Rice Moore, biologiste de 34 ans installé dans la réserve naturelle de Turk Mountain dans les Appalaches en Virginie, réserve dont il est le gardien, s'est en fait évadé d'une prison du Mexique. Devenu Rick Morton, il s'occupe aussi de ruches avec un certain Boger. Un ramasseur de champignons vient à sa rencontre et le guide jusqu'au cadavre d'une ourse qui pourrait bien être un crime perpétré par un puissant cartel faisant commerce illégal d'animaux sauvages, notamment de vésicules biliaires d'ours lui servant à financer ses activités de drogues, surtout en direction de la Chine. « C'était déjà arrivé, dans les années 1990. Des gens tuaient les ours pour le marché noir. La mafia s'en est mêlée, elle payait deux mille dollars la vésicule, éliminant le sel biliaire et la vendait aux Chinois qui s'en servent comme d'un médicament ».
Dans ce paysage majestueux, les ruraux ne semblent pas adaptés aux éléments de la nature sauvage. Cette situation vaut pour l'entièreté du récit, c'est aussi l'une des charpentes de ce premier roman de James A. McLaughlin de 2016 publié en France en 2019. L'énigme se fond autour de la nature, même surtout autour des réactions des habitants face à elle. Rice fait la connaissance de Sara Birkeland, la gardienne qui l'a précédé sur son poste. Elle a eu affaire au cartel, fut victime d'une immense violence psychologique et physique.
Parallèlement, l'histoire fait des demi-tours, s'engouffre dans le passé de Rice avant de se ranger, avec des chapitres où il est question de sa relation sulfureuse avec Apryl, une femme proche du cartel des drogues qui a accepté de servir de mule pour soigner sa jeune sœur schizophrène. « Cette nuit-là, tandis qu'ils marchaient dans le canyon à sec, elle lui avait parlé à voix basse du mur prévu tout le long de la frontière entre l'Arizona et le Mexique, puis de son projet de financement d'une étude majeure montrant que ce mur bousillerait la migration transfrontalière d'espèces menacées de gros animaux ». Nous y sommes. Car « Dans la gueule de l'ours » est avant tout un roman contre l'exploitation de la nature, contre les décisions en haut lieu qui ne prennent pas en compte l'état de la biodiversité, pouvant provoquer un possible effondrement d'un maillon de la chaîne. Et c'est là que ce texte se fait puissant, précis, dans son combat contre les ravages infligés à la nature et aux animaux.
Une étude avait été entreprise concernant les divers impacts sur la faune et les migrants par la construction du mur frontalier entre États-Unis et Mexique. Mais soudain, Rice semble quitter les vivants, du moins les êtres humains, se terre dans les bois, confectionnant une tenue camouflage pour être au plus près de la nature, interagir avec elle, la ressentir, vivre en elle. C'est le passage introspectif voire carrément psychédélique d'un roman qui pourtant ne manque pas d'action : bagarres, intimidations, il sue parfois la testostérone mais retombe sur ses pattes, inversant les valeurs. « Dans la gueule de l'ours » est une sorte de western moderne un peu foutraque. Avec 55 chapitres au compteur, il prend son temps pour dérouler son scénario, l'horloge paraissant parfois figée.
Pour un premier roman, c'est avec brio que James McLaughlin s'en tire, même si nous aurions aimé un développement de certaines idées, la plupart étant affleurées sans être fouillées, pouvant même être « oubliées » après avoir été amorcées. Il n'en est pas moins vrai que « Dans la gueule de l'ours » se lit avec délectation, révolte parfois. Que ses pages de Nature Writing sont immensément belles, que de grandes valeurs sont avancées, que les personnages sont réussis. Et que l'on passe un sacré bon moment aux côtés de Rice. Roman traduit par Brice Matthieussent, il est paru en 2019 dans la belle collection Fiction des éditions Rue de l'Échiquier. Depuis, un deuxième roman de l'auteur est paru dans la même collection, « Les aigles de Panther Gap » en 2023, j'y reviendrai sans doute prochainement.
https://www.ruedelechiquier.net/
(Warren Bismuth)

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