Deux époques se font face. D'un côté la deuxième guerre mondiale en Hongrie à partir de 1942 où nous suivons un certain Vilmos. De l'autre Laval, Mayenne, France en 1987 où le corps d'une jeune femme assassinée est retrouvé au pied d'une barre H.L.M. Le commissaire Ralu et son équipe sont sur les dents, cette mort mystérieuse paraît inextricable et Thomas, une nouvelle recrue qui a habité l'immeuble, ne comprend pas plus que ses collègues. Le bâtiment est ratissé, les occupants interrogés, y règne la misère mais surtout la méfiance, l'entre-soi.
Immersions à Rouen pour des morts inexpliquées à la même période (des gens se lancent dans le vide du haut de la cathédrale), puis dans le monde hippique où un cheval célèbre a disparu. À Laval, la morte est enfin identifiée : elle travaillait pour la presse à sensation. L'équipe de Ralu remonte le temps, mène une enquête minutieuse jusqu'à avoir enfin accès à des dossiers professionnels de la victime et recensent les affaires qu'elle avait en cours.
Côté Hongrie, le pays se rallie à l'Allemagne nazie et enrôle des jeunes recrues dans les rangs de la Waffen-SS, ce sont les « Malgré-nous » hongrois, une page oubliée de cette guerre. Contre leur gré, des gamins vont servir l'armée du Reich, c'est l'épisode historico-politique de ce roman foisonnant. La structure pourrait donner la nausée entre ces allers et retours passé/présent mais la plume alerte de Armelle Hérisson dont c'est le premier roman permet au contraire à l'intrigue de rester en place, de se développer à l'ancienne, c'est-à-dire avec des enquêteurs cherchant minutieusement des éléments sur le terrain. Le fait que l'affaire se situe en 1987 n'est pas anodin : l'autrice désire planter un décor d'avant l'explosion de toutes les nouvelles technologies afin de mieux relier les événements aux années 1940, le résultat est bluffant.
« Ils sont arrivés. Ils ont dit que j'étais mobilisé. Mon grand-père a dit que j'avais dix-sept ans et que je travaillais avec lui. Qu'il avait besoin de moi. Il a dit que je n'étais pas volontaire. L'officier a rétorqué que l'armée avait besoin de tous, qu'il n'était plus question de volontaires, que la limite d'âge était maintenant de dix-sept ans et que c'était l'ordre du Reich, et que c'était immédiat ».
Si l'insertion de l'épisode rouennais puis du cheval kidnappé peuvent paraître déstabilisantes tellement elles semblent n'avoir aucun rapport avec l'enquête en cours et surtout finir par rester dans les cartons des enquêteurs, la dynamique de l'écriture, le maillage compact, les traits d'humour font de ce roman un récit accrocheur, sans rebondissements inutiles, et surtout, et c'est à souligner comme force réelle, sans histoire d'amour en second plan, scènes qui souvent affadissent, alourdissent l'énigme et semblent n'être là que pour remplir un cahier des charges. Ici pas de chichis ni sous-vêtements affriolants mais un regard braqué sur les faits et les recherches de preuves.
La maîtrise de Armelle Hérisson est totale durant ces près de 400 pages, jamais son action ne mollit, jamais l'autrice n'en fait des caisses, elle reste sobre et tout en efficacité, en expliquant le destin des malgré-nous hongrois, un sujet peu traité, surtout en polar. Le roman est fait de silences, qui se comblent ou non, et ces silences font aussi partie des vilaines histoires familiales, ils les nourrissent. Le roman vient de paraître dans la célébrissime Série Noire qui frappe d'ores et déjà fort pour 2026.
(Warren Bismuth)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire