« Le goût de la trahison » est annoncé pour le mois de février de la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » du blog Au milieu des livres. Et tout à coup cette envie, ce besoin, de relire un roman majeur, celui de B. Traven, « Le trésor de la Sierra Madre », pour une profonde adéquation avec le thème proposé.
Comme une odeur de dessous de bras spongieux, de fronts en sueur et de goût de vengeance. « Le trésor de la Sierra Madre » de B. Traven, écrit en 1927, fait partie de ces romans élevés à la testostérone et aux torses velus, mais pourtant et surtout aux valeurs humaines. Nord du Mexique, Dobbs est un homme sans aucun bien, il trace la route parfois seul, parfois plus ou moins bien accompagné, après des arrêts dans un hôtel miteux. Il s’essaie dans des raffineries de pétrole, celles qui incarnent la pollution, le pouvoir et l’argent, mais ce n’est pas pour lui. Alors il repart, partage sa destinée avec ou sans indiens. Il en croisera plusieurs dans sa quête. Après quelques désagréments, Dobbs et Curtin, un compagnon de route, partent à la conquête de l’or. Ils sont rejoints par un certain Howard. Et le pire est qu’ils dénichent un coin où le sable aurifère est en abondance. Est-ce le début de la fortune ou celui de la fin ?
Le triangle formé par les convives n’a rien d’amoureux, il est uniquement basé sur les intérêts de chacun. Aucune tendresse, aucune solidarité, chacun pour soi, sans loi. Car les trois hommes n’ont aucune autorisation pour prélever cet or qu’ils viennent de trouver, et ce geste pourrait leur valoir la prison, mais après tout « Sing-Sing est le séjour où demeurent, fort contre leur gré, les New-Yorkais dont se saisit la police. Les autres, ceux qu’elle laisse courir, ont de préférence leurs bureaux à Wall Street ». Le trio est bientôt rejoint par un quatrième individu, Lacaud, peu avant qu’un affrontement majeur se déclenche avec des bandits, où la poudre va parler et ce n’est pas celle à éternuer.
« Le trésor de la Sierra Madre », sorte de roman d’aventures crépusculaire doublé d’un western social et résolument contestataire, se permet même l’insertion d’un récit sous forme de nouvelle sur presque deux chapitres, sur le thème du gain, de la cupidité, de l’individualisme, pour une morale qui amorce la fin du roman. Pendant ce tems-là, et après de nombreuses péripéties, Dobbs est désormais seul et entre dans une profonde phase de paranoïa et ce sentiment d’avoir été trahi par ses ennemis, mais aussi par ceux auxquels il avait accordé sa confiance. D’ailleurs tout dans ce roman pue la trahison et le désir de vengeance. Aucun humanisme, aucune compassion, juste cette volonté d’amasser les richesses, coûte que coûte, oubliant toute valeur. Et bien sûr cette vengeance pourrait être terrible.
« Le trésor de la Sierra Madre » est un immense roman âpre et brûlant, comme le soleil du Mexique qui brûle la peau de ces desperados. Un roman qui pointe les limites du matérialisme, du rôle de l’argent, un récit décroissant avant l’heure, contre la servitude et le besoin de pouvoir, un texte résolument anarchiste où la liberté ne cesse d’être entrevue mais aussitôt bafouée et reléguée. Roman où la morale est d’une rare puissance, où les protagonistes ne peuvent jamais faire entrer le lectorat dans une quelconque empathie, où l’on a le sentiment que dans notre lecture même, nous devons nous protéger des anti-héros qui peuplent ces pages. Présence ô combien écrasante, suffocante de l’antithèse de la générosité. Une absence toutefois, notoire : aucune femme n’apparaît, même subrepticement, ce qui fait de ce roman un pur produit masculin et viril.
B. Traven, l’un des plus énigmatiques auteurs du XXe siècle, finit par accepter une adaptation du roman pour le cinéma. Ce sera John Huston derrière la caméra en 1948, avec Humphrey Bogart, une grande réussite, en partie fidèle à l’esprit anarchiste du roman. Huston rencontre à Mexico, à la demande du romancier, un certain Hal Croves, fondé de pouvoir de B. Traven, qui sera ensuite en partie présent sur le tournage. Le stratagème sera découvert bien après le tournage : Hal Croves et B. Traven ne font qu’un seul et même homme. Ainsi vécu B. Traven, caché, anonyme, refusant la gloriole, la notoriété, dans un esprit libertaire qui transpire de sa personne. « Le trésor de la Sierra Madre » est son chef d’œuvre, éblouissant, implacable, véhiculant des valeurs que pourtant aucun de ses personnages ne reflète.
La version lue est celle traduite par Henri Bonifas dans une adaptation de Charles Baudouin. Les éditions Sillage ont republié ce roman en 2008, cette fois-ci dans une traduction de Paul Jimenez, qui pourrait être l’occasion dans un futur incertain, d’une nouvelle lecture.
(Warren Bismuth)

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