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mercredi 11 février 2026

Michèle AUDIN « Eugène Varlin ouvrier relieur 1839-1871 »

 


Ici nous avons moins une biographie que le combat d’un homme d’action au travers de ses écrits et de sa correspondance. Mais bien sûr c’est un peu plus complexe. Car Michèle Audin, qui a assemblé ces nombreux textes représentant la majeure partie du documentaire, a aussi eu accès à des éléments biographiques de Eugène Varlin non dénués d’intérêt. Aussi elle s’immisce dans ses textes pour raconter qui il est alors, ce qui fait de ce livre une anthologie des idées, convictions et valeurs de Eugène Varlin, mais aussi de touches biographiques d’un citoyen pleinement engagé, Michèle Audin lui coupant régulièrement la parole ou plutôt la plume pour revenir sur le contexte des écrits.

Né en Seine-et-Marne en 1839 de parents paysans, Eugène Varlin écrit son premier texte public en 1865 tout en suivant les cours du soir et chantant dans une chorale mixte (fait assez rare pour être ici relevé). Il suit de près les nombreuses grèves surgissant en France, d’autant qu’il est actif sur son poste d’ouvrier relieur à Paris et qu’il vient juste de rejoindre la toute nouvelle A.I.T., Association Internationale des Travailleurs, née l’année précédente, en septembre 1864 à Londres, la même année que les débuts de l’action syndicale de Varlin. Varlin n’a de cesse de militer pour développer l’Association dont, il faut bien le reconnaître, les modes de fonctionnements et les idéaux sont proches de ce qui sera appelé plus tard l’anarcho-syndicalisme, même si Varlin n’est pas absolument contre les élections et s’en explique.

Les grèves sont aussi appelées coalitions et ceux qui les suivent sont bien sûr les grévistes mais aussi les « gréveurs ». Varlin écrit dans divers journaux ouvriers éphémères, dans d’autres plus pérennes. Car le personnage de Varlin est indissociable du monde de la presse, un monde qu’il connaît bien et auquel il participe sans compter, en défendant naturellement l’émancipation intellectuelle des travailleurs, empruntant un peu à Karl Marx et un peu à Bakounine. En tant que vice-président de la Société des ouvriers relieurs, il intervient par écrit mais aussi sur le terrain lors de meetings remarqués. Cette Société est suspendue en 1866, est alors créée la Société civile d’épargne et de crédit mutuel des ouvriers relieurs de Paris. Varlin y est élu président.

Les revendications, les combats de Varlin peuvent être vus comme modernes : instruction générale gratuite pour tous les enfants, il est attentif à la condition des femmes, demande des augmentations de salaires sans heures supplémentaires et défend une ligne révolutionnaire contre l’Etat et les patrons. Il aide à la création (encore une !) du restaurant coopératif la Marmite en 1868. La même année a lieu le procès de l’A.I.T. pour association non autorisée, l’occasion pour Varlin d’imposer un discours de propagande fort bien huilé. Il se place également pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Menant une « vie sociale intense », Varlin semble infatigable, de même qu’inatteignable en ce qui concerne les coups que le pouvoir lui assène. Mais à travers ses écrits et surtout son procès, c’est bien toute l’histoire – alors brève il est vrai – de l’A.I.T. qui prend forme sous nos yeux, Varlin y rapportant chaque action jour après jour avant d’être condamné à trois mois de prison. Ce que l’on voit aussi dans ces écrits, ce sont presque les tout débuts, j’oserais dire les balbutiements de la classe ouvrière où d’ailleurs celle des partisans de Varlin s’oppose de front aux thèses proudhonniennes. Car la lutte sociale est alors en partie dominée par les figures et thèses anarchistes, nouvelles et réellement révolutionnaires.

Varlin se met à son compte dès sa sortie de prison mais continue ses actions, milite notamment pour la représentation aux élections. Apparaissant comme pacifiste, il suit la grève des ovalistes de Lyon en 1869, sans toutefois prêter main forte financièrement. Car c’est une des obsessions de Varlin : lever des fonds en aide aux ouvriers grévistes, aux organisations prolétaires, aux syndicats, en partie par le biais de l’A.I.T.

Le 5 octobre 1869 à Aubin en Aveyron, la police tue 4 manifestants. Varlin se fait de plus en plus offensif, défend un socialisme collectiviste ainsi qu’un communisme garanti non autoritaire. En parallèle, il continue sa lutte pour l’aide aux journaux, pour de nouvelles parutions afin d’avoir un organe efficace du travail contre le capital.

10 janvier 1870, assassinat de Victor Noir, député socialiste révolutionnaire, un « enfant du peuple », par un bonapartiste. C’est comme si une mèche venait de s’allumer, d’autant que Le Creusot compte à ce moment-là 1200 ouvriers grévistes (la ville connaîtra « sa » Commune quelques mois plus tard). 1870, c’est aussi en février le temps des barricades dans Paris suite à l’arrestation de Henri Rochefort, député et rédacteur en chef du tout nouveau quotidien « La marseillaise ». Bientôt ses collaborateurs le sont à leur tour tout comme Varlin, pour deux semaines. En parallèle l’A.I.T. se déploie dans plusieurs villes de France et prend de l’ampleur, jusqu’à la guerre de 1870 où de nombreux militants prennent part, émoussant ainsi ses actions.

Varlin est alors en Belgique. La République provisoire est proclamée après la chute du Second Empire le 4 septembre 1870. Varlin rentre immédiatement à Paris et s’affaire à constituer un programme révolutionnaire, c’est là que se dessine en partie la future Commune de Paris. Il est candidat à la mairie du sixième arrondissement de Paris mais échoue.

Le Commune de Paris est déclarée en mars 1871, Varlin est aux finances du comité central, il tient donc principalement des tâches administratives. Les premiers désaccords éclatent au sein de la Commune. Ici Michèle Audin ne la survole qu’à travers le personnage de Varlin, sans s’étendre sur le conflit, qu’elle a minutieusement analysé dans d’autres livres.

Vient la semaine sanglante entre le 21 et le 28 mai 1871. Varlin commande la garde nationale de son cher sixième arrondissement, puis devient délégué à la guerre après la mort de Delescluze le 25 mai. 28 mai, dernières résistances des communards. Varlin est sur l’une des ultimes barricades, dressée rue de la Fontaine-au-Roi. Dénoncé par un prêtre chevalier de la légion d’honneur, il est arrêté par un lieutenant versaillais et exécuté dans le dix-huitième arrondissement. Comme Varlin, la Commune n’est plus. Varlin est condamné à mort par contumace par un conseil de guerre le 13 novembre 1872. Il n’est reconnu mort que le 25 janvier 1878. Ainsi a vécu un prolétaire syndicaliste révolutionnaire, aux racines d’un mouvement qui ne va pas tarder à s’étendre.

Le livre est accompagné d’un beau cahier iconographique. Documentaire complet sur la vie et les discours de Eugène Varlin, il fait aussi revivre une période troublée comme pleine d’espoir grâce à la documentation toujours exceptionnelle de Michèle Audin (décédée le 14 novembre 2025), ce petit pavé de près de 500 pages est sorti aux indispensables éditions Libertalia en 2019.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 25 janvier 2026

George CATLIN « Les indiens d’Amérique du nord »

 


Pour cette nouvelle année, la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » du blog Au milieu des livres se poursuit avec ce thème « Vous avez du courrier » sur la littérature épistolaire. Il n’en fallait pas plus pour Des Livres Rances puisque « Les indiens d’Amérique du nord » de George Catlin dormait sur sa pile à lire depuis un an. Si ce livre n’est pas à proprement parler un échange épistolaire, Catlin a pourtant rédigé 58 lettres à destination de son lectorat pour rendre compte de l’état des Peuples Premiers aux Etats-Unis, peuples dont il va au devant dans tout le pays au XIXe siècle. Comme il s’agit d’un joli pavé de 657 pages, cette chronique servira aussi de participation au challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés » pour lequel nous présentons des ouvrages de plus de 500 pages, petit jeu toujours orchestré par le même blog. Ce trimestre : l’hiver, bien sûr !

De 1832 à 1839, le peintre George Catlin part à la rencontre des Nations Indiennes d’Amérique du nord et en visite 48 tribus. La première publication de son travail a lieu en 1844. L’auteur revient tout d’abord sur le contexte (les amérindiens ne sont pas encore victimes de génocide, mais son amorce a déjà bien commencé et des peuples ont en partie été décimés) avant de peindre au propre comme au figuré une immense fresque des habits et caractéristiques vestimentaires, coutumes, quotidien, dans 58 lettres destinées au public, afin de témoigner sur une période dont il craint (déjà !) la fin proche. « Venant d’un lieu aussi étrange, où je ne dispose pas de bureau sur lequel écrire ou de courrier pour les expédier, mes lettres sont griffonnées à la hâte dans mon calepin ».

Chaque tribu possède ses particularités, ses rituels, aussi Catlin les rencontre, note tout et retranscrit ses observations. Il n’oublie pas d’évoquer les nombreuses animosités entre les peuples. Par exemple, les Blackfeet sont les plus nombreux et les plus belliqueux, ils sont les ennemis jurés des Crows. La condition des femmes est très difficile. Réduites en esclavage, elles doivent accepter la polygamie.

Catlin s’attarde sur les Mandans, près des berges Missouri dans l’actuel Dakota. Une fois n’est pas coutume, les Mandans sont sédentaires. Ils font visiter leurs wigwams à l’auteur qui les décrit ensuite avec méticulosité, ainsi que les rites funéraires auxquels il assiste, conscient d’avoir accès à un privilège (il suivra d’autres cérémonies plus tard), nombre de Blancs ne se préoccupant par du tout du mode de vie des amérindiens. « Je m’aperçois que la principale raison que nous avons de sous-estimer et de mépriser l’être primitif tient d’ordinaire au fait que nous ne le comprenons pas, et la raison pour laquelle nous ignorons tout de lui et de ses mœurs vient de ce que nous ne nous arrêtons pas à l’étudier, les civilisés ayant trop pour habitude de le considérer comme un être décidément inférieur, une bête, une brute qui n’est pas digne qu’on lui accorde plus qu’une attention éphémère ». Catlin, lui laisse de côté tout préjugé et s’immisce dans le monde fascinant – et parfois inquiétant - des indiens.

La nourriture des peuples vient en grande partie des bisons, c’est la raison pour laquelle les Blancs commencent à les exterminer en très grand nombre, pour affamer les tribus, là aussi l’auteur y revient à plusieurs reprises. Les hommes sont donc de puissants chasseurs, activité principale. Les Amérindiens sont aussi oisifs – les hommes -, très joueurs et ont inventé nombre de jeux de plein air qu’ils pratiquent avec dextérité. Ils possèdent leur propre mythologie (bien sûr inconnue de nous).

Catlin visite ensuite les Minitaree qui cultivent le maïs dans la même zone géographique, avant de se rendre auprès des Sioux et des Puncahs, ces derniers ayant d’ailleurs à cette époque quasiment disparu, l’extinction de masse est en route. Pour toutes les tribus, les fléaux majeurs sont le whisky et la variole, qui tuent énormément. Petit intermède durant lequel Catlin revient sur le prélèvement des scalps ainsi que leur signification. « J’ai vécu chez ces peuples au point d’apprendre à connaître les nécessités de leur vie sur lesquelles pareilles coutumes se fondent, et que par ailleurs j’ai reçu de si nombreux témoignages d’hospitalité de leur part que je me sens obligé, lorsque je peux le faire, de justifier du mieux que je peux les coutumes d’un peuple qui meurt de chagrin et n’a jamais la possibilité de plaider sa propre cause auprès des civilisés ». Les traités existent, ordonnés par les Blancs, et sont prétexte à des déplacements de populations entières afin d’en récupérer les terres.

Visite des Shiennes où l’auteur assiste à des règlements de comptes. D’autre part il rencontre des problèmes après qu’il a peint un indien de profil, une anecdote d’ailleurs assez croustillante ! Mais s’il traverse le pays de long en large c’est aussi pour nous entretenir de la nature luxuriante, des grands espaces, de botanique. Car ce récit est aussi un hymne à la nature sauvage et indomptée, en plus d’être un manuel anthropologique et ethnographique époustouflant de détails.

« Ces derniers temps en effet, je suis devenu si indien que mon crayon a perdu tout appétit pour les sujets qui ont des relents de domesticité ». Direction l’Arkansas à la rencontre des Pawnees, des Camanchees et des Osages (appelés Wa-saw-see dans leur langue). Ces derniers rejettent en grande partie le whisky. Mais les informations ne s’arrêtent pas là, elles sont abondantes et nous pouvons parfois nous sentir noyés devant tant d’éléments à digérer.

Catlin, qui jusque là s’est contenté d’observer et de décrire les peuples amérindiens, évoque enfin sa propre situation, durant un été caniculaire où lui comme les siens a terriblement souffert lors d’un voyage douloureux sous un soleil de plomb et l’arrivée de maladies diverses, dues en partie à l’eau croupie qu’il a fallu ingurgiter. Catlin fut malade, fiévreux, et a bien cru voir sa dernière heure arrivée, alors que d’autres de ses comparses ont eu moins de chance et ont été terrassés.

Retour à des cieux plus cléments, en tout cas pour l’auteur, visite des Kickapoos, qui furent quasiment anéantis dès leur rencontre avec l’Homme Blanc, le pourtant qualifié de « civilisé ». Eux aussi furent déplacés suite à des traités honteux, alors que les Delawares ont quant à eux subi un acharnement absolu de la part des Blancs. Comme les puissants iroquois, décimés presque intégralement. Caltin s’attarde un peu plus sur les Cherokees, principalement installés en Géorgie. Il livre son ressenti, sa stupéfaction, lui qui commence à bien connaître la vie des indiens et les voit disparaître irrémédiablement, impuissant devant une telle sauvagerie.

Ce documentaire est aussi une manière de découvrir la géologie de divers lieux étasuniens ainsi les différentes interactions entre nations Autochtones tandis que Catlin poursuit son voyage et va à la rencontre des Winnebagos, des Menomonis dans l’actuel Iowa, puis des Séminoles, mot signifiant fugitifs, alors que par une certaine ironie 250 représentants de ce peuple sont prisonniers, ils sont issus de la nation Creek.

La dernière longue lettre décrit les populations à la frontière du nord-ouest (en fait près du golfe du Mexique). C’est en fait une puissance synthèse du livre sur les racines, les origines ou la culture amérindienne, c’est aussi une défense affirmée pour ces peuples qui commencent déjà à l’époque à dangereusement péricliter. Le livre se clôt par un appendice sur l’extinction des Mandans. Souvenez-vous : les Mandans ont été l’un des premiers peuples dont Catlin a parlé dans ses lettres. Depuis sa visite, cette nation a disparu, frappée par la variole, le whisky et les attaques d’ennemis. L’auteur termine son récit par une passionnante éventualité toute personnelle de la véritable origine des Mandans, qui pourrait se situer quelque part en Europe, mais je n’en dis pas plus…

Ce copieux et parfois ardu documentaire est préfacé par Peter Matthiessen et la version proposée ici est une édition de 2024 parue dans la collection Terre Indienne/Espaces libres d’Albin Michel, elle est traduite par Danièle et Pierre Bondil, pour ce qui fut sans doute une vertigineuse entreprise, et accompagnée de 18 reproductions couleur de dessins de représentants des peuples, de la main même de l’auteur. En ressort un documentaire époustouflant d’informations, une encyclopédie des Peuples Autochtones du XIXe siècle, avant l’irrémédiable. C’est un monde disparu qui défile devant nos yeux ébahis, pas sûr que beaucoup d’écrivains se soient intéressés au sort des amérindiens à l’époque, ce qui rend ce récit encore plus précieux.

(Warren Bismuth)






dimanche 21 décembre 2025

Michèle AUDIN « Oublier Clémence »

 


« Clémence Janet est née le 2 septembre 1879 à Tournus (Saône-et-Loire). Sa mère était couturière et son père tailleur de pierres. Elle était ouvrière en soie. Elle s’est mariée le 27 février 1897 à Lyon (5e arrondissement) et a donné naissance à deux enfants, Antoine (29 août 1897-14 septembre 1897) et Louis (13 février 1900-23 juin 1977). Elle est morte à Lyon (2e arrondissement) le 15 janvier 1901 ».

À partir de ces quelques lignes, ces rares éléments d’une courte vie, Michèle Audin reconstitue l’itinéraire d’une femme de la fin de XIXe siècle, une ouvrière décédée à 21 ans. Dans cette courte suite de mots, tout semble dit, une femme est passée sur cette terre sans vraiment laisser de traces. Mais les archives sont tenaces et proposent des pistes. Par ailleurs, Michèle Audin s’amuse à voir que la mère de Clémence était tailleuse tandis que le père était tailleur. Car il faut bien sourire.

Presque mot à mot, Michèle Audin reprend les indications du paragraphe qu’elle décortique. La première de ces indications est donc « Clémence », un prénom peu usité à l’époque, pourquoi fut-il précisément choisi pour cette enfant ? S’ensuit une longue liste de questionnements sur la famille de Clémence, mais aussi les tâches journalières, le travail, tout autant que la période politique et sociale. De nombreuses questions sans réponses, l’autrice suppute, imagine et déduit de ces archives dans lesquelles elle a mis le nez.

Ouvrière de la soie, un métier épuisant, éreintant. Clémence, devenue lyonnaise, bonne catholique, se marie à l’église. Comme on le voit dans le paragraphe analysé, le premier enfant qu’elle a mis au monde est mort à seulement deux semaines. Michèle Audin se demande bien pourquoi. Mais il est vrai que beaucoup d’enfants mouraient jeunes, voire en bas âge.

En bonne mathématicienne, Michèle Audin, à partir de données chiffrées précises, fait des équations, afin de proposer des pourcentages, sur la mortalité infantile notamment, plus précisément celle des alentours de Lyon. Dans une recherche documentaire poussée, elle tisse son bref texte, devient la biographe de Clémence, un peu son ange gardien post-mortem. Elle fait revivre des scènes, en tout cas en remodèle une fiction à partir des rares éléments qu’elle possède. Il se pourrait fort que cette Clémence ne soit pas tout à fait une étrangère aux yeux de Michèle Audin…

Michèle Audin aime peindre l’Histoire à partir de rien. Trois ans après « Oublier Clémence », en 2021, elle imaginera, d’après de vraies archives là encore, la vie d’un couple exilé à Londres après la Commune de Paris, attendant avec angoisse la loi d’amnistie pour rentrer au pays, dans « Josée Meunier, 19 rue des juifs », un texte en partie épistolaire, peut-être moins intense que ce « Oublier Clémence ». Car ici, Michèle Audin ne peut compter que sur quelques mots pour bâtir une histoire solide et cohérente sur seulement quelques dizaines de pages, tout comme elle avait reconstituer plus tôt dans « Une vie brève » la vie de son père, Maurice Audin, tué pendant un interrogatoire en Algérie en 1957, ce père qu’elle n’a pas connu, comme cette Clémence, qui d’ailleurs (mais je n’en dis pas plus), apparaît à plusieurs reprises dans « Une vie brève ». Un tout qui peut se lire comme un triptyque biographique qui ne dit pas son nom, constitué de nombreux documents d’archives, avec « Josée Meunier, 19 rue des juifs », « Une vie brève », et justement ce très beau « Oublier Clémence ». Michèle Audin, spécialiste de la Commune de Paris, est partie rejoindre les communards le 14 novembre 2025, elle avait 71 ans. Elle va laisser un vide immense. Elle le laisse déjà.

(Warren Bismuth)

dimanche 16 novembre 2025

Michèle AUDIN « Rue des Partants »

 

Mise à jour : cette chronique a été préparée il y a quelques semaines afin de paraître le 1er décembre. Or, vendredi 14 novembre, Michèle Audin nous a quittés. Cet article publié plus tôt que prévu initialement est donc un hommage au remarquable travail passionné d'historienne dont elle a fait preuve toute sa vie, je n'en change pas une ligne. Repose en paix.

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Tout commence par une photographie de Robert Doisneau, celle d’un lavoir de Ménilmontant à Paris, rue des Partants, prise quelque part au mitan du XXe siècle. On y voit des blanchisseuses s’affairer. L’occasion est trop belle pour Michèle Audin qui se plonge grâce à de nombreux documents d’archives dans l’histoire de ce quartier populaire, de 1848 à 1953.

Les blanchisseuses de Ménilmontant sont prétexte à digression, notamment sur les révoltes et les insurrections du quartier. Arrêt prolongé sur la Commune de Paris, dont Michèle Audin est une spécialiste, sur les figures de Eugène Varlin, Léo Frankel, Gustave Flourens notamment, non sans rappeler une première tentative de Commune en octobre 1870 sur les hauteurs de Belleville.

Dans un XXe arrondissement prolétaire et rebelle, la population est plus à même d’organiser des mouvements de contestation contre le pouvoir en place, y compris bien sûr par le truchement de la Commune, dont l’autrice extirpe une célèbre photo d’une barricade, qu’elle analyse minutieusement. La Commune, c’est aussi, toujours dans ce même quartier, le presbytère transformé en morgue.

Michèle Audin continue son exploration : faisons connaissance avec cet Alexis Trinquet, figure méconnue de la Commune de Paris, dont l’autrice nous dresse un portrait, celui d’un homme qui se dresse contre Léon Gambetta. Car l’histoire politique est aussi remémorée, patiemment, incluant quelques croustillantes anecdotes. Mais ce livre est aussi une topographie de Ménilmontant, une comparaison avant / après, entre XIXe siècle et monde contemporain.

Les faits divers les plus marquants du quartier sont évoqués, comme le premier accident du métro parisien en 1903, 84 morts, ou encore le quartier bombardé par un zeppelin allemand en 1916, pendant la première guerre mondiale.

Venons-en au recensement national de 1936. Là aussi Michèle Audin explore les archives et analyse les données. Elle pousse jusqu’à la seconde guerre mondiale et énumère les noms des riverains de Ménilmontant morts en déportation à Auschwitz, ou ses Résistants morts à la même période, toujours exécutés par l’ennemi. Là encore, le travail de recherche est conséquent. Petit clin d’œil à Madeleine Riffaud, qui a combattu dans ce quartier, la même Madeleine dont une fameuse saga est en cours en bande dessinée (le quatrième tome vient de paraître), cette Madeleine qui vient de nous quitter en 2025 à plus de 100 ans.

La visite se termine par un index des noms et lieux cités. Ce documentaire est original : il nous guide dans le Ménilmontant du passé, par son histoire, son quotidien, ses faits marquants, l’évolution de son architecture. Un petit livre très plaisant à parcourir, d’autant qu’ils se clôt par ce qui était le but premier : les blanchisseuses de la rue des Partants. Michèle Audin possède ce talent de nous faire nous intéresser à des bribes historiques que nous n’aurions peut-être pas connues sans elle. Et chaque fois ou presque, elle dévoile de nouvelles images de la Commune de Paris, et ceci est capital. « Rue des Partants » est une longue radiographie d’un Ménilmontant prolétaire en même temps que celle d’un monde englouti. Le livre est paru en 2024 aux toutes fraîches éditions Terres de Feu, nées durant l’été 2023.

« Les enfants pauvres sont pittoresques. Dans le tableau de Delacroix, vous savez, l’un d’eux guide le peuple, à égalité avec la liberté. Dans Victor Hugo, qui a inventé Gavroche. Dans les photographies du vingtième siècle. Ils font partie du décor : sur les photographies, les grands terrains vagues des fortifications seraient bien vides sans eux ».

https://editions-terresdefeu.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 26 octobre 2025

Arthur Conan DOYLE « Le chien des Baskerville »

 


Nous allons goûter ce mois-ci à « La vie de château » pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres. Concernant Des Livres Rances, ce ne sera pas le long fleuve tranquille ni coquet que l’on pourrait espérer en tel lieu, puisque c’est une sordide affaire policière qui va hanter les murs et les abords d’un vieux manoir. À vous de jouer monsieur Sherlock Holmes !

Quelque part vers 1900, un certain docteur Mortimer rend visite à Sherlock Holmes et son fidèle acolyte le docteur Watson à Londres pour une affaire curieuse : l’un de ses amis, Charles Baskerville, richissime propriétaire du manoir de Baskerville Hall dans le Devonshire, vient de mourir mystérieusement des suites de problèmes de cœur. Seulement, une légende tenace raconte qu’un chien gigantesque rôde sur la lande autour du manoir depuis la mort violente de sir Hugo Baskerville en 1742, alors propriétaire du manoir et tyran notoire, au passé sulfureux.

L’héritier du domaine se trouve être sir Henry Baskerville, neveu de sir Charles et résidant au Canada. Il souhaite se rendre rapidement sur les lieux du drame ainsi que pour recevoir son précieux bien. Il a cependant reçu une lettre énigmatique dès son arrivée en Angleterre, les mots ont été découpés dans un journal, collés grossièrement avant que le tout ne soit adressé à sir Henry. Cette lettre prévient : « Si vous tenez à votre vie et à votre raison, éloignez-vous de la lande ». Sir Henry doit être escorté pour se rendre sur place, et Sherlock Holmes, préoccupé par d’autres affaires en cours, ne peut l’accompagner afin de le protéger. Ce sera Watson qui lui servira d’ange gardien.

Nous allons faire connaissance avec les personnages les plus proches du manoir dans cette campagne triste et humide, grâce au docteur Watson, épaulé notamment par le docteur Mortimer. Mais il se déroule des faits étranges et comme surnaturels, sans doute en rapport avec ce chien, qui par ailleurs hurle dans le brouillard, alors qu’un forçat évadé, Selden, rôde à son tour, peut-être afin de nuire…

« Le chien des Baskerville », rédigé entre 1901 et 1902, est l’un des titres les plus célèbres des aventures de Sherlock Holmes. Il n’appartient toutefois pas directement à la série (s’il marque le retour de Sherlock Holmes, que Doyle avait pourtant fait mourir en 1893, rien n’est dévoilé quant à la « résurrection » de son personnage fétiche) , et c’est l’une des rares enquêtes contées en roman et non en nouvelle. L’ambiance y est gothique et en partie fantastique, même si tout y est parfaitement rationnel. Comme à son habitude, Holmes brille par son esprit de déduction, Watson par son flair et sa soumission. Nous voilà parfaitement ancrés dans un roman typique d’une certaine littérature anglaise du XIXe siècle.

L’un des intérêts de ce roman (bien qu’il y en ait beaucoup) est l’absence de Holmes durant une partie des événements. Néanmoins, Watson lui a promis de le tenir au courant de l’affaire, ce qu’il fait par le biais de plusieurs lettres, jointes au récit, de sorte que Holmes, bien qu’absent, n’est pas effacé du récit. Les personnages, la plupart mystérieux, confèrent un attrait supplémentaire à l’intrigue et à ce climat, même si Doyle s’applique à ne surtout pas rendre le tout sombre ou poisseux. Au contraire, les bons mots ne manquent pas, et le résultat est un pur divertissement malgré une enquête sinistre à résoudre.

« Le chien des Baskerville » est un sommet du genre par son décor, ses protagonistes, ses rebondissements, la richesse et la complexité de la trame. Si Holmes peut agacer par sa suffisance et son narcissisme, force est de reconnaître qu’il possède néanmoins un sacré charisme. Mais les autres personnages ne sont pas là pour faire tapisserie, tous ont un rôle qu’ils jouent par ailleurs à la perfection. La recette fonctionne parfaitement, on ne s’ennuie pas une seule seconde. Le dénouement, méticuleusement expliqué par Holmes lui-même, tient du grand art.

Le roman fut adapté à de très nombreuses reprises, je retiendrai toutefois deux références qui m’ont accompagné juste avant la lecture du roman (oui, je peux prendre mon travail très au sérieux). Tout d’abord un livre audio de 2008 aux acteurs éblouissants (Philippe Lejour, Jean-Marie Fonbonne, Jean-Claude Ray, etc.), reflétant excellemment l’ambiance, puis ce film de 1959, devenu une sorte de classique, réalisé par Terrence Fisher, avec Peter Crushing dans le rôle de Sherlock Holmes, André Morell dans celui de Watson et Christophe Lee jouant sir Henry Baskerville. Ces deux supports mettent en valeur ce scénario solide à l’atmosphère si particulière. Un vrai tiercé gagnant !

(Warren Bismuth)



dimanche 24 août 2025

Aziz CHOUAKI « Les oranges »

 


Ce n’est certes pas la première fois pour ce défi mensuel, mais Seigneur j’ai péché. Mieux : j’ai encore triché ! Relisons l’énoncé du mois : « La littérature africaine » proposé ce mois par « Les classiques c’est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres de Moka. Et c’est là que le bât blesse : « Les oranges » est-il un classique ? Pas vraiment puisqu’écrit en 1998. Mais il se trouvait sur ma pile à lire, il n’attendait qu’à être dévoré, et l’occasion était unique, donc voilà. Et pardon.

Aziz Chouaki (1951-2019) est né français puisque dans le département de l’Algérie. Il devient algérien lors de l’indépendance de son pays, qu’il quitte en 1991 pour rejoindre la France. « Les oranges » est un texte bref, entre monologue théâtral (il fut monté au théâtre), poésie hallucinée, fable et récit de vie d’un pays, l’Algérie.

Le titre est tiré de la légende de l’orange dans laquelle est planté une balle : « À partir d’aujourd’hui, tu es désigné par le Royaume des Oranges pour établir la légende de ta race. À présent, tu vas me faire le serment que voici : ‘Je jure d‘enterrer à jamais cette balle le jour où tous les gens de cette terre d’Algérie s’aimeront comme s’aiment les oranges’ ».

De 1830 à l’aube des années 2000 défilent des images, des dates fortes de l’Histoire de l’Algérie, entre allégorie et déambulation dans l’effervescence des rues d’Alger, inter générationnelles, par delà les morts et les tragédies. Ainsi nous croisons l’émir Abdelkader, Tocqueville, des écrivains français (ceux de la métropole) et tant d’autres. Les terres colonisées par la France, les premières tensions vives, la culture imposée, etc. « Voilà mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux Arabes. Tuer tous les hommes jusqu’à quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs ; en un mot, anéantir tout ce qui ne rampe pas à nos pieds comme des chiens ! ».

Entre cynisme, humour et engagement, Chouaki se souvient, énonce, évoque, dénonce. Exaction, massacres, alors que les algériens vont rejoindre l’armée française pour combattre à ses côtés lors des deux guerres mondiales. Et puis 1954, le début de la guerre d’indépendance qui ne dit pas son nom. Les yeux d’Albert Camus qui regardent le drame en cours. Basculement, sorte de révolution intérieure. Algérie libérée, marxisme proclamé. Déconstruction des apports français, volonté d’autonomie totale. Le texte scande comme au cœur d’une manifestation, le rythme est rapide, le souffle manque. Présidence autocratique de Houari Boumédiène, qui meurt en 1978, remplacé par Chadli Bendjedid jusqu’en 1992. C’est le temps de la montée inexorable des islamistes, les législatives qu’ils remportent en 1991 lors des premières élections libres dans une corruption généralisée après une insurrection sanglante en 1988 (plus de 600 morts nous dit l’auteur).

La pays bascule du marxisme à l’islam, les rues changent, les vêtement aussi, les discours bien sûr. Les élections ont été annulées et le Front Islamiste du Salut dissous. Il passe dans la clandestinité, règle leur compte aux intellectuels et écrivains, considérés comme la menace intérieure majeure. La population est prise de terreur, les assassinats, les attentats se succèdent, le pays est devenu incontrôlable et pourtant contrôlé par les fanatiques religieux.

« Les oranges » est de ces textes importants, en quelques dizaines de pages il retrace 160 ans d’histoire algérienne de la colonisation française à la décennie sanglante, il pointe toutes les dates cruciales dans un style exubérant, puissant, profond et quasi hors sol, il déborde, il prend partie, il ricane du malheur pour ne pas montrer ses larmes. La postface est signée Christiane Achour et Benjamin Stora, elle rend hommage à ce texte original et violent paru originellement aux éditions Mille et une nuits, vous savez ces tout petits livres par leur format renfermant des textes qui résonnent par delà les décennies voir les siècles.

(Warren Bismuth)



mercredi 23 juillet 2025

Jacques RANCIÈRE « Au loin la liberté – essai sur Tchekhov »

 


L’œuvre d’Anton Tchekhov (1860-1904) a déjà été abondamment commentée et continue d’inspirer nombre d’essayistes. Ainsi il en va de Jacques Rancière, écrivain fort prolifique, qui s’intéresse de près au travail de l’écrivain russe. Dans un livre de 110 pages au petit format, il analyse le message particulier ainsi que le processus d’écriture et la structure des textes, notamment des nouvelles de Tchekhov (qui en a écrit plus de 600).

L’une des marques de fabrique de Tchekhov, outre ses formats souvent très brefs, est qu’il prend ses personnages en cours et les abandonne soudainement, terminant son récit en laissant une éventuelle suite en suspens, comme pour faire participer son lectorat, en tout cas pour lui permettre de travailler son imagination.

