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mercredi 22 juillet 2026

Claudio ALBERTANI « Le jeune Victor Serge »

 


Sous-titré « Rébellion et anarchie, 1890-1919 », cet ample documentaire de 2025 se veut une biographie précise des années d’anarchisme de Victor Serge, mais il est bien plus que cela comme nous n'allons pas tarder à vous le divulguer.

Né Victor Napoléon Lvovitch Kibaltchitch à Bruxelles en 1890 de parents russes exilés, le futur Victor Serge affûte très tôt sa pensée sur les idéaux anarchistes. Il intègre le mouvement dès 1907 et s'apparente à la mouvance individualiste pour laquelle il écrit de nombreux articles, notamment sous le pseudonyme de Le Rétif pour le journal « L'anarchie » dont il deviendra même pendant un temps rédacteur en chef. Mais n'allons pas trop vite en besogne.

L'auteur Claudio Albertani remonte les racines familiales et nous présente la famille de Victor Serge en une large palette intégrant l'histoire de la paysannerie russe de la seconde moitié du XIXe siècle. Nous apprenons ente autres que Nikolaï Kibaltchitch, l'oncle de Serge, créa la bombe qui tua le tsar Alexandre II et fut l'inventeur de la première fusée spatiale moderne.

Retour à Victor Serge. Relations familiales compliquées, il vit seul à partir de 13 ans et commence à rencontrer des militants anarchistes. Mais arrêtons-nous un instant. Car il serait impossible de raconter la vie de Victor Serge sans la replacer dans son contexte historique, et c'est ce que fait avec une infinie minutie Claudio Albertani, restituant une impressionnante documentation glanée pour fournir ce livre d'une solidité à toutes épreuves. Ainsi l'auteur s'attarde sur la genèse des différentes tendances anarchistes, dont celle des individualistes que Serge rejoindra. C'est aussi une redoutable encyclopédie sur les journaux libertaires de l'époque. D'ailleurs, nous remarquons que nombre de militants anarchistes d'envergure étaient issus du monde de la presse et/ou de l'écriture. Le rôle majeur des journaux est mis en avant.

Très tôt, alors qu'il a déménagé à Paris, Victor fait la connaissance de Anna Henriette Estorges, alias Rirette Maîtrejean, femme émancipée dès l'âge de 17 ans, qui va beaucoup compter dans sa vie, puisqu'elle l'initie entre autres à Nietzsche et surtout Max Stirner, l'implacable auteur de « L'unique et sa propriété » en 1844, genre de bible de l'anarchisme individualiste. L'apparition puis le développement de la voiture va avoir d'inattendues conséquences sur la vie du couple militant. En effet, Rirette et Victor se rapprochent d'individualistes radicaux, parmi lesquels la future bande à Bonnot, longuement évoquée dans ces pages. C'est par André Soudy que la fusion s'opère, puisque Rirette le rencontre début 1910.

Comme souvent depuis le début des temps modernes, les anarchistes sont pionniers en matière de questions sociales et c'est à leurs côtés que Serge amplifie sa pensée. Claudio Albertani documente abondamment l'anarchisme, ses idéaux et ses valeurs, en partie par le biais des figures qui l'ont rendu célèbre, avec ses Bakounine, ses Kropotkine, ses Malatesta, ses Libertad (individualiste intégral et créateur du journal « L'anarchie ») et tant d'autres.

21 décembre 1911 : spectaculaire braquage dans la rue Ordener à Paris par de jeunes bandits que Rirette et Victor connaissent bien : ceux de la bande à Bonnot, pour la première fois un braquage est commis grâce à une automobile. Victor les défend en même temps qu'il les désapprouve. La justice considère qu'il les a aidés et que « L'anarchie » est une couverture pour les malfaiteurs, il écope ainsi de cinq ans de prison début 1912, tandis que Eugène Dieudonné, un autre proche des bandits tragiques, est arrêté suite à un faux témoignage, alors qu'il est prouvé qu'il se trouvait à Nancy lors du braquage.

À la suite de ce retentissant procès, le mouvement anarchiste vacille. Serge fait part de son expérience carcérale à Melun, durant laquelle il épouse Rirette. Il est à noter qu'il fut emprisonné durant presque toute la durée de la première guerre mondiale, pendant laquelle les anarchistes se déchirent entre pacifistes, internationalistes et pro-guerre considérés comme nationalistes et traîtres (parmi lesquels Pierre Kropotkine). Ceci aussi, l'auteur le signifie avec force détails, dans une immense fresque des premières décennies du mouvement anarchiste, mais aussi des tendances révolutionnaires comme prolétariennes.

Victor est libéré après cinq ans mais récolte un arrêté d'expulsion du pays, a France, il se rend donc à Barcelone où il reste six mois à partir de début 1917. Là il rencontre de nombreux anarchistes de toutes tendances. L'imaginaire collectif voit en l'anarchisme espagnol la figure de la C.N.T., ce qui est réducteur comme nous le confirme Claudio Albertani. La C.N.T. n'est d'ailleurs fondée qu'en 1910 alors que le mouvement est déjà à l’œuvre depuis pas mal de temps dans le pays. Les détails sont encore une fois nombreux et la documentation consistante sur le bouillonnement anarchiste en Espagne.

Malgré l'arrêté d'expulsion, Serge rentre à Paris en 1917 tout en regardant du côté de la Russie où vient d'avoir lieu la Révolution de février qu'il voit d'un bon œil. Il revoit brièvement Rirette, mais le cœur n'y est plus. Il est de nouveau emprisonné la même année.

Il ne faudrait pas minimiser le personnage de Rirette Maîtrejean car, outre son implication dans les milieux individualistes, dans le journal « L'anarchie » comme dans ses liens avec les révolutionnaires, elle initiera Albert Camus aux milieux anarchistes en 1940.

Mais revenons à Serge. Il obtient un refus pour sa demande de rejoindre l'armée russe en 1917. Dès la Révolution d'octobre, il se range du côté des bolcheviks, d'abord timidement puis de plus en plus franchement à partir de fin 1918 (« Ma joie est inexprimable d'aller prendre ma part des peines et des labeurs de tous ceux qui, en Russie, continuent l'immense entreprise de transformation sociale »), tout en disant garder ses idées anarchistes. À voir. Car il s'éloigne indéniablement de l'individualisme, venant à le critiquer alors que parallèlement Rirette, farouche individualiste, se bat pour la liberté de son ex-compagnon et dont le livre donne un portrait au moins aussi saisissant que celui de Serge.

Libéré de prison, Serge entreprend son voyage vers la Russie. Pendant la traversée, il fait la connaissance de Liouba Roussakova, 20 ans, qui va durablement marquer sa vie. Ensemble, ils auront un fils, Vlady, dont les nombreux documents et témoignages ont permis la naissance de ce présent livre qui sera suivi de deux autres à paraître, sur l'évolution de Victor Serge dans ses combats politiques. Le livre traduit de l'espagnol par Christian Dubucq a été publié par les formidables Libertalia fin 2025 et agrémenté de photographies et fac-similés. Quant à l'ami Victor Serge, arrivé en Russie (qui ne va pas tarder à devenir l'U.R.S.S.), il rejoint bien vite le parti communiste russe. Mais c'est une autre histoire...

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 8 juillet 2026

Roland SIEGLOFF « La main – Thomas Vinçotte ou les doutes d'un sculpteur »

 


Thomas Vinçotte (1850-1925) est un sculpteur belge de renom, travaillant pour la Cour du roi Léopold II. En 1914, alors que ce dernier est décédé depuis cinq ans, un concours est lancé : bâtir un monument en son honneur. Et bien sûr, Vinçotte souhaite participer pour remercier une dernière fois celui grâce à qui il a obtenu la célébrité et la gloire.

En 2024, Camille, jeune stagiaire à la télévision belge, s'apprête à réaliser un reportage sur Thomas Vinçotte à l'occasion du centenaire de son décès. Elle a besoin de retracer son parcours professionnel comme ses liens avec le roi Léopold II, celui même qui a privatisé le Congo, en fut propriétaire avant de le vendre à l’État belge.

Voilà le nœud du problème : le Congo. Car les troupes de Léopold II y ont mené grand train, brutalisant, affamant, exécutant la population noire. Le roi a du sang sur les mains, et la main dans sa globalité est malgré elle l’héroïne du présent roman. Car les colons ont coupé des mains noires, des milliers pour punir celles et ceux qui refusaient d'obéir, et ceci le roi ne pouvait pas l'ignorer. C'est soudain la conscience de Vinçotte qui est mise à rude épreuve : comment représenter le roi sur un monument dressé en son honneur, connaissant les exactions et les mutilations au Congo ?

Oui mais. Le problème est exactement similaire pour Camille qui, avec le recul, détient encore plus d’informations que pouvait en avoir Vinçotte à propos du roi et de sa barbarie. Doit-elle à son tour enrober la réalité, la rendre soutenable aux yeux de ses téléspectateurs et ainsi mentir, y compris à elle-même dans le cadre de son travail ?

C'est tout en subtilité que l'allemand Roland Siegloff dose son roman, convoquant des personnages s'élevant contre la brutalité royale en Afrique noire, espérant influencer à deux époques différentes Vinçotte puis Camille dans leur projet d'hommage. Les deux époques se répondent en miroir, chapitres chiffrés pour le passé, lettrés pour le présent.

« Tout le monde sait aujourd'hui ce que Léopold II a fait au Congo. Avec quelle brutalité, quel mépris des hommes blancs ont agi en son nom. Des millions d'hommes sont morts alors parce qu'on les a chassés de leurs terres natales ou tués brutalement. Cet homme a du sang sur les mains ». C'est à partir de ces données que le roman se développe, sautant d'une époque à l'autre sans jamais devenir confus. D'abord, Vinçotte puis Camille réfutent la responsabilité du roi concernant les horreurs au Congo, mais vite, grâce à des détracteurs décortiquant les faits, ils commencent à douter, car Camille, à plus de 100 ans de là doute, écoutant ses proches malgré son hostilité.

Ce qui se joue en ces pages, c'est la question existentielle suivante : « Doit-on séparer l'homme de l'artiste ? ». « Peut-on créer une œuvre avec une entière conviction et transmettre en même temps le germe du doute, peut-il représenter un homme clairvoyant et suggérer son côté obscur ? Son art a toujours exprimé la force et l'évidence, il a laissé aux autres la légèreté, la subtilité. L'allusion n'a jamais été son fort. Mais il pressent que ce pourrait être une façon d'affirmer sa vraie maîtrise ».

Entre déambulations dans Bruxelles pour des présentations d’œuvres de l'artiste controversé et dissertation sur l'art, Roland Siegloff atteint son but, celui de nous captiver par ses propos toujours modérés et pesés, même s’il est évident qu'il place ses pions d'un certain côté de l'échiquier. L'histoire économique de la Belgique est évoquée. Et tout à coup de nos jours, l'un des monuments de Léopold II créés par Vinçotte voit sa main droite amputée. Il pourrait y avoir un fort geste politique derrière. Cette séquence entre en écho avec plusieurs dégradations récentes de statues de Léopold II en Belgique, dénonçant toutes la colonisation belge au Congo. Lorsque l'Histoire rejoint le présent...

Roland Siegloff maîtrise son sujet, jamais il ne nous perd pas, il sait nous guider sans chercher à nous impressionner (un vieux réflexe pourtant souvent usé et abusé par les écrivains soliloquant sur des œuvres d'art, devenant abscons et grotesques de « savoirs », où la grandiloquence tutoie la caricature). Le roman est à la fois pédagogique, engagé tout en laissant place à la réflexion personnelle. Sans fanatisme, il déroule les faits, les pensées, les possibilités comme les probabilités. Il en ressort un roman équilibré et d'un grand intérêt, navigant sans cesse entre la première partie du XXe siècle puis celle du XXIe, les deux se brouillant parfois, semblant ne plus faire qu'une entité commune. Les propos documentés permettent une approche en finesse. Les personnages secondaires sont au moins aussi importants que Vinçotte et Camille puisqu'ils vont influer sur certaines de leurs décisions.

« La main – Vinçotte ou les doutes d'un sculpteur » vient de paraître aux inspirées Le Ver à Soi, il est traduit de l'allemand par Jacques Duvernet. Vous pouvez le commander directement sur le site du Ver à Soie, n’hésitez pas à glisser un billet supplémentaire pour le superbe « Bienvenue à Faubourg Bienveillant » de Luc Fivet. Pour aller plus loin dans le thème, vous pouvez vous reporter à l'excellent roman documenté de Éric Vuillard, « Congo », paru en 2012.

https://www.leverasoie.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 20 juillet 2025

Georges SIMENON « Mes apprentissages – reportages 1931-1946 »

 


Maintenant que nous avons en hiver et au printemps fait plus ample connaissance avec le nouveau challenge, annuel celui-ci, « Quatre saisons de pavés » du blog Au milieu des livres (présenter au moins un livre de plus de 500 pages par trimestre), penchons-nous sur ce très gros bouquin de plus de 1000 pages de Simenon, « Mes apprentissages » pour ce troisième rendez-vous du défi, le Pavé d’été.

Simenon n’est pas précisément connu pour sa plume journalistique, c’est bien pourtant dans cette profession qu’il a débuté à Paris tout droit débarqué de Liège. Ici, pas de dépoussiérages de ses premiers articles mais bien une sélection d’articles à partir de 1931 qui court jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

Contenu copieux, c’est grâce à ces articles de presse, que Simenon a délivrés comme pour ses romans à une vitesse vertigineuse, que nous apprenons à mieux connaître l’homme. Celui qui par sa fiction était à la recherche de « L’homme nu » se met, inconsciemment, ici lui-même dans le plus simple appareil puisque l’on jauge de ses idées, convictions, contradictions (nombreuses), ses hantises comme ses goûts. Simenon a passé une partie de sa vie à voyager, et c’est par ces voyages qu’il nous dépeint ce qui l’a forgé, que ce soit au bord d’une rivière française ou à l’autre bout du monde.

L’entame est une petite mise en jambes avec des chroniques sur ses voyages fluviaux en France, dressant une fresque du pays dans le début des années 1930. C’est peut-être le compte rendu de sa visite au 36, quai des orfèvres qui suscite les premiers émois. Là-bas, Simenon a suivi des enquêtes de faits divers, c’est sur le terrain qu’il a peaufiné le personnage de Maigret tout en donnant son point de vue personnel sur quelques affaires, dont la célèbre « Affaire Stavisky ». C’est - dit-il en tout cas – qu’a été demandé non à Simenon mais à son commissaire Maigret, ce qu’il pense de cette histoire. Il doit en rendre compte par le biais d’articles. Il se met donc, lui, dans la peau du personnage auquel il a donné naissance pour donner son opinion. Moment totalement à part du recueil, et accessoirement fort réussi.

Simenon a la bougeotte, alors il va et vient un peu partout en France. Il s’intéresse non pas à la nature ni aux paysages – ou si peu - mais à l’homme dans son quotidien. Il dépeint notamment des travailleurs, prolétaires pour la plupart, et il en ressort un certain nationalisme fleurant un rien la naphtaline. Soudain, nouvelle surprise, voilà que Simenon, homme dans ce qu’il a de plus misogyne de manière presque compulsive, écrit sur la Femme. On l’a d’ailleurs connu bien moins rigoureux à prendre fait et cause pour la gente féminine qu’il n’hésite pas à écorcher, humilier ou caricaturer dans son œuvre. Ici il se fait défenseur ardent et même apôtre, mais avec ce rien de machisme sous-jacent qui colle plus à ce qu’il est vraiment. Par ailleurs, dans ces chroniques, il évoque avec fierté les nombreux bordels qu’il a assidûment fréquentés.

Simenon fut peut-être l’un des écrivains les plus contradictoires de son époque. Son racisme latent est ici comme pris à contre-pieds dans une attaque effrénée et sincère contre le colonialisme. « Le colonialisme porte atteinte à la dignité de l’homme » écrit-il. Et là il ne feint pas, on le sent révolté contre le sort qui est réservé aux populations autochtones par des Blancs envahisseurs et esclavagistes. Il se dit même « antiraciste convaincu » alors que nombre de phrases ou situations dans des romans ont sans nuance réfuté cette position. C’est tout l’intérêt de lire Simenon. Car si on le sait très réactionnaire dans ses convictions, très conservateur, « vieux jeu » pour ne pas dire ringard, on découvre par moment un homme sincèrement révolté, lui qui a fait ses premières classes françaises du journalisme aux côtés des anarchistes. On le sent proche d’eux pour certains faits sociaux alors que pour d’autres il se place aux antipodes. Ici il analyse la colonisation avec toute sa rage et son cœur, et il en ressort quelques pages magistrales.

La Norvège en plein hiver, un drame aux îles Galapagos, s’ensuivent de nombreux articles peut-être moins intéressants voire plus soporifiques, sans doute purement alimentaires. Sur un recueil de 1000 pages, il est presque « normal » de traverser par moments des pages plus ennuyeuses où l’écrivain se contente de décrire, tente de peindre une carte postale par sa seule plume. Le drame avec Simenon, c’est que lorsqu’il veut faire reprendre la sauce, il fait aisément d’un exemple précis une généralité, il conclut hâtivement et quasi internationalement à partir d’une scène vue, souvent de quelques minutes, ou d’un entretien qu’il a eu avec l’habitant d’un pays qui lui a raconté ce qu’il avait envie, peut-être d’ailleurs ce que Simenon avait envie d’entendre. Pourtant Simenon entonne le petit refrain modeste : « Je ne veux rien prouver du tout ni rien juger. Je me contente de raconter mes petites anecdotes sans même essayer d’en tirer une morale ». Si seulement…

Par ce livre d’articles, apprend-t-on à mieux connaître Simenon ? La réponse est aussi ambivalente que l’homme lui-même : oui et non. On le reconnaît sous certains traits qu’il a accumulés dans ses romans, par de nombreux « réflexes » d’homme (le mot est important) de son époque, et même par des idéaux politiques qui, même s’il ne développe pas ce thème, peuvent s’apparenter non à un soutien mais tout au moins à aucune répugnance envers le nazisme montant dans les années 30 (tiens, Simenon a croisé Hitler en Allemagne dans un ascenseur). Il ne condamne pas, loin s’en faut, la politique de Mussolini, et jamais il ne se met dans la peau d’un homme de « gauche » sur la politique internationale. Il est attentiste, curieux mais pas affolé. Mais tout ceci est déjà palpable dans son œuvre.

Simenon fait preuve d’un certain nationalisme dès qu’il décrit la France. Plus étonnant : jamais il n’indique tout au long de ces plus de mille pages qu’il est resté citoyen belge, il se revendique français avec des papiers en bonne et due forme, lui qui n’a jamais demandé la nationalité française. Tout comme il apprécie le fait d’être un auteur à part, ce qui l’autorise, dirait-on, à fustiger certains de ses petits camarades d’écriture.

Autant le dire immédiatement, ce recueil est classé par thèmes, non par chronologie. Aussi on peut être perdu quant à l’époque exacte où a été écrit tel ou tel article, même si chaque date est scrupuleusement consignée. Bien vite, le voici en 1945 à Londres, au Canada, aux Etats-Unis où il s’établit pour quelques années (l’idylle, l’exaltation qu’il décrit comme étant la sienne ne dureront pourtant qu’une grosse décennie avant un retour sur son continent natal). Il fuit l’Europe, et pour cause. Car même s’il n’a sans doute pas été un collaborateur actif durant la guerre, il n’a pas non plus farouchement fait preuve ne serait-ce que d’une velléité de résistance, les rumeurs enflent (son frère fut en revanche un proche du régime nazi) et Simenon quitte la piste, direction le nouveau monde. Dans les articles de cette époque, Simenon s’interdit de parler politique (monsieur est prudent, on le serait à moins…). Pourtant, parfois, comme par un vieux réflexe, sa plume fourche. Il parle ainsi de « l’Allemagne occupée » (si si, un lapsus qui en dit long).

La famille Simenon traverse en automobile les Etats-Unis du nord au sud, l’occasion pour le désormais père de famille de créer une suite d’articles consacrés à ce voyage. Là encore les vieux réflexes ressurgissent. Simenon s’extasie sans retenue devant la société d’hyper consommation, d’hyper production, d’hyper capitalisme. Bref, d’hyper tout. Un pays de la démesure égoïste qui semble coller parfaitement avec les idéaux d’un Simenon par ailleurs devenu immensément riche. Ici s’est glissé un texte de 1958, dans lequel par ailleurs il emploie le terme « israélite ». Prudence à nouveau pour celui qui a tant fustigé les « juifs » dans ses œuvres.

Mais revenons en 1931 (vous voyez que le livre, comme ces chroniques, voyage lui aussi, mais dans le temps). C’est un Simenon reporter que l’on perçoit. Il connaît sans aucun doute possible le travail alors fort apprécié de Albert Londres et s’en inspire peut-être directement dans cette série d’articles où il sera notamment question de trafic de tabac à la frontière belge, et ce sentiment de renouer avec Maigret, ce n’est plus Simenon qui décrit, mais le commissaire, comme dans un inconscient dédoublement de personnalité. Ces pages sont émouvantes car elles font revivre en quelque sorte l’atmosphère si particulière des romans de Maigret.

Retour des « impressions de voyageur » et du journalisme sur le terrain. Interview de Léon Trotski en 1933, voyage en Russie en 1934, où il ne voit que mensonge, corruption, manipulation d’Etat, dissimulation et mise en scène. Mais peut-on lui donner tort ? Il raconte en détails sa difficulté pour pénétrer dans le pays mais aussi… pour en ressortir ! Plusieurs articles sur la Turquie avant une nouvelle série d’instantanés sur de nombreux lieux qu’il a traversés. Ce copieux ouvrage est accompagné de photographies prises par Simenon lui-même. Tout n’est pas intéressant, mais Simenon, on le prend comme il est, c’est-à-dire que ses points de vue sont toujours attendus au virage, ne serait-ce que pour s’auto-alimenter sur le fait que cet homme possédait de nombreuses facettes dont certaines peu enviables ou en tout cas peu glorieuses.

Il faut être Simenophile pour escalader pareille montagne, mais l’effort vaut la peine d’être tenté, même si l’homme n’en ressort pas particulièrement grandi. Il nous aura au moins livré des traits plus humanistes de sa personnalité, par-delà des articles eux-mêmes qu’il qualifiait d’ « anecdotes sans prétention, des petites histoires de partout et d’ailleurs, des instantanés pris aux quatre coins du monde ». Et c’est un fait que nous aurons parcouru le globe en chaque point durant ce long voyage, que nous aurons exploré tous les continents avec émotion car, et il faut bien le reconnaître, Simenon écrit ici en passionné, en vrai témoin de son temps, il nous fait partager cette exaltation permanente et on le sent beaucoup moins désinvolte que dans ses romans. C’est un autre aspect de l’homme, une autre sensibilité qui nous sont livrés, et rien que pour ces détails il est intéressant de parcourir ce pavé.

Alors que l’œuvre fictionnelle de Simenon est sans cesse rééditée dans de nombreuses collections, « Mes apprentissages » ne fut publié qu’à une poignée de reprises, la dernière fois en 2016. La version proposée ici est celle de chez Omnibus datée de 2001. Bon voyage !

(Warren Bismuth)





mercredi 14 mai 2025

Georges SIMENON « Monsieur La Souris »

 


La Souris est un clochard des rues de Paris, habitué des commissariats où il se fait coffrer pour dormir au sec. Seulement il vient de tomber sur un corps inerte, un cadavre en somme, muni d’une enveloppe jaune contenant quelque chose comme 4500 dollars. Il va lui falloir jouer fin pour livrer un bout de vérité sur les circonstances de sa découverte, sans toutefois trop en dire, notamment sur le cadavre, que la police n’a pas encore trouvé. Le but est de pouvoir, dans un an et un jour, devenir propriétaire officiel du magot.

La Souris, alsacien désinvolte, culotté et drôle se rend au commissariat, s’y entretient avec Lognon, inspecteur de police municipale. L’enquête avance vite et le mort s’avère être un financier suisse. L’affaire se complique, d’autant que des figures peu reluisantes entrent en piste et qu’une femme accuse le fondé de pouvoir du mort de l’avoir fait passer de vie à trépas, ce qui pourrait bien faire avorter le projet de La Souris. L’enquête est confiée au commissaire Lucas tandis que de son côté, La Souris cherche à en savoir plus sans en avertir la police.

« Monsieur La Souris » est un « roman dur » fascinant de Simenon. Ecrit en 1937 à une époque où Simenon pense en avoir terminé avec son commissaire Maigret (le dernier roman le mettant en scène date de 1934, et Maigret ne réapparaît que ponctuellement dans de courtes nouvelles), il offre pourtant une ambiance absolument similaire. Mieux : son inspecteur Lognon ne va pas tarder à revenir en scène, quelques années plus tard, cette fois en inspecteur… du commissaire Maigret (son surnom « l’inspecteur malgracieux » ne lui vient d’ailleurs pas de l’équipe de Maigret mais bien de ce Monsieur La Souris !). Lucas, ici le commissaire fumant la pipe, fait déjà à cette époque partie des « lieutenants » de Maigret. Janvier, un autre des fidèles de Maigret déjà apparu antérieurement, est mieux qu’aperçu dans ce « Monsieur la Souris ». Bref, ce roman contient tous les ingrédients pour être un Maigret… sans Maigret ! Il est en quelque sorte peut-être le seul Maigret « caché » dans toute l’œuvre de Simenon. Il pourrait faire partie de la saga (il y est même fait quelques allusions à la ville de Vichy, du département d’où Maigret est né, l’Allier).

Ce roman est doublement à ne pas mésestimer, l’enquête et sa conclusion étant tout à fait bien menées pour une chute de choix. Quant à Simenon, il n’a jamais pu se défaire de « son » Maigret et le fait revivre ici sous les traits de son équipe, comme si le commissaire observait ses collègues en direct de sa maison de campagne où il a pris alors sa retraite à Meung-sur-Loire. Quant à Lucas, il apparaît assez brièvement dans un roman contemporain à « Monsieur la Souris », un de ces roman durs dont l’ambiance pourrait se rapprocher des Maigret, « L’homme qui regardait passer les trains ». Lucas interviendra dans d’autres romans durs.

Un bémol toutefois, mais qui n’est pas propre à ce roman. Simenon avait le désagréable réflexe, alors que le corps d’un mort n’a pas encore été retrouvé et que la personne est donc par définition toujours considérée comme vivante, de faire témoigner ses personnages en en parlant systématiquement ou presque au passé, comme s’ils avaient eu vent du décès. Cette faute est constante dans son œuvre, mais peut-être qu’ici elle est encore plus flagrante, d’autant que l’histoire repose en partie sur la non découverte du corps et que les témoignages se succèdent, évoquant tous le financier suisse au passé.

« Monsieur La Souris » montre, comme le recueil de nouvelles « Le petit docteur » déjà chroniqué ici, que Simenon, après avoir plus ou moins effacé Maigret, ne parvient pas à vivre sans lui, sans y faire plus ou moins implicitement allusion. C’est comme un personnage qui le hante, lui empêche de regarder à côté, sans lui. Il est incontestable que ce « Monsieur La Souris », mieux qu’un clin d’œil ou un hommage, est un tome non revendiqué de Maigret où Simenon tente de se séparer de la figure de son héros, comme pour le punir, en confiant une enquête de Maigret à d’autres intervenants. Mais Maigret, expulsé par la porte, reviendra par la fenêtre, cette fois pour toujours dans l’œuvre de Simenon. Pour qui Maigret occupe une place particulière, il me semble déraisonnable de ne pas découvrir ce roman dur, un prolongement de la série. Quant à Monsieur La Souris, rendez-vous dans le roman pour voir ce qu’il advint de lui. Il fut adapté à l’écran en 1942 par Georges Lacombe avec Raimu dans le rôle principal, j’en garde un bon souvenir quoique nébuleux.

(Warren Bismuth)

dimanche 1 septembre 2024

Jennifer LAVALLÉ « Les journées sont si longues »

 


Cinq nouvelles, cinq femmes, cinq destins. L’autrice franco-belge Jennifer Lavallé dépeint avec méthode cinq existences de femmes qui a priori ne se connaissent pas et n’ont rien en commun sauf d’être chacune de (très) bonne famille. Dès l’amorce, le lectorat est sous le charme, avec cette première nouvelle, brève autant que merveilleusement facétieuse, mais je ne puis hélas rien vous révéler afin de vous en laisser découvrir tout le piquant.

Chaque nouvelle est précédée d’un proverbe qui en annonce la teneur. Petites historiettes qui, si elles sont toutes indépendantes, peuvent laisser entrevoir un fil d’Ariane, que ce soit dans une rupture amoureuse, la maladie, ou la vieillesse, il pourrait être le désir de liberté, la volonté (ou le besoin ?) de repartir de zéro, mais aussi dans une moindre mesure la nostalgie ou la peur de l’oubli.

Les rêves ainsi que l’élément liquide se font une place de choix dans ce recueil varié par ses thèmes. Ces femmes sont toutes intégrées dans la société dans laquelle elles évoluent, mais un choc émotionnel, toujours différent dans son approche, va faire basculer leur existence, parfois par un fait extérieur, parfois par un coup de patte (je pense au chat sur la couverture) de la protagoniste. « Les journées sont si longues » avance ses pions par petites touches poétiques, suaves et délicates, même si le fond peut s’avérer tragique.

La dernière nouvelle « Pâles soleils » occupe à elle seule plus de la moitié de ce mince volume de 80 pages. Une femme agressée, hospitalisée. Un chirurgien. Elle amnésique, séduite, lui prévenant. Très vite ils vivent ensemble. La suite est à découvrir dans ce recueil qui sait mettre en valeur des femmes aisées touchées dans leur élan. Bien sûr, la littérature n’est pas en reste : « Elle acheta son premier roman, « Bourlinguer » de Blaise Cendrars. Elle alla s’installer sur une chaise dans un jardin public et elle se mit à lire, avec avidité. De temps à autres, abandonnant sa lecture, elle observait les passants. Les amoureux sur les bancs. Les paumés. Les vieux et les enfants. Elle observait la ronde du monde avec détachement. Elle se sentait différente d’eux tous ».

Jennifer Lavallé sait mettre les formes stylistiques pour nous accompagner dans ses histoires, les phrases sont poncées jusqu’à ne laisser dépasser que la partie nécessaire, donnant une fluidité d’une grande poésie à chacun des récits. Ce livre pétillant et très attachant est  sorti en 2023 dans la maison d’auto-édition Librinova.

https://www.librinova.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 26 juin 2024

Jennifer LAVALLÉ « Devenir mer lac forêt » + « Écarlates »

 


Cette ville dépeinte dans « Devenir mer lac forêt » existe-t-elle ? A-t-elle existé ? Celle que l’on rejoint en accostant, même si « Il n’y a pas de bateau / sur la mer des larmes humaines », cette ville blanche qui en rappelle d’autres. Pourtant seule celle-ci renferme le temple de Angkor Wat. Ou a renfermé. Les quatre éléments – l’air, le feu, l’eau et la terre - sont convoqués dans ce recueil délicat qui sait pourtant se faire tempétueux, car c’est bien l’eau qui domine dans ce combat inégal, cette eau qui amène aux ruines. Jennifer Lavallé décrit lentement, avec assurance celles de Angkor Wat mais plus globalement la ville, cette ville oubliée, dont il ne reste que l’évocation, où tout a matériellement disparu.

Soudain un événement vient bouleverser l’existence de ce poème, de cette femme contemplant la cité blanche : l’arrivée d’un bébé, avec ce brusque ralentissement du temps, cette focalisation sur l’intime, le personnel, le privé. Le recueil peut être vu comme une parenthèse dans la ville défunte ici magnifiée qui entame et clôt le texte. Poésie sensitive sous-titrée « Poèmes et sons glanés » parue fin 2023 chez un éditeur belge, Bleu d'encre. Avec cette couverture magnifique, à la fois mélancolique et puissante.

L’amour, la musique, l’art en général trouvent leur place en ces lignes, ils savent se détacher et se suffire. Le texte est à écouter sur le lien suivant :

https://www.radiola.be/productions/devenir-mer-lac-foret/

S’il est question de bébé dans la fin du recueil précédent, dans « Écarlates » c’est son non avènement qui est évoqué. Cette douleur, cette décision à prendre urgemment, pour des motifs qui n’appartiennent qu’à soi : l’avortement. Dans un texte courageux, lucide et prévenant, Jennifer Lavallé dévoile l’intime, le sentiment devant l’acte définitif, la peine silencieuse, non partageable. Là encore l’eau prend une grande place, mais c’est peut-être pour suppléer cette perte des eaux qui n’aura pas lieu, qui ne prendra pas forme, qui ne prendra pas vie. Et ces doutes, omniprésents : « déchirer ce poème dormir ». La littérature, l’Histoire, celle des femmes, viennent cimenter le récit, avec ce bel enchaînement sur les figures de Stig Dagerman puis Marie Capelle.

Jennifer Lavallé jongle avec les lettres, ainsi ce « L’été partout autour / en moi seulement l’hi(v)er », ces lettres qu’elle tape sur un clavier qui parfois tient le rôle d’un piano et semble faire surgir des notes. Dans une grande délicatesse, l’autrice belgo-française conte le parcours de ces femmes qui ont choisi de ne pas donner la vie, pas cette fois en tout cas. Et dans une recherche de liberté, d’émancipation, elle se place à leur côté pour les soutenir. « Écarlates «  vient de paraître aux éditons Québécoises Pierre Turcotte.

Ces deux recueils sont d’une belle finesse, avec des phrases ciselées, brodées solidement entre elles, s’y plonger est comme se sentir au cœur d’un cocon qui sait pourtant vous bousculer. Un superbe travail de l’autrice à partager et à faire connaître.

https://www.pierreturcotte.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 10 décembre 2023

Georges SIMENON « L’homme au petit chien »

 


Je lis encore souvent SIMENON, mais je ne fais état que de peu de ces lectures sur le blog pour ne pas surcharger les propos. Cependant, de temps à autre, un de ses ouvrages me semblant plus nécessaire apparaît sur le blog. C’est le cas pour « L’homme au petit chien ».

Roman écrit en 1963, il dépeint un homme, Félix Allard, au seuil de la cinquantaine et par ailleurs narrateur du récit conté en partie au présent, détails intéressants quand on sait que SIMENON a souvent employé pour ses romans la troisième personne dans un temps passé. Le « je » au temps présent renforce un peu plus l’intrigue, la rend immédiate, actuelle, et c’est peut-être un atout supplémentaire de l’œuvre (je pense aussi à « En cas de malheur » qui utilise la même structure, mais ce n’est pas le seul).

Félix Allard est commis dans une librairie parisienne tenue par la vieille madame Annelet, de plus en plus impotente. Dans un monologue intérieur puissant et précis, il se souvient du temps passé et prend des notes dans un cahier bleu (le second sera jaune), comme dans un carnet intime. Allard est toujours accompagné de son chien de cirque, Bib. Tout d’abord, c’est par l’entremise de bribes de conversations avec sa patronne que nous découvrons la parcours du commis, puis peu à peu, celui-ci se livre, s’auto-analyse. Nous apprenons soudain qu’il a été emprisonné par le passé (nous ne connaîtrons les circonstances qu’à la toute fin du récit). Allard a été marié (il l’est toujours puisque le divorce n’a jamais été prononcé) et père de deux enfants.

C’est à sa sortie de prison qu’il a décroché son emploi actuel. À ses heures perdues et de loin, il espionne sa femme Anne-Marie et ses enfants, avec qui il a vécu six ans, dans leur quartier. Seulement, huit ans après sa sortie de prison, son passé le rattrape, comme une gifle en pleine figure. Il est temps de faire le bilan de sa vie.

Allard fut un homme jaloux, possessif, dominant. Aujourd’hui il paraît indifférent à tout, au bonheur comme à la souffrance. Même la seconde guerre mondiale ne l’a pas tellement bouleversé (on pourrait y voir une sorte de début d’autobiographie). Sonne l’heure des reproches, il n’a pas été tendre ni tolérant avec ses proches.

« L’homme au petit chien » me semble un roman important dans la gigantesque œuvre de SIMENON. Il pourrait être une sorte de résumé succinct de celle-ci. On y voit « L’homme nu » cher à l’auteur, dans une analyse psychologique vertigineuse. Il balaie des décennies entières du XXe siècle alors que la plupart des romans se contentent généralement d’exister dans un temps donné, souvent celui où ils furent créés. Mais ce roman est aussi celui du regret, de ce que le narrateur n’a pas osé faire dans son existence. Comme souvent chez SIMENON, le personnage se sent seul, oublié. Et ici ce n’est que la présence de son petit chien qui le raccroche à la vie, qui tempère le climat étouffant.

Ce roman est impressionnant dans sa structure narrative, dans ses va-et-vient entre passé et présent, dans ses pensées intimes sur le futur, dans ses seconds rôles, d’anciennes connaissances, qui entrent soudain en scène et donnent une épaisseur à l’action, d’autant qu’ils prennent rapidement une part active à l’intrigue, cruciale même. Ce texte est celui d’un homme blessé, désenchanté, qui n’attend plus grand-chose de la vie, jusqu’à la toute dernière page, une coupure de journal dans la rubrique « faits divers » qui vient clore le drame.

Il n’est peut-être pas nécessaire de lire les 117 « romans durs » de l’œuvre de SIMENON écrits sous son propre nom, mais celui-ci restitue à merveille tout l’univers du romancier. Si vous n’avez jamais lu SIMENON, il peut être intéressant de commence par celui-ci pour bien vous familiariser avec cette atmosphère unique et terriblement addictive.

« Pour une femme, je suis un ancien mari, pour une jeune fille et un jeune homme, un père dont ils se souviennent à peine et de qui on ne doit pas parler ».

 (Warren Bismuth)

dimanche 21 mai 2023

Georges SIMENON « Les volets verts »

 


« Jusqu’à l’âge de cinquante ans, il n’avait vécu que du théâtre. Jusqu’à quarante ans, il avait eu des échéances difficiles. Jusqu’à trente ans, il avait crevé de faim ».

Émile Maugin est un acteur de théâtre et de cinéma d’à peine 60 ans mais usé par le métier et l’alcool. Son docteur lui indique que son cœur est celui d’un type de 75 ans et qu’il doit lever le pied. Maugin a eu un enfant avec l’une de ses femmes (il a été marié plusieurs fois) qu’il n’a pas tardé à abandonner. Aujourd’hui il se traîne, lassé de la vie, de son rythme effréné. Métamorphosé par la notoriété, lui pourtant issu d’une famille miséreuse et discrète, est peu à peu devenu irascible, dominateur, autoritaire.

Maugin est un arriviste, séduisant les femmes, les manipulant. Il se voit au-dessus de la mêlée, des quidams sans envergure, pourtant « Il avait encore sa tête d’ahuri de Monsieur-Tout-le-Monde ». Sa vie semblant devenue incontrôlable, il se met en retrait de ses activités, direction Antibes où il s’adonne à la pêche et à une vie en surface plus apaisante. S’il rencontre des autochtones érudits et à l’aise en société, il vit ceci comme un affront, une humiliation, frappé d’un mal-être qui lui montre tous les détails de son environnement immédiat comme répugnants : « L’odeur aussi, les jours comme aujourd’hui, sans un souffle de brise, lui donnait la nausée. Le bateau puait. Ses mains puaient. Il avait l’impression que même le vin blanc, dans la bonbonne qu’on laissait tremper le long du bord pour le rafraîchir, sentait la marée et les vers ».

« Les volets verts » est le roman d’une dérive, d’une descente aux enfers, d’un lâcher prise inéluctable. Maugin victime de son propre rôle, homme sans qualités (aurait dit MUSIL), à l’agonie, cherchant désespérément le bonheur. Les volets verts évoqués dans le titre sont ceux d’une maison que convoitait l’une de ses femmes, qui voyait dans cette demeure le comble de la sérénité et de la réussite. Maugin cherche ces volets verts sans jamais les trouver.

« Il avait pris l’habitude de faire de longues siestes, de lire des scénarios, le soir, dans son lit, en sirotant son dernier verre de vin, de vivre plus salement ». Maugin est devenu ce sale bonhomme dont la vie lui échappe. Le dernier chapitre est particulièrement suffocant, comme une mise en scène théâtrale avec toutes les personnes marquantes qu’il a connues dans sa vie, séquence où il voit repasser toute sa vie. « Les volets verts » est un roman de la fuite, de la recherche vers une impossible reconstruction.

SI vous êtes adepte de l’atmosphère unique de SIMENON (je vois des doigts qui se lèvent), il vous faut lire ce texte, peut-être l’un des plus sales, des plus spongieux, des plus éprouvants de l’auteur, les mots grossiers, pourtant généralement peu utilisés par SIMENON, accentuant un peu plus le malaise. Aucune issue n’est envisageable, aucune bouée de secours ne vous sera lancée, ce roman est irrémédiablement noir et fascinant par sa construction d’une simplicité extrême, où l’écrivain suit son personnage, comme impuissant, passif. « Les volets verts » fut écrit en 1950, SIMENON vit alors aux Etats-Unis. Le livre est immédiatement attaqué pour les similitudes de traits entre Maugin et des acteurs alors connus, SIMENON s’en défend dans un avertissement de début d’ouvrage : « Maugin n’est ni Untel, ni Untel. Il est Maugin, tout simplement, avec des qualités et des défauts qui n’appartiennent qu’à lui et dont je suis le seul responsable ».

« Les volets verts » a été adapté en 2022 au cinéma. Le film de Jean BECKER, réalisateur pourtant habituellement fort talentueux, est en tous points raté. Jamais il ne reflète l’atmosphère du roman, au contraire il dépeint un Maugin presque sympathique, comme si BECKER avait voulu le réhabiliter et gommer la noirceur chez SIMENON.

 (Warren Bismuth)

jeudi 24 novembre 2022

RODOLPHE & MAUCLER « Simenon le roman d’une vie »

 


Comme son titre l’indique, ce roman graphique propose une biographie de Georges SIMENON, de sa jeunesse à Liège jusqu’à son arrivée à Paris et ses premiers succès littéraires.

Enfant, SIMENON dévore les romans classiques malgré l’hostilité évidente de sa mère, femme autoritaire et injuste, lui préférant le cadet, Christian. Père présent et bienveillant, mais effacé par le caractère volcanique de sa femme, catholique pratiquante. Bien vite le jeune Georges est attiré par les femmes, obsession qui le poursuivra toute sa vie.

Tout d’abord enfant de chœur, SIMENON signe ensuite ses premiers contrats professionnels : apprenti pâtissier puis libraire. Mais à chaque fois il est congédié. Le tournant se situe avec ce poste décroché comme journaliste à la gazette de Liège, célèbre quotidien local de tendance catholique. Très vite le jeune Georges apprécie les faits divers et les affaires de meurtres, comme il apprécie la proximité des prostituées, une drogue qui là encore ne le quittera pas.

Il participe à des fêtes arrosées, bien sûr entouré de femmes qu’il désire. Il fait la connaissance de Tigy qui finit par devenir sa femme. Une femme qui doit accepter un ménage à trois ainsi que les écarts sentimentaux et sexuels de son mari, notamment avec Joséphine BAKER.

La mort de son père laisse un vide. Cet homme pourtant si souvent discret et insignifiant lui a permis en un sens de se sentir homme. C’est à cette période qu’il accomplit son service militaire, mais un projet le taraude : écrire des romans. Le premier d’entre eux est rédigé en septembre 1920 et s’intitule « Au pont des arches » (SIMENON a alors 17 ans). Il est publié sous pseudonyme : Georges Sim. De là s’amorce une boulimie d’écriture, près de 200 romans et nouvelles en une dizaine d’années (!), principalement érotiques ou légers, toujours publiés sous divers pseudonymes, dans des journaux et gazettes, avant les années 30. En aparté, notons que sous son vrai nom, SIMENON publiera à peu près autant de romans et nouvelles.

Afin de rencontrer le succès, il s’installe à Paris, où il fréquente les milieux littéraires, ponctue ses affinités de bamboches sévères. En 1929 il achète le bateau « L’ostrogoth » qui va lui permettre de connaître la vie sur l’eau, un autre quotidien, qui par ailleurs va influencer une partie de son œuvre future (il s’imagine en digne héritier de Joseph CONRAD). Lors d’un voyage en Hollande à bord de son bateau, il crée le personnage de Maigret, puis organise à Paris le désormais célèbre bal anthropométrique afin de faire connaître « son » commissaire. C’est sur cette note pleine d’espoir que s’achève la BD.

