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mercredi 15 avril 2026

Allain GLYKOS « L'enfant en ruines »

 


Quelque part dans le monde la guerre, encore et toujours. Un jeune garçon, Eden, 11 ans, la regarde et tente de comprendre. On le voit entouré de ruines, rendu sourd par les bombes, les jambes brisées. Sa maison a été bombardée, ses parents sont morts, il a faim. Et il déambule. Autour de lui des bêtes errantes qui furent des animaux domestiques. Bientôt, il croise le regard de Irena, violoniste, elle va mettre son cœur en émoi.

Irena dégotte une poussette dans laquelle elle place Eden. On pense bien sûr au « Cuirassé Potemkine » de Sergueï Eisenstein. L'urgence est de trouver à manger même si Eden souhaiterait terminer la maison dont il vient de poser les premières pierres avec les gravats de la ville. Ce même Eden va adopter un chaton qu'il va prénommer Théo, comme son meilleur ami disparu.

« L'enfant en ruines » est une caméra balayant les décombres d'une ville en guerre qui n'est pas nommée, même si ce texte fut inspiré par la destruction de Marioupol par les forces russes dès les premiers jours de l'invasion en Ukraine. Cette caméra EST les yeux d'Eden. Une tragédie à hauteur d'yeux d'un enfant qui entame alors un parcours initiatique introspectif en temps de guerre, apprend la survie. Le récit se fait suffoqué : « L'adulte n'est qu'un enfant couvert de cicatrices ».

Au cœur de ce chaos, les souvenirs. Alma, la grand-mère qui a fait l'éducation d'Eden. Puis est morte. Et quand il jouait à la guerre avec ses camarades, alors qu'aujourd'hui la voilà pour de vrai, la guerre, forcément moins drôle. Un « Les hommes tuent comme ils embrassent » contrecarré par les souvenirs tendres au cœur d'une dystopie, d'une guerre moderne qui ressemble pourtant à toutes les autres.

Irena aussi se souvient. Son amour pour Alex : « Elle avait envisagé plusieurs fois de le quitter. La guerre aujourd'hui s'en était chargée. Il est sur le front. Il a reçu une balle sur le front. Elle l'a appris par un ami revenu blessé. Sur le front. L'heure n'est pas à sourire. Elle ravale honteuse ce qui en d'autres temps aurait pu être un bon mot ». Tandis que la gangrène d'Eden s'étend inexorablement.

« L'enfant en ruines » est un récit à la langue rondement poétique où se côtoient le gris du drame intégral et les couleurs vives de souvenirs d'enfance. Dans un texte universel et profondément humaniste, tendre et pacifiste, Allain Glykos retranscrit les observations d'Eden qui réalise que l'on tue des journalistes pour les punir de témoigner. Leur caméra restant muette. Mais pas celle d'Eden, qui continue à décrire le monde autour d’elle. Il faut un temps fou pour construire, et simplement un éclair pour détruire.

« Vous pouvez lancer tous les obus, tous les missiles, toutes les roquettes que vous voulez ! Hurle Irena dans sa tête. Vous pouvez réduire nos quartiers en cendres et en tas de pierres. Rien ne pourra jamais faire disparaître notre mémoire. Et comment pourrai-je choisir un jour entre la vengeance et le pardon ? ». mais pour l’instant seul le fait de rester en vie compte.

« L'enfant en ruines », englobant en quelque sorte toutes les guerres du monde, est paru récemment aux toujours subtiles éditions Signes et Balises. Court, il percute par ses images fortes teintées de fin du monde comme d'espoir. Cet enfant, Eden, c'est la nouvelle génération, celle qui observe, impuissante, les haines du passé.

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

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