Été 1960 dans le Montana, la famille Brinson vient de s'y installer. Le père Jerry, 39 ans prof de golf bientôt licencié, la mère Jeanne, 37 ans, tous deux ne s'aiment pas, ou plutôt ne s'aiment plus. Car ils viennent d'aménager dans cet État, à Great Falls, et ils se sentent seuls, isolés et abandonnés du monde. Le témoin de ce couple qui se déchire est Joe, leur fils de 16 ans, timide et effacé, taiseux, aussi sensible que maladroit.
Sur les montagnes, des feux gigantesques sévissent, détruisent tout sur leur passage. Et si c'était l'occasion rêvée pour Jerry de se refaire la cerise, peut-être impressionner Jeanne ? Il se porte volontaire pour aller éteindre les feux tandis que Jeanne cherche (et semble avoir trouvé) un travail. Parallèlement, elle délaisse Joe et s'entiche d'un homme de 55 ans, Warren Miller, ancien soldat blessé à la jambe.
« Une saison ardente » est une mince tranche de vie, trois jours dans celle d'un couple dysfonctionnel avec un enfant en pleine découverte de l'existence. Car c'est un roman d'apprentissage, pour Joe bien sûr, mais aussi pour ses parents qui découvrent la solitude à deux, puis loin l'un de l'autre. Huis clos intimiste tout en retenue, ce bref roman est celui d'une génération étasunienne désorientée devant les drames de la nature, qui lui rappellent ses drames à elle. Nul doute que Richard Ford emprunte à son aîné Raymond Carver qui lui aussi a dépeint le quotidien de couples boiteux du Montana avec grand talent.
« Une saison ardente » est profondément malaisant. Car Jeanne se lie avec Warren sous les yeux de son fils, s’enivre, se donne en spectacle, délaisse son jeune ado, cherche à faire mal. Joe est paumé mais garde la tête sur les épaules, son père lui manque, il se place de son côté, contre l'espèce de folie passagère de la mère, en un sens trop heureuse que son mari soit parti lutter contre le feu afin de la laisser libre et entreprenante. Quant aux incendies, « ça attire les gens. Ils n'ont aucune envie que ça finisse », et Jeanne moins que quiconque puisque l'embrasement éloignant Jerry pour un temps, elle va pouvoir se consacrer à Warren, peut-être envisager un avenir commun, voire sacrifier le jeune Joe.
Les incendies de forêts ? « Ils avaient du bon car ils régénéraient l'endroit même qu'ils avaient brûlé ; quant aux êtres humains, d'après ma mère, eux aussi pouvaient parfois en bénéficier car, face à quelque chose d'aussi incontrôlable et démesuré, vous vous sentiez bien petit et vous rendez mieux compte de votre position dans le monde ». Ce feu de forêt sera-t-il le déclencheur d'une tragédie, d'un renouveau ? Telle est la trame de ce roman mettant peu de personnages en scène, dans un scenario très resserré, une histoire simple, particulièrement Simenonienne avec toutefois une forme et un décor différents. Jusqu'à la dernière page, il paraît évident que la trame aurait pu appartenir à Simenon qui a maintes fois mis en scène des couples défectueux tentant l'aventure au gré des circonstances, qui a tant scruté les détails, les émotions, la psychologie des personnages. Et ce roman de 1990 de Richard Ford n'en manque pas, de psychologie !
Ce roman met mal à l'aise car nous voilà témoins d'une Jeanne pathétique devant son fils, comme échappée d'un film de John Cassavetes, on croit même parfois entrevoir la géniale Gena Rowlands. Le lectorat représente le quatrième personnage de cette étrange trinité entre une mère, son amant et son fils, au gré de l'absence impromptue du mari, alors que la neige, celle qui éteindra tout, peut-être même les ardeurs, se fait attendre.
« Une saison ardente » est une belle réussite de roman minimaliste, malsain et épuré jusque dans les dialogues. Les protagonistes sont crédibles, vivants et hélas très humains par leurs travers, leurs vices et leur égoïsme. La mère violente devient incontrôlable. Quant à Jerry, le mari, va-t-il finir par revenir ? Car la force du roman est l'action dans l'attente. Il semble que l'absence du père dure une éternité alors qu'elle ne s'étend que sur une période de trois jours, trois jours qui pourraient fort tout faire basculer dans ce couple. Paru en 1991 aux éditions de l'Olivier, « Une saison ardente » est traduit par Marie-Odile Fortier-Masek.
(Warren Bismuth)

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