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mercredi 4 mars 2026

Frédéric PAULIN : Trilogie Tedj Benlazar

 


Confus, le chroniqueur réalise soudain qu’il n’a jamais présenté un seul des livres des excellentes et pertinentes éditions Agullo à son public médusé. Aussi, il décide, en accord avec lui-même, un tir groupé de trois titres en une seule chronique, une trilogie monumentale niveau documentation sur les relations entre la France et l’Algérie, mais pas seulement et loin de là, dont le premier tome s’intitule « La guerre est une ruse », citation empruntée à Mohamed Merah, un islamiste qui ne tardera pas à faire parler de lui.

« La guerre est une ruse » 2018


Débuts des années 1990, la situation politique bouge beaucoup en Algérie. Les élections désormais libres enregistrent des scores élevés pour les partis islamistes et le point de bascule pourrait être rapidement atteint, quelques années après les premières guérillas islamistes. C’est le point de départ de celle qui sera appelée la décennie sanglante ou encore la décennie noire.

Frédéric Paulin nous fait suivre le lieutenant Tedj Benlazar, homme en partie algérien mais exerçant pour les services de renseignements français. Il s’appuie sur de nombreux dossiers montés au fil des années par son comparse Remy de Bellevue de la DGSE, envoyé en Algérie en 1988 à l’époque du parti unique. Des éléments montrent qu’un camp de déportation existe aux portes du Sahara, le camp de Aïn M’guel et abrite des rebelles islamistes. Le climat se dégrade et les relations s’enveniment entre la France et l’Algérie, nous sommes à l’âge d’or de la Françafrique.

Froidement mais avec parcimonie, Frédéric Paulin raconte l’évolution politique de l’Algérie. « En 1990, 80 % des électeurs de Lakhdaria ont voté pour les islamistes aux élections municipales, et Mohamed Yabouche, membre du FIS, a été élu maire. La violence s’est déchaînée quand l’armée a interrompu le processus électoral. Les hommes du GIA sont descendus des montagnes. Des dizaines de policiers se sont fait tuer, les têtes coupées étaient jetées sur le parvis de la grande mosquée, les voitures explosaient dans les rues. Les gendarmes vivaient reclus et barricadés dans leur caserne, la population était abandonnée à son sort », alors qu’une guerre interne entre le GIA et le FIS éclate.

Tout se précipite : manifestations, ennemis du régime torturés avec les mêmes moyens que ceux de la France lors de la guerre d’Algérie, la violence s’intensifie et le FIS est interdit en janvier 1992 après la prise de pouvoir des militaires, l’état d’urgence est déclaré. « Le chaos s’annonce », et la France pourrait bien être débordée et menacée. Quant à la DGSE, elle est en embuscade et cherche à grappiller la moindre information sur les ennemis du régime. Le rôle du Département de Renseignement de la Sécurité (DRS) est éclairci et expliqué.

Ce premier volume revient amplement sur la montée de l’islamisme en Algérie en tant qu’entité politique de premier ordre. Il dépeint aussi les relations internationales entre l’Algérie et le gouvernement français de cohabitation sous le second septennat de François Mitterrand. Avec une écriture parfois quasi journalistique, rugueuse et sans emphase, Frédéric Paulin fait vivre ses protagonistes, au cœur d’un mouvement bien réel, moments historiques de point de rupture. Ses personnages sont d’ailleurs fort bien dépeints et parviennent à rendre l’atmosphère respirable. Roman ô combien noir qui se termine par l’attentat du RER station Saint-Michel-Notre-Dame en 1995. Le possible tant redouté vient de se réaliser : les islamistes viennent de frapper sur le sol français.

« Prémices de la chute » 2019


Des bandes organisées tirent sur des policiers dans le nord de la France, de nombreuses attaques à mains armées du côté de Roubaix pour ceux que l’on ne tardera pas à appeler « Le gang de Roubaix ». Al-Qaïda, l’organisation islamiste montante, pourrait bien être derrière ces exactions d’autant qu’elle a besoin d’argent pour étendre sa propagande internationale.

De son côté, Tedj Benlazar, agent de la DGSE, en héritier de son ami Rémy, décédé, vient d’être envoyé en ex-Yougoslavie pour glaner des renseignements sur la guerre qui fait rage en ce milieu des années 1990. Il assiste au siège de Sarajevo et à l’action de groupes islamistes venant d’Algérie où les frères musulmans égyptiens et saoudiens qui financent en partie l’armée bosniaque. Parallèlement en France, la fille de Tedj, Vanessa, semble s’être entichée d’un homme, Réif Arno, qui en connaît long, il est journaliste.

1993 En Algérie, les islamistes continuent leur pression et le tristement célèbre enlèvement des moines de Tibhirine attire l’attention. Les moines sont retrouvés décapités, Tedj est poussé vers la sortie par sa hiérarchie de la DGSE. Sa retraite va-t-elle s’avérer calme ? Rien n’est moins sûr. « Ça ressemble à une guerre, c’est une nouvelle guerre, une nouvelle forme de guerre ».

Laureline Fell est une responsable de la DST, femme énergique, courageuse et accessoirement investie dans le couple qu’elle forme avec Tedj, désormais recherché pour haute trahison du secret défense. Il part se cacher et change d’identité avant de couler des jours paisibles en Auvergne. Réif, quant à lui, collecte en 1998 des informations sur des attentats islamistes d’envergure à venir et qui pourraient bien être exécutés avec des avions. Mais personne alors ne le croit.