Tchekhov est né en 1860, soit une année avant l’abolition du servage dans l’Empire russe. Ses personnages sont souvent encore imprégnés de cette pratique, aussi ils peinent à saisir le sens même du mot Liberté. Or la liberté est l’un des concepts charnière de tout l’œuvre du nouvelliste russe. La liberté et la vérité. Le peuple russe est alors toujours soumis à l’autorité, y compris aux lois ancestrales même abolies. Il lui est donc bien difficile d’entrevoir un avenir sans ces jalons qui ont rythmé sa vie. Il lui manque la vérité permettant d’entrevoir la liberté.

Pour parfaire sa réflexion, Rancière s’appuie sur quelques nouvelles, emblématiques de la pensée Tchekhovienne. Il fait même s’entrecroiser plusieurs nouvelles, complémentaires ou au contraire s’affrontant, se contredisant. Car le talent de Tchekhov réside à ne pas s’immiscer dans un dialogue ou un fait, il ne prend pas part au débat, il laisse parler ses protagonistes, sans jamais les interrompre. D’ailleurs, son lectorat ne sait jamais où il se situe puisqu’il se contente de décrire, d’évoquer. Chez lui, il serait vain de dénicher une quelconque morale, elle n’existe pas, même si « La morale de l’écrivain [Tchekhov, nddlr] tient presque toute en deux principes simples et qu’on dirait volontiers simplistes. Le premier est de ne pas mentir. La seconde est de ne pas craindre la liberté. Or la vérité est que la liberté fait peur. Si elle est loin, c’est que la servitude est encore bien là et qu’elle est d’abord dans les têtes. Il est trop simple en effet de la figurer seulement à travers la violence des puissants et de leurs gendarmes. Elle est d’abord dans l’air que l’on respire et les effet qu’il produit sur les cerveaux, ceux des gendarmes, comme celui du vagabond ».

Tchekhov met en scène nombre d’hommes de science, étant lui-même médecin. Là encore, pas de pensée personnelle, mais des joutes verbales, parfois contradictoires. Il peut nous être difficile de nous placer dans un camp ou l’autre, d’ailleurs est-ce le but ? Car Tchekhov ne veut pas être un porte-parole, seulement un passeur. S’il abandonne ses personnages, s’il ne conclut pas au terme de ses récits, c’est pour mieux laisser le débat se poursuivre en son absence, là encore il laisse le libre choix à son lectorat, la fameuse liberté. En bon pragmatique il se tient à l’écart des débats brûlants, sociétaux, il ne fait que retranscrire. Si ses personnages peuvent faire preuve d’une morale, jamais nous ne saurons si Tchekhov l’approuve ou non, car lui a chassé la morale de son esprit.

Alternances de points de vue, discussions parfois stériles, Tchekhov laisse échanger, il est l’écrivain de la consolation et de la compassion. Chaque point de vue peut être entendu. Ce qui ne signifie pas que Tchekhov est un homme froid exempt de sentiments, simplement la pudeur et la tolérance l’entraînent dans un certain mutisme de circonstance. Il se tient loin de l’agitation, tout comme il ne cherche pas à créer une fresque puisque ses récits « sont faits de tableaux qui se succèdent sans que rien ne les lie nécessairement aux précédents et aux suivants ». Ses portraits sont des instantanés, de minuscules tranches de vie dans lesquelles il propose simplement une piste.

Comme Jacques Rancière le fait justement remarquer, la musique joue un rôle non négligeable dans l’œuvre de Tchekhov, elle peut même à elle seule soumettre une idée ou une contradiction aux propos d’un protagoniste. C’est là encore au lectorat de découvrir quel en est le sens. La nature tient une place de choix, même si Rancière ne fait qu’effleurer ce fait, prenant exemple sur la longue nouvelle « La steppe », l’une des plus célèbres de l’écrivain russe.

Chez Tchekhov, pas de bouleversements, ses récits débutent alors que l’histoire a déjà commencé, et se terminent comme suspendus, scrutant l’avenir proche. Peu de violence, seules quelques scènes de crimes viennent rougir les pages. C’est aussi ce qui fait que son œuvre est unique dans la littérature russe, d’autant que ses personnages vivent des existences la plupart du temps ordinaires, bien loin des bouillonnantes aventures écrites par ses contemporains.

Sur la structure même de l’œuvre de Tchekhov, c’est Ivan Bounine, cité dans le livre, qui semble le mieux tirer son épingle du jeu dans son essai « Tchekhov ». Ainsi il résume parfaitement : « Quand un récit est terminé, il faudrait à mon avis supprimer le début et la fin. C’est là que nous mentons le plus, nous autres écrivains ». Et Tchekhov s’est appliqué à ne pas mentir. Certes le texte « pourrait continuer indéfiniment », mais Tchekhov le clôt, le laissant à l‘appréciation de son lectorat.

Jacques Rancière termine son essai sur l’un des grands thèmes Tchekhoviens : la liberté comme possibilité, c’est-à-dire comme éventuelle suite au récit. Mais sur ce point, encore une fois, seul le lectorat est capable de répondre, par son imagination, par sa volonté. « Au loin la liberté » est paru en 2024 chez La Fabrique éditions, il n’est en aucun cas une biographie, plutôt en quelque sorte une explication de texte, une analyse pertinente et enthousiaste, même s’il laisse complètement de côté l’aspect théâtral, l’humour subtil ainsi que la place prépondérante de la nature dans l’œuvre de Tchekhov. À son tour il ouvre des voies de lecture pour redécouvrir ce maître de la nouvelle. Il peut être complémentaire du livre de Korneï Tchoukovski « Tchékhov, un homme et son œuvre » de 1967 (paru en 2020 chez Interférences et qui propose une ample analyse de l’oeuvre mêlant de conséquents éléments biographiques) et de celui de Donald Rayfield « Anton Tchekhov une vie », colossale biographie de 550 pages presque au jour le jour, paru en 2019 chez Louison éditions, tous deux déjà chroniqués en ces pages. Avec ces trois références, vous devriez être outillés pour l’hiver prochain.

https://lafabrique.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 6 juillet 2025

Dee BROWN « Enterre mon cœur à Wounded Knee »

 


Lorsque paraît « Enterre mon cœur à Wounded Knee » en 1970, son auteur Dorris « Dee » Brown est loin de se douter de l’intérêt et des réactions que va susciter son livre documentaire. La parution est d’abord timide, mais elle s’amplifie rapidement jusqu’à prendre des proportions inespérées, d’autant que le sujet reste tabou dans la société américaine : le génocide des amérindiens 80 ans plus tôt. L’A.I.M. (American Indian Movement) vient de se créer aux Etats-Unis et provoque le débat sur le sort des peuples autochtones, ouvrant ainsi une brèche sur le nécessaire rappel historique, la nécessaire vérité à écrire.

« Enterre mon cœur à Wounded Knee » est l’histoire de la conquête de l’ouest vue du côté des vaincus. Dee Brown détaille et analyse chaque date importante du massacre des Amérindiens, partant brièvement de la « découverte » du continent américain par Christoph Colomb en 1492 pour devenir plus minutieux à partir de la guerre de Sécession.

Dee Brown examine chacun des destins des principales Nations Amérindiennes, leur combat, leur anéantissement. Il en est ainsi des Navajos, des Sioux, des Cheyennes, des Apaches, des Modocs, des Kiowas, des Comanches, des Nez-Percés et de quelques autres. Chaque détail compte, est à sa place, dans une quête de vérité historique vertigineuse. Ce livre capital est entre autres construit autour de nombreux témoignages « sur le terrain », par les Indiens mais aussi par les Blancs. Et des phrases qui, remises dans leur contexte, claquent comme des fouets. À propos de la reddition des Navajos au sud-ouest du pays en 1864 : « cela nous revient moins cher de les nourrir que de les combattre », avant que l’un des derniers chefs de la tribu, Manuelito, finisse par se rendre en 1866.

Contre toutes ces Nations se retrouve le même plan orchestré par les Blancs : des discussions à tout rompre, des intimidations jusqu’à la proposition d’un traité qui, bien sûr, ne sera jamais respecté et penchera toujours pour le bien des Blancs. Quant aux procès des Indiens, ils sont bâclés, les exécutions sont nombreuses, certaines étant même des erreurs, tout simplement.

Au sein de ces nations, toujours, hélas, la même barbarie blanche à leur encontre : tortures, mutilations (ces actes seront d’ailleurs bientôt imités par des Indiens au comble de la haine), attaques éclairs, décimation des chevaux, viols, etc. Les chefs Indiens, lucides, tentent d’éviter le massacre par des pourparlers, des paroles emplies de sagesse et de bon sens. « Le Grand Esprit a fait naître l’homme blanc et l’Indien, déclara Black Cloud, mais je pense qu’il a fait naître l’Indien en premier. Il m’a fait naître dans ce pays, et celui-ci m’appartient. L’homme blanc est né de l’autre côté des grandes eaux, et son pays se trouve là-bas. Depuis qu’ils ont traversé la mer, je leur ai laissé de la place. Et maintenant, je suis entouré de Blancs. Il ne me reste plus qu’un petit morceau de terre. Le Grand Esprit m’a dit de la conserver ».

Les Indiens sont les premières victimes de la ruée vers l’or, lorsque les blancs se précipitent en masse à l’ouest du pays pour s’y installer, galvanisés par la présence du métal précieux sur des terres jusqu’alors indiennes. Des scènes vont être immortalisées sous forme de pictogrammes par des Indiens témoins. Les exécutions s’amplifient, les bisons, nourriture principale des nations Indiennes, ne vont pas tarder à être éliminés par millions, toujours par les Blancs, afin d’affamer les indiens.

C’est alors que surgit Derrière-Dur, surnom de Custer donné par les Indiens. Il participe au massacre de Wahshita en 1868. Suivent la bataille de Summit Springs en 1869, le massacres de Maris River en 1870 et de Camp Grant en 1871. L’Histoire s’accélère, se fait de plus en plus épouvantable.

Et toujours cette demande des Blancs, apparemment anodine : que les Indiens deviennent agriculteurs, c’est-à-dire qu’ils doivent abandonner leur mode de vie, leurs coutumes pour se ranger du côté des Blancs, et bien sûr délaisser leurs rites pour devenir de bons chrétiens. Les Blancs développent le chemin de fer, ce puissant moyen de transport qui apeure et fait fuir les bisons. Les mêmes Blancs qui kidnappent par milliers les chevaux des Indiens tandis que débute le véritable massacre des bisons au début des années 1870 (trois millions sept cents mille sont tués entre 1872 et 1874). Il en est de même pour les Nations Autochtones. Par exemple, les Kiowas et les Comanches périssent en moins de dix ans alors que de plus en plus d’États fédéraux se créent dans le pays.

Retour sur un traité de 1868 : « Aucun Blanc ou groupe de Blancs ne sera autorisé à s’installer ou à occuper une seule portion du territoire, ou à traverser ledit territoire sans le consentement des indiens ». Dans les faits, c’est l’inverse qui se produit. Les Black Hills (Paha Sapa) sont convoitées par les Blancs car regorgeant d’or. Mais en théorie, et suite au traité, elles appartiennent aux Indiens. Qu’importe, les Blancs sont prêts à tout pour les conquérir. L’armée américaine, les fameuses Tuniques Bleues, se déploie. En face, réaction immédiate des Indiens : tout d’abord mille guerriers parmi lesquels Sitting Bull (Tatanka Yotanka), Crazy Horse et Two Moon, qui deviennent rapidement quatre fois plus nombreux. C’est la bataille de Little Bighorn (de Greazy Grass chez les Indiens), et une victoire éclatante des Autochtones, avec la mort de Custer en prime, qui marque un tournant dans la guerre. Car dorénavant, les Blancs auront soif de vengeance après cette humiliation.

Chaque bataille est passée au peigne fin comme celle de Little Bighorn. Les chefs Indiens sont longuement évoqués, ainsi Crazy Horse jusqu’à son décès en 1877, ou encore Géronimo (Goyathlay), Cochise et bien sûr Sitting Bull (qui s’éteint en 1889), alors que de nombreuses tribus périssent de maladies et que des lois surgissent, toujours plus implacables contre les Autochtones qui tout à coup ne deviennent « pas des personnes au sens juridique du terme ». « Le 3 novembre [1883, nddlr], la Cour Suprême des Etats-Unis statue qu’un Indien est un étranger à la charge de l’État », alors que l’Indien se trouve précisément sur ses terres ancestrales.

La domination blanche s’accentue toujours plus : « Les blancs sont comme des oiseaux, expliqua Crook. Chaque année, ils ont de nombreux œufs et il n’y a pas assez de place dans l’Est, si bien qu’ils doivent aller ailleurs, dans l’Ouest, comme vous vous en êtes aperçus ces dernières années. Et il en viendra toujours plus, jusqu’à ce qu’ils aient envahi le pays tout entier. Vous ne pourrez pas les en empêcher (…). Tout est décidé à Washington à la majorité et quand ces gens arrivent dans l’Ouest et constatent que les indiens disposent d’un immense territoire dont ils ne font rien, ils disent : ‘Nous voulons ces terres’ ». Et ainsi va l’invasion Blanche. Jusqu’à la date fatale de décembre 1890 et l’ultime massacre, celui de Wounded Knee…

« Enterre mon cœur à Wounded Knee » répertorie méticuleusement les grandes dates des guerres indiennes, des années 1860 à 1890, en un conséquent document historique qui a fait changer l’œil du monde sur le massacre des indiens. Ce livre de 475 pages est essentiel, même si bien sûr il est dur puisqu’il s’est donné comme mission de ne rien mettre de côté sur les atrocités commises par les futurs vainqueurs. Il est de ces ouvrages qui marquent, d’autant qu’il est ici préfacé, pour la version publiée dans la majestueuse collection Terre Indienne d’Albin Michel (la traduction originale parut en grand format en 1990 chez Arista pour le centenaire du massacre de Wounded Knee) par Jim Harrison puis Joseph Boyden, dont on apprend ici qu’il fut punk durant sa jeunesse et suivit même des groupes en tournée.

