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mercredi 18 février 2026

Frédéric FIOLOF « Un éloignement »

 


Appelons-le Rachid. Algérien de 30 ans sans domicile fixe, il erre dans un quartier de Bobigny. Il est arrivé en France 10 ans plus tôt. Le narrateur habite tout près, lui apporte régulièrement de la nourriture, des vêtements et l'aide pour ses démarches administratives. Problème : Rachid est frappé d'une O.Q.T.F. (Obligation de Quitter le Territoire Français), ne possède aucune papier d'identité et a passé plusieurs années en prison.

Le narrateur déroule progressivement l'itinéraire administratif français de Rachid. Imbroglios administratifs sans fin, absence de papiers le rendant vulnérable, anonyme et même inexistant aux yeux de la France. Rachid est volontaire pour un retour en Algérie, mais là encore tout se complique : un laissez-passer consulaire est nécessaire mais impossible à fournir en raison de sa situation. « Ce n'est donc pas parce qu'un pays ne veut plus de vous que celui d'où vous venez est immédiatement disposé à vous ouvrir administrativement les bras ». Rachid possède désormais une adresse, celle du narrateur, ce qui pourrait l'aider.

Visite au consulat d'Algérie. Là non plus, Rachid n'entre dans aucune case. Suite à un contrôle, il est placé en centre de rétention. Son statut change mais sa demande de retour au pays s'avère toujours figée. Après de nombreuses péripéties toutes kafkaïennes, « l'avocate demande la libération de Monsieur et son assignation à résidence administrative comme le permet sa domiciliation chez un tiers. Monsieur ne constitue pas une menace à l'ordre public, il est dans une disposition positive pour mettre fin à son séjour en France, il bénéficie d'un environnement aidant et structurant, il est suivi et domicilié par une personne qui est en emploi et n'a aucun passif avec la justice. La prolongation de sa détention ne pourrait prendre la forme que d'une détention que rien ne justifie dans ce contexte ». Et pourtant, sans papier ni preuve tangible et concrète de son identité, Rachid doit encore croupir en rétention, il y restera trois mois.

Le cas de Rachid n'est hélas pas isolé. Nombreux sont les étrangers qui ne peuvent, par une certaine absurdité des lois françaises, soit obtenir une régularisation, soit retourner dans leur pays. « Un éloignement » est le parcours d'un déclassé, d'un oublié. Dans un récit humaniste, Frédéric Fiolof explore les failles du système administratif français, la justice expéditive, d'autant que la loi Darmanin vient durcir les conditions d'accueil des étrangers. L'exercice de l'auteur est méthodique, s’immisçant au plus profond du rouage bureaucratique français. Quant à Rachid, taiseux, il reste impassible après chaque (non) décision. Et le narrateur ? Il n'existe dans le texte que par le prisme de Rachid, nous ne saurons rien de lui, combattant anonyme au cœur d'un système à bout de souffle.

« Un éloignement » peut être rapproché de la trilogie documentaire « Des îles » de Marie Cosnay pour l'aspect touchant au chemin de croix administratif. Entre récit de vie, roman à peine amorcé et documentaire social, il ravive les questions légitimes sur le droit français. Il vient de paraître chez Quidam éditeur.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

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