Une nouvelle collection à fêter chez Cheyne éditeur, la joie est donc immense, d'autant que ça faisait longtemps que cette maison d'édition majeure n'avait pas créé de collection. Alors, les yeux fermés, allons-y ! La collection Sur le vif propose de petits livres de format poche à glisser partout, au cas où...
« Au cas où » est un texte hybride, entre manifeste de survie, poésie, récit personnel en amorce de roman, il est « le premier signe d'un effondrement général ». Car il est question de l'état de la planète, physique comme « psychologique ». Dans un monde de surveillance généralisée, il est malaisé de s'extraire de la meute. Des tentatives pourtant, comme en témoignent des slogans aperçus sur un t-shirt, un mur ou une pancarte. Chaque vers (libre ô combien !) gifle, fouette, sans majuscule ni ponctuation, comme en une situation d'urgence. Texte apocalyptique qui laisse pourtant de plus en plus entrevoir une éclaircie au fil des pages.
« toute une génération bouffée par la chimie / avec sa tête de monstre médicamenteux / et ses hormones de synthèse ramassées près / des organes // nous n'avons rien vu venir // pourtant la joie était grande / des connaissances croissantes / des prodiges / des merveilles // il faudrait jouir plus souvent / c'est une réponse apportée par d'autres monstres / boursouflés / les mains bouffées par les opérations abstraites / et les échanges // mais moi je pense à la douceur qu'il faudrait / mettre de côté / au cas où la douleur viendrait effacer tous les / plaisirs ».
Chronique d'une fin annoncée, « Au cas où », pourtant, s'accroche, ne veut pas crever. Le texte se maintient au bord du vide. Nous devons réapprendre les gestes simples, les bienfaits des plantes et de la nature, des légumes, au cas où. Réapprendre l'utopie, sans laquelle nous ne sommes rien. Mais d'abord désapprendre, aimer la vie, l'amour, malgré le réchauffement climatique et la fin qui semble se rapprocher, accélérer la collision fatale.
« lorsque les perruches et les bernaches auront / remplacé toutes les autres espèces nous ne / regarderons plus le ciel / libérés enfin du désir d'être oiseau / notre idéal sera terre à terre / comme celui de l'incroyable confort de la limace / sous la feuille de rhubarbe ».
Marie Rouzin joue avec les mots, jongle au milieu des débris, des détritus. Il en ressort ce texte d'à peine 50 pages, fort et incommodant, dont la fumée reste bien ancrée dans nos narines. Une première parution gagnante pour ce Sur le vif. Le même jour est paru un autre livre de cette collection, « Adèle aux couleurs » de Loïc Demey, qui m'a cependant bien moins transporté.
(Warren Bismuth)

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