Les nouvelles de Larry Brown (1951-2004), l'un des nombreux piliers de l'école du Montana, sont en partie axées sur des couples dysfonctionnels où l'alcool et la perte de repères sont des caractéristiques. Que ce soit à la ville où à la campagne, de chômage en emprunts étouffants, Brown décrit des scénettes simples et souvent dramatiques du quotidien lors de moments critiques de protagonistes triés sur le volet pour représenter l'Amérique des anonymes et des paumés, des désœuvrés.
La violence y est omniprésente : sociétale, de rue, physique comme psychologique, elle ne cesse de hanter les personnages de ces nouvelles, comme la solitude, l'isolement que certains tentent de casser en rencontres d'un soir dans des lieux malfamés. Brown, c'est un peu les familles de Raymond Carver échouées dans les décors et bars sordides de James Crumley (deux autres représentants de l'école du Montana) mais sans la surenchère de ce dernier, plutôt un plus profond désenchantement. Car à l'instar de Carver, Brown ne juge pas, il évoque, il témoigne, il relaie, ne part jamais dans des éclats de voix outranciers ou dans des scènes d'action.
Dans chacune des nouvelles, l'alcool coule à flots et l'haleine empeste le tabac froid, musée d'êtres boiteux qui n'ont pas coupé le cordon, qui ne sont pas totalement affranchis ni autonomes malgré les apparences. Des couples bringuebalants, anciens ou en passe de se former, mais où chacun pose sa béquille sur l'autre, dépeints froidement, avec recul et sans émotion. Et puis ces célibataires à la recherche d'une relation, pas obligatoirement amoureuse, mais en tout cas malmenée par l'alcool.
Peu de dialogues émanent de ces peintures, Brown se contentant du factuel, de ce que lui semble voir, il n'est pas nécessaire de placer un micro sous le nez des protagonistes, la caméra se suffit à elle-même. Parfois une confiance aveugle naît entre deux personnes ignorant tout l’une de l'autre, l'alcool bien sûr n'y est pas étranger. Il aide à se sociabiliser, même si bientôt il va tout faire capoter. L'alcool aidant à supporter la lâcheté qui consiste en cette impossibilité de chercher à bâtir une nouvelle vie.
Dans ce sombre recueil mais pourtant raconté sans trémolos se détache pourtant cette nouvelle comme tombée du ciel : « Les riches », le procédé de la fiction comme prétexte pour dénoncer les individus d'une classe sociale défavorisée qui vont haïr les riches de leur plus belles haines pour masquer le fait qu'ils sont envieux et jaloux. La plume de cette nouvelle n'a rien à voir avec les autres, parvient à dresser deux portraits sans concession, celui des riches, des bourgeois, des aristos trimballant avec fierté leur suffisance, et celui des exploités, de ceux qui rêveraient de rejoindre la bourgeoisie tout en la condamnant.
« Elle a eu un regard incertain. J'observais ces enfants. Ils étaient aussi silencieux que les morts. Je ne voulais pas lui payer de bière. Mais je ne voulais pas non plus en faire toute une histoire. Je n'avais pas envie de continuer à regarder ces enfants. Je voulais juste que tout cela se termine », ce qui semble être le sentiment général des personnages de Larry Brown, qu'il n'a d'ailleurs peut-être pas totalement inventés. « Affronter l'orage » est un très beau recueil de neuf nouvelles écrites dans les années 1980, il est le reflet d'une époque, d'un état d'esprit, peut-être pas si éloigné de celui de nos jours. Réédité en 2020 dans la collection poche Totem de Gallmeister qui a par ailleurs publié six livres de Larry Brown. Celui-ci est sobrement traduit par Pierre Furlan.
« Je regardais la série mais sans y croire. Ça ne ressemblait pas à la vie réelle. Il y avait trop de choses qui finissaient bien. Chacun trouvait toujours exactement ce qu'il recherchait. Et il n'y avait pas de méchant. Personne, là n'enfonçait jamais de porte ni ne chassait des toilettes avec des gifles ».
https://www.gallmeister.fr/
(Warren Bismuth)

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