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dimanche 28 septembre 2025

Etienne de LA BOÉTIE « Discours de la servitude volontaire »

 


« Les classiques c’est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres de Moka nous ramènent ce mois-ci sur les bancs de l’école avec le thème « C’est au programme » (choisir un titre classique en lien avec les programmes français du baccalauréat ou de l’agrégation 2025-2026). C’est en prenant le bac que Des Livres Rances a trouvé son inspiration : le célébrissime « Discours de la servitude volontaire » de La Boétie.

D’après Montaigne, qui deviendra son ami précisément à partir de ce texte, Etienne de La Boétie a écrit « Discours de la servitude volontaire » à 18 ans, entre 1546 et 1548 (remanié vers 1550 ou 1551). Ce traité très bref est pourtant devenu l’un des textes majeurs de toute la littérature philosophique française.

« Discours de la servitude volontaire » frappe par sa modernité, par son approche offensive. Car La Boétie attaque : les dirigeants, considérés comme tyrans, le peuple, asservi et consentant, mais aussi les soutiens du tyran, qui développent cet esprit tyrannique autour d’eux. La Boétie dénonce en quelques dizaines de pages l’esclavagisme volontaire basé sur la domination et la soumission voulue, le peuple étant effrayé à l’idée de pouvoir un jour gagner sa liberté.

Le peuple apprend méticuleusement, docilement à servir le régnant. Mal éduqué par ses parents et ses proches, il ne fait que courbé l’échine sans aucune volonté ni de révolte ni même de conflit. La Boétie leur adjure pourtant le désormais célèbre « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ». Bien simple, trop simple. La préférence collective va vers cette soumission vécue comme une protection. L’Histoire ancienne a montré que le peuple est toujours prêt à combattre sur simple ordre du gouverneur. La Boétie appuie ses propos par de nombreux faits historiques, ressuscitant quelques grandes guerres, justifiant ses lignes par des exemples glanés au cours de la grande Histoire du Monde.

Ce sont bien les courtisans qui font la force, la puissance, la crainte de la figure du roi. « Dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins qui ne peuvent faire ni mal ni bien dans un pays, mais ceux qui possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux ».

« Discours de la servitude volontaire » est un manifeste autant intemporel que antiautoritaire, il peut encore de nos jours être dégainé, il est impossible que l’on ne songe à aucun dirigeant actuel en le parcourant, tellement il englobe l’universel. Et c’est bien toute sa force. S’il a pu survivre aux siècles, au guerres, c’est qu’il s’exprime à tout le monde par-delà le temps, il pourra encore servir dans les siècles à venir tant que l’humain n’aura pas disparu du vieux globe.

Ce texte a également traversé les siècles par les traductions proposées, toujours plus près de leur époque. En effet, écrit en « vieux français », il est devenu illisible, et des spécialistes ont dû se coller à une sorte de reconstitution du texte de base sans en pervertir les idées ni les pistes. La version que j’ai lue est accompagnée d’une  postface de Séverine Auffret, éclairante sur son choix de traduction. Le livre était sorti aux éditions Mille et Une Nuits en 1995, et le hasard a voulu que je le ressorte très exactement 30 ans après son achat et ma première lecture, me rappelant ainsi que « Discours de la servitude volontaire » est à lire au moins une fois dans sa vie pour son aspect extraordinairement intemporel.

(Warren Bismuth)



lundi 6 janvier 2020

Jordi SOLER « Ce prince que je fus »


Tout commence vers 1520 lorsqu’au Mexique, Xipaguazin, fille du dernier empereur aztèque Moctezuma II, est enlevée par le capitaine Don Juan de Grau, baron espagnol de Toloríu. 500 ans plus tard, au XXe siècle, tout début des années 60, Federico de Grau Moctezuma se proclame de son Espagne natale le digne descendant de la princesse Xipaguazin, qui soit dit en passant était folle à lier. Une descendance qui ne tombe pas si mal pour le dictateur espagnol FRANCO. Désireux de redorer son blason auprès d’un Mexique qui le déteste et a stoppé toutes relations diplomatiques avec l’Espagne en 1939, il va tenter d’utiliser « Son Altesse Impériale » Federico de Grau pour qu’il lui serve de tremplin. Pour de Grau, c’est aussi une chance inespérée d’affirmer sa descendance, bientôt contestée. Le dictateur et le prince, alors âgé de 23 ans, vont se rencontrer à plusieurs reprises afin d’ouvrir des négociations avec le Mexique. Le peintre Salvador DALI va à cette occasion jouer une petite partition, tuée dans l’œuf.

Le prince va profiter de son titre, festoyer à tout crin, se saouler sans vergogne, menant grande vie. Exubérant (ses tenues scintillantes ne passent pas inaperçues), provocateur, ivrogne, ce prince semble aussi être un mystificateur, son héritage n’est peut-être pas aussi limpide que ce que de Grau veut bien en laisser voir. C’est ce qu’apprend le narrateur, journaliste (Jordi SOLER lui-même) en menant l’enquête, au départ afin de découvrir un possible trésor aztèque enfoui quelque part dans les Pyrénées, ensuite en décidant d’entreprendre une biographie du prince.

Un prince qui va vivre une descente aux enfers, une déchéance proche de l’apocalypse, qui va se saouler à ne plus en pouvoir, après avoir profité allègrement de la rente que lui aurait (vous noterez le conditionnel, voir plus loin) versé le Mexique en tant qu’unique héritier de la princesse Xipaguazin et descendant du dernier empereur aztèque.

