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mercredi 25 février 2026

Éric VUILLARD « Les orphelins »

 


C'est un jeune homme téméraire du grand ouest étasunien. On n'est pas sûr de son patronyme exact, encore moins de son prénom. Il n'a plus ni père ni mère.Il serait né en 1859, est mort à seulement 21 ans, est de descendance irlandaise. Des failles apparaissent dans sa biographie, des trous qu'il va falloir recoudre. « Mais le plus important, ce n'est pas l'exactitude, puisqu'elle est ici impossible, c'est l'inexactitude au contraire, le flottement, l'impossibilité où nous sommes de savoir, ce sont les probablement, les il se peut, les peut-être qui tapissent le récit de son existence comme des habits misérables laissant voir le jour à travers eux. Puisqu'une fois qu'on a supprimé tout ce qui n'est pas raisonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, il ne lui reste rien ».

Car oui, c'est de Billy the Kid dont il s'agit. Ce gamin crasseux, vagabond, errant sur une zone géographique restreinte où il na va pas tarder à faire régner la terreur. Il croise la route de la bande à Jesse Evans (celui même qui trône en couverture du présent livre), s'acoquine. La bande travaille pour des Messieurs, leur fournit de la viande à bas prix. En un sens elle devient nécessaire au Grand Capital. Le Kid rejoint ensuite la bande de Tunstall, son destin va se heurter à la figure du shérif Pat Garrett. Le Kid est condamné à mort en avril 1881, s'échappe de prison non sans avoir buté un flic, le shérif adjoint du redouté Pat.

Pat Garrett le recherche, le retrouve, le flingue le 14 juillet 1881, c'est aussi simple que ça. Ironie de l'histoire, Garrett se fera connaître par la suite pour un livre racontant l'histoire de Billy the Kid. Car c'est bien le Kid qui entre dans la légende. Le rideau tombe, la foule se disperse, le spectacle est terminé, mais l'auteur s'autorise un rappel en nous présentant le frère de Billy.

Derrière cette biographie, c'est bien l'origine d'une certaine démocratie que Vuillard scrute avec son œil cynique. Ce sont aussi les balbutiements du Pouvoir tel que nous le connaissons aujourd'hui (« Les élections blanchissent tout. Elles sont la continuité de la vie féodale par d'autres moyens »). Vuillard est un orfèvre : il resserre doucement son étreinte sur le capitalisme, sans un mot de trop, chaque syllabe s'imbrique dans les autres, reconstituant un puzzle-fresque, l'écriture est au cordeau, envoûtante, zoomant tant et plus sur des détails insignifiants qui trouvent leur place au cœur du récit, l'aspect visuel du livre encore accentué par une photographie annonçant chaque nouveau chapitre. La méthode de rédaction est méticuleuse, quasi obsessionnelle, et fait mouche avec une redoutable efficacité.

L'histoire de Billy the Kid est celle de tous ces jeunes paumés, hors-la-loi qui ont foutu la pétoche à l'Amérique de la fin du XIXe siècle tout en se liguant avec les puissants. Mais Vuillard se délecte toujours de déborder de son sujet, ici évoquant les massacres des Indiens (l'auteur tient à ce terme, plutôt que Amérindiens ou Autochtones et s'en explique bien volontiers), fustige le népotisme en un récit fin et subtil. Le Kid devient une légende, une fiction, Vuillard l'entretient tout en rappelant les faits. L'exercice est sans accrocs, une fois de plus. Éblouissant. Et c'est paru récemment, à placer tout à côté de « Tristesse de la terre » du même auteur, paru en 2014.

(Warren Bismuth)

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