Des textes brefs sous forme de chroniques familiales, des émotions et des visions et analyses philosophiques (l’autrice est philosophe) empreintes de poésie, telle est la recette de ce documentaire à classer indéniablement dans la catégorie Nature Writing.
Écrit en 2004 mais traduit et publié en 2021 chez Gallmeister, « Sur quoi repose le monde » raconte et interroge. Raconte des vacances, celles que la famille s’offre chaque été en Alaska, sur Pine Island. De belles images, comme celle où Kathleen Dean Moore s’approche au plus près d’un banc de phoques avec son kayak. Ce livre est aussi une succession d’interrogations sur l’amour et sur l’avenir de notre planète, l’un n’allant d’ailleurs peut-être pas sans l’autre. Son mari, Frank, est scientifique. Ainsi nous assistons à des échanges riches sur la nature et la science.
L’autrice convoque plusieurs figures tutélaires de la pensée, notamment Descartes, qu’elle contredit illico sur le thème de la conscience tout en prenant la défense des animaux, les interactions du Vivant. « Il est vrai que je ne sais pas avec certitude quels animaux pensent, mais Descartes non plus, et cela paraît être une bonne raison pour ne pas tirer des conclusions hâtives sur ce qu’un animal a en tête. Comme c’est drôlement commode de croire que les humains ont le monopole de l’univers toujours présent à l’esprit. Si les gens ont l’intention de mettre les dauphins en captivité et de transformer la vésicule biliaire des ours en un élixir fortifiant, s’ils ont l’intention de racler complètement le fond de l’océan et de moudre l’arrière-train du cerf à queue noire en steak haché, s’ils ont l’intention de réduire les sites de nidifications des hiboux pour fabriquer du papier toilette et se persuader que ce n’est pas un problème, alors ils auront besoin de croire que les humains ont une âme et pas les autres animaux. Mais cela relève de la solution de facilité, pas de la vérité ».
Kathleen Dean Moore observe et retranscrit : la faune, les minéraux, les oiseaux surtout (elle est aussi ornithologue), et la beauté époustouflante d’un monde que l’on a désappris à regarder. Le livre sait se faire contemplatif, silencieux, on n’ose pas lire à voix haute pour ne pas déranger la nature, il est également bienveillant mais offensif contre les destructeurs de la planète, car l’autrice défend une écologie morale.
Puis c’est le tour d’une île de l’Oregon. Dean Moore a connu Aldo Leopold, en parle avec tendresse, tout comme de Thoreau qu’elle enseigne à ses étudiants. Des souvenirs de jeunesse refont surface, avant que l’urgence d’écrire ne reprenne. « Si le Nature Writing est une bonne chose qui a des effets bénéfiques – ce qui est le cas – et si vivre près de la terre nourrit les bons ouvrages de Nature Writing – ce que l’on a pu assurément vérifier -, alors les bénéfices de la vie et de l’écriture dans et sur les grands espaces l’emportent sur les nuisances ». Pourtant l’autrice vit en ville et s’en explique, mais a besoin de la nature pour écrire.
L’humour est bien présent quoique distillé avec parcimonie. Et l’observation reprend : le geai, par exemple, a pleine conscience du fait de dérober de la nourriture à l’un de ses congénères, et suite au vol, se comporte différemment.
Merveilleuses pages sur un petit barrage inutile dont le couple Dean Moore a financé le dynamitage pour libérer les truites cutthroat. Sur le thème des incendies, toujours très présents dans les régions boisées, l’autrice répond par l’intermédiaire du philosophe Héraclite. Mais il est temps de souffler, il est maintenant question de jardinage et de fleurs de jardins, avec quelques références à la bible, avant un cours d’étymologie bienvenu.
Certes, quelques chapitres présentent un moindre intérêt, mais dans l’ensemble ce documentaire riche est varié par les thèmes et fait un bien fou lors de la lecture. Et comme tout ce qui fait du bien, le tout se termine en musique. Livre traduit par Josette Chicheportiche.
https://www.gallmeister.fr/
(Warren Bismuth)

Je suis preneuse ! Et quelle couverture ...
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