Cette biographie est-elle véritable ? Il est permis d’en douter. Elle semble plutôt jaillie du cerveau en ébullition de l’auteur. Certes, le sinistre FRANCO a bel et bien – et malheureusement - existé, ses relations avec le Mexique furent impossibles, Moctezuma a également existé. Mais qu’en est-il de ce prince expansif ? La question reste posée, la fiction semble toutefois l’emporter. Quoi qu’il en soit, ce récit, documenté ou joliment inventé, est plein de rebondissements, de personnages hauts en couleur, de fêtes à tout casser (orgies psychédéliques dans les années 60). Le prince a également appris quelques tirades d’un film mexicain afin de les ressortir à ses convives pour faire plus figure locale.

Le narrateur dit avoir rencontré de Grau avant sa mort, survenue au tout début du XXIe siècle. Dans ce roman picaresque (plus qu’historique dirons-nous), l’action se déplace du Mexique en Espagne en passant par l’Angleterre, le narrateur, comme de Grau, ayant la bougeotte. Les phrases sont longues, riches et complexes, l’intrigue dense, il n’est pas impossible de se perdre entre deux paragraphes. L’humour, très présent, est particulièrement caustique. Géographiquement mais aussi dans l’espace temps, ce roman donne le tournis. De flashbacks médiévaux aux situations du presque présent en passant par les années 60 et la dictature franquiste, la lecture laisse peu de répit.

Si ce qui est écrit dans ce livre s’avérait réel, nous n’aurions pas affaire à un roman, mais bien à un documentaire, un essai biographique et historique pointu. Oui mais… Il est impossible de séparer le vrai du faux, le narrateur semblant se mettre dans la peau de « son » prince afin de mystifier à son tour le lectorat qui, en fin de compte, ne sait pas sur quel pied danser, manquant de repères. Et si tout était inventé ? Je vous laisse trancher la question et découvrir ce bouquin pour lequel il vous faudra peut-être mettre votre rationalisme de côté afin de le lire comme une vraie épopée fantasmée, sortie de l’imagination fertile d’un auteur qui a, possiblement à son tour, abusé du vin en brick et du whisky dont raffolait le prince. Livre inclassable paru en 2019 chez La Contre Allée, dans la collection la Sentinelle, scrupuleusement traduit par Jean-Marie SAINT-LU.


(Warren Bismuth)

vendredi 6 septembre 2019

Philippe RICHELLE & Pierre WACHS « Les guerriers de Dieu – Tome 5 – Le massacre de la Saint-Barthélemy »


Tristesse voire désarroi. En effet, c’est la mort dans l’âme que je vous annonce le cinquième et dernier tome de cette splendide série BD historique qui se clôt avec tambours et trompettes par, comme le nom du présent volume l’indique, le massacre de la Saint-Barthélemy.

Nous vous passerons les antécédents menant à cette préparation d’un massacre annoncé. Dans cet ultime tome, retour sur l’attentat manqué contre l’amiral de COLIGNY (qui se rapprochait un peu trop imprudemment du roi CHARLES IX et l’influençait sur les vues protestantes), le mariage arrangé de Margot (sœur du roi, fille de Catherine de MEDICIS et catholique) avec le roi Henri de NAVARRE (protestant et futur Henri IV), la tension qui monte dans les deux camps religieux, la folie soudaine du roi CHARLES IX, en partie piloté par sa mère Catherine de MEDICIS et qui demande la mort pour chaque huguenot présent sur le sol parisien ce soir du 24 août 1572. Et la reine, pourtant en pâmoison, qui doit intervenir pour calmer les ardeurs du fiston et lui rappeler que parmi les huguenots se trouvent des personnages respectables issus de la famille royale.

Le sang va couler. Plus que de raison. Le roi CHARLES IX ne s’en remettra pas. Dans cette série, c’est pourtant la personne de Catherine de MEDICIS qui prend de la place, soupçonnée de tous les maux et les déviances, d’être la véritable dirigeante du pays, quoiqu’influencée par la famille de GUISE. La figure de Catherine est éclaboussée à de maintes reprises. La mante religieuse reste solide sur ses jarrets malgré les nombreux drames qui se succèdent.

Bien sûr toute cette destinée est résumée, on ne refait pas l’histoire point par point en seulement cinq tomes. Mais cette série est un premier pas ludique et franchement enrichissant pour un peu mieux connaître les enjeux de cette période trouble et ensanglanté, ces guerres de religion déjà prégnantes dans le paysage français et même européen. Série rythmée, mettant en scène quelques figures fictives pour romancer et atténuer la boucherie sans nom.

Série commencée par l’année 1557, elle se termine 15 ans plus tard par le célèbre massacre au cœur de Paris. D’ailleurs, le Paris moyenâgeux est très bien reconstitué dans ces cinq volumes passant en revue 15 années d’une France exsangue et à l’agonie. Une série fort réussie qui laissera de très bons souvenirs, à la fois dans les dessins réalistes et détaillés que dans le scénario suivant au plus près l’histoire. Les personnages fictifs, présents dans toute l’épopée, trouveront eux aussi leur point de chute. Ce dernier tome vient de sortir chez Glénat, il est comme tout le reste de la série plus que recommandable.


