Sous-titré « Rébellion et anarchie, 1890-1919 », cet ample documentaire de 2025 se veut une biographie précise des années d’anarchisme de Victor Serge, mais il est bien plus que cela comme nous n'allons pas tarder à vous le divulguer.
Né Victor Napoléon Lvovitch Kibaltchitch à Bruxelles en 1890 de parents russes exilés, le futur Victor Serge affûte très tôt sa pensée sur les idéaux anarchistes. Il intègre le mouvement dès 1907 et s'apparente à la mouvance individualiste pour laquelle il écrit de nombreux articles, notamment sous le pseudonyme de Le Rétif pour le journal « L'anarchie » dont il deviendra même pendant un temps rédacteur en chef. Mais n'allons pas trop vite en besogne.
L'auteur Claudio Albertani remonte les racines familiales et nous présente la famille de Victor Serge en une large palette intégrant l'histoire de la paysannerie russe de la seconde moitié du XIXe siècle. Nous apprenons ente autres que Nikolaï Kibaltchitch, l'oncle de Serge, créa la bombe qui tua le tsar Alexandre II et fut l'inventeur de la première fusée spatiale moderne.
Retour à Victor Serge. Relations familiales compliquées, il vit seul à partir de 13 ans et commence à rencontrer des militants anarchistes. Mais arrêtons-nous un instant. Car il serait impossible de raconter la vie de Victor Serge sans la replacer dans son contexte historique, et c'est ce que fait avec une infinie minutie Claudio Albertani, restituant une impressionnante documentation glanée pour fournir ce livre d'une solidité à toutes épreuves. Ainsi l'auteur s'attarde sur la genèse des différentes tendances anarchistes, dont celle des individualistes que Serge rejoindra. C'est aussi une redoutable encyclopédie sur les journaux libertaires de l'époque. D'ailleurs, nous remarquons que nombre de militants anarchistes d'envergure étaient issus du monde de la presse et/ou de l'écriture. Le rôle majeur des journaux est mis en avant.
Très tôt, alors qu'il a déménagé à Paris, Victor fait la connaissance de Anna Henriette Estorges, alias Rirette Maîtrejean, femme émancipée dès l'âge de 17 ans, qui va beaucoup compter dans sa vie, puisqu'elle l'initie entre autres à Nietzsche et surtout Max Stirner, l'implacable auteur de « L'unique et sa propriété » en 1844, genre de bible de l'anarchisme individualiste. L'apparition puis le développement de la voiture va avoir d'inattendues conséquences sur la vie du couple militant. En effet, Rirette et Victor se rapprochent d'individualistes radicaux, parmi lesquels la future bande à Bonnot, longuement évoquée dans ces pages. C'est par André Soudy que la fusion s'opère, puisque Rirette le rencontre début 1910.
Comme souvent depuis le début des temps modernes, les anarchistes sont pionniers en matière de questions sociales et c'est à leurs côtés que Serge amplifie sa pensée. Claudio Albertani documente abondamment l'anarchisme, ses idéaux et ses valeurs, en partie par le biais des figures qui l'ont rendu célèbre, avec ses Bakounine, ses Kropotkine, ses Malatesta, ses Libertad (individualiste intégral et créateur du journal « L'anarchie ») et tant d'autres.
21 décembre 1911 : spectaculaire braquage dans la rue Ordener à Paris par de jeunes bandits que Rirette et Victor connaissent bien : ceux de la bande à Bonnot, pour la première fois un braquage est commis grâce à une automobile. Victor les défend en même temps qu'il les désapprouve. La justice considère qu'il les a aidés et que « L'anarchie » est une couverture pour les malfaiteurs, il écope ainsi de cinq ans de prison début 1912, tandis que Eugène Dieudonné, un autre proche des bandits tragiques, est arrêté suite à un faux témoignage, alors qu'il est prouvé qu'il se trouvait à Nancy lors du braquage.
À la suite de ce retentissant procès, le mouvement anarchiste vacille. Serge fait part de son expérience carcérale à Melun, durant laquelle il épouse Rirette. Il est à noter qu'il fut emprisonné durant presque toute la durée de la première guerre mondiale, pendant laquelle les anarchistes se déchirent entre pacifistes, internationalistes et pro-guerre considérés comme nationalistes et traîtres (parmi lesquels Pierre Kropotkine). Ceci aussi, l'auteur le signifie avec force détails, dans une immense fresque des premières décennies du mouvement anarchiste, mais aussi des tendances révolutionnaires comme prolétariennes.
Victor est libéré après cinq ans mais récolte un arrêté d'expulsion du pays, a France, il se rend donc à Barcelone où il reste six mois à partir de début 1917. Là il rencontre de nombreux anarchistes de toutes tendances. L'imaginaire collectif voit en l'anarchisme espagnol la figure de la C.N.T., ce qui est réducteur comme nous le confirme Claudio Albertani. La C.N.T. n'est d'ailleurs fondée qu'en 1910 alors que le mouvement est déjà à l’œuvre depuis pas mal de temps dans le pays. Les détails sont encore une fois nombreux et la documentation consistante sur le bouillonnement anarchiste en Espagne.
Malgré l'arrêté d'expulsion, Serge rentre à Paris en 1917 tout en regardant du côté de la Russie où vient d'avoir lieu la Révolution de février qu'il voit d'un bon œil. Il revoit brièvement Rirette, mais le cœur n'y est plus. Il est de nouveau emprisonné la même année.
Il ne faudrait pas minimiser le personnage de Rirette Maîtrejean car, outre son implication dans les milieux individualistes, dans le journal « L'anarchie » comme dans ses liens avec les révolutionnaires, elle initiera Albert Camus aux milieux anarchistes en 1940.
Mais revenons à Serge. Il obtient un refus pour sa demande de rejoindre l'armée russe en 1917. Dès la Révolution d'octobre, il se range du côté des bolcheviks, d'abord timidement puis de plus en plus franchement à partir de fin 1918 (« Ma joie est inexprimable d'aller prendre ma part des peines et des labeurs de tous ceux qui, en Russie, continuent l'immense entreprise de transformation sociale »), tout en disant garder ses idées anarchistes. À voir. Car il s'éloigne indéniablement de l'individualisme, venant à le critiquer alors que parallèlement Rirette, farouche individualiste, se bat pour la liberté de son ex-compagnon et dont le livre donne un portrait au moins aussi saisissant que celui de Serge.
Libéré de prison, Serge entreprend son voyage vers la Russie. Pendant la traversée, il fait la connaissance de Liouba Roussakova, 20 ans, qui va durablement marquer sa vie. Ensemble, ils auront un fils, Vlady, dont les nombreux documents et témoignages ont permis la naissance de ce présent livre qui sera suivi de deux autres à paraître, sur l'évolution de Victor Serge dans ses combats politiques. Le livre traduit de l'espagnol par Christian Dubucq a été publié par les formidables Libertalia fin 2025 et agrémenté de photographies et fac-similés. Quant à l'ami Victor Serge, arrivé en Russie (qui ne va pas tarder à devenir l'U.R.S.S.), il rejoint bien vite le parti communiste russe. Mais c'est une autre histoire...
https://editionslibertalia.com/
(Warren Bismuth)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire