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dimanche 9 août 2026

Mathieu LÉONARD « Sobres pour la révolution »

 


C'est un thème fort original car méconnu que propose l'historien et vigneron Mathieu Léonard, un sujet que forcément il maîtrise : l'abstinence dans les milieux révolutionnaires, passant en revue certaines mouvances anarchistes, de la fin du XIXe siècle à aujourd'hui. Et le résultat est réjouissant.

Partant du postulat que l'alcoolisme freine voire dénigre la lutte prolétarienne, nombreux penseurs, notamment anarchistes, de la fin du XIXe siècle revendiquent une lutte sans alcool et sans ces armes qui sont en terme d'activité sociale une invention du patronat pour endormir la masse et développer l'oppression sociale. Dans les milieux révolutionnaires, le rejet de l'alcool est alors surtout présent chez les anarchistes individualistes. Mais au même moment, l'Église se dresse à son tour contre les débits de boisson, il faudrait donc voir à ne pas amalgamer...

Plusieurs figures anarchistes d'envergure dénoncent l'abus d'alcool tout en luttant pour la sauvegarde des cabarets (bistrots) qui restent un lieu d'échange et de lutte sociale. « Au-delà du risque pathologique personnel, l'alcool apparaît, dans l'imaginaire anarchiste de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, comme une chaîne invisible, un outil de domination forgé par l'exploitation capitaliste. L'ouvrier, écrasé par des journées de labeur exténuante, des salaires dérisoires et des conditions de vie insalubres, trouve une consolation dans la bouteille qui n'est pas perçue comme une cause première, mais comme une conséquence d'un système économique oppressif. L'ivrognerie des classes laborieuses est dénoncée comme un « retard apporté à l'émancipation des travailleurs », selon la formule du syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier. Leur intoxication chronique rive les ouvriers à la soumission, les détournant de la lutte pour leurs droits ».

L’alcoolisme est donc perçu comme une conséquence et non une cause, la dégénérescence étant le danger. Début XXe siècle, Les néomalthusiens, pour l'autonomie individuelle, revendiquent la lutte sobre. L'individualiste Albert Libertad, fondateur du journal « L'anarchie » et figure notoire de l’anarchisme, s'érige à son tour contre l'alcool, mais aussi contre le tabac et la viande. Nombre d'anarchistes commencent à s'intéresser à la cause végétarienne au même titre que celle de l'abstinence, elles partent pour eux d'un même préambule, la non-intoxication, une lutte contre l'aliénation. Un peu plus tard, la majorité des membres de la bande à Bonnot adoptent le même mode de vie, bien que le bistrot soit présent partout : « En 1910, la ville du Havre comprend 1860 débits de boisson soit un débit pour 73 habitants, quand la moyenne nationale est tout de même de un bistrot pour 80 habitants ! », l'alcool est un phénomène social.

L'absinthe est interdite, considérée comme dangereuse, en 1915 alors que certaines ligues antialcooliques glissent vers le conservatisme le plus repoussant. Mais « L'élan consensuel contre l'alcool, si vibrant avant 1914, se dilue dans les tranchées de la Grande Guerre, où le fameux pinard a été le seul ami du poilu ». Il s'agit pour les partisans de la sobriété de reprendre le combat à zéro ou presque. Une lueur toutefois : l'exemple aux États-Unis avec la prohibition, que des collectifs comme des individus en France reprennent à leur compte, non sans quelques remous. Ici Mathieu Léonard élargit géographiquement son propos, allant même voire du côté de la Russie tentée à son tour, via des organisations, par la lutte antialcoolique, dans un pays déchiré (sans jeu de mots) par l'abus d'alcool. La prohibition entraîne pourtant un développement important de la clandestinité : l'homme n'a pas cessé de boire, il boit simplement autrement.

En Espagne aussi la lutte contre ce fléau s'organise, notamment grâce à la CNT-FAI (Confédération nationale du Travail – Fédération Anarchiste Ibérique) durant la guerre civile de 1936. Ici l'auteur souffle pour reprendre son propos quelques décennies plus tard à partir de la sobriété volontaire chez les zapatistes des années 1960, mais surtout de 1992 où l'EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) adopte une sorte de clause de prohibition, d'interdiction de l'alcool dans sa lutte armée. « Dans le tumulte de l'autonomie naissante que l'EZLN rendait possible, les femmes indigènes ont saisi l'occasion pour faire entendre leurs revendications. Parmi le choix des mesures pour reprendre en main leur quotidien, elles ont pointé du doigt l'alcool, catalyseur des violences du foyer. Poison domestique, mais aussi levier du contrôle social dans le souvenir douloureux d'une mécanique d’exploitation ancestrale ».

Avant cette petite révolution dans la Révolution, une autre s'est amorcée auparavant au sein même du mouvement punk/hardcore, où lassés par les abus, de jeunes activistes, notamment jouant dans des groupes, vont rebattre les cartes. Menés par le chanteur Ian Mc Kaye, le groupe Minor Threat déferle dès 1981, armé de ses textes contre l'alcool, la drogue, la viande. De nombreux groupes et individus vont rapidement adhérer et rejoindre ce mouvement qui vient de naître : le straight edge, qui sera plus tard en partie pollué par les « hardlines », des religieux rigoristes fascisants. Mais dans l'ensemble, le straight edge reste majoritairement anarchiste et se rapproche d'organisations de libération animale, notamment l'A.L.F.

Le livre se termine par douze discours ou textes anarchistes antialcooliques glanés tout au long du XXe siècle mais aussi du XXIe, tirés de divers milieux. Le bouquin est accompagné de nombreuses illustrations, dessins, croquis, affiches sur la lutte contre l'alcoolisme le rendant encore plus attrayant car l'image complète le texte. « Sobres pour la révolution » est paru début 2026 aux éditons Nada (actuellement en danger), il est à lire pour éclairer nos pensées sur l'abus d'alcool dans des mouvances pourtant prêtes à tout révolutionner, cet essai fait réfléchir et pose les bonnes questions.

https://www.nada-editions.fr/

(Warren Bismuth)

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