Les couleurs surannées des illustrations de Christian MAUCLER portent cette biographie de manière éclatante. Quant au texte de RODOLPHE, il est simple et concis, sans jamais se perdre dans des détails superflus, il va droit au but afin de faire partager cette tranche de vie, laissant l’écrivain en devenir à l’aube de ses 30 ans. Les fans de SIMENON y trouveront largement leur compte. Cette BD vient de sortir aux éditions Philéas, elle est à déguster tranquillement, près d’une source de chaleur.

https://www.editis.com/maisons/phileas-2/

 (Warren Bismuth)

lundi 5 septembre 2022

Georges SIMENON « Maigret à Vichy »

 


Ce tome, « Maigret à Vichy », n’est bien sûr qu’un prétexte à cette chronique. Ponctuellement je rejoins le commissaire né de l’imagination de SIMENON, je lui fais des infidélités très souvent, plus rarement je l’abandonne durant plus d’une année. Mais il revient dans la même pièce que moi, comme un vieil amant, et cela fait 15 ans que ça dure. Enfin plutôt, que ça durait. En effet, c’est par ce « Maigret à Vichy » que l’aventure se termine dans mes lectures, que se clôt pour moi le cycle des enquêtes du commissaire. Je le confesse, je n’ai pas pris le chemin tout tracé qui m’aurait enjoint de lire tout dans l’ordre chronologique, pour la simple raison que lorsque j’ai repris, de manière active, les enquêtes en 2007, je ne pensais pas parvenir un jour à terme, à avoir lu tout l’univers qui met en scène le célèbre commissaire, je m’imaginais me contenter de grappiller ici et là quelques titres épars.

Bilan du personnage de Maigret : 75 romans, 29 nouvelles, mais aussi les cinq apparitions « proto-Maigret » au tout début des années 1930, cinq enquêtes où le commissaire est ébauché, mais qui ne figurent pas dans la série. Terminer une pareille expérience, c’est un peu comme perdre un membre de sa famille. 15 ans de cohabitation plus ou moins active, 15 ans que lui fume sa pipe et moi mon tabac en le lisant. J’en ai retenu beaucoup d’enseignements, notamment dans le travail psychologique minutieux opéré par SIMENON, et cette précision chirurgicale, comme maladive. J’en suis venu à observer mes semblables et leurs travers, et bien sûr de le regretter illico.

Pendant ces 15 ans, Maigret m’a séduit, jamais ennuyé, jamais je n’ai trouvé le temps long dans une description ou une conclusion d’enquête. Parfois certaines preuves ont pu me paraître un poil hâtives, du genre grosses ficelles que l’on cache derrière le décor. Mais toujours je me suis senti solidaire et plein de tendresse pour ce gros monsieur pataud et malhabile dans ses déplacements.

SIMENON, à qui un journaliste disait que « son » Maigret lui ressemblait de plus en plus, répliqua que c’était lui, SIMENON, qui se rapprochait de plus en plus du personnage qu’il avait créé. C’est le plus bel hommage qu’il pouvait rendre à celui qui l’a rendu célèbre. Mais lui-même n’a-t-il pas rendu Maigret célèbre ?

Pourquoi terminer cette série par « Maigret à Vichy » ? Maigret a grandi à la campagne près de Moulins, dans le département de l’Allier, car oui, Maigret est auvergnat. Et cette enquête à Vichy, qui n’en est pas vraiment une pour lui en tant que commissaire (puisqu’il se trouve alors sur place avec sa femme pour suivre une cure de remise en forme dans les eaux thermales), est une sorte de retour aux sources, en tout cas à quelque 40 kilomètres seulement de son lieu de naissance.

« Maigret à Vichy » est original dans son scénario. Maigret n’est pas là pour poursuivre un tueur, mieux, il est avec sa femme, en amoureux, flânant dans les rues de la ville de Vichy, observant les autres curistes, comme par déformation professionnelle, lorsque l’une d’entre elle, une femme d’une cinquantaine d’années qu’il a déjà remarquée, est assassinée. C’est presque « par accident » qu’il prend part à l’enquête, durant laquelle d’ailleurs sa femme donne quelques pistes, ceci aussi est rare dans la saga. Le fond n’est jamais à sous-estimer chez Maigret, la trame est toujours complexe ou en tout cas solide et soignée. Ce tome ne fait pas exception à la règle. On se laisse comme toujours prendre au jeu avec allégresse et enthousiasme. Maigret est de ces personnages littéraires qui marquent longtemps. Certes, les nombreuses adaptations cinématographiques ou télévisées ont contribué à le rendre encore plus célèbre, mais il faut avoir lu ses enquêtes pour bien se rendre compte du travail méticuleux de l’auteur qui avance par touches minuscules sur le terrain avec Maigret, ne laissant rien au hasard, et surtout pas la météo du jour !

J’ai du mal à réaliser que je dis adieu à Maigret, alors je préfère un « au revoir » timide, peut-être reviendrai-je un jour ou l’autre vers lui, retendre ma main à sa grosse paluche. Je n’ai pas la prétention de pavoiser en connaisseur ès-Maigret, en spécialiste de la question. Mais sachez qu’au fil des décennies, le protagoniste principal évolue peu, que sa vie n’est jamais pleine d’aspérités, aussi ses enquêtes peuvent se lire dans le désordre. Quant au préférences dans le choix, c’est bien simple : aucun tome, aucune enquête ne m’ont paru creux ou invraisemblables, tout vaut le déplacement, même si à titre personnel et avec ce léger recul, les nouvelles m’ont laissé une très forte impression de par leur précision d’horloge suisse en seulement quelques pages, c’est sans doute vers elles que je retournerai en premier lieu si l’envie me vient subitement de renouer avec Maigret. Mais d’ici là, j’aurai peut-être relu « Maigret entre en scène », ce recueil désormais épuisé qui regroupe cinq enquêtes passées inaperçues, qui sont pourtant les racines mêmes du commissaire, celle où par de plus ou moins longues apparitions, il est présenté au lectorat de SIMENON. Si j’effectue le grand saut, je ne manquerai pas de vous en faire part. En attendant, vous pouvez vous plonger sans crainte dans cette série, je vous souhaite 15 années pleines de rencontres et de complicité.

(Warren Bismuth)

jeudi 18 août 2022

Vinnie TWOPENS « Dès Ciney c’est gagné » 3/3

 


Achet est le théâtre d'âpres duels volatiles, voici que j'assiste à la bataille d'un passereau avec son propre reflet dans un rétroviseur de voiture. Je décolle de la banquette avec la sensation cuisante de marcher sur des lames de couteaux et avance vers un somment en pente douce. Des papillons virevoltent autour de moi, les oiseaux batifolent quand j'arrive à une petite et coquette maçonnerie avec une statue de la vierge. Un bouquet et une bougie me laissent penser que ce lieu est entretenu à tel point qu'il y a même deux chaises. Comme si des grenouilles de bénitier avaient l'habitude de venir ici confortablement se confesser.

 

Hamois apparaît au creux du vallon en face recouvert de tapis jaunes et mauves. D'agréables effluves de corydales et ficaires saluent mon arrivée dans le patelin. Un vieillard somnole derrière sa porte-fenêtre entrouverte au son des croassements lugubres des corneilles qui tournoient dans l'azur. Je franchis encore le Bocq. L'office du Tourisme est fermé et encore une fois le manque d'accès à l'eau potable se fait sentir paradoxalement à la présence de toutes ces rivières, ruisseaux et rus. Obligé d'aller quémander de l'or bleu à l'officine locale. Je m'autorise une halte à la terrasse lumineuse de la Taverne Restaurant Le Tramino pour un coca et une clope qui m'étourdit quelque peu. Des vieux sirotent leur bière au comptoir en taillant le bout de gras, deux quinquagénaires cyclistes arrivent et commandent des Chimay Blanches. Il me reste une douzaine de kilomètres pour atteindre Ciney. Je profite du coup de boost du sucre du soda pour me remettre en route.

Par le ravel à l'emplacement de l'ancienne gare, je longe un wagon-restaurant gastronomique et quitte Hamois sur la pointe des pieds. Les méandres gracieux du Bocq dessinent le paysage en contrebas, je m'éloigne du concert des corvidés ondoyants tandis que les clochent de l'église Saint Pierre et Paul sonnent dans mon dos 14h30. Des mouchettes tourniquent autour de moi, sans doute attirées par mes relents de plus en plus prononcés de transpiration. Des éoliennes sont plantées dans le panorama avec en avant plan des vagues de boue de terre labourée figées par la sécheresse.

Brusque changement de cap à gauche pour décroître vers Emptinne. Ce nom sonne vide à mes oreilles habituées à l'anglais... J'aperçois au sud-ouest par delà le vallon la paroisse caractéristique de Ciney. Ma première rencontre avec le village se fait avec un groupe grisâtre de maisons modernes. Peut-être est-ce pour rester dans le ton des vieux foyers en pierre du pays qui s'étendent autour de l'église au clocher octogonal. Je me sustente d'une mandarine au pied de ce dernier au milieu des chiures de pigeons. Mes épaules sont lasses de mon bagage bien trop pesant et rechignent un peu devant les 6 derniers kilomètres.



Après avoir enjambé une dernière fois le Bocq, j'emprunte quelque peu le ravel en passant par un tunnel sous la Nationale 4.

Des tags grossiers recouvrent ses murs, souvent la médiocre signature d'un raté en quête de reconnaissance. C'est dingue ce besoin de toujours laisser des traces insignifiantes de son passage mais qui gâchent le vagabondage des yeux.
Je l'avais repéré de loin cette grimpette qui gravit l'autre flanc de la cuvette vers un zoning terne faisant la réclame de la Mai­son idéale. Je préfère encore être sdf si telle est LA demeure de rêve.

Tout en philosophant tout haut sur cette variété de crotte de nez qui colle opiniâtrement aux doigts et ayant réussi à m'en débarrasser d'une chiquenaude, je sursaute à l'appel d'une sonnette de vélo.

- Comment ça va ?

Je ne connais pas la locutrice et devant mon air interrogateur elle poursuit:
- ...depuis toute à l'heure ?

Je comprends qu'il s'agit d'une des deux vélocipédistes croisée plus tôt à la taverne hamoisienne.
A ma démarche échinée, elle m'invite au repos chez elle et me propose même de m'emmener à la gare en voiture. Elle acquiesce à mon refus obstiné et comprend mon entêtement à vouloir aller jusqu'au bout m'interrogeant même sur les origines de mon accent suisse (sic).

Elle prend congé en me souhaitant du courage pour atteindre ma destination finale par mes propres jambes.




Redescente jusqu'au Ravel, encore !? Je traverse une Nationale pour parcourir un chemin caillouteux le long d'un autre domaine Vivaqua. Je gravis encore une affreuse route sur un étroit accotement, les voitures me frôlant à toute vitesse. Le beffroi cinacien se rapproche toujours plus derrière le triste spectacle d'un entrepôt puant les produits chimiques. Un sentier longe le grillage pour traverser une voie ferrée désaffectée et dans un ultime raidillon, je pénètre enfin la capitale condruzienne. Je rejoins la Place Monseu point de départ et d'arrivée du GR 575/576.
Je n'ai même pas le temps de profiter d'une Ciney sur l'espla­nade car il me reste encore 1 km à avaler pour atteindre la gare m'amenant au total 33,1 km en 9h30 pour cette journée. Je me rabats sur l'épicerie attenante à la station mais elle n'a même pas ce nectar local au frais !

Une honte ! Face à une marée humaine, je gagne les quais clopinant toujours plus et prend le train jusque Namur. Sur place, la correspondance ne tarde pas à me conduire à Huy. En quittant le tortillard j'ai l'impression de devoir parcourir une étendue goudronnée infinie avant de déposer mon postérieur sur un banc devant la gare hutoise. Je résiste à la tentation de m'abreuver au Buffet de la Gare préférant bouquiner une demi-heure avant l'arrivée du dernier bus 126A.


J'ai oublié mon titre de transport et espère me fondre dans la masse à l'ouverture des portes. Mais je suis le seul passager et le chauffeur ne tarde pas à s'enquérir de ma destination.

Goguenard il me laisse prendre place m'avertissant juste que je devrai assumer les conséquences en cas de contrôle.

Quel contrôleur perdrait son temps en ces heures vespérales sur des lignes rarement empruntées et vouées à disparaître ?


Il est 20h00 quand pour finir, je retrouve en boitant la place de Grand Marchin, 32 heures après l'avoir quittée avec au total 59,6 km dans les pattes avant de regagner mes pénates.



Cette double boucle de Grande Randonnée avec ses variantes totalise près de 360 km à travers le Condroz namurois et liégeois. Il m'aura fallu 12 jours en tout pour le parcourir totalement. Probablement moins sexy et fréquenté que le GR 16 par exemple qui voit des hordes de marcheurs envahir les méandres de la Semois à la belle saison. Peut-être peut-on expliquer cela par son accès difficile même avec les transports en commun. Il faut une organisation millimétrée pour se rendre aux points de départ et repartir des arrivées, enchaînant parfois plusieurs bus clairsemés et trains.


Je comprends que les boucles à la journée ou de quelques heures ont la côte, mais parcourir l'entièreté de ces chemins au long cours relèvent un peu du défi...
Pour mieux profiter du calme, doit-on se réjouir du sentiment de déréliction ou s'alarmer du manque d'intérêt croissant pour la marche (quoique la crise du covid ait provoqué un regain de sympathie pour cette activité) ? Déracinée de la Terre, la société devient de plus en plus technologiquement interconnectée. La fonction créant l'organe, bientôt nos jambes disparaîtront au profit de doigts agiles qui glissent sur un écran de smartphone.

 

Vinnie TWOPENS

lavidanche@hotmail.com

- Avril 2022 -



lundi 8 août 2022

Georges SIMENON « Maigret chez le coroner »

 


Pourquoi donc présenter sur ce blog un volet de la série des Maigret de Georges SIMENON alors que tout le monde connaît ce commissaire ? Pour plusieurs raisons : tout d’abord, j’en continue la lecture, jusqu’à ce que mort s’en suive, ou plutôt jusqu’à avoir épuisé l’intégralité de ses enquêtes, défi entamé il y a 15 ans, qui touche à sa fin, et dont je vous reparlerai dans une prochaine intervention. Deuxièmement car il me semble être devenu un personnage incontournable de la littérature du XXe siècle et qu’il faut bien de temps à autre le déterrer afin de l’aérer. Enfin, cet épisode de Maigret est sans nul doute l’un des plus audacieux et des plus originaux de la saga (forte de 75 romans et 28 nouvelles tout de même, sans compter les 5 romans de SIMENON publiés alors sous pseudo et ébauchant les premiers traits et les premières manies du futur commissaire, regroupés sous le titre « Maigret entre en scène »).

Invité par le F.B.I., le pourtant pantouflard Maigret se rend en Arizona afin d’assister à un procès, pour mieux se rendre compte de la manière de travailler de la police Etats-unienne. Au menu une morte, retrouvée près d’un rail de chemin de fer, elle a été percutée par la locomotive. Accident, meurtre ou suicide ? Ce soir-là, ils étaient six jeunes (Bessy la victime ainsi que cinq hommes) à faire la fête et boire plus que de raison. De séductions en disputes et tromperies sur fond de saoulerie mémorable, le drame survient.

Aux Etats-Unis, pas d’interrogatoires en privé mais des procès gigantesques et médiatisés devant public et journalistes. Et bien sûr la foi sous serment de ne dire que la vérité, toute la vérité. Entre souvenirs évasifs, hésitations et sans doute force mensonges, les acteurs de la soirée se confient à la barre…

Pourquoi « Maigret chez le coroner » est-il un tome original de la série ? En premier lieu car le commissaire français assiste au procès, mais ne participe pas. S’il aimerait parfois intervenir pour demander des éclaircissements ou faire part d’un détail qu’il juge erroné, il se contente d’écouter, il est peu actif (alors que d’habitude son imposante et lourde carrure est omniprésente). Ce qui est étonnant, c’est aussi qu’il découvre le confort tout relatif et matérialiste de la société américaine : de l’électroménager dernier cri au développement des assourdissants juke-box, en passant par les limousines de luxe, les yeux du commissaire s’écarquillent, pas toujours par acquiescement. SIMENON montre les Etats-Unis tels qu’ils sont à l’époque (le roman fut écrit en 1949), donnant de nombreux indices sur la technologie montante et galopante.

Maigret aimerait la jouer à l’ancienne, se rendre sur le terrain du drame. Mais aux Etats-Unis, on ne procède pas ainsi, les méthodes du commissaire semblent être devenues obsolètes. S’il est parfois séduit par le pays, le plus souvent il ne le regarde que d’un œil suspicieux, sans jugement toutefois.

Une autre originalité dans ce roman : souvent, SIMENON avait besoin d’avoir quitté une région pour ensuite mettre en scène l’une de ses histoires en ces lieux, il lui était nécessaire de prendre un certain recul géographique pour mieux en dépeindre les contours, comme dans un souvenir de l’essentiel. Il écrit pourtant « Maigret chez le coroner » alors qu’il réside non seulement aux Etats-Unis, mais dans l’Etat d’Arizona, situé près de la frontière mexicaine. Cependant, fidèle à son habitude, il ne s’embarrasse pas de descriptions de la nature et en l’occurrence des grands espaces, il s’en tient à ce qu’il sait faire : explorer l’âme humaine, en tirer des éléments purement psychologiques.

Autre caractéristique de ce roman : si Georges SIMENON est parfois tombé voire a sombré dans la facilité et la caricature sur la notion de race, il se plaît ici à défendre les noirs et un chinois impliqué dans l’affaire. Car il se souvient que Maigret ne juge pas, qu’il sait être empreint d’un humanisme que son auteur n’a certes pas toujours.

Cette enquête de Maigret est déroutante, de par le décor – un huis clos lors d’un procès – dans un pays lointain, mais aussi parce que Maigret est discrètement « posé » dans cette affaire de moeurs. On finit par oublier qu’il s’agit d’une histoire le mettant en scène, on se surprend à croire que nous sommes plongés dans un roman noir américain des années 40 ou 50. Et puis il y a ces réflexions intérieures du commissaire qui constate que les américains boivent beaucoup, alors que la plupart de ses aventures en France se déroulent en partie dans un bar ou devant un verre de bière, de vin ou d’alcool plus nerveux. Il paraît étouffer dans ce monde trop moderne, trop bruyant. Pourtant il ne relève pas que des points négatifs, même s’il reste estomaqué par le fait que là-bas, plusieurs centaines de kilomètres supplémentaires au volant d’un véhicule ne sont « qu’un simple détour ». Ce monde lui semble trop grand, trop rapide, trop superficiel, trop « tape à l’œil ». C’est pourtant là que SIMENON habite en 1949.

« Maigret chez le coroner » se coupe de l’atmosphère habituelle des enquêtes du commissaire, il est un volet singulier dans l’œuvre et il est à déguster tranquillement, lentement, au calme.

 (Warren Bismuth)

jeudi 4 août 2022

Vinnie TWOPENS « Dès Ciney c’est gagné » 2/3

 


Je ne m'attendais pas à avoir autant de peine dans un acte aussi primitif que celui d'allumer un feu alors que je suis muni d'un briquet. Un emballage de pain et des branches de sapin me servent d'allume-feu, très vite il s'éteint. Je ramasse plus de petit bois et avec l'aide d'encore quelques rameaux de conifère, une belle flamme jaillit de l'obscurité. Un reste de riz et de chili préparé la veille réchauffé dans ma vieille gamelle sur le réchaud me servira de repas. Cette roborative pitance auprès du feu me déglace mal assis sur mon imperméable. Le bois de sapin de mes maigres fagots se consume vite.


Repu, j'éteins ma frontale et profite du spectacle des étoiles bien visibles loin des villes. Cela faisait un bout de temps que je ne m'étais plus laissé aller à la contemplation de la voie céleste.

N'y connaissant pas grand chose en astronomie, je repère seulement la Grand Ourse mais me délecte quand même de cette multitude de points lumineux de l'infini. Je profite des dernières calories émises par les ultimes braises mourantes tout en bouquinant. Une miction met un point final à la crémation et je me glisse dans mon sac de couchage.


Attentif aux moindres bruits, je n'arrive pas vraiment à trouver le sommeil entre le bêlement lointain d'une chèvre, le vrombissement des avions qui passent au dessus de ma tête toutes les dix minutes et les rares voitures sur la route proche. Ces sons s'espacent de plus en plus à mesure que la nuit avance.

 

J'ai carrément l'impression de ne pas dormir du tout, essayant de trouver une position confortable sur ce sol inégal et quelque peu pentu. Le froid se fait des plus mordants vers la fin de la sorgue et l'empilement de ma garde-robe au complet n'aura pas raison de mes frissons.



A la limite de mes facultés thermiques, l'aube finit par pointer le bout de son nez d'abord avec la mélopée du rouge-queue noir puis du rouge-gorge et du merle. Je me mets à me demander si les oiseaux n'ont jamais froid ? Le piaillement du faisan se joint au concert de l'aurore. Il est maintenant 7h00 et il va falloir donner un grand coup de motivation pour m'extraire des plumes et enfiler mes vêtements humides, chausser mes bottines trempées par la rosée.

 

Grelottant, je fais chauffer un café soluble que j'avale avec deux barres de muesli. La brume rampe à l'horizon lorsque y surgit soudain le soleil. Son ascension pour s'extraire du lointain est fulgurante et déjà ses rayons me parviennent. Malgré tous ces inconforts de la nuit, il n'y a que comme ça, me dis-je, qu'on peut assister au réveil de la nature et presqu'en faire partie.

Je remballe mon sac de couchage et secoue la toile de tente pour lui ôter son collier de perles de condensation. Son re­pliage complet achèvera ma remise à niveau calorifique.

 

A 8h00, le beffroi résonne, mon exode est imminent. J'enjambe quelques plaques de givre qui jouent à cache-cache avec le roi des astres. Brassant les herbes mouillées de mes pas, je rejoins le tracé du GR foulé la veille pendant 1km jusqu'à l'église de Failon. Je m'enfonce dans les brumes du vallon et des bois. La partition du récital avien débutée à l'aube comporte maintenant toutes les portées de l'orchestre, rythmée par les percussions des pics. Je m'avance dans une mise à blanc rendue fantomatique par le brouillard. Tels des corps sur un champ de bataille, des souches jonchent le sol éventré. Arrivé au hameau de La Foulerie et ses longues maisons en grès, je descends encore un peu plus à flan de colline dans le val. Ces sentes foulées jadis par Marie Pirsoul la reine des sorcières, auraient été le théâtre de ses rencontres avec le Diable. Des charmes et sortilèges se dégageraient encore de la ravine, peut-être ai-je croisé le che­min du Diable en voyant un lapin détaler à l'instant ? Version plus pragmatique, elle fut sans doute simplement une femme émancipée du joug patriarcal, une "originale" qui prodiguait des remèdes à base de plantes pour aider les gens.


Elle fut brûlée vive par l'inquisition le 31 mars 1652 il y a presque 370 ans jour pour jour. Des habitants de Failon ont depuis 2012 lavé la mémoire de Marie en la requalifiant de martyre, de grand mère.



Je franchis la Somme et entame l'ascension d'un sentier encaissé. Les premières gouttes de sueur de la journée perlent et me picotent les yeux. Au sommet un rapace m'observe du haut d'un tas de fumier. Des tronçonneuses entonnent au loin leur macabre requiem sylvestre.

Tournant de 90° à droite pour pénétrer sur le tige de l'impressionnante propriété de Ramezée et son château du XVIIIème siècle marquant la limite entre le Condroz et la Famenne.

Un étrange pavillon octogonal dénote au milieu de cette abondante diversité d'essences, de haies taillées avec soin et de pelouses rasées de près. De précis élagages dans ces palissades végétales de thuya laissent parfois entrevoir la vaste bâtisse. De l'autre côté de la drève apparaît au bout du paysage le début des forêts de l'Ardenne nimbé d'évanescents nuages.

Un majordome qui se prélasse dans sa mini-jeep absorbé par son smartphone ne fait même pas mine de tourner la tête à mon passage. Sûrement est-il harassé par la masse de travail que demande l'entretien d'un tel espace ?


Tout en m'éloignant de cette nature domptée à travers un boqueteau je m'approche du Chêne au Gibet. Vénérable arbre classé de 5,5 m de circonférence auquel furent pendus quelques brigands du XVIIIème siècle.

Juste après dans une trouée alignée de miradors, je me mets à spéculer sur le gibier qui en cet endroit n'a aucune chance de salut. Quels stratagèmes l'Homme déploie pour satisfaire son goût du sang ! Quelle fierté peut-on tirer d'une pseudo régulation des espèces dites nuisibles quand on nourrit, élève des animaux pour justifier leur abattage ? Un peu comme à la fête foraine où "on repart toujours gagnant".

Plus loin même constat devant ces savants aménagements d'écluses et de chenaux qui alimentent des marais d'aquiculture.



A l'orée de Barvaux en Condroz, comme pour appuyer mes réflexions, rencontre inattendue avec 2 gros sangliers en virée. Un homme leur parle et leur ordonne de rentrer dans l'enclos orné de ferronnerie cynégétique. Je longe une route jusqu'à l'église et un modeste monument aux morts. Une dame sourit en relevant son courrier. Un remboursement qu'elle n'espérait plus ? Des nouvelles de parents éloignés ?

Une voie en asphalte cabossé me mène jusqu'à Porcheresse, charmant village aux maisons en vieilles pierres. Je me gratifie d'une plus longue pause sur un banc près de l'église pour manger une banane et même me faire chauffer un caoua. Après seulement 11,2 km, mes arpions commencent à se faire sonner les cloches. Tendant l'oreille à ce tintinnabule plantaire douloureux, je me maudis d'avoir enfilé hier matin ces vieilles chaussettes de l'armée en laine qui n'adhèrent pas bien aux pieds.

S'ensuit de grandes étendues de labours à perte de vue. Négligeant la variante vers Mozet (j'y reviendrai), je m'engage dans de longues lignes droites rébarbatives parfois égayée par la traversée d'une futaie.

Re-ligne droite avant un beau chemin forestier qui s'élève vers les crêtes. Les champs retournés sont recouverts d'une poudre grisâtre comme du ciment. Dès que je dépose mon sac, j'ai l'impression de m'envoler. Je bifurque devant le bourg de Scoville où je n'aperçois pas d'échelle…

Le village d'Achet se dévoile, un couple d'étourneaux se chamaille, l'accent du "bonjour" sonne déjà dinantais. Je traverse le Bocq pour me reposer sur un banc face à une chic demeure près de l'église pour dîner de tartines. Tiraillé entre la performance et la flânerie, je m'interroge sur la faisabilité d'atteindre Ciney en 3h alors qu'il me reste 16km à parcourir. Je décide que je ne vais pas cavaler et simplement profiter des paysages, du beau temps et peut-être même d'un verre en terrasse si l'occasion se présente.

 

(Vinnie Twopens)