3 Mars 1930, océan indien austral. Sept personnes dont une femme et un malgache se portent volontaires pour rester quelques mois sur une île, celle de Saint Paul, 7 km² appartenant à la France, île « considérée comme l’une des plus isolées de la planète », avec son cratère effondré caractéristique. Le bateau L’Austral sur lequel ils travaillaient les laissent à leur sort, il appartient à l’entreprise bretonne La Langouste française dont c’est la deuxième mission en ces lieux, avec cette fois-ci à son bord 130 travailleurs restés 5 mois à terre. Le rôle des sept volontaires est simple : entretenir les baraquements et le matériel jusqu’à la prochaine expédition, car voyez-vous il faut bien que la France Triomphante montre qu’elle a acquis cette terre, fut-elle inhospitalière, et l’habite parfois. Les sept volontaires seront bien payés et ravitaillés tous les trois mois en attendant le retour de L’Austral.
L’un des sept marins tient quotidiennement un journal de bord. La seule femme présente est enceinte. Bientôt elle accouche. Mais sur ce bout de terre hostile et venteux infesté par les rats, l’enfant meurt à seulement huit semaines. Bientôt, l’un des adultes la suit de près dans la tombe (car oui, un cimetière se dresse sur cette île minuscule), puis un deuxième. Le scorbut vient de frapper.
Après six mois passés dans cet enfer, les survivants ne sont toujours pas ravitaillés, ils n’ont encore croisé personne et sont coupés du monde (la France est à 12000 km), spéculent sur l’état de la planète ainsi que sur celui des marins de l’Austral. Ils se nourrissent d’œufs de pingouins car les vivres commencent à manquer. Nouveau décès, un noyé ce coup-ci.
« Oui, ce destin-là, celui auquel on les a condamnés, est bien pire que celui des langoustes. Les baraquements sont devenus des boîtes dont on peine à s'extraire pour aller scruter, à s'en faire mal aux yeux, un horizon invariablement vide, quand il n'est pas effacé par la brume. L'île aussi est une boîte, un peu plus grosse, où l'on est enfermé en plein air. Plus hermétique et plus implacable que le plus souterrain des cachots. Pas de porte à enfoncer. Pas de verrou à crocheter. Aucun moyen de se faire la belle. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a l'océan, tout autour. La plus grande des boîtes. Celle qui contient toutes les autres et les garde hors d'atteinte, à l'écart du monde, sous un épais couvercle fait d'orages et de vents en furie, une chape de nuit et d'oubli aussi inébranlable qu'une dalle de plomb. Bientôt, on s'allongera entre quatre planches. Oui, dans une toute petite caisse en bois, la dernière. Que personne ne viendra récupérer, parce qu'on n'est pas des langoustes, et que c'est bien dommage, parfois. Parce que si c'était le cas, il y a belle lurette qu'on aurait vu un bateau se pointer ! ».
Que se passe-t-il en métropole ? Une perte de rentabilité de l’entreprise désormais contrôlée par une banque. On n’a pas vraiment « oublié » les naufragés mais on a d’autres chats à fouetter. Pourtant un bateau accoste, bien plus tard que prévu, le 6 décembre 1930, et alors qu’aucun ravitaillement n’a eu lieu depuis mars. Le travail reprend immédiatement sur l’île, mais nouvelle maladie, nouvelle épidémie et nouveaux décès, une cinquantaine. Évacuation de l’île demandée le 8 avril 1931 alors que le gouvernement est montré du doigt.
Les rescapés rentrent en France en même temps que se tient à Paris l’ultime exposition coloniale. Une contre-exposition est montée : « La vérité sur les colonies », sans grand succès. Entre cette exposition et celle, universelle de 1937 (ou certains hauts dignitaires nazis feront plus que de la figuration), bien des rebondissements vont secouer les rescapés de l’île Saint Paul. La presse tout d’abord s’en désintéresse en partie, avant d’enclencher la surmultipliée. L’Humanité s’empare du fait divers, le traite sur plusieurs jours consécutifs en mai 1931, le politisant, accusant les patrons de La Langouste française. Un procès s’ouvre, puis un second. Verdict : la compagnie doit indemniser les victimes, c’est-à-dire trois pauvres travailleurs sans argent. Nous verrons pourtant que tout ne se déroule pas comme prévu…
« La place importante que L'Humanité consacre aux abandonnés de Saint-Paul s'explique, bien sûr, par la nature exemplaire de ce drame – un cas d'école -, dans lequel des patrons sans scrupules font peu de cas de la vie de leurs employés. Mais c'est sans aucun doute la touche coloniale de l'histoire qui a amplifié l'intérêt qu'elle pouvait susciter. Et parce qu'elle arrive vraiment à point nommé et résonne d'autant plus fort que s'ouvre au même moment cette Exposition conte laquelle les communistes sont vent debout ».
Valentine Imhof s’empare à bras-le-corps de ce fait divers pour le rappeler en fouillant dans les archives, le ressuscite en une sorte de polar documentaire haletant, et lui redonne des couleurs et des formes. En plus de raconter, elle prend part, elle dénonce, se permet même un tacle régulier en la personne de Laurent Wauquiez – mais sans jamais le nommer – en fin d’ouvrage. Valentine Imhof se base sur des documents authentiques, par ailleurs visibles sur le formidable site de Retronews (site de presse de la BnF dirigé par Michèle Pedinielli), par ailleurs co-éditeur du présent livre avec la collection Noire des éditions de l’Aube. Ce titre inaugure une nouvelle collection, « Affaire qui... » où un auteur, une autrice de polar prendra en mains un fait divers et le racontera à sa façon. L’idée est diablement séduisante. En tout cas, ce premier essai est succulent, accompagné de fac-similés et même deux illustrations d’Elisée Reclus, c’est vous dire.
« Les abandonnés de Saint Paul » redonnent vie à trois rescapés tout en rendant hommage à quatre victimes innocents abusées par un patronat peu scrupuleux. Une cinquième victime existe, le nouveau-né, qui n’a vécu que quelques jours. Valentine Imhof incorpore une bonne dose de suspense qui rend ce récit dynamique et terriblement addictif. Elle emprunte bien sûr aux codes du polar, mais aussi à ceux du journalisme d’investigation, et le tout se lit avec une certaine gourmandise. Nous attendons de pied ferme les prochains volumes de cette collection.
https://editionsdelaube.fr/nos-collections/polar-aube-noire/
(Warren Bismuth)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire