi de simples sergents abusent de leur pouvoir pour humilier et torturer. « Dans la haine, sait-on ce qu'on fait ? ». Le style léger et parfois humoristique de Albert Londres permet de digérer ce que l'on lit, car des scènes peuvent être d'une violence inouïe. Nombreux sont les détenus qui souhaiteraient partir en Guyane où il est dit que l'on peut plus facilement s'échapper. Londres est un lanceur d'alerte, comme toujours il prévient de l'horreur, de l'indicible. Mieux : le dernier chapitre est une lettre qu'il écrit au ministre français de la guerre. Ses efforts ne seront pas vains : le bagne de Biribi fermera suite à son reportage, c'est aussi cela Albert Londres, un homme qui derrière ses blagues et sa vision particulière du monde qui l'entoure, qui peut être bien sûr déformée, est un homme de conviction, un humaniste qui se bat chaque jour pour le respect humain. Et parfois, ses démarches aboutissent.

« Dante n'avait rien vu » est un excellent Albert Londres, témoignant et condamnant méticuleusement, là où celui de « La chine en folie » se contentait par exemple de jouer avec un certain exercice de style sans jamais vraiment entrer dans le vif du sujet. Il peut être lu de manière couplé avec « Terre d'ébène », qui rendait compte de la colonisation en Afrique, sans d'ailleurs toujours la dénoncer ouvertement. Je continue d'explorer l’œuvre complète d'Albert Londres, et le voyage est agréable en plus d'être enrichissant, le style de Londres y jouant un rôle non négligeable. D'après une légende urbaine qui n'en est peut-être pas une, le personnage de Londres aurait inspiré Hergé pour créer Tintin. Eh bien, voyez-vous, au cours de mes lectures, il n'est pas rare que j'attribue presque par réflexe la physionomie de Londres au célèbre reporter belge. Différence majeure et de taille : l'un était de gauche, l'autre de droite (extrême parfois).

(Warren Bismuth)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire