En 1912, soit un an avant sa mort, la dramaturge ukrainienne Lessia Oukraïnka (1871-1913) s'attaque à la réécriture féminine voire féministe du mythe de Don Juan. La préfacière de « L'amphitryon de pierre », Orlane Zottner, analyse sur une quarantaine de pages le mythe et ses ramifications, dans un riche texte didactique autant qu'historique. Par exemple, sa création : « En 1630, le moine Tirso de Molina, qui signera de nombreuses autres comédies, écrit El Burlador de Sevilla y combibado de piedra (le Trompeur de Séville et l'Invité de pierre), pièce fondatrice du mythe de Don Juan. Réinterprétée par Molière en 1665 après un détour par l'Italie et les comédiens de la Commedia dell'Arte, la pièce connaît rapidement un immense succès – au point de devenir le célèbre mythe que l'on connaît aujourd'hui, si célèbre qu'il n'est en réalité pas nécessaire d'en avoir lu quelconque réécriture pour savoir ce qu'est un 'don juan' ». Pour ce texte maintes fois repris et réinventé, Orlane parle de « réservoir collectif », on ne saurait mieux dire.
Quel étonnement de lire aujourd'hui un théâtre de plus d'un siècle utilisant tous les codes de celui du XVIIe siècle. Et quel bonheur aussi, car nous voici replongé sur les bancs inconfortables de vieilles classes grises. Le scénario est connu : Don Juan, un grand d'Espagne, est banni du pays par le roi. Fiancée à Dolores, il ne peut s'empêcher de séduire, de manipuler la gente féminine. Ici entre en scène la plume de Lessia Oukraïnka.
Car Dolores est une amie proche de Donna Anna, elle-même en passe de se marier avec le Commandeur Don Gonzago de Mendoza. Alors qu'à Séville les deux femmes discutent, Don Juan surgit d'un tombeau. Avant qu'il s’éclipse de nouveau, Donna Anna l'invite à un bal masqué qu'organise son père. Une partie de la pièce est ainsi comme une longue scène de cette nuit masquée.
Don Juan, toujours banni du royaume, est pourtant présent au bal mais méconnaissable car masqué. Il est cependant reconnu par une femme alors qu'il tente de séduire Donna Anna, en vain. Il se vente d'être un homme libre mais elle le contre avec finesse. Vient Dolores qui apprend à Don Juan qu'il est gracié par le roi grâce à elle.
Le valet Sganarelle, bien que peu présent dans la pièce, fait mouche par de belles reparties comme ce « Que je vous ai vu en tant qu'enclume et marteau mais jamais en tant que forgeron » qu'il envoie à la figure de son maître. Car ici Don Juan n'est pas un homme tout puissant : il se questionne, doute, est parfois soumis à la volonté de Donna Anna, femme d'une grande force de caractère, volontiers belliqueuse, quasi masculine.
La pièce se déplace à Madrid chez le Commandeur en la présence de Donna Anna, à qui Don Juan fait livrer des fleurs avant d'apparaître en mal d'amour, lorsque le Commandeur le surprend. S'ensuit un duel tragique à l'épée. « Mais sous votre joug, ces cœurs se sont changés en cendres et sont devenus poussière. Le seul qui n'a pas été détruit, c'est le mien, car je suis votre égale » s'exclame Donna Anna à un Don Juan stupéfait. Message égalitaire donc, possiblement féministe. Pourtant la fin de la pièce est bien plus nuancée quant au pouvoir, en tout cas au féminisme de Donna Anna, personnage central ici.
Lessia Oukraïnka s'est emparée du mythe, peut-être en raison de l'absence totale à l'époque de traduction ou de réinterprétation en Ukraine. Elle a lissé la figure de Don Juan pour la rendre docile à Donna Anna, une femme déterminée. Car le mythe de Don Juan a toujours évolué avec son temps avant de devenir féministe. Le texte de Lessia Oukraïnka est l'un des premiers à féminiser la pièce. Autrice contre le joug russe en Ukraine, elle n'a pas choisi son pseudonyme innocemment : Oukraïnka signifie Ukrainienne. D'ailleurs la dramaturge écrivait en ukrainien. C'est à partir de cette langue que le texte a été traduit par Andry Swirko pour une première édition en français en 1974. Devenu indisponible, il a été revu par Orlane Zottner sous la supervision de Iryna Dmytrychyn pour paraître fin 2025 aux édition L'espace d'un Instant. Texte singulier dans leur catalogue, « L'amphitryon de pierre » est une parfaite réussite de l'appropriation d'un récit mondialement connu pour lui faire dire autre chose tout en conservant l'aspect global de la première époque où il fut écrit.
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(Warren Bismuth)

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