« De 1991 à 1995, des volontaires islamistes sont arrivés d’un peu partout sous couvert d’organisations humanitaires. Des moudjahidine qui revenaient de Tchétchénie ou d’Afghanistan et qui ont importé en Bosnie-Herzégovine le radicalisme wahhabite ». Quant au GIA, il a en partie été avalé par Al-Qaïda de Ben Laden. Ce deuxième volume est un hommage appuyé au journalisme d’investigation par la figure de Réif, c’est aussi des portraits de femmes actives et déterminées.

« Prémices de la chute » est l’histoire contemporaine des pays arabes comme une géopolitique de l’islamisme, avec de fortes ramifications dans les Balkans. Le volume se clôt sur les attentats du 11 septembre 2001 alors que l’action s’étend de 1996 à 2001 avec quelques incursions dans un passé (y compris avant 1996) qu’il faut connaître pour comprendre et appréhender le présent.

« La fabrique de la terreur » 2020


Le dernier volet de la Trilogie Benlazar parcourt les réseaux et ramifications islamistes de 2010 à 2015. En Tunisie, le peuple se soulève contre le Président Ben Ali alors qu'un jeune homme, Mohamed Bouazizi, s'immole dans les rues de Sidi Bouzid. C'est le début du Printemps Arabe. Ben Ali s'enfuit après 23 ans de pouvoir.

Laureline Fell travaille à la DCRI de Toulouse tandis que Tedj Benlazar, en quelque sorte le héros malgré lui des deux précédents volumes, âgé aujourd'hui 60 ans il se met en retrait. C'est sa fille Vanessa, désormais journaliste d'investigation, qui part à son tour sur le terrain. 2011, les islamistes Abdelkader et son frère Mohamed Merah sont pistés par les services de renseignements français. La toute nouvelle DCRI embauche Ihsane Chaoui, une femme parlant couramment l'arabe.

Vanessa se rend en Tunisie, la France bombarde la Libye de Kadhafi, l'occasion pour Frédéric Paulin de revenir avec force documentation sur les mouvements islamistes radicaux depuis le début le début des années 1990. Le Moyen-Orient est devenu une poudrière. En France, des groupes islamistes se forment dans la petite ville de Lunel près de Nîmes, des lycéens au profil de radicalisation s'embrasent en cours dès qu'il est question de sujets traitant du christianisme. Réif, dont la relation avec Vanessa bat de l'aile, est témoin direct des événements en tant que prof. Il est d'ailleurs passé à tabac.

La piste Mohamed Merah est en partie abandonnée par les Services français alors qu'il s'apprête à perpétrer une tuerie du côté de Toulouse. La faillite des services de renseignements est totale et incompréhensible. La DCRI, fusion de la DST et des Renseignements Généraux, deux services pourtant complémentaires, est l'une des inventions hallucinantes de Nicolas Sarkozy, alors Président de la République Française. La DCRI deviendra bientôt la DGSI.

Dans cet ultime volet, il faut géographiquement s'accrocher. Nous allons de la France à la Tunisie en passant par la Turquie, la Syrie, l'Iran, mais loin de faire du tourisme au Moyen-Orient. Car Paulin analyse la géopolitique, les forces en action ainsi que les accords plus ou moins officiels entre divers pays, en un quasi documentaire d'une certaine prise de pouvoir d'Al-Qaida puis de Daech et autre État Islamique, des groupes se développant notamment par les réseaux sociaux où leur discours et leurs vidéos horribles sont très regardés et commentés. La Belgique est pointée à son tour du doigt, avec une radicalisation évidente du côté de Molenbeek, banlieue de Bruxelles.

Par moments, la partie fictionnelle semble presque absente tant les éléments historiques l'emportent, et qu'ils soient racontés par des personnages inventés par l'auteur n'y change rien. Car ces personnages sont nombreux, complexes, se croisent et s'entrecroisent, et la lecture doit se resserrer sur un plan, celui de la partie réelle, d'autant que - et ce n'est que mon point de vue au conditionnel – les peintures des protagonistes sont peut-être un brin moins réussies que lors des deux premiers volets.

De traques en fiascos, de revendications en actions, d'êtres vivants en cadavres, nous sommes témoins de ce tissage complexe des diverses forces islamistes. Jusqu'à ce point qui semble alors culminant : l'attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, attentat que pourtant l'auteur laisse à l'état de grossier résumé, et encore...

Mais l'auteur se dirige, comme aimanté, du côté du combat des Kurdes contre Daech, notamment dans la région de Kobané, en Syrie, près de la frontière turque. Et il paraît indéniable qu'il y a du respect voire de l'admiration pour la lutte de ce peuple en partie ignoré des médias et laissé à l'abandon par la classe politique. Ces pages font partie des plus belles du volet, elles laissent planer comme une lueur d'espoir.

Retour en France, avec ces nombreux attentats low-cost survenus avec pour ainsi dire des bouts de ficelles, en une sorte d'artisanat du djihad alors que la propagande bat son plein. Mais le Moyen-Orient est aussi frappé par des bombes, Daech est en partie financé par une multinationale française, le monde marche sur la tête. Frédéric Paulin tient à soigner sa fin, nous révéler ce qu'il advient de ses personnages. D'ailleurs, cette fin est sans doute ce qu'il y a de plus romanesque dans ces plus de 1000 pages d'une trilogie particulièrement réussie et documentée. Quant à la fin des fins, elle est un horrible retour à la réalité, la vraie, avec l'attentat sanglant contre le Bataclan le 13 novembre 2015. Une trilogie à lire, pour comprendre mais aussi pour ne pas oublier.

« Tu n'as pas compris : les Américains et leurs alliés, ils ne veulent plus aider personne, ils ont peur. Ils ont peur comme jamais, ils croient que nous, les pauvres, tous les pauvres du monde entier, on veut venir chez eux les tuer ».

https://agullo-editions.com/

(Warren Bismuth)

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