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dimanche 26 juillet 2026

Larry BROWN « Affronter l'orage »

 


Les nouvelles de Larry Brown (1951-2004), l'un des nombreux piliers de l'école du Montana, sont en partie axées sur des couples dysfonctionnels où l'alcool et la perte de repères sont des caractéristiques. Que ce soit à la ville où à la campagne, de chômage en emprunts étouffants, Brown décrit des scénettes simples et souvent dramatiques du quotidien lors de moments critiques de protagonistes triés sur le volet pour représenter l'Amérique des anonymes et des paumés, des désœuvrés.

La violence y est omniprésente : sociétale, de rue, physique comme psychologique, elle ne cesse de hanter les personnages de ces nouvelles, comme la solitude, l'isolement que certains tentent de casser en rencontres d'un soir dans des lieux malfamés. Brown, c'est un peu les familles de Raymond Carver échouées dans les décors et bars sordides de James Crumley (deux autres représentants de l'école du Montana) mais sans la surenchère de ce dernier, plutôt un plus profond désenchantement. Car à l'instar de Carver, Brown ne juge pas, il évoque, il témoigne, il relaie, ne part jamais dans des éclats de voix outranciers ou dans des scènes d'action.

Dans chacune des nouvelles, l'alcool coule à flots et l'haleine empeste le tabac froid, musée d'êtres boiteux qui n'ont pas coupé le cordon, qui ne sont pas totalement affranchis ni autonomes malgré les apparences. Des couples bringuebalants, anciens ou en passe de se former, mais où chacun pose sa béquille sur l'autre, dépeints froidement, avec recul et sans émotion. Et puis ces célibataires à la recherche d'une relation, pas obligatoirement amoureuse, mais en tout cas malmenée par l'alcool.

Peu de dialogues émanent de ces peintures, Brown se contentant du factuel, de ce que lui semble voir, il n'est pas nécessaire de placer un micro sous le nez des protagonistes, la caméra se suffit à elle-même. Parfois une confiance aveugle naît entre deux personnes ignorant tout l’une de l'autre, l'alcool bien sûr n'y est pas étranger. Il aide à se sociabiliser, même si bientôt il va tout faire capoter. L'alcool aidant à supporter la lâcheté qui consiste en cette impossibilité de chercher à bâtir une nouvelle vie.

Dans ce sombre recueil mais pourtant raconté sans trémolos se détache pourtant cette nouvelle comme tombée du ciel : « Les riches », le procédé de la fiction comme prétexte pour dénoncer les individus d'une classe sociale défavorisée qui vont haïr les riches de leur plus belles haines pour masquer le fait qu'ils sont envieux et jaloux. La plume de cette nouvelle n'a rien à voir avec les autres, parvient à dresser deux portraits sans concession, celui des riches, des bourgeois, des aristos trimballant avec fierté leur suffisance, et celui des exploités, de ceux qui rêveraient de rejoindre la bourgeoisie tout en la condamnant.

« Elle a eu un regard incertain. J'observais ces enfants. Ils étaient aussi silencieux que les morts. Je ne voulais pas lui payer de bière. Mais je ne voulais pas non plus en faire toute une histoire. Je n'avais pas envie de continuer à regarder ces enfants. Je voulais juste que tout cela se termine », ce qui semble être le sentiment général des personnages de Larry Brown, qu'il n'a d'ailleurs peut-être pas totalement inventés. « Affronter l'orage » est un très beau recueil de neuf nouvelles écrites dans les années 1980, il est le reflet d'une époque, d'un état d'esprit, peut-être pas si éloigné de celui de nos jours. Réédité en 2020 dans la collection poche Totem de Gallmeister qui a par ailleurs publié six livres de Larry Brown. Celui-ci est sobrement traduit par Pierre Furlan.

« Je regardais la série mais sans y croire. Ça ne ressemblait pas à la vie réelle. Il y avait trop de choses qui finissaient bien. Chacun trouvait toujours exactement ce qu'il recherchait. Et il n'y avait pas de méchant. Personne, là n'enfonçait jamais de porte ni ne chassait des toilettes avec des gifles ».

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 24 mai 2026

Raymond CARVER « Les trois roses jaunes »

 


Le challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres nous propose ce mois-ci de réfléchir à une couleur dans le titre d'un livre. Et comme j'aime éperdument ce rendez-vous mensuel, ce n'est pas une, mais bien deux couleurs qui apparaissent dans le titre que j'ai choisi, de quoi fayoter auprès de la directrice de l'événement, Madame Moka.

Dernier livre paru du vivant de l'auteur en 1988 (et traduit en France dès 1989), « Les trois roses jaunes » est un recueil de sept nouvelles peignant avec une vertigineuse simplicité des êtres isolés dans de petites villes des Etats-Unis. Ivrognes, chômeurs, désenchantés voire suicidaires, tous les personnages pourraient être vus comme un même tableau se répétant à l'infini. Des couples battant de l'aile, la violence conjugale, les abus, dans un quotidien décrit en mêlant de menus détails. Car ce qui intéresse Carver, c'est ce qui ne crève pas l'écran, les à-côté, les insignifiances de la vie, dans un réalisme époustouflant qui nous plonge au cœur même des logis de ses protagonistes.

Les personnages de Raymond Carver (1938-1988) évoluent sur fond d’actualité, que ce soit le droit à l'euthanasie, la vieillesse ou le délitement de la société en un achèvement peu glorieux du rêve américain. Ces nouvelles sont des instantanés d'existences ratées, des règlements de compte en huis clos, des familles dysfonctionnelles, détruites, des couples bringuebalants qui ne sont sans rappeler ceux du cinéma de John Cassavetes. « Sans vouloir t'offenser, chéri, je me dis parfois que j'aimerais te coller une balle dans la peau et te regarder crever ».

Des êtres insomniaques issus de la classe moyenne, fatigués par les abus mais incapables de s'en défaire, sans aucune illusion, vivant comme dans un cauchemar éveillé. L'ambiance est forcément malséante et le cœur parfois au bord des lèvres. Reliées, ces nouvelles forment un tout, elles pourraient se dérouler dans un même quartier résidentiel, la caméra passant d'un logement à l'autre, en ne s'arrêtant que le temps d'une dispute. Mais attention, pas de scandale « car nous sommes des gens comme il faut. Du moins jusqu'à un certain point ».

Raymond Carver admirait Thekhov et il faut bien admettre que, quoique bien plus sombres et brutes, ses nouvelles se rapprochent de celles de son maître dans leur structure : leur action commence au milieu d'une scène ou d'une tranche de vie, laisse évoluer ses protagonistes en toute liberté avant de les abandonner brutalement, sans même attendre la suite, sans même leur laisser le temps de s'expliquer. Carver se refuse à juger, il constate et il s'en va. Il se contente de nous présenter des êtres pathétiques et terriblement vrais, comme ceux de Tchekhov, dans un minimalisme saisissant, tant dans le décor que dans le texte où peu de dialogues apparaissent malgré une ambiance théâtrale, le rapprochant une fois de plus de son maître.

L'argent est ici le nerf de la guerre, provoque la trahison, l'isolement et en fin de tableau le mépris ou la haine. Son absence condamne toute distraction et entraîne une perte d'illusions et un regain d’hypocrisie et de lâcheté. Les personnages de Carver se présentent dans un moment délicat de leur vie, ils se mettent à nu, sans rideau protecteur. Et si j'insiste sur Tchekhov, c'est que la dernière nouvelle (éponyme), totalement différente du reste du recueil, lui est consacré, est plutôt consacrée à ses derniers instants, comme sont alors peut-être les derniers instants de l'auteur Raymond Carver qui met le point final à un recueil de nouvelles, son ultime.

« Les trois roses jaunes » est un exercice remarquable de construction de nouvelles, un travail d'orfèvre. Rares sont les recueils où aucun texte n'est à jeter, c'est pourtant le cas ici, où l'auteur détient une maîtrise impressionnante du format !

« On pourrait dire aussi que c'est mon histoire qui m'a quitté. Que je vais devoir continuer à vivre sans histoire, ou que l'histoire va devoir se passer de moi désormais ». On ne saurait mieux dire.

(Warren Bismuth)



dimanche 5 avril 2026

Karel ČAPEK « Contes d'une poche et d'une autre poche »

 


L'arrivée du printemps a annoncé le lancement de la nouvelle saison (printemps, donc, si vous suivez bien) du challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, pour lequel sont mis en avant des livres d'au moins 500 pages. On a eu chaud puisque ce recueil nous offre très exactement 502 pages !

Des contes ? Peut-être... En tout cas 48 récits brefs portant sur des intrigues policières. Karel Čapek (1890-1938) fut de ces écrivains dynamiteurs et irrévérencieux qui ont peut-être le plus innové en plusieurs inoubliables chefs d’œuvre d'anticipation, en guise d'urgence à réagir contre le fascisme, mais construits à la façon de récits de science-fiction. Trois œuvres majeures entrent dans ce cadre si difficile à sculpter : le roman « La guerre des salamandres », les pièces de théâtre « La maladie blanche » et « R.U.R. ». Dans « Contes d'une poche et d'une autre poche », l'auteur se tourne vers un autre style, une autre ambiance, le polar loufoque. 48 nouvelles percutantes, où il est permis de rire comme de se révolter, 48 textes traversés par de nombreux personnages, beaucoup sont décalés, proches de l'univers d'un contemporain et compatriote tchèque (tchécoslovaque, pardon, et encore, à la naissance de ces auteurs, le pays faisait partie de l'empire d'Autriche puis de l'Autriche-Hongrie, la Tchécoslovaquie naissant en 1918, mais refermons cette trop longue parenthèse), proche donc de l'univers d'un contemporain et compatriote de Čapek : Jaroslav Hašek, récits empreints de grotesque, d'absurde, sans oublier de brocarder l'autorité, l'uniforme, la bienséance autoritaire et militaire (« Mettez des galons à un cochon sauvage, vous en ferez un commandant »).

Les premières enquêtes de ce recueil écrit en 1929 sont construites comme des classiques de la littérature policière, on croit parfois reconnaître la silhouette de Sherlock Holmes ou Rouletabille. Mais Čapek détruit le mythe par sa facétie, rendant une tonalité farfelue, théâtrale, avec ces voyantes, ces graphologues, ces illuminés, mais aussi ces antagonismes. Les enquêtes en deviennent inventives car prennent à contre-pied le classicisme des aînés. Čapek ne respecte rien, il rit au nez, il se moque, il laisse souffler un vent de liberté salutaire, permettant même à des anonymes de résoudre certaines énigmes tout en se gaussant copieusement des bourgeois. Les rebondissements se succèdent et il est facile de se prendre au jeu de l'enquête, tant l'auteur balise le terrain de bons mots.

Tout en restant dans un registre policier, le recueil est aussi une radiographie de la société tchécoslovaque et plus précisément praguoise des années 1920, une grande fresque explosée et originale avec ces portraits de déclassés au cœur d'imbroglios judiciaires, ce racisme, cet antisémitisme à peine feutré de personnages somme toute détestables. Car derrière la farce, c'est bien sûr et comme toujours un Čapek alarmiste sur le mal à venir, soit le fascisme, l'antisémitisme dans sa démesure, et malgré les scènes absurdes, le fond est combatif, il est un cri de révolte ainsi qu'une alerte maximale.

Des enquêtes jubilatoires, loufoques, quelques-unes se suivant dans la chronologie du recueil. Notons la récurrence de plusieurs personnages. Une atmosphère en partie héritée de celle de Kafka et plus précisément des auteurs vivant à la même époque dans le même pays que Čapek. Ce dernier fut un écrivain quasi avant-gardiste, traitant par l'absurde ou la farce une menace bien réelle, même si le présent recueil se lit davantage comme une longue pantalonnade. Čapek devrait être relu de nos jours, nous comprendrions peut-être plus facilement la folie qui est en train de nous tomber à nouveau sur la tête en même temps qu'elle détruit la civilisation humaine, ses complexités et ses complémentarités. « La guerre des salamandres », « La maladie blanche » et « R.U.R. » nous éclairent quant au danger imminent, « Contes d’une poche et d'une autre poche » nous replonge au cœur de cette atmosphère quotidienne, faite de méfiance, de défiance et de bêtise humaine. Et puis, en passant, l'air innocent, l'auteur règle ses comptes avec une certaine littérature : « Mais le journal persista dans son refus de les publier ; d'une part, parce qu'il ne tenait pas à interférer avec l'enquête des autorités locales, et d'autre part, parce que les poèmes étaient de plus en plus minables. L'auteur se répétait et inventait toutes sortes de clichés pseudo-romantiques et d'inepties sans queue ni tête ; bref, il commençait à se comporter en véritable écrivain ».

Moins croustillantes mais tout aussi pertinentes, les dernières nouvelles dénotent par une sorte d’auto-psychanalyse introspective, des protagonistes torturés se questionnant sur leur existence. Mais toujours, et tout au long du recueil, il existe une mince passerelle, parfois à peine perceptible, entre la conclusion d'une affaire et le début de la suivante, un fil d’Ariane qui ferait presque de ce long recueil de 500 pages un imposant roman débraillé.

Karel Čapek est un auteur hors normes, il fut peut-être l'un de ceux qui a le mieux décrit la montée des fascismes. « Contes d'une poche et d'une autre poche », d'une autre tonalité mais tout aussi efficace, est sorti en 2016 chez les très belles éditions du Sonneur.

« Et puis c'est logique, quand une affaire criminelle de premier ordre éclate quelque part, c'est bon pour le commerce. On dit que c'est le signe de perspectives économiques très favorables, vous comprenez, et cela inspire confiance. Encore faut-il que le malfaiteur soit attrapé ».

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)



dimanche 15 mars 2026

Collectif « Femme, Rêve, Liberté »

 


[Cette chronique a été rédigée avant les événements en cours depuis le 28 février 2026 et la déclaration de guerre].

Le mouvement Femme, Vie, Liberté est né en Iran à la suite de l'assassinat de la jeunesse kurde Masha Jina Amini le 16 septembre 2022 par les agents de la patrouille de l'orientation islamique à Téhéran. Ce livre collectif écrit par des femmes est un témoignage précieux sur ce qu'elles vivent de nos jours en Iran, mais aussi une approche d'histoire de l'Iran du XXe siècle, ainsi qu'un clin d’œil à ce jeune mouvement auquel est empruntée une partie du nom, changeant toutefois « Vie » en « Rêve ». Les bénéfices sont reversés à Iran Human Rights, organisation non gouvernementale se battant contre la peine de mort.

Douze textes, douze autrices, certaines ayant préféré quitter leur terre natale iranienne, s'étant exilées à l'étranger. Ces textes sont souvent à la lisère de la nouvelle et du documentaire et/ou récit de vie, et dans chacun d'eux il y a peut-être un peu de tout ça. Mais il y a surtout la condition de la Femme en Iran et elle est atroce.

Nombreuses sont les évocations sur les manifestations en cours, à Téhéran notamment, la capitale, manifestations contre le régime autoritaire soumettant les femmes, les renvoyant à l'état d'esclaves. Alors elles se dévoilent, descendent dans la rue et crient leur révolte. De l'autre côté, la répression, les autorités armées qui épient, surveillent les femmes, frappent les manifestant.es.

Pour bien comprendre où le pays en est, certains textes se proposent de revenir sur le mouvement féministe en Iran qui fut pionnier et fédérateur dès la fin du XIXe siècle. La volonté de faire réentendre leurs voix poussent les femmes d'aujourd'hui, souvent jeunes, à se révolter contre le pouvoir malgré le danger, même si « tout ce que nous disons ou faisons se voit instrumentalisé précisément contre les personnes que nous soutenons ». Une certaine poésie s'invite en ces pages tout en dénonçant la régression sociale depuis la révolution de 1979.

Dans ces histoires, plusieurs jeunes femmes disparaissent. « Ils ont dit à la télé qu'on tire sur les jeunes avec flashballs, en visant leurs yeux ». Les mères, victimes de cette révolution, sont inquiètes. Quant aux pères, souvent défenseurs du régime et de ses lois abjectes contre les femmes, ils renient, dans un pays gangrené par une paranoïa galopante. Et que dire du hijab, que les femmes sont obligées de porter dehors, en classe, dans une soumission dès les premières années d'école.

Portraits de femmes sortant de prison, témoignages nombreux et toujours forts sur la condition féminine. Notons ce très beau texte en hommage aux 300 femmes armées qui ont envahi le parlement iranien en 1911, pour ne pas oublier, et bien sûr pour en prendre de la graine. Retour sur les élections truquées de 2009 qui ont entraîné un fort mouvement populaire. En parallèle, les figures d'hommes eux-mêmes soumis au régime, mais autoritaires envers leur propre famille, intraitables au foyer car dociles, serviles des lois drastiques et absurdes.

Le soulèvement du peuple est en cours, en partie contre la soumission au code vestimentaire. « Si quelqu'un contrôle ce que tu portes, c'est toi qu'il contrôle ». les témoignages de femmes victimes affluent, certaines ayant rompu avec les traditions. « Ce n'est pas seulement le foulard. Ce n'est pas seulement notre corps qu'ils ont recouvert de force. C'est notre âme, notre esprit et notre identité. Nous devions cacher nos vrais rires, nos vraies larmes, nos vrais mots, les amours, les danses, et toute petite trace de spontanéité et de sincérité, et ce n'est qu'alors que nous pouvions poser un pied dans la rue. Ils ont fait de nous des êtres qui ont tellement menti, tellement vécu dans le mensonge, que c'est à grand-peine que nous pouvons encore nous souvenir de ce que nous sommes ».

Des femmes empêchées, certaines victimes de la polygamie, des femmes enceintes rouées de coups par la police des mœurs en manifestation, d'autres blessées par balles, c'est le prix à payer pour se faire entendre contre une intolérable servilité. Car les femmes de ce livre font preuve d'un courage formidable, d'une défiance à toute épreuve. Forcées d'obéir, elles se rebellent, haussent le ton et existent malgré les incessantes patrouilles, malgré le risque de toute perdre. Car ce qu'elles veulent retrouver, c'est leur libre choix, leur féminité, leur âme. Et passent ainsi à l'action par le féminisme et le collectif.

Il serait inconcevable de ne pas nommer chacune des autrices de ce livre témoignage majeur, les voici par ordre d'apparition : Bahiyyih Nakhjavani, Asieh Nezam Shahidi, Azar Mahloujian, Aida Moradi Ahani, Sahar Delijani, Parisa Reza, Fariba Vafi, Fahimeh Farsaie, Nasim Marashi, Sorour Kasmaï, Zahra Khanloo et Rana Soleimani. Certaines d'entre elles vivent toujours en Iran, d'autres sont exilées, en Europe ou aux États-Unis, mais toutes restent sœurs de combat contre l'ignominie.

Une partie de ces textes sont inspirés des itinéraires familiaux des autrices, certaines ayant par ailleurs été emprisonnées. Qu'elles vivent aujourd'hui aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Suède, qu’elles soient restées vivre en Iran, qu'elles aient contourné la censure, toutes se battent pour un même objectif : libérer la femme du carcan islamique. Les traductrices et traducteurs de ce recueil sont : Julie Duvigneau, Susanne Juul, Sorour Kasmaï (également autrice d'un des textes et éditrice du présent livre), Sylvie Le Pelletier-Beaufond, Didier Leroy, Pierre Ramond, Yvonne Rezvani, Joëlle Segerer, Marie-Catherine Vacher et Charlotte Woillez. L'illustration de couverture est signée Keyvan Mahjoor.

Ce livre ô combien collectif est paru en 2023 mais a fait son chemin depuis, fort de plusieurs retirages. Car il est plus que jamais d'actualité avec les événements en cours dans le pays déjà décrits dans cet ouvrage. Le lire c'est déjà mieux comprendre, mieux appréhender ce légitime soulèvement du peuple porté par les femmes. Paru dans la collection Horizons persans de chez Actes sud.

(Warren Bismuth)

mercredi 5 novembre 2025

Maxime OSSIPOV « Luxemburg »

 


Ce recueil de quatre nouvelles a tout pour plaire. Imaginez un auteur contemporain « médecin-écrivain » au même titre que Anton Tchékhov et Mikhaïl Boulgakov par exemple, ayant retenu les leçons stylistiques de ses aïeuls tout en s’en affranchissant, y rajoutant quelques scènes absurdes dignes de Nikolaï Gogol, le tout dans une Russie actuelle corrompue, et vous obtenez un mets délicat et fort appétissant.

Des  descriptions minutieuses de villes de province qui s’occidentalisent au climat antisémite dont le pays ne s’est jamais départi, Maxime Ossipov raconte sa Russie, par ses yeux de médecin empathique (encore un point commun avec Tchékhov) qui écoute les souffrances de ses patients, en y agrémentant de nombreuses références à la littérature, surtout la russe classique. Que demander de plus ?

Le plus, ce sont ces petites notes historiques, l’ombre de Marina Tsvétaïeva, le désespoir par l’humour, toujours recommencé. Ossipov est doté d’une profonde conscience dans ses descriptions de portraits souvent abîmés, il fait pétiller ses scènes, sait les rendre burlesques malgré la noirceur ambiante.

La deuxième nouvelle, « Luxemburg » (une ville de province à l’est de Moscou, à ne pas confondre avec le pays européen), qui donne son nom au recueil et se présente plutôt comme une novella, nous permet de suivre Sacha, le narrateur trois fois baptisé, traducteur et intellectuel, au nom à connotation juive alors qu’il ne l’est pas ou ne pense pas l’être, Sacha dont le père avait inventé une façon de cacher des livres interdits dans le caveau d’un cimetière (les cimetières sont quasi omniprésents dans tout le recueil). La famille de Sacha est encore aujourd’hui victime de l’antisémitisme et des tombes sont même profanées. Pourtant, « Les juifs sont horribles, seuls tous les autres sont pires ». La violence va crescendo, les juifs envisagent de quitter le pays pour simplement sauver leur peau et celle de leurs proches.

Si les deux dernières nouvelles sont bien plus brèves, elles rajoutent une touche locale fort intéressante. Maxime Ossipov est de ces auteurs russes qui ont su puiser à la source, celle des aînés, mais qui l’ont remodelée pour la rendre actuelle, faire vivre ses actions dans un pays contemporain, qui comporte pourtant des similitudes avec l’ère stalinienne et même tsariste. Il emprunte à Dostoïevski pour rendre ses propos plus lumineux, plus pétillants. Il dépeint à son tour une Russie plongée dans la corruption, la haine, l’individualisme, la perte de repères. En tant que médecin, il se fait parfois légiste pour tenter de comprendre d’où vient le mal.

« Luxemburg », recueil de nouvelles écrites entre 2017 et 2021, est à la fois un diagnostic et une quête, un regard vers l’Occident sans superlatifs. Du soupçon au remède, le chemin est tortueux. L’exil peut être une solution, un but à atteindre. C’est d’ailleurs le choix que fera Maxime Ossipov après l’invasion russe en Ukraine, allant s’établir quelque part en Europe Occidentale.

« Luxemburg » qui vient de paraître est une nouvelle pierre à l’imposant édifice littéraire russe, son auteur n’a pas à rougir des « classiques » qui ont fait tellement d’ombre aux diverses descendances, ce qui est encore vrai aujourd’hui. C’est le quatrième livre de Ossipov publié en France. Comme les précédents c’est par le soin des éditions Verdier et de leur collection Slovo qu’il nous est divulgué, il est à déguster bien calé dans un gros fauteuil un brin défoncé par les âges.

https://editions-verdier.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 27 juillet 2025

Francisco COLOANE « Cap Horn »

 


Chic, on rempile ! Début de la saison 6 donc, pour le challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres (à partir du dernier lundi du mois, chroniques s’étalant sur une semaine). Et déjà un thème ô combien roboratif : « Les récits insulaires », ce qui m’a permis d’ouvrir ce recueil de nouvelles du chilien Francisco Coloane.

Francisco Coloane (1910-2002), est un auteur chilien surtout connu pour ses nouvelles maritimes, souvent comparé à Joseph Conrad et Jack London par exemple. Le ton est cependant un rien différent dans ce recueil de 14 nouvelles de 1941, dont l’immense majorité ne se déroulent pas en mer mais bien sur la terre ferme, sur la Terre de Feu pour être tout à fait exact. Cette région, la plus australe du globe, est on ne peut plus austère avec une nature sauvage et capricieuse, hostile aussi. Alors les hommes tentent de s’adapter.

À l’instar du climat, les hommes, ainsi que les animaux domestiques, sont rugueux. Ces 14 nouvelles nous les dépeignent dans des lieux différents mais toujours géographiquement proches. Des dépeceurs d’animaux, des putes, des marins en perdition, des sports de combat locaux. Et bien sûr les contrebandiers, l’absence de femmes, la solitude, et le whisky. Et bien sûr l’hiver, long comme un jour sans pain. Et bien sûr la mort. Rodant sur les grandes plaines.

Coloane dépeint des péons solitaires, isolés, en des accents parfois gothiques ou fantastiques, tant les légendes dans cette partie du monde ont la dent dure. Les paysages sont accidentés, hantés par les âmes des anciens naufragés et accentuent une solitude à rendre fou. Coloane est un formidable conteur, qui part d’une histoire toute simple, pour en faire une épopée souvent tragique en quelques pages.

Les animaux ont une place prépondérante dans ce recueil, comme ce cheval alezan qui va se venger de la maltraitance qu’il a subi de la part des hommes. Il y a aussi ces chiens fidèles, ces poules pondeuses et salvatrices, ces phoques redoutés. Et cette amitié entre l’homme et « ses » animaux : « On reconnaît un homme à ses chiens et à son cheval ».

Les lieux ? Le détroit de Magellan, la Cordillère des Andes, Ushuaia et bien sûr l’inévitable Punta Arenas. Des noms qui font rêver les touristes mais beaucoup moins les autochtones. Rudesse de la vie en des anecdotes contées presque avec magie, car le gaillard possède une sacrée plume ! Une plume qui sait se faire empathique, humaniste, poétique, qui transforme une image en une pétillance. Les gauchos deviennent sublimes de courage ou de lâcheté. Coloane décrit des histoires d’hommes. En cela aussi il se rapproche de Conrad et London. Mais sa plume est peut-être moins brutale, moins violente. C’est ma troisième intrusion dans l’œuvre du chilien après « Tierra del fuego » et « Le dernier mousse », c’est aussi celle que j’ai préférée.

Ce recueil pourrait bien tomber à pic pour vous, en plein été caniculaire, histoire de vous rafraîchir un peu, il coche toutes les bonnes cases pour passer des vacances parfaites : des personnages vrais, une nature grandiose, des animaux qui ont un vrai rôle, de la neige, du froid, et bien sûr de l’isolement, celui que nombre d’entre vous redoutent dès qu’ils sont loin de chez eux.

(Warren Bismuth)



dimanche 13 juillet 2025

Jaroslav HAŠEK « Le guide du « RIEN » et autres histoires »

 


Jaroslav Hašek (1883-1923) est surtout connu pour sa réjouissante trilogie des aventures du brave soldat Švejk, qui est aussi un pamphlet pacifiste et antimilitariste de plus de 1000 pages. Mais l’auteur a également écrit des nouvelles, et les éditions La Baconnière de Genève nous en proposent une nouvelle lecture dans ce recueil paru en 2024. La plupart des 25 textes sont antérieurs à la trilogie, ils furent écrits entre 1904 et 1923, certains sont même posthumes.

Hašek, comme à son habitude, s’avère outrancier, irrévérencieux, et ici c’est surtout le corps religieux qu’ils brocarde et mitraille. Prisonniers, ivrognes, va-nu-pieds, vagabonds, tout ce petit monde évolue au gré des circonstances, dans des récits acérés et burlesques, où le contre-pied à l’injustice est toujours un réflexe humaniste. Contre le cléricalisme, la cruauté humaine, Hašek met en scène une galerie de personnages que l’on pourrait croire issue de la farce russe, d’une nouvelle ou du théâtre de Gogol par exemple.

Hašek a décidé de ne pas faire dans la dentelle. Aussi, ses nouvelles débordent : de mauvais goût mais de bons mots, de mauvaises habitudes mais de bonnes répliques, de mauvais bougres mais de bons cœurs. Car derrière la farce théâtrale se cache un discours pacifiste, humaniste, anarchiste. Derrière le brûlot explosif, c’est un homme sensible qui s’exprime. Sensible mais férocement libre et antiautoritaire. Et accessoirement contre le monde littéraire de son époque : « Ses réflexions furent troublées par un cri venant de la rivière. C’était un de ces cris nocturnes qui font la joie des jeunes poètes et qui leur rapportent 16 sous la ligne – puisque tel est le tarif du ‘cri mystérieux, surgi des profondeurs de l’eau et déchirant le silence nocturne’ ».

Dans des scènes incongrues, des protagonistes improbables se rencontrent et, si tout les séparent, ils font néanmoins un bout de chemin ensemble dans des paysages ruraux d’Europe de l’est. Ces confessions pour expier les péchés, c’est bien pratique, dans une évidente abnégation, une soumission au Seigneur, une peur comme un défi : « Et puis s’il ne nous répétait pas tout le temps qu’on ne devrait plus jamais se battre, ni voler, ni jurer ! Croyez-le ou non, il vient tout juste de débarquer et, déjà, il ne fait qu’interdire ».

La nouvelle « Sauvé ! » de 1910 est un modèle contre la peine de mort, où un condamné à être pendu est victime d’une intoxication alimentaire et se trouve choyé jusqu’à ce qu’il recouvre la santé… pour être mieux exécuté, le tout envisagé sur le ton de la moquerie. Car Hašek se moque sans cesse : de la censure, des graphologues, de la gouvernance. Lisez cette merveilleuse nouvelle « La grève du crime » de 1910, petit chef d’oeuvre dans lequel criminels et voyous ont décidé de faire la grève des actions illégales, entraînant le dépérissement de l’État qui doit tout mettre en œuvre pour que les affaires reprennent.

En fin de volume, Hašek se permet des intrusions en Espagne au temps de l’Inquisition, en Chine, non sans nous livrer des images toujours un peu plus farfelues : « un chevreuil s’est pris au filet ; afin qu’il n’empeste pas, deux angelots lui soufflent dans le derrière ». Le recueil se clôt sur « Histoire d’un brave soldat suédois », soldat qui ressemble étrangement au bon Švejk, une nouvelle fortement imprégnée d’antimilitarisme, datée de 1904, alors que l’auteur ne semble pourtant avoir pensé à son héros qu’en 1911 ! Qu’importe, ce recueil de nouvelles est tout ce qu’il y a de recommandable pour rire à gorge déployée sans avoir peur du mauvais goût ni d’un anticléricalisme fortement imprégné des débuts du XXe siècle.

https://www.editions-baconniere.ch/

(Warren Bismuth)

mercredi 25 juin 2025

Marie-Hélène LAFON « Vie de Gilles »

 


Deux textes, comme deux nouvelles, mais plutôt comme le prolongement du court roman « Les sources » que l’autrice a fait paraître en 2023. Gilles, c’est le frère cadet de Claire et Isabelle, les personnages de « Les sources ». Il a alors une dizaine d’années et suit les traditions dans un monde isolé, ce Cantal rural de la seconde partie du XXe siècle, pas très loin du sud du Puy-de-Dôme. Parmi ces traditions, le sempiternel cursus chrétien, le catéchisme, enseigné par une certaine Nini, celle qui « pue du goulot » et parle à ses lapins.

Au nord du Cantal, près de Condat où coule la Santoire, vit un monde cloisonné, fermé à toute approche mais aussi à tout rêve, un monde fait de bêtes de ferme et de tous les événements en résultant : « Il garde ça pour lui et ne peut s’empêcher de penser à la peau des petits veaux morts ; il sait comment son père et Félix la prélèvent sur le cadavre et la posent ensuite sur le dos d’un autre veau vivant pour que la mère du veau mort accepte de lui donner son lait. Il faut faire vite, l’odeur ne doit pas se perdre, c’est une question d’odeur ». Un monde cruel ignorant sa propre cruauté. Vient un enterrement en hiver, celui d’un père. « Le père meurt toujours en hiver ».

Chronique rurale du temps passé mais contée au présent. Si le premier texte est celui de « La confession » d’un jeune garçon dans une région semi montagneuse oubliée, « Cinquante ans » a lieu quatre décennies plus tard. Même lieu, même ambiance. Une vie toujours figée là-bas, là-haut, dans ce département rural, en vase clos, comme si rien n’avait bougé, ni les esprits ni les mœurs. Claire, elle, a quitté sa terre natale pour s’émanciper à Paris. Elle revient dans la ferme lors de vacances. Elle a onze mois de plus que Gilles, « Si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né ». Car il fallait ce garçon pour faire tourner la ferme et enfin pour prendre la suite des « vieux », les parents. Et Gilles l’a fait malgré son profond mépris pour le père.

Ce qui a changé dans le coin, ce sont les administrations des fermes. Alors que la plupart des enfants sont partis, le manque de main d’œuvre s’est fait sentir, il a fallu regrouper des terres et des bâtiments. « Elle sait aussi que les personnes meurent, les gens, les hommes et les femmes, les familles et parfois les maisons, les bâtiments, mais pas les prés, ni les bois, ni les chemins, qui changent de mains et deviennent autre chose, de mieux ou de moins bien, mais ne disparaissent pas, pas encore ». Disparitions parfois effectives par des suicides, on ne sait pourquoi dans ce monde taiseux, mais on se doute…

Ecriture froide mais ronde et poétique, elle dévoile savamment le quotidien de paysans restés dans un autre âge, elle évoque aussi ce que l’autrice a elle-même connu, sur ces mêmes terres, elle qui a également choisi Paris pour but, pour point de chute. Dans ses textes, pas de sentiments, un peu comme dans les vies qu’elle dépeint avec exactitude, précision et recul. L’œuvre de Marie-Hélène Lafon est une grande fresque, une immense galerie de tableaux du terroir auvergnat. Quant à Claire, elle a évolué, en un sens elle a réussi alors que le frangin, Gilles, est resté le même, les deux pieds plantés dans la même terre. Il est peut-être resté l’image du primitif.

J’ai mis très longtemps à m’attaquer au travail de Marie-Hélène Lafon, sachant que j’y trouverais quelques bribes de souvenirs personnels et n’ayant peut-être pas l’envie ou la force de me retourner et d’affronter ces images. J’ai franchi le pas assez récemment, pour finir par avaler plusieurs ouvrages. J’ai revu ce que je craignais revoir, mais à l’instar de l’écriture de l’autrice, j’ai enfin pu le faire avec un certain détachement. Et le verdict est sans appel : Marie-Hélène Lafon est une grande conteuse, une grande autrice de l’évocation de l’autre, elle peut être vue comme une sorte de miroir rural et rustique de Annie Ernaux, ses textes sont riches d’enseignements et dépeignent fidèlement une vie, une période, une région. Et si j’ai lu plusieurs de ses livres avant de décider de me lancer ici, c’est peut-être aussi par peur de ne pas rendre fidèlement le travail accompli, une peur d’un possible manque de recul, d’objectivité. En tout cas aujourd’hui je sais que je reviendrai vers Marie-Hélène Lafon.

« Vie de Gilles » est paru en 2025 aux éditions du Chemin de Fer, il restera comme un des beaux textes de cette année car, si « Les sources » m’avait un peu laissé sur ma faim, celui-ci, qui par ailleurs peut se lire indépendamment de son aîné, m’a conquis par ses images, peut-être plus fortes, peut-être plus à même de hanter. Il est accompagné des peintures de Denis Laget, faisant de cet ouvrage un vrai et beau livre d’artiste. D’ailleurs Marie-Hélène Lafon participe régulièrement à des projets de cet acabit, et nous ne sommes jamais déçus.

https://www.chemindefer.org/

 (Warren Bismuth)

dimanche 8 juin 2025

Nikos KAVVADIAS « Li suivi de De la guerre & À mon cheval »

 


Celui-ci, j’espérais bien tomber dessus un jour ou l’autre, depuis que les splendides éditions Signes et Balises m’ont permis de découvrir et d’admirer le travail de cet écrivain-marin grec, par trois livres succulents : « Nous avons la mer, le vin et les couleurs (correspondance 1934-1974) », « Journal d’un timonier et autres récits » et surtout le prodigieux « Carnets noirs – Œuvre poétique complète ». Kavvadias n’a commis qu’un roman durant sa carrière d’écrivain, mais quel roman ! « Le quart » est un livre rugueux qui marque sur le long terme. Ces quatre ouvrages furent chroniqués sur le blog.

Dans le présent livre, trois nouvelles sont au programme. Brèves. Mais sont-ce vraiment des nouvelles ? Dans la première par exemple, « Li », il est plus que concevable d’y apercevoir un récit de vie, un épisode vécu. Ce bateau avec à son bord un marin d’une quarantaine d’années, faisant escale en Chine. N’est-ce pas l’auteur ce marin qui rencontre une jeune fille chinoise de 10 ans qui n’a jamais vécu à terre, qui porte un jeune enfant, son frère ? C’est elle, du haut de sa jeunesse et de sa fougue, qui va faire découvrir la ville à ce marin entre deux âges. Elle va même lui présenter son père, dans un texte de 1968 en forme de conte qui sait se faire onirique, dans lequel une petite fille guide un homme vers la découverte.

« De la guerre » raconte une tranche de vie, celle d’un homme convoyant une mule quelque part en Albanie pendant la guerre. Il s’approche d’une maison dans laquelle vit un vieil homme, un dialogue s’amorce à propos d’une photo tendue par le patriarche, alors que l’un de ses fils, blessé, agonise dans une pièce contiguë. Le texte est daté de 1969.

« À mon cheval », texte de quelques pages seulement, déstabilisant, pas vraiment une nouvelle, puisqu’une lettre que l’auteur écrit à son cheval mort. Et là, chaque mot, chaque syllabe pèse. Ecrit en 1941, il permet, comme les deux récits précédents, de mettre l’accent la générosité, l’empathie où la simplicité et la compassion règnent. Nikos Kavvadias a vécu une bonne partie de sa vie en mer, mais il pose sa plume sur terre pour conter ces trois histoires colorées. Dans des épisodes isolés d’une vie, des images entre parenthèses, Kavvadias crée un climat unique, intimiste autant qu’universel, pouvant toutefois se faire écho avec l’œuvre de Panaït Istrati (de père grec également). Ce petit bouquin d’à peine 70 pages est paru en 2016 chez Cambourakis, mais il n’est bien sûr jamais trop tard pour le découvrir et se plonger dans l’univers de ce grand auteur, ici magnifiquement traduit du grec par Michelle Barbe.

« Il y a peut-être beaucoup de gens qui trouvent facile d’écrire à des hommes. Écrire à une bête est d’une difficulté inimaginable. C’est pour cela que j’ai peur. Je n’y arriverai pas. Mes mains à force de te tenir par la bride se sont endurcies, et mon cœur pour une autre raison. Mais il le faut. J’en sens la nécessité. C’est pour ça que je t’écris ».

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 16 mars 2025

Jim HARRISON « Métamorphoses »

 


Notre Moka nationale du blog Au milieu des livres vient encore de frapper, avec un tout nouveau challenge intitulé « Quatre saisons de pavés », où la règle est simple mais redoutable : présenter sur une année, chaque trimestre, c’est-à-dire chaque saison, un livre de plus de 500 pages. Malgré mon insolent travail de chroniques à rédiger, j’ai opté pour une participation à ce challenge, étant admiratif du travail qu’accomplit Moka depuis maintenant des années (elle est notamment la cofondatrice du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » pour lequel elle réalise notamment des visuels à tomber par terre, c’est d’ailleurs aussi le cas pour le présent défi). Pour ma première participation (hiver donc, si vous avez bien noté), ce ne seront pas 500 pages, même pas 700, ni 900 mais bien 1150 au menu, pour une anthologie récemment parue, l’une des plus belles que l’on puisse espérer dans une vie de lecteur : « Métamorphoses » de Jim Harrison (1937-2016).

Jim Harrison a eu très vite la réputation d’écrivain misogyne, machiste, plaçant dans ses histoires des femmes caricaturales. Jusqu’à la naissance de « Dalva » en 1988, brillant roman d’une femme libre, où Harrison explique s’être mis à la place d’une femme pour écrire ce long récit. Dès lors, il reviendra ponctuellement sur ces portraits féminins états-uniens forts, cette gente féminine  provoquant son destin. C’est ce thème que met brillamment en valeur la collection Quarto de chez Gallimard, proposant une sorte d’anthologie de la femme chez Big Jim.

La plupart des textes présentés ici sont connus du lectorat assidu de l’auteur. « Dalva », bien sûr, ce puissant roman d’une femme déterminée, l’un des plus réussis, des plus sensoriels, des plus mélancoliques de l’écrivain. Sa suite, « Retour en terre », écrite dix ans plus tard, suite ou plutôt juxtaposition de l’histoire (ici republiée), avec cette fois-ci les événements vus par le grand-père puis le fils de Dalva qu’elle a abandonné à la naissance.

Durant sa carrière Jim Harrison a surtout été connu pour ses novellas. Ici ce sont quatre d’entre elles que nous avons le loisir de (re) lire. « La femme aux lucioles » est parue en 1990 (1991 pour la France) dans le recueil éponyme comportant trois novellas. Cette femme, c’est Claire, atteinte d’une maladie et se sachant condamnée. Mariée à un antisémite, elle discute philosophie avec son docteur attitré. Elle avoue une fascination pour Dostoïevski qu’elle découvre. « Julip » est issue du recueil du même nom. Comme pour le recueil précédent, celui-ci (de 1994, traduit en 1995) renferme trois novellas. Bobby, le frère de Julip, a frappé trois hommes qui tentaient d’abuser d’elle, il est incarcéré au moment où s’ouvre le récit.

« Epouses républicaines » est une novella parue originellement dans le recueil en comptant trois, « L’été où il faillit mourir » de 2005 (2006 pour la traduction). Dans ce texte polyphonique, ce sont trois vibrants portraits de femmes qui sont au menu avec comme fil directeur un homme, qui fut amant des trois, qui chacune à leur tour prennent la parole pour se confier sur leurs mariages respectifs ratés. Quant à « La fille du fermier », novella extraite du recueil « Les jeux de la nuit » (2010, traduit en 2011), c’est peut-être la plus réussie des quatre novellas, d’ailleurs les professionnels ne s’y sont pas trompés puisque c’est la seule qui fut éditée à part, isolée en livre de poche. La fille du fermier, c’est Sarah, adolescente dont la famille part s’installer dans le Montana. Là, sa mère quitte le foyer pour rejoindre un homme tandis que Sarah va être victime d’abus sexuels. Superbe destin d’une femme décidée à vivre sa vie, établir sa liberté, et accessoirement régler quelques comptes.

La suite de cette anthologie sera à scruter particulièrement, puisqu’il s’agit de brefs textes inédits sur une grosse quarantaine de pages, toujours en rapport avec la Figure de la femme, c’est tout le piquant du livre. « Wendigo I » est un projet de film de 1977, quelques pages où une Indienne enseignante, dans un climat fantastique et onirique, veut renouer avec les coutumes ancestrales de son peuple après qu’elle se soit « occidentalisée ». Puis vient « Wendigo II », non daté, même projet, texte similaire mais plus détaillé. « Béatrice » fut écrit vers 1986 et rend hommage aux célèbres actrices de cinéma. Il est bon de noter que ces trois reliquats de textes furent écrits avant « Dalva ». Vient « Big women » de 1990, projet avorté d’une novella loufoque. « Des femmes nues dansent » de 2001 est un hommage aux lieux de strip-tease, un peu loin de l’image de la femme que désirait enfin donner Harrison qui ici retombe parfois dans la facilité. Ce texte a été remanié avant de paraître dans le récit de vie « En marge » (2002, traduit en 2003).

Le recueil se poursuit avec un texte de 2003 sans titre, une page et un vibrant hommage au poète Francisco Hernández par le prisme d’une femme. « Père et fille » est une fiction de 2004, texte un peu plus fouillé que les autres inédits, où un homme qui a fait de la prison, divorcé depuis que sa fille avait 10 ans, aimerait qu’elle vienne enfin le rejoindre dans le Montana. Survient le puissant et bref poème féministe « Femmes en colère » de 2006. Le recueil se clôt sur « La femme blanche la plus rapide du monde ».

Mais avant tout ceci, il ne faut pas omettre le début de cette anthologie. Une belle préface de Brice Matthieussent tout d’abord, le traducteur attitré de Jim Harrison en français depuis les années 1980, préface où il rend hommage au bonhomme qu’il a bien connu. Puis le tant attendu « Vie et œuvre », un classique de la collection, soit une copieuse biographie agrémentée de très nombreuses photos, un régal absolu. Juste avant l’inclusion de « Dalva » vient un texte de 1999, « Première personne du féminin singulier » où Harrison explique son côté féminin et son désir de tenter de se mettre à leur place pour écrire leur vie. Ce texte parut en 2021 dans le livre « La recherche de l’authentique ».

Autant dire que pour les obsessionnels de Big Jim, il y a peu d’inédits, quelques dizaines de pages dans un volume en comportant 1150. Mais c’est aussi et surtout l’opportunité de relire ses romans et novellas dressant de superbes portraits de femmes, qui font que la misogynie supposée de Harrison explose à la lecture de ces pages, même s’il reste bien entendu quelques réflexions ou « oublis » machistes et pas mal de regards très appuyés sur une paire de fesses. Harrison a accédé à une grande renommée grâce à « Dalva », ce roman ample qui rend hommage à la femme en général, récit d’une beauté éclatante, qui entraîne tous les autres dans son sillage pour un recueil indispensable, et peut-être pour un lectorat resté sur sa faim après les saillies misogynes de l’auteur, une belle façon de redécouvrir son œuvre, mais aussi et surtout l’homme et sa sensiblerie exacerbée qui ruisselle tout au long des ces pages. Le recueil est paru en tout début d’année, il en sera l’un des moments marquants.

« Les femmes que nous avons maltraitées ont bien raison de ne jamais nous pardonner ».

(Warren Bismuth)





dimanche 9 mars 2025

Simonetta GREGGIO « L’ourse qui danse »

Le narrateur, Inuit, a grandi auprès des siens dans le Grand Nord, de manière traditionaliste dans des igloos. Devenu adulte, il est parti à la ville pour enseigner, mais éprouve le besoin de rejoindre ses soeurs (ses parents sont morts) de temps à autre pour revivre, ne serait-ce que quelques jours, cette vie qu’il affectionne. « Auja et Anana, n’étaient pas « intégrées ». Elles n’avaient pas fréquenté l’université. Elles avaient rejeté très tôt la vie des villes, et vivaient ensemble dans un village proche de celui de notre enfance. Peu à peu, nous avons reconstruit un semblant de famille. Nous, les trois survivants, avons recommencé à vivre ensemble. Par intermittence, en ce qui me concernait, car je passais quelques mois par an à enseigner ».

Dans cette partie isolée du monde, tout n’est pas si rose. Exemple : les enfants sont contaminés par les cartouches de plombs que les Inuits ont achetées aux Kabloonaks (les Blancs). Les maladies sont nombreuses et les morts fréquentes. Le narrateur de l’histoire se plaît à aller se promener dans les grands espaces blancs lorsqu’il est de retour parmi les siens. Or il finit un jour par se perdre. « Vous passez en une fraction de seconde de prédateur à proie » car la nature est hostile, les animaux souvent affamés, et il va lui falloir lutter pour conserver la vie.

Les moments forts de l’apaisement du narrateur sont faits de rêves, rappelant les croyances amérindiennes. Il vagabonde dans l’immensité blanche jusqu’à sa rencontre avec Taark. S’ensuit celle, particulièrement épique, avec une ourse dont il tue le petit sur le dos de sa mère. Il ne le sait pas encore mais se vie vient de basculer à tout jamais, pour le meilleur et pour le pire…

En quelques dizaines de pages, ce conte écologique et naturaliste transporte son lectorat dans un monde inconnu, cruel autant que tendre. Tout en évoquant le mode de vie traditionnel des Inuits, il pointe du doigt le réchauffement climatique dont ces peuples sont les premières victimes puisque la neige ne cesse de fondre, la banquise est moins stable, l’espace vitale s’amenuise, les animaux périssent. Fable désenchantée autant que combative, elle est mélancolique, dramatique, particulièrement lacrymale et s’apparente de très près à une dystopie écologique, où un peuple en adéquation avec ses principes de vie respectant la nature voit peu à peu son avenir disparaître au profit d’une poignée de Blancs imprégnés de cupidité.

Simonetta Greggio frappe là où ça fait mal. Si elle emploie l’allégorie, elle sait aussi gifler en pleine face, alarmant tant et plus sur la catastrophe naturelle en cours. Sa poésie envoûte autant qu’elle frappe frontalement. Entre roman bref et novella, ce texte très marquant est paru en 2024 dans la collection Récits d’objet – Musée des confluences de chez Cambourakis, il est d’une beauté saisissante.

« Toutes ces années, nous nous sommes battus pour sauver une Terre qui va de plus en plus mal. Nous, les Hommes, avons continué d’être dépouillés au fur et à mesure que les gouvernements des différents pays découvraient nos richesses – pétrole, métaux rares – et lorsqu’ils faisaient de notre banquise une base stratégique pour asseoir leur pouvoir ».

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 5 mars 2025

Rick BASS « L’ermite »

 


Ce recueil de dix nouvelles, paru en 2002 et traduit en France en 2004 par Anne Wicke, renferme quelques trésors. Toute l’âme humaine semble ici scrutée, examinée à la loupe, dans des paysages grandioses dont Bass détient le secret afin de les dresser pour un décor toujours somptueux.

Une femme, un homme et des chiens pris au piège sous la glace d’un lac où un nouveau monde s’offre à eux. Ou encore cette femme pétrissant du pain avec amour pour le distribuer à des cygnes tandis que son mari coupe méticuleusement des arbres morts en vue de lui offrir un piano. Et ce pompier volontaire dont l’auteur décrit les interventions et la vie de famille dans un vibrant hommage aux soldats du feu.

Vient cette exploration souterraine d’un couple au cœur d’une mine désaffectée, puis cette personne étonnante qui ramasse du crottin de wapiti et achète des mèches de cheveux aux habitants, sans oublier ce hibou grand-duc coincé dans un canoë sur le toit d’une voiture lancée à pleine vitesse. Autant d’images très fortes qui restent en mémoire. Car l’écriture de Rick Bass, harmonieuse, poétique, envoûte. Il n’a pas son pareil pour conter des anecdotes futiles du quotidien, la force de sa plume entraîne son lectorat sur des terres inconnues comme un témoignage contemporain ainsi que d’un temps révolu.

Rick Bass fait la part belle aux grands espaces, à l’hiver qui s’installe sans partage dans le Montana par exemple. Il dépeint puissamment un monde rural, parfois montagneux, coupé du monde, il met en scène des êtres et surtout des couples fragilisés par la rudesse de leur existence. Chaque nouvelle est un éternel recommencement, Bass ne bégaie pas même si certains personnages d’une nouvelle semblent ultérieurement s’inviter dans une autre, magie de la littérature.

Rick Bass est de ces écrivains d’une adresse redoutable. Il vous prend par le bras et vous entraîne au sein de ses histoires, qu’il n’a d’ailleurs sans doute pas véritablement inventées, tant leur évocation est authentique. Et aussi parce que lui-même connaît très bien les paysages qu’il nous fait traverser. « L’ermite » est un recueil magnifique, porté par des séquences inoubliables au cœur de la nature sauvage. Bass est un écrivain à part, précieux car il a peu écrit de fictions, quatre romans et sept recueils de nouvelles, étant d’ailleurs surtout connu pour ses essais.

Revenons aux nouvelles. Chaque séquence compte car dans le petit rien des petites gens se cache souvent une anecdote forte, un tableau qu’on n’oublie pas. En quelques pages seulement, Rick Bass sait faire vivre des familles, des personnages rustiques, vrais, des couples boiteux perdus dans des paysages grandioses. Ses nouvelles sont parmi les plus fortes que l’on puisse lire dans le style. Il s’encombre rarement sur la longueur sans pour autant précipiter leur fin. Il sait prendre son temps. Hélas, il est assez peu relayé en France, la plupart de ses ouvrages étant épuisés chez les éditeurs.

Avant « L’ermite », je m’étais délecté avec un autre recueil, « Dans les monts Loyauté ». Je ne peux – et ne souhaite - pas tout chroniquer, mais je vous invite à le lire aussi. Quant à moi je continue mon exploration des recueils de nouvelles de Rick Bass, « La vie des pierres » fut un autre voyage étonnant. Je ne vous en parlerai pas, mais le cœur y sera. Sachez que chaque nouvelle est un éblouissement, une empreinte à mon goût bien plus profonde que ses romans car Rick Bass est définitivement un auteur du bref, de l’instant, format qui permet de retranscrire toute l’intensité des scènes. Je me répète et je m’en excuse, mais lisez Rick Bass !

 (Warren Bismuth)

dimanche 26 janvier 2025

Nikolaï KOSTOMAROV « La révolte des animaux »

 


Ce challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores réserve décidément de bien belles surprises. Ainsi, ce thème du mois : « Les animaux ces héros comme les autres », très inspirant pour proposer une littérature autre. Des Livres Rances est allé débusquer un texte ombrageux d’un quasi inconnu : le russe Nikolaï Kostomarov afin d’illustrer sa participation avec ce titre qui ne pouvait que célébrer le défi du mois : « La révolte des animaux ».

Cette surprenante nouvelle est un texte épistolaire, plus précisément la « Lettre d’un propriétaire de Petite Russie à un ami de Pétersbourg », la Petite Russie désignant alors l’Ukraine. L’auteur de la lettre s’inquiète d’une récente révolte d’animaux domestiques dans une ferme ukrainienne tandis qu’un certain Omelko, paysan illettré, possède le don de comprendre le langage animal. « Nous avons l’habitude de considérer tous les animaux comme des êtres dénués de parole et donc de raison. Vu sous l’angle de nos conceptions humaines, cela paraît logique : ils ne savent pas parler comme nous parlons entre nous, par conséquent, ils ne pensent pas et ne comprennent rien ! Mais en est-il réellement ainsi ? ».

Un taureau hostile et fougueux prend la tête d’une future révolte animalière. Dans un discours éloquent il fustige le pouvoir des hommes sur les animaux, s’insurge contre la condition animale imposée par des êtres tyranniques. Les mots frappent, les animaux se préparant à une immense insurrection contre leurs tortionnaires, les humains, qu’ils souhaitent renverser au propre comme au figuré. Les animaux de ferme ne veulent plus être traités en esclaves et s’organisent comme en syndicat pour une révolte imminente.

Ce texte, écrit par un illustre inconnu, historien, ethnologue et folkloriste, est saisissant de modernité. Car tout le jus réside dans la date de sa conception. Probablement écrit en 1880, cinq ans avant la mort de son auteur (né en 1817, il disparaît en 1885, il y a très exactement 140 ans), il décrit précisément le calvaire enduré – aujourd’hui encore - par les animaux de ferme : les travaux des champs entraînant une grande fatigue, mais aussi le lait tiré du pis des vaches alors qu’il aurait dû être destiné à leurs veaux, qui eux-mêmes seront abattus dans de sinistres abattoirs, sans oublier les œufs extorqués aux poules, ou les poussins tués par milliers, les exemples ne manquent pas dans ce texte, véritable réquisitoire de libération animale avant l’heure.

« Les humains traient nos mères et nos femmes, privant de lait nos petits veaux, et que ne fabriquent-ils pas avec notre lait ! Or ce lait, c’est notre bien à nous, et non celui de l’homme ! Au lieu de nos vaches, ils n’ont qu’à traire leurs femmes à eux ! Mais non ! Apparemment, ils ne trouvent pas leur lait aussi bon, le nôtre, le lait de vache, est bien plus savoureux ! Mais ça, ce ne serait encore rien. Nous, les bovins, nous avons bon cœur, nous nous laisserions traire, pourvu qu’on ne nous fasse rien de pire. Eh bien non ! Regardez ce qu’ils font de nos malheureux veaux. Ils chargent les pauvres petits sur des carrioles, ils leur attachent les pattes, et ils les emmènent ! Et où les emmènent-ils ? Ils les emmènent se faire égorger, ces pauvres petits arrachés aux mamelles de leurs mères. Le tyran avide aime bien leur chair, et c’est peu de le dire ! Ils la considèrent comme la meilleure des nourritures ».

« La révolte des animaux » est d’une troublante modernité. Il amorce des sujets qui ne seront développés dans nos sociétés occidentales que plus d’un siècle plus tard. Il paraît presque un texte prémonitoire, en tout cas unique en son genre si l’on veut bien le replacer dans son époque. Avec humour mais gravité, Nikolaï Kostomarov dénonce la condition des animaux de ferme, les abattoirs, la spoliation des biens animaliers par l’homme. Cette nouvelle pourrait avoir été écrite de nos jours, elle est stupéfiante de clairvoyance dans ses moindres détails. Si le taureau est le meneur de cette révolte, il n’agit pas en autoritaire, il défend les causes de ses collègues animaux, il est un orateur hors pair et ne craint pas la punition humaine.

Quelques mots sur l’auteur de ce texte quasi extra-terrestre. Né en 1817, il se consacra à la science et à l’écriture, rédigea ses essais en russe et ses fictions et poésies en ukrainien. Membre d’un cercle pour l’avènement d’une fédération des peuples slaves, il fut emprisonné une année dans la forteresse Pierre et Paul de St Pétersbourg (tout comme Dostoïevski, également pour ses opinions politiques) puis surveillé par les autorités, interdit de publier et d’enseigner.

Sur le texte à présent. « La révolte des animaux » fut donc vraisemblablement écrit en 1880, au crépuscule de la vie de l’auteur. Il ne fut retrouvé dans ses papiers personnels qu’en 1917 puis immédiatement publié, soit plus de 30 ans après la mort de l’auteur, avant de sombrer dans l’oubli. Il ne fut réédité dans sa langue originale q’en 1991, mais jamais il n’avait alors été traduit en français. C’est enfin le cas grâce à ce travail colossal à la fois d’exhumation et mémoriel effectué avec le talent habituel de la grande Sophie Benech, qui nous permet ici de découvrir longtemps après sa rédaction un texte pourtant majeur.

En lisant cette nouvelle, il est impossible de ne pas penser à « La ferme des animaux » de George Orwell écrite en 1945, soit plus de 60 ans après « La révolte des animaux ». Là où le texte de Kostomarov reste en suspens, Orwell, sans pourtant l’avoir visiblement lu ni connu, le reprend exactement là où il s’était figé, puisque chez l’anglais, les animaux ont renversé le tyran et pris les commandes du pouvoir. La littérature donne parfois des coïncidences plus que troublantes. Rappelons-nous que le même Orwell s’inspira, pour écrire « 1984 », du roman « Nous » écrit en 1920 (soit plus de 20 ans plus tôt) par… Evguéni Zamiatine, un autre russe !

« La révolte des animaux » est un texte qui marque, à la fois par son engagement auprès des animaux et par son culot dans le ton, rédigé à une période où l’humain se moquait du sort de leurs bêtes encore bien plus que maintenant. Kostomarov étant russe, doit-on voir nécessairement dans sa nouvelle une allégorie du traitement infligé aux classes rurales et paysannes par le pouvoir tsariste alors en place ? C’est une supposition, certes gratuite, et je préfère laisser la question ouverte, n’ayant aucune information pour abonder dans un sens ou dans l’autre. Quoi qu’il en soit, ruez-vous sur ce petit livre de 70 pages paru en 2023 chez les souvent inspirées éditions Sillage, il pourrait devenir un classique sur la condition animale.

https://editions-sillage.fr/

(Warren Bismuth)



dimanche 1 décembre 2024

Annie PROULX « Nouvelles histoires du Wyoming »

 


Comme le titre de l’ouvrage l’indique, c’est au Wyoming que la talentueuse autrice Annie Proulx – qui fêtera bientôt ses 90 ans – nous convie pour un voyage plus que cahoteux. Dans ce recueil de 11 nouvelles paru en 2007, Annie Proulx nous guide dans un Etat rural, revêche à la modernisation, un peuple conservateur et violent, animé de moeurs ancestrales ancrées.

La deuxième nouvelle, « Reconstitution de guerres indiennes », est une pure beauté. Une femme fait connaissance avec ses racines autochtones en parallèle avec le développement du célèbre autant que sinistre Wild West Show de Buffalo Bill. Le discours est ample, profond, les personnages de Annie Proulx sont authentiques, dans leurs qualités comme dans leurs vices ou leur lucidité. « Tu crois qu’il s’agit de décider si tu veux vivre dans la réserve ou dehors ? Mais réfléchis, rappelle-toi que les Indiens n’ont pas inventé les réserves. C’étaient les prisons créées par les hommes blancs pour écarter les Indiens des bonnes terres. Linny, choisir la réserve n’est pas une solution. Tu t’enfermes dans un petit coin sans issue ».

Les esprits locaux sont étroits, misogynes. Le premier voisin est souvent à plusieurs kilomètres, les paysages grandioses n’abritent que peu d’humains, l’isolement est total, le vent omniprésent. Violent lui aussi, il peut rendre fou au cœur de ces plaines arides. Car la sécheresse frappe, on pense à celle, interminable, des années 1950 lorsqu’on a vu « une terre de pâturages se métamorphoser en désert ».

Ce recueil dépeint l’âme du Wyoming, avec comme partout dans le pays une forte présence des séquelles, des fantômes de la guerre du Vietnam. Et comme dans beaucoup de régions rurales, des conséquences parfois imprévues de la filiation, sur fond de secrets de familles poisseux et collant aux semelles des bottes. Et pendant ce temps des fermiers, peu scrupuleux, qui trafiquent tant qu’ils peuvent, espérant bien ne jamais être punis, le voisinage étant plutôt rare.

Dans cet univers pour le moins glauque, quelques pages pétillantes, notamment cette nouvelle, « Le concours », sur la préparation d’une compétition de la plus longue barbe. Texte drôle, décalé, avec ses personnages qui pourraient être échappés du « Tortilla Flat » de Steinbeck.

Annie Proulx possède un don, celui de l’observation de ses semblables. Elle-même citoyenne du Wyoming en scrute les habitants, leur déshabille l’âme, les met à nu. Elle raconte la vie. Comme celle de ces horribles rednecks ivrognes, désemparés, paumés et brutaux dans le superbe « Le loup de Wamsutter », usant d’humour pour dédramatiser un tableau peu glorieux dans un contexte pourtant étouffant.

Une galerie de portraits tordus se déploie sous nos yeux, un défilé de la blessure, morale comme physique, des êtres déjantés, désenchantés dont l’avenir paraît trop loin et trop inatteignable. Ces « Nouvelles histoires du Wyoming » sont une fresque peu reluisante de la société rurale des XXe et XXIe siècles de l’un des Etats les moins peuplés des U.S.A. Le plaisir est pourtant total tant Annie Proulx sait mener sa barque avec une maîtrise totale. Aucune de ces nouvelles ne fait tache, toutes sont complémentaires et constituent le témoignage d’une femme intellectuelle dans un coin passablement rugueux des Etats-Unis. Parfaite lecture pour une journée au bord de l’eau, entouré des bruits de la nature, mais sans les spectres des personnages rustres de l’autrice. Loin du « Brokeback Mountain » (quoique…) qui l’a faite connaître du grand public en France par l’adaptation cinématographique, ces nouvelles sont parues pour la première fois en France en 2007, elles sont tout simplement jolies et même resplendissantes. Ou comment faire du beau à base de moche.

(Warren Bismuth)