1624, la guerre de 30 ans (1618-1648) fait rage. Anna Fierling se déplace dans une carriole avec ses deux fils, Eilif et Schweizerkas, ainsi que sa fille muette, Catherine. Anna est aussi appelée Mère Courage. Dans sa carriole on trouve tout à acheter, Mère Courage est marchande ambulante et sillonne l'Europe où elle a eu de nombreux amants. Un recruteur veut embrigader Eilif dans cette guerre : les deux fils finissent par s'engager.
Dans cette pièce au ton d'apparence léger mais masquant une vraie tragédie, nous suivons la carriole de Mère Courage durant douze années. Bertolt Brecht le pacifiste (1898-1956) en profite pour glisser quelques peaux de banane bien senties : « Quand on entend parler les gros bonnets, ils ne font la guerre que par crainte de Dieu et que tout ce qui est beau et bien. Mais quand on y regarde de plus près, ils ne sont pas si bêtes, ils font la guerre pour le profit ». Les années passent, Mère Courage continue de suivre les troupes avec sa carriole, car la guerre lui rapporte. Elle vend beaucoup aux soldats, aux familles, le commerce bat son plein.
Dans une guerre de religion mais s'inscrivant dans un registre plus global, il y a les prêtres, bien sûr, qui tentent de galvaniser la population alors que le texte est entrecoupé de chansons poétiques. Pour respirer ? Peut-être pas. Schweizerkas passe en conseil de guerre et Mère Courage est prête à vendre sa carriole pour le sauver, il est pourtant exécuté. « La guerre doit être maudite » lance-t-elle alors que paradoxalement elle sert à faire vivre sa famille. C'est tout le sel de cette pièce. Le convoi traverse des villages en ruines, des sols jonchés de cadavres, alors que certains profitent de la guerre pour s'enrichir sans scrupules, dont Mère Courage. Et par le biais du théâtre, ces sentiments ne sont pas facile à recréer, mais c'est mal connaître Brecht qui s'y emploie avec ironie et justesse, choisissant la carriole comme seul lieu refuge de l'action de la pièce.
Brecht, allemand puis apatride, a écrit « Mère Courage et ses enfants » en 1939-1940 alors que l'auteur est en exil en Scandinavie pour fuir le nazisme. C'est d'ailleurs en Suède que la pièce s'ouvre. Vous l'aurez deviné, mais elle est une parabole, prenant prétexte de la guerre de 30 ans au XVIIe siècle pour dénoncer la deuxième guerre mondiale qui se fomente quand Brecht écrit sa pièce. « Mère Courage et ses enfants » est d'ailleurs une pièce d'une brûlante actualité, d'une part pour son thème sur la guerre, mais aussi parce qu'elle va être rééditée cet automne sous une forme curieuse : d'un côté la pièce elle-même, de l'autre un appareil critique la replaçant dans son contexte. C'est le pari de la toute nouvelle collection Uppercut d'Arche éditeur récemment inaugurée par l'un des textes les plus forts de... Bertolt Brecht, « La résistible ascension d'Arturo Ui », accompagnée d'un essai de Johann Chapoutot, une collection originale à suivre, dont Brecht devrait être l'un des piliers. La plupart des pièces (et la poésie) de Brecht sont d'ailleurs parus chez l'Arche depuis maintenant... 1957 ! C'est l’édition de 2010 traduite par Guillevic qui est ici proposée.
À la question « Tu veux dire que tu entends simplement montrer la vérité ? » à propos de « Mère Courage et ses enfants », Brecht répond : « Oui, la Guerre de trente ans est l'une des premières guerres gigantesques que le capitalisme a attirées sur l'Europe. Et dans le capitalisme, pour l'isolé, que la guerre ne soit pas nécessaire, c'est monstrueusement difficile, car dans le capitalisme, elle est nécessaire, c'est-à-dire pour le capitalisme. Ce système économique repose sur la lutte de tous contre tous, des grands contre les grands, des grands contre les petits, des petits contre les petits. Il faudrait donc déjà reconnaître que le capitalisme est un malheur, pour reconnaître que la guerre apportant le malheur est mauvaise, c'est-à-dire inutile ».
https://www.arche-editeur.com/
(Warren Bismuth)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire