En avril 2025, l'autrice Corinne Morel Darleux est invitée par l'organisation écologiste Under The Pole, spécialisée dans la plongée profonde en mer, à embarquer pour un mois sur le bateau Why. Direction les Caraïbes, les côtes du Honduras, plus précisément l'île de Roatán. Le but du voyage est l'observation et les prélèvements de corail dans des forêts minuscules situées sous la ligne de flottaison. Oui, des forêts sous-marines ! Ambiance conviviale sur le Why, échanges sur le thème de l'écologie, travaux et plongées de rigueur (scientifique).
Un constat : la région est victime de la déforestation à outrance. Là nous parlons des forêts visibles, émergées. Mais Corinne Morel Darleux va rapidement nous en présenter d'autres, immergées celles-ci, et nous voilà dans un monde féerique. Des forêts miniatures donc, possédant les mêmes caractéristiques que les forêts « terrestres », avec une nombreuse faune, des arbres bien sûr, ceci situé à 200 mètres de profondeur dans ce qui est appelée une zone mésophotique. Et l’autrice s'émerveille et nous fait en quelque sorte profiter de la vue de ces forêts animales marines.
De petites touches historiques viennent se glisser au cœur du récit qui se fait aussi alarmant : « Et c'est ainsi que ces dernières années, on a perdu près de 15 % des coraux dans le monde. Ces coraux qui abritent 25 % de la biodiversité marine alors qu'ils constituent à peine 0,1 % de la surface des océans, qui permettent à un habitant sur quinze dans le monde de subsister, qui enfin protègent les côtes de l'érosion, des vagues et des tsunamis ». Là encore, l'activité humaine, démultipliée, gigantesque : chalutage, utilisations de filets de pêche géants, alors on racle le fond des mers, on arrache tout, pour le profit de quelques-uns. Les récifs coralliens jouent en quelque sorte le rôle de douves d'un château, mais pour la biodiversité, et on les détruit sans aucun ménagement, sans scrupules. Autre activité humaine dévastatrice : le tourisme maritime. Imaginez ces paquebots de croisière de 250000 tonnes transportant 10000 passagers, voguant sur des flots renfermant des trésors. Et le tour est joué, on salope tout, encore et toujours.
Corinne Morel Darleux digresse et se disperse volontiers dans ce documentaire aux mille et une facettes : présentations de livres coups de cœur, sensations sur le bateau, souvenirs de la terre ferme, mais aussi bien sûr des découvertes naturalistes, comme celle-ci : d'autres mammifères, non humains, comme les cétacés, les cétacées plutôt, souffrent de la ménopause. Car « Du fond des océans les montagnes sont plus grandes » est un melting-pot, ce genre de livre fourre-tout dans lequel on picore en apprenant : manuel d'ethnologie, de zoologie, de biologie, guide de survie, évocations de précédents voyages autour du monde, lanceur d'alerte sur l'effondrement de la biodiversité et des écosystèmes à cause des activités humaines et du réchauffement climatique qui en découle. « Il aura donc fallu une glaciation et des millions d'années pour produire le charbon qu'en deux siècles nous aurons quasiment épuisé. Comment ne pas songer à l'ironie de cette histoire. Tous ces bouleversements, ces sédimentations, ce temps infini pour finalement servir à alimenter des applications loufoques et contribuer in fine à asphyxier, par le réchauffement climatique, les forêts tropicales et marines d'aujourd'hui. Des causes inverses produisant les mêmes effets, par l'inconséquence des hommes d'aujourd'hui... Quelle absurdité ».
Cap sur l'île d'Utila dont le sommet culmine à 235 mètres d'altitude, autant dire que la submersion de l'île à brève échéance paraît inéluctable. Un autre constat s'impose : au-dessous de 30 mètres de profondeur, les forêts animales marines sont préservées du réchauffement climatique, mais pour combien de temps ? D'autant que « la somme des savoirs qui disparaît en ce moment est incommensurable », on ne saurait mieux dire. Plus l'homme habite la terre, plus il la rogne et plus « le monde rétrécit ». Et il faut tout l'humour décalé et l'autodérision de Corinne Morel Darleux pour faire passer l'amère pilule.
Livre scientifique, écologiste, lanceur d'alerte, récit de voyage estampillé Nature Writing, journal intime, il aborde beaucoup de thèmes, sans les développer en profondeur, mais c'en est aussi sa force, obligeant le lectorat à se servir de ses doigts pour bien aller chercher sur le net l’information amorcée. Documentaire salutaire en ces temps de catastrophe en cours, il est paru fin 2025 chez les incontournables Libertalia.
https://editionslibertalia.com/
(Warren Bismuth)

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