(Warren Bismuth)

samedi 6 juillet 2019

Patrick BOUCHERON « Léonard et Machiavel »


Léonard de VINCI et Nicolas MACHIAVEL se sont rencontrés à plusieurs reprises en Italie au début du XVIe siècle, pas précisément pour y faire du tourisme mais bien pour travailler ensemble. Seulement, il n’existe pas de traces tangibles sur ces rencontres. Aussi l’historien et écrivain Patrick BOUCHERON se propose de servir de guide. De faits avérés en simples suppositions, par ce voyage dans le temps il imagine ces rendez-vous.

Le duo débute plutôt en forme de trio, avec César BORGIA, dit Le Valentinois (on se croirait propulsés dans un AUDIARD), dont la figure est par ailleurs très présente dans le roman « Le prince » de MACHIAVEL (BOUCHERON y reviendra). Le fameux prince, c’est lui. Il est aussi le fils du futur pape Alexandre VI et duc de Romagne à l’époque qui nous intéresse présentement. Mécène de Léonard de VINCI, il a pour secrétaire un certain MACHIAVEL.

Alors que VINCI est déjà reconnu pour ses œuvres et ses idées avant-gardistes, BORGIA combat ses adversaires de manière violente et implacable. Mais ce qui est mis en exergue dans ce récit, ce sont bien les années 1502 à 1504, où les trois hommes ont semble-t-il tramé des plans ensemble, tout d’abord au palais ducal d’Urbino où ils ont fondé des projets, dont celui de dévier le fleuve Arno pour assécher la ville de Pise et provoquer l’embourbement des soldats un peu plus loin dans la plaine.

BORGIA va rapidement quitter la piste, en 1507, BOUCHERON le range au placard pour ne plus s’intéresser qu’à MACHIAVEL et de VINCI, surtout à ce dernier pour tout dire. De la commande d’une immense fresque « La bataille d’Anghiari » pour orner la salle du Grand Conseil de Florence, BOUCHERON nous dit tout, y compris qu’elle ne fut jamais terminée, revenant sur la compétition de deux géants peignant dos à dos dans cette salle, l’autre étant Michel-Ange appelé pour un projet parallèle synonyme d’esprit de compétition.

Le livre vient surtout alimenter une interrogation historique : VINCI et MACHIAVEL ont-ils travaillé de concert ? Ont-ils comploté ? Ont-ils côte à côte décidé de l’avenir de l’Arno, MACHIAVEL pour l’idée et VINCI pour les plans ? Quoi qu’il en soit, BOUCHERON semble avoir une réelle tendresse pour VINCI, c’est lui qu’il suit lorsqu’il est seul, c’est avec lui qu’il semble marcher, non sans efforts compte tenu de l’esprit de « bougeotte » du Léonard, jamais les deux pieds dans le même sabot. Pour les liens directs entre Léonard et Nicolas, l’auteur rappelle qu’il opte pour le terme de contemporanéité : « Contemporanéité est un mot qui boite et qui grince, mais c’est le bon mot. Il exprime l’une des ambitions de ce petit livre : comprendre ce qu’être contemporain veut dire ».

Un petit livre pourtant très érudit. Je n’ai pas la prétention d’avoir tout compris de cette période faste de la Renaissance un peu mystérieuse pour moi, presque absconse même. Si je me suis parfois perdu dans les dédales de la lecture, c’est bien par le talent d’historien de BOUCHERON qui sait se faire précis, revenant sur des détails apparemment sans intérêt. En tout cas, il mène son lectorat de main de maître dans les sous-sols de Florence et d’ailleurs, dans ce XVIe siècle tumultueux. M’est avis que des personnes plus connaisseuses de cette période comprendront bien mieux que moi et se régaleront (d’ailleurs, et malgré ma relative ignorance, je me suis moi-même fort régalé). Car si ce bouquin est présenté comme un roman, c’est pour mieux faire passer la difficulté de condenser en 200 pages l’Histoire italienne de la fin du XVe siècle aux premières décennies du XVIe. Sorti originellement chez Verdier en 2008, il fut publié en poche en 2017 par le même éditeur pour un voyage à peu de frais au cœur de la Renaissance italienne. Il ouvre une voie très instructive pour découvrir d'un peu plus près cette période.

J’ai choisi de présenter ce roman aujourd’hui car il s’inscrit dans une dynamique d’actualité (oui je parle un langage moderne. Et chébran, disait François MITTERRAND en son temps) : en effet, en cette année 2019 nous commémorons à la fois les 500 ans de la mort de Léonard de VINCI et les 40 ans des éditions VERDIER, la roteuse va obtenir une place de choix, le gueule de bois n’est pas loin.


(Warren Bismuth)

jeudi 17 janvier 2019

Éric VUILLARD « La guerre des pauvres »


Thomas MÜNTZER n’a pas laissé une trace indélébile dans l’Histoire et Éric VUILLARD le regrette. Aussi, en de brefs chapitres nerveux et en moins de 70 pages, il va nous tirer un portrait au plus juste du gus.

Mais n’allons pas trop vite : MÜNTZER va agir au XVIe siècle, or VUILLARD tient absolument à nous rappeler qu’en matière de révoltes paysannes de masse (puisque ce sera le sujet principal du récit), c’est bien l’Angleterre qui semble avoir donné le coup d’envoi dès le XIVe siècle avec un certain John WICLYF, rapidement ratatiné par le pouvoir. John BALL lui succède, occis à son tour, avant que Wat TYLER tâte de la révolte, dirigeant une véritable armée, TYLER reçu par un roi de 14 ans, avec un carnet de doléances long comme le bras. TYLER passe l’arme à gauche, en pleine émeute. Fin de la révolte. En 1450 toutefois les hostilités reprennent avec de jeunes rejetons pleins d’espoir et de hargne. Parmi eux Jack CADE. Défuncté à son tour. Il ne fait pas bon être du mauvais côté du manche chez les Britanniques. Les émeutes se déplacent, envahissent l’Europe. C’est Jan HUS qui lève le peuple contre son autorité à Prague, des révoltes s’ensuivent, Prague brûle. HUS également.

Mais c’est vers 1520 que quelque part en Bohème, du côté de Zwickau, d’où il ne va d’ailleurs pas tarder à être chassé, un exalté du nom de Thomas MÜNTZER a décidé d’en découdre avec le pouvoir. Mêmes scénarios que plus tôt en Angleterre ou vers Prague. Alors que LUTHER commence à se tailler une réputation assez solide, MÜNTZER se transforme en prédicateur, harangue les foules, appelle à l’insoumission, à la rébellion, au soulèvement. Il donne la messe en Allemand (hérésie suprême), y lit la Bible enfin en circulation – en allemand itou. Son père a été exécuté dans des circonstances obscures vers 1500. Aussi MÜNTZER semble habité d’une rage héréditaire. Il va plus loin : il en appelle aux meurtres des puissants : « Qu’ils se battent ! La victoire est merveilleuse qui entraîne la ruine des puissants tyrans impies ». Ou encore « Ce sont les seigneurs eux-mêmes qui font que le pauvre homme est leur ennemi. S’ils ne veulent pas supprimer les causes de l’émeute, cela pourrait-il s’arranger à la longue ? Ah ! Chers sires, qu’il sera beau de voir le seigneur frapper parmi les vieux pots avec une verge de fer ! Dès que je dis cela, je suis un rebelle. Allons-y ! ».

Puis vient la terrible bataille de Frankenhausen. 4000 morts. Dont MÜNTZER. Décapité à 35 ans après avoir été arrêté et sommairement jugé. On dit que vers la fin il n’a pas été correct. L’auteur, sans pourtant de preuve à fournir, réfute cette version.

En un court récit très dense, VUILLARD fait avec brio revivre, non seulement la courte épopée de Thomas MÜNTZER, mais bien les premières révoltes paysannes massives de l’Histoire. C’est instructif, passionnant, le style acéré et cynique de VUILLARD fait encore des merveilles, la thèse est documentée, nous envoie des informations en mode mitraillette sans perdre de vue de rendre l’affaire haletante comme un bon roman d’aventures. Comme toujours, c’est du grand art.

Ce bouquin a su se faire attendre : tout d’abord prévu le 3 octobre 2018, il fut ajourné sans plus de précisions, puis annoncé pour mi-janvier 2019. Quasiment au dernier moment, on apprend qu’il sort en fait le 4 janvier, le service comm’ semble s’être un brin emmêlé les crayons. Quoi qu’il en soit, nous avons été récompensés pleinement d’avoir été patients, VUILLARD a encore réussi à la perfection là où tant peinent. C’est sorti chez Actes Sud dans la chouette collection Un endroit où aller. Pour moins de 10 balles, vous avez le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière.

(Warren Bismuth)

vendredi 5 octobre 2018

Philippe RICHELLE & Pierre WACHS « Les guerriers de Dieu – Tome 4 – Le tueur du roi »


Un tome qui commence en fanfare avec la mort annoncée du duc François de GUISE en 1563 (voir tome précédent), décès qui enterre également la première guerre de religion. Le clan catholique compte bien se venger. Déjà des tractations secrètes se mettent en place pour contrer les huguenots d’un côté, et revoir en partie les attributions sur les trônes royaux. Les protestants s’organisent également, notamment par le biais d’un chevalier, Arnaud de Boissac et de son fidèle imprimeur, Denis Favre (tous deux fictifs et héros de cette série). Boissac semble s’être rangé des vélos avec sa petite vie de famille calme et apaisante, mais c’était sans compter sur les stratagèmes ennemis. Pour les catholiques, l’amiral Gaspard de COLIGNY reste l’ennemi à abattre. Quant à Boissac, il va se retrouver bien malgré lui espion royaliste pour rapporter les faits et gestes de COLIGNY aux catholiques.

Ce quatrième volet, peut-être plus psychologique que les précédents, fait la part belle aux interrogations au sommet de l’Etat, aux trahisons, aux manipulations. Certes, un peu d’action ne fait pas de mal, et la bataille de Jarnac en 1569 où le prince de CONDÉ va être occis vient mettre un peu de gaieté. En arrière-scène, Catherine de MEDICIS manipule ses troupes, surtout ses fils, dont le jeune roi CHARLES IX, caractère faible et influençable, à la fois allié des catholiques et des huguenots.

Ce volume sonne comme une veillée d’armes, les différents clans s’observent, se sentent le derrière, avec certes des coups bas, mais chacun paraît mettre en place un assaut décisif. Le volet se referme en 1571 ou 1572, peu avant le massacre de la Saint Barthélemy, ne nous laissant guère de doute sur le thème principal du tome 5.

Mais attention, munissez-vous de mouchoirs, jetables ou non (les non jetables font moins de mal à la planète), car il m’est douloureux de vous annoncer présentement que ce tome sera le dernier de la série, une série qui restera comme une approche historique convaincante et passionnante, détaillée, vive, faisant revivre un XVIe siècle un brin houleux et chaotique. Rien à redire non plus niveau dessins, c’est parfaitement réaliste et truffé de détails, diablement maîtrisé de bout en bout, rajoutant encore un peu plus de plaisir à la lecture. Un travail admirable qui nous rend impatients de lire l’ultime tome. Et une fois la mission accomplie, nous n’aurons plus qu’à tout reprendre du début afin de nous replonger avec gourmandise dans cette superbe saga. Ce volume 4 vient de sortir chez Glénat.


(Warren Bismuth)

samedi 18 août 2018

Alexandre DUMAS « La reine Margot »


Roman ? Non messire, immense fresque de la France durant une période très précise et brève de sa longue Histoire, exactement à partir du mariage de la fameuse « Reine Margot » avec le roi de Navarre le 18 août 1572, jusqu'au décès du roi de France Charles IX le 30 mai 1574. Entre ces deux années auront eu lieu des tas d'anecdotes et faits divers, à commencer par le massacre de la Saint Barthélemy 6 jours seulement après le mariage de la reine Margot, massacre ravivant à gros bouillons (de sang) les plaies déjà béantes entre les deux France : la catholique et la huguenote.

Si DUMAS reprend scrupuleusement la trame des événements réels entre ces deux dates précitées marquant l'Histoire de France, il se gausse à rajouter du piment et du suspense avec des faits inventés, notamment pour les peines de cœur et trahisons amoureuses. L'action se déroule quasi uniquement dans le palais du Louvre (alors résidence de la royauté française), même si DUMAS décrit avec précision des quartiers entiers du Paris d'alors, enrichissant notre savoir, et nous permettant de « crâner » ultérieurement en société, lorsque nous pourrons fièrement annoncer qu'au XVIe siècle Paris ne possédait par exemple que 5 ponts. Effet bouches bées garanti !

Il me semble inutile d'entrer dans les détails de ce roman assez compact par la foultitude de faits qu'il sème çà et là, c'est une vraie saga familiale, nationale, internationale et politique en une seule famille. Les absents : la famille de GUISE à peu près invisible sur ces quelques 800 pages. En revanche, même si l'on croise somme toute assez peu la reine mère, j'ai nommé Catherine de MÉDICIS, son ombre est plus que présente durant la totalité du récit. Mieux, ce livre est un véritable document à charge contre Catherine, selon DUMAS coupable ou commissionnaire de tous les crimes, tromperies et autres conspirations autour du roi et de sa cour. Elle est vue non pas comme un humain mais plus comme l'incarnation du diable. Mais des conspirations, le bouquin en est farci ! Il est à la fois roman d'aventures, d'action, de suspense (que DUMAS sait parfaitement distiller en fins de chapitres), de guerre, mais c'est aussi un documentaire historique, un roman de cape et d'épée, un récit d'amour mais surtout de haine et trahisons, un cours documenté sur la rivalité religieuse (et politique de ce seul fait) d'alors, même s'il peut également se faire picaresque, DUMAS n'étant pas avare en bons mots et autres drôleries survenant à des moments propices.

Écrit en 1845, « La reine Margot » reste un grand classique de la littérature française du XIXe siècle. Certes, le contenu, l'écriture, les ambiances ont bien changé depuis ce siècle-là, certaines tournures, phrases, reparties, atmosphères peuvent paraître joyeusement désuètes. N'empêche que c'est un livre très facile d'accès, même si historiquement il reste assez pointu et documenté sur certains points. DUMAS est un excellent conteur et, même si à « La reine Margot », on peut préférer « Le comte de Monte Cristo », ce voyage dans le temps au cœur du pouvoir français est assez revigorant et plein d’enseignements, la plume de DUMAS permettant par exemple de faire passer la pilule de la Saint Barthélemy par des dialogues et situations burlesques et accrocheurs.

Ce livre est définitivement une lecture estivale pour se vider la tête tout en révisant plus ou moins authentiquement l’Histoire de France. La saga se clôt par la mort mystérieuse par empoisonnement de Charles IX et l'accession au trône de Henri III, jusqu'alors roi de Pologne et accessoirement enfant préféré de Catherine de MÉDICIS. DUMAS contera cette suite dans « La dame de Monsoreau » drame se déroulant en 1578, autre pavé concocté par l'auteur peu après l'achèvement de « La reine Margot ». Il poussera le vice jusqu'à écrire « Les quarante-cinq », dernier volet de cette trilogie, couvrant pour sa part les années 1585 et 1586.

DUMAS est l'un de ces auteurs qui a écrit sans cesse pendant 45 ans. Plus de 200 volumes ont été édités, une quantité invraisemblable, inquantifiable de feuilles noircies à l'encre, donc le but du jeu n'est pas ici de relire l'intégrale de DUMAS (il nous faudrait plusieurs vies), mais seulement de se rappeler qu'il y a comme lui des auteurs classiques dont il fait bon se souvenir. Certes, le style DUMAS a vieilli, mais c'est pourtant toujours un vrai bol d'air de se replonger dans les aventures qu'il nous conte avec talent et passion. Et même si à certains moments il semble remplir des pages pour toucher ses émoluments, le fond de l'intrigue est souvent fort plaisant et quelques pistes proposées ne sont pas dénuées d'intérêt. Il fait partie de ces géants français de la plume du XIXe siècle, pas loin des intouchables, des indéboulonnables, qui selon moi lorgneraient du côté de MAUPASSANT, ZOLA ou HUGO. Vous avez bien sûr le droit de ne pas être d'accord, j'en connais qui préféreront insérer le nom de FLAUBERT, d'autres dont le cœur battra pour BALZAC, George SAND, CHATEAUBRIAND ou HUYSMANS, si ce n'est pour STENDHAL, Paul FÉVAL, Octave MIRBEAU, Jules VERNE ou Eugène SUE. Quoi qu'il en soit, DUMAS me paraît se placer parmi le peloton de tête, et je vous assure qu'un roman « classique » (non, ce mot ne signifie pas grand-chose, j'en suis bien conscient) aère mieux l'esprit que n'importe quelle drogue prescrite par votre toubib. Santé !

(Warren Bismuth)

dimanche 20 mai 2018

Pierre BOISSERIE & Éric STALNER « Saint-Barthélemy »


Les auteurs n’ont pas choisi le sujet le plus léger de l’Histoire de France pour concocter une BD historique sous forme de trilogie. Comme son nom l’indique, il s’agit du massacre de la Saint-Barthélemy en août 1572, saga racontée en 3 tomes d’égale qualité.

     01-   « Sauveterre »

Mise en bouche avec les jours et les heures précédant la boucherie : l’attentat catholique contre le seigneur Gaspard de COLIGNY, noble influent chez les huguenots. La blessure puis la mort de COLIGNY précipiteront les évènements qui donneront lieu à l’un des plus sanglants massacres intérieurs de France. Parallèlement, une fiction est mise en place avec la famille Sauveterre, où deux frères  vont voir leur destin bousculé par leur appartenance à deux religions alors en guerre ouverte. Dans le déroulement des faits, le duc de GUISE est à la manœuvre, manipulant une Catherine de MEDICIS débordée sur sa droite et un roi CHARLES IX dans le déni.

02-   « Tuez-les tous ! »


L’épisode même de la Saint-Barthélemy intervient dans ce deuxième tome, avec la folie collective, les meurtres sans fin, la Seine qui coule rouge du sang des huguenots, les frictions sans fin de la famille Sauveterre, le poids de la royauté pourtant en totale déshérence, la haine inextinguible entre deux peuples au sein du même royaume.

03-   « Ainsi se fera l’histoire »L’après bain de sang, l’incompréhension après une telle extermination collective. Côté fiction, les mystères de la famille Sauveterre sont peu à peu éclaircis tandis que côté Histoire le roi CHARLES IX perd la raison et se réfugie dans sa chambre, reniant le fait qu’il a commandité une pareille horreur. Dénouement classique mais très crédible.


Sans entrer dans les détails, les auteurs restituent pleinement cette ambiance surchauffée de 1572 dans les rues de Paris où les portes de la capitale seront fermées afin de tendre un piège aux protestants sans aucune chance de s’échapper. La partie fictionnelle est somme toute assez banale avec cette famille tiraillée entre deux religions et deux frères devenus ennemis. On n’échappe pas à l’histoire d’amour qui rend le récit plus dilué, moins sanguinaire. Mais le plus intéressant me semble bien sûr le rappel de ce massacre franco-français avec un état royal complètement exsangue et usé, abusé par les intérêts religieux de familles puissantes. Et pendant ce temps-là, les corbeaux ne cessent de voleter sur un Paris ensanglanté.

Côté dessins c’est tout simplement somptueux : visages expressifs, couleurs peu vives, architectures de Paris d’une immense précision, paysages soignés, le tout sans agressivité, avec une maîtrise parfaite des couleurs et de l’environnement. On pourra regretter certaines planches pourtant magnifiques surchargées de dialogues masquant l’œuvre du dessinateur, mais ne crachons pas dans la soupe, car, d’une part cela n’est pas poli, et d’autre part cette trilogie se lit aisément avec une irrémédiable envie de parvenir à sa conclusion. C’est sorti en 2016 et 2017 aux Arènes BD, maison qui publie pas mal de romans graphiques historiques de qualité.


(Warren BISMUTH)

mercredi 4 avril 2018

Jean TEULÉ « Entrez dans la danse »


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Il fallait que cela arrive, chroniquer un livre qui m'a profondément déçue.

Jean TEULÉ revient sur nos étals littéraires en ce début d'année, avec une nouvelle adaptation d'un fait divers méconnu. Le format est comme celui du précédent « Mangez-le si vous voulez », qui m'avait scotchée par sa violence, amplifiée par une narration minimaliste et la faible épaisseur du bouquin. Du concentré d'horreur. J'espérais secrètement la même chose avec cette nouvelle sortie.

Le récit se tient à Strasbourg, en 1519 et relate une curieuse épidémie de danse, qui atteindra une grande partie de la population (1600, voire 2000), menant ainsi les protagonistes à une mort certaine, d'épuisement.

Déjà lassée par ses récits romancés narrant la vie de certains personnages historiques (citons « Verlaine », « Le Montespan », etc.), voilà un bouquin de plus qui m'est littéralement tombé des mains. La forme narrative choisie plombe le livre, ce qui était assez remarquable dans « Mangez-le si vous voulez » est complètement noyé dans l'interprétation de l'auteur quant aux faits. La langue est lourde (voire carrément pâteuse), faite de circonvolutions inutiles qui à la fois perd et ennuie. Il y a une sorte de course à l'ignoble, les parents infanticides qui bouffent leur bébé, le caca des pestiférés/lépreux. Ça fatigue, surtout les anachronismes et le langage bien trop fleuri pour être crédible. On dira sans doute que je manque de fantaisie et que cela rend son récit fort truculent. Je ne suis pas convaincue par ce choix littéraire qui m'a personnellement perdue.

« Entrez dans la danse » nous permet de suivre différents personnages, Enneline, la première « contaminée » et son mari graveur, le maire de Strasbourg, l'Allmeister, qui assiste au carnage et qui doit essayer de trouver des solutions pour endiguer ce fléau que personne ne comprend, pas même l'Église. La toile de fond c'est la grande misère de cette population, en pleine sécheresse et donc touchée de plein fouet par la famine, l'absence d'hygiène qui entraîne des maladies diverses et variées mais toujours aussi virulentes.

J'ai néanmoins aimé me projeter dans la ville que j'ai quittée il y a peu, et si je critique de manière assez virulente le style, on ne peut nier la recherche de TEULÉ pour écrire ce roman, qui reste très bien documenté comme à son habitude.

Un livre qui disparaîtra de mon esprit dès que j'aurai fini d'écrire ces lignes.

Hopla !
 (Emilia Sancti)


lundi 2 avril 2018

Philippe RICHELLE & Pierre WACHS « Les guerriers de Dieu – Tome 3 – Les martyrs de Wassy »


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Le premier volet débutait en 1557 avec un Henri II roi de France débordé par l’ampleur prise par la religion protestante importée de Suisse par CALVIN, un Henri II prêt à en découdre de manière violente. Dans le tome 2 ce même Henri II canait bêtement en 1559, laissant sur le trône François II avec son bâton merdeux entre les mains : l’hérésie protestante. L’épisode ô combien gracieux des pendus d’Amboise marquant ce volume 2.

C’est en 1562 que nous transporte ce troisième volet. C’est au tour de François II de quitter la piste pour laisser la place au tout jeune Charles IX, son frangin d’à peine 10 ans. Mais c’est la « reine-mère » Catherine de MEDICIS qui assure la régence du royaume de France, soucieuse d’apporter enfin un peu de paix dans le pays en désamorçant les tensions religieuses, mais dirigeant avec toujours dans l’ombre la famille de GUISE, des catholiques vouant une haine sans bornes à la religion réformée.

Les heurts continuent jusque dans les ruelles sombres. Le sang coule et le conflit s’enlise. Une rumeur insistante indique que les protestants vont tenir une grande réunion clandestine à Wassy, village de Champagne. Le duc de GUISE hurle à la provocation et s’arrête dans ce village avec ses troupes afin de se rendre compte de la situation. Deux membres du clan catholique sont retenus prisonniers par les hérétiques, l’armée d’un GUISE impuissant voit rouge et tue tout ce qu’elle trouve, début d’un carnage sans nom. Peu après, un certain Jean ANGLADE se présente comme catholique ultra, prêt à tout pour purifier le royaume. Il serait en fait un traître infiltré par les protestants. C’est alors que l’on tire sur le duc de GUISE.

Série impeccable, très documentée sur ce XVIe siècle débraillé, belliqueux, d’une intolérance à rendre jaloux un salafiste. Les dessins sont réalistes, rigoureux, les couleurs vives et pétillantes. L’Histoire de la France royale est mise à nu, les épisodes les moins glorieux mis en avant et très détaillés. Ne jamais oublier qu’il y a un peu plus de quatre siècles on s’étripait en France pour des questions religieuses, on tuait par masse, sans discernement, sur des suppositions, des rumeurs, du vent, on torturait, plus rien d’humain ne sortait des cervelles embrigadées. Cette série est un outil formidable pour réviser cette Histoire de France tout en se divertissant, les albums sont tous de grande qualité et il est indéniable que les auteurs se font plaisir en partageant leur intérêt.

Joie et sourire béat : le volume 4 est d’ores et déjà dans les starting blocks, ça tombe bien, je me disais justement que je reprendrais bien une grosse rasade de ces somptueux « Guerriers de Dieu ». Quant au tome 3, notez bien qu’au moment où j’écris ces lignes, il est sorti depuis 3 jours, c’est dire l’impatience que j’avais, non seulement à le lire, mais aussi à vous faire à mon tour partager cette aventure épique et sans concession sortie aux Editions GLENAT.

(Warren Bismuth)

vendredi 12 janvier 2018

Stefan ZWEIG « Magellan »


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Pour tout dire je suis très loin d’être un familier de MAGELLAN. Cette biographie de Stefan ZWEIG, spécialiste du genre, allait forcément un peu mieux m’éclairer. Par un travail minutieux, ZWEIG retrace la vie (et la mort cela va de soi !) du célèbre navigateur portugais. En fin de XVème et début de XVIème siècles, le Portugal est la première nation maritime mondiale. Les tensions avec l’Espagne voisine sont fortes et les deux pays se disputent l’hégémonie. MAGELLAN, après plusieurs années passées dans les Indes, revient au pays sans gloire particulière ni très considéré par ses semblables. À partir de 1517, il décide de préparer un voyage déraisonnable : faire le tour du monde. Aidé de cartes (qui s’avèreront erronées !), il se sent capable de relever un défi qu’aucun homme n’a pu jusqu’alors réaliser. Son but est de trouver une route maritime inexplorée qui relierait l’océan Atlantique au Pacifique afin de rejoindre les îles des Moluques, paradis des épices, à l’époque considérées comme de l’or en Europe. Après de nombreuses péripéties, il soumet son projet à Charles QUINT, roi d’Espagne et donc adversaire acharné du Portugal. Contre toute attente Charles QUINT accepte de financer le projet. Le commandement de MAGELLAN pour cette expédition sera rapidement contesté car l’équipage est en grande partie constitué de marins espagnols. C’est en 1519 qu’appareillent les cinq navires de la flotte espagnole. Après des désagréments incessants, une mutinerie à bord, des condamnations à mort (exécutées), la famine (la nourriture a fini par ne plus être comestible), le scorbut, un navire perdu, un équipage décimé, des pillages sur la route, la découverte de la Patagonie, des Philippines, de nombreuses fausses pistes, MAGELLAN et ses hommes aperçoivent enfin, presque par hasard, ce « canal de la Toussaint » (appelé ainsi par MAGELLAN lui-même car découvert un 1er novembre) qui deviendra le détroit de MAGELLAN. Il ne reste plus qu’à foncer aux îles des Moluques. Peu de marins reviendront en Espagne en vie, et c’est paradoxalement le lugubre DEL CANO, pourtant à l’origine de la mutinerie, qui récoltera les lauriers près de 3 ans après le départ, en ne ramenant pourtant qu’un seul navire mais 26 tonnes d’épices si convoitées. L’Espagne s’enrichit d’un seul coup. Par cette biographie romancée de 1938, Stefan ZWEIG montre un talent hors pair pour nous plonger (et sans vilain jeu de mots) dans l’action immédiatement, nous faire vibrer sur ces bateaux majestueux. Il parvient à rendre sympathique ce MAGELLAN que pourtant tout au long du récit il ne cesse de qualifier de « taciturne ». Cette biographie se lit comme un roman et s’avère être un plaisir incessant empli d’informations judicieuses et précieuses. Derrière l’exploit de ce tour du monde, ZWEIG met le doigt sur deux découvertes beaucoup plus impressionnantes que ce voyage pourtant unique et précurseur. En effet, que signifie un « tour du monde » ? Simplement que la terre est ronde. Pourtant GALILÉE fera les frais de cette affirmation, un peu plus de 40 ans après l’exploit de la flotte de MAGELLAN. Les croyances sont tenaces. De plus, les marins qui étaient certains d’arriver un jeudi bouclent leur épopée un mercredi. Incroyable, il doit y avoir une erreur quelque part, une mouche dans le lait. En fait on vient de découvrir l’existence du décalage horaire.


(Warren Bismuth)

lundi 4 septembre 2017

Henri BOSC « Le jour qui voulut être nuit – 24 août 1572 »


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Mon Dieu ! Une pièce de théâtre en quatre actes consacrée au massacre de la Saint Barthélemy, en alexandrins et en vers de surcroît ! De quoi s’attendre à une relecture hautement soporifique de cet évènement majeur de l’Histoire de France. Que nenni ! La pièce s’ouvre juste après l’attentat dont a été victime l’amiral de COLIGNY, l’un des piliers du protestantisme français et proche du roi, épisode qui va précipiter le massacre de la Saint Barthélemy que je ne vais pas décrire ici puisque nombreux sont les ouvrages, films et autres à l’avoir décortiqué avec talent. Le dernier acte est consacré à la fin de règne du roi CHARLES IX, mourant et regrettant. Cette pièce est documentée et assez vive, elle fut écrite pour les 400 ans dudit massacre en 1972. Les acteurs principaux de l’hécatombe prennent ici la parole pour relater les faits. La faiblesse de caractère, la vulnérabilité de CHARLES IX, sont bien mises en avant. Une pièce à ne peut-être pas lire d’un trait car les alexandrins pourraient devenir indigestes, mais quelques pages quotidiennes donnent un résultat très plaisant et original, et si l’on perd en détails (le format choisi n’est pas le plus simple pour rendre compte d’un tel carnage) on n’est pas escroqués sur la qualité de l’écriture et les faits tels qu’ils se sont produits. Un bien bon boulot. Sorti en 1972 aux Editions LA CAUSE, fondation protestante.


(Warren BISMUTH)

samedi 12 août 2017

Jean-Paul CHABROL « La michelade, un crime de religion »

En plein début de deuxième guerre de religion en 1567 en France éclate un lynchage massif sur Nîmes. Au programme : une boucherie, ni plus ni moins. En toile de fond, bien entendu, la religion. Ce coup-ci ce sont les huguenots, les réformés qui fondent sur les catholiques (minoritaires à Nîmes) pour les massacrer. Le motif, religieux, mais pas que. Les tensions sont extrêmes entre classes sociales, la situation politique est confuse, tout ceci participe à cet effet de masse où les « papistes » (les catholiques) vont faire les frais de cette haine huguenote. Spécialiste des Cévennes et du Moyen Âge, Jean-Paul CHABROL nous fait revivre ce carnage, ces deux jours de folie furieuse où la violence prime. Un puits servira de cercueil pour une partie des victimes dont le nombre ne sera jamais communiqué et reste aujourd'hui incertain. Enquête documentée et instructive pour se pencher à nouveau sur ce XVIème décidément bien singulier. Les coupables restent inconnus même s'il est acquis que ce sont bien les réformés qui ont lancé l'assaut sur les catholiques. Il ne s'agirait pas ici de gueux dépenaillés, mais bien d'une sorte d'élite sociale qui aurait provoqué cette volonté d'anéantissement, d'où peut-être l'intervention directe du roi Charles IX pour qu'un procès ait lieu. Deux jours hors de tout contrôle d'une population assoiffée de sang, comme un avant-goût de Saint Barthélemy – qui aura lieu 5 ans plus tard - mais avec les futures victimes ici dans le rôle d’assaillants. Petit livre historique sorti en 2013 chez  une maison d'édition indépendante et discrète, ALCIDE, au catalogue régionaliste axé sur l'Histoire cévenole et du Languedoc-Roussillon. Allez voir ce qu'ils proposent, il y a quelques petites perles.