Thomas Vinçotte (1850-1925) est un sculpteur belge de renom, travaillant pour la Cour du roi Léopold II. En 1914, alors que ce dernier est décédé depuis cinq ans, un concours est lancé : bâtir un monument en son honneur. Et bien sûr, Vinçotte souhaite participer pour remercier une dernière fois celui grâce à qui il a obtenu la célébrité et la gloire.
En 2024, Camille, jeune stagiaire à la télévision belge, s'apprête à réaliser un reportage sur Thomas Vinçotte à l'occasion du centenaire de son décès. Elle a besoin de retracer son parcours professionnel comme ses liens avec le roi Léopold II, celui même qui a privatisé le Congo, en fut propriétaire avant de le vendre à l’État belge.
Voilà le nœud du problème : le Congo. Car les troupes de Léopold II y ont mené grand train, brutalisant, affamant, exécutant la population noire. Le roi a du sang sur les mains, et la main dans sa globalité est malgré elle l’héroïne du présent roman. Car les colons ont coupé des mains noires, des milliers pour punir celles et ceux qui refusaient d'obéir, et ceci le roi ne pouvait pas l'ignorer. C'est soudain la conscience de Vinçotte qui est mise à rude épreuve : comment représenter le roi sur un monument dressé en son honneur, connaissant les exactions et les mutilations au Congo ?
Oui mais. Le problème est exactement similaire pour Camille qui, avec le recul, détient encore plus d’informations que pouvait en avoir Vinçotte à propos du roi et de sa barbarie. Doit-elle à son tour enrober la réalité, la rendre soutenable aux yeux de ses téléspectateurs et ainsi mentir, y compris à elle-même dans le cadre de son travail ?
C'est tout en subtilité que l'allemand Roland Siegloff dose son roman, convoquant des personnages s'élevant contre la brutalité royale en Afrique noire, espérant influencer à deux époques différentes Vinçotte puis Camille dans leur projet d'hommage. Les deux époques se répondent en miroir, chapitres chiffrés pour le passé, lettrés pour le présent.
« Tout le monde sait aujourd'hui ce que Léopold II a fait au Congo. Avec quelle brutalité, quel mépris des hommes blancs ont agi en son nom. Des millions d'hommes sont morts alors parce qu'on les a chassés de leurs terres natales ou tués brutalement. Cet homme a du sang sur les mains ». C'est à partir de ces données que le roman se développe, sautant d'une époque à l'autre sans jamais devenir confus. D'abord, Vinçotte puis Camille réfutent la responsabilité du roi concernant les horreurs au Congo, mais vite, grâce à des détracteurs décortiquant les faits, ils commencent à douter, car Camille, à plus de 100 ans de là doute, écoutant ses proches malgré son hostilité.
Ce qui se joue en ces pages, c'est la question existentielle suivante : « Doit-on séparer l'homme de l'artiste ? ». « Peut-on créer une œuvre avec une entière conviction et transmettre en même temps le germe du doute, peut-il représenter un homme clairvoyant et suggérer son côté obscur ? Son art a toujours exprimé la force et l'évidence, il a laissé aux autres la légèreté, la subtilité. L'allusion n'a jamais été son fort. Mais il pressent que ce pourrait être une façon d'affirmer sa vraie maîtrise ».
Entre déambulations dans Bruxelles pour des présentations d’œuvres de l'artiste controversé et dissertation sur l'art, Roland Siegloff atteint son but, celui de nous captiver par ses propos toujours modérés et pesés, même s’il est évident qu'il place ses pions d'un certain côté de l'échiquier. L'histoire économique de la Belgique est évoquée. Et tout à coup de nos jours, l'un des monuments de Léopold II créés par Vinçotte voit sa main droite amputée. Il pourrait y avoir un fort geste politique derrière. Cette séquence entre en écho avec plusieurs dégradations récentes de statues de Léopold II en Belgique, dénonçant toutes la colonisation belge au Congo. Lorsque l'Histoire rejoint le présent...
Roland Siegloff maîtrise son sujet, jamais il ne nous perd pas, il sait nous guider sans chercher à nous impressionner (un vieux réflexe pourtant souvent usé et abusé par les écrivains soliloquant sur des œuvres d'art, devenant abscons et grotesques de « savoirs », où la grandiloquence tutoie la caricature). Le roman est à la fois pédagogique, engagé tout en laissant place à la réflexion personnelle. Sans fanatisme, il déroule les faits, les pensées, les possibilités comme les probabilités. Il en ressort un roman équilibré et d'un grand intérêt, navigant sans cesse entre la première partie du XXe siècle puis celle du XXIe, les deux se brouillant parfois, semblant ne plus faire qu'une entité commune. Les propos documentés permettent une approche en finesse. Les personnages secondaires sont au moins aussi importants que Vinçotte et Camille puisqu'ils vont influer sur certaines de leurs décisions.
« La main – Vinçotte ou les doutes d'un sculpteur » vient de paraître aux inspirées Le Ver à Soi, il est traduit de l'allemand par Jacques Duvernet. Vous pouvez le commander directement sur le site du Ver à Soie, n’hésitez pas à glisser un billet supplémentaire pour le superbe « Bienvenue à Faubourg Bienveillant » de Luc Fivet. Pour aller plus loin dans le thème, vous pouvez vous reporter à l'excellent roman documenté de Éric Vuillard, « Congo », paru en 2012.
(Warren Bismuth)

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