« Enterre mon cœur à Wounded Knee » est un livre majeur sur le génocide Indien, il devrait être étudié dans toutes les bonnes institutions. Il rend hommage à tout un peuple massacré, ne serait-ce qu’en reconstituant son itinéraire, mais aussi en partie son langage, proposant plusieurs « traductions » de lieux ou de chefs. Car là aussi, le Blanc a tout pillé : il a donné son nom, en anglais, à des lieux, à des chefs Indiens, les rebaptisant, se les accaparant, c’est aussi cela la destruction de la culture Amérindienne.

(Warren Bismuth)

dimanche 1 juin 2025

Korneï TCHOUKOVSKI « Tchékhov, un homme et son oeuvre »

 


Une énième biographie sur Anton Tchekhov (auteur d’ailleurs ici écrit avec un accent aigu sur le « e ») ? Oui, mais. Car tout est dans le « mais ». Korneï Tchoukovski a travaillé pour ainsi dire toute sa vie pour ce livre sur Tchekhov dont il fut un grand admirateur. Soixante ans à construire cet ouvrage, soixante ans à le travailler, même s’il ne mit « que » trente ans à le rédiger. C’est même l’ultime œuvre du russe Korneï Tchoukovski (1882-1969), surtout connu, en plus de ses biographies, pour ses contes pour enfants, traductions (notamment de littérature anglo-saxonne), mais aussi comme critique littéraire, linguiste, et bien sûr, vous l’aurez compris, éminent spécialiste d’Anton Tchekhov.

À l’heure où retentit l’ouvrage de Jacques Rancière « Au loin la liberté, essai sur Tchekhov » (paru en 2024 chez La Fabrique, j’en parlerai très bientôt), analysant une très brève partie de l’œuvre Tchekhovienne, il n’est pas inutile de rappeler l’existence de ce livre majeur de Tchoukovski.

Le premier texte de Tchoukovski sur Tchekhov remonte à 1904, juste après la mort de ce dernier, Tchoukovski avait alors 22 ans, c’est dire si l’empreinte laissée est profonde. Quant au présent livre, il fut réellement entrepris aux débuts des années 1930, même si sa genèse est largement antérieure, et terminé en 1967.

Dans une biographie ample, Tchoukovski nous montre un Tchekhov hôte, qui reçoit beaucoup, qui dorlote des invités de toutes classes sociales, un Tchekhov facétieux et bon, qui ne fatigue jamais d’avoir sa maison pleine de monde. Nous observons aussi un Tchekhov en harmonie avec la nature, « merveilleuse », toujours à la glorifier, à se faire rythmer son train de vie par elle, il la vénère, ce qui est en partie visible dans son œuvre. Fait assez méconnu : Tchekhov a passé une partie de sa vie à planter des arbres.

Il est aussi un mécène inspirant, distribuant à son gré de l’argent pour des œuvres caritatives qui lui tiennent à cœur dès qu’il commence à bien gagner sa vie. Homme généreux, il ne fait pourtant pas étalage de ce cœur bon, il lui est tout simplement naturel, tout comme il semble lui être naturel de tirer à boulets rouges sur ses propres textes. Il est le critique le plus sévère de son œuvre, sans fausse modestie, il se considère par ailleurs comme un homme paresseux, lui qui écrira plus de 600 nouvelles (sans compter le théâtre) en moins de 25 ans.

Contrairement à l’imposante biographie que lui consacre Donald Rayfield (plus de 550 pages grand format parue en 2019 chez Louison éditions et déjà présentée en ce blog), celle de Tchoukovski s’arrête sur l’épisode du voyage de Tchekhov sur l’île de Sakhaline au nord de la Russie en 1890, entrepris à ses frais pour rendre compte des conditions de détentions des prisonniers. Ce voyage éprouvant le laisse sur le flanc, accélère ses problèmes de tuberculose, celle qui l’emportera moins de quinze ans plus tard. Tchekhov écrit ce documentaire en 1893, « L’île de Sakhaline » (aussi présenté ici en son temps), en quelque sorte son livre-sacrifice.

Nous l’avons vu, Tchekhov est un homme bon, même si la plume de Tchoukovski, pétrie d’admiration, le peint sans doute encore meilleur qu’il ne fut. Et en homme avisé, il est modeste et réfute sa gloire alors montante. De plus, il ne critique quasiment personne avec de mauvais mots, il est sans haine ni mépris, il est au contraire compassion et empathie. Tchoukovski détaille avec minutie son caractère, son tempérament, son désir constant de liberté (cette « Liberté par la sérénité » écrira Ivan Bounine). Et bien sûr son obsession de vérité qui revient dans toute son œuvre pourtant foisonnante et imposante. Dans une économie de mots propre à son style, Tchekhov ne délivre ni jugement, ni morale. Il raconte, à nous de faire le reste.

Car Tchoukovski ne se contente pas d’analyser l’homme, il en fait de même sur l’œuvre, mais aussi sur son influence sur la génération contemporaine d’hommes de lettres en mal d’inspiration, qui lui rendent des hommages plats en vers en mirlitons. Pour Tchoukovski, le talent, que dis-je, le génie de Tchékhov est incomparable : « La littérature russe compte peu d’artistes qui se délectaient tant des scènes de la vie, aspiraient tant à les noter, qui les traquaient partout et possédaient surtout un talent aussi remarquable pour exprimer à l’aide d’images simples et en apparence peu élaborées des pensées et des sentiments extrêmement complexes, subtils, presque insaisissables ». Car il est vrai que toute l’œuvre est basée sur l’analyse de scènes quotidiennes de la vie russe, sans aucun équivalent.

Au détour d’une phrase, Tchekhov peut paraître un redoutable pionnier de la pensée, ainsi ce « le climat s’est détérioré et chaque jour la terre devient plus pauvre et plus laide ». Il peut être parfois vu comme un « proto-écolo » dans ses réflexions sur l’évolution de la nature, en tout cas comme lanceur d’alerte, même si là non plus et comme jamais, il ne disserte pas à n’en plus finir, il constate en quelques mots, quelques lignes alarmantes, nous donne l’information, à nous de la traiter comme nous l’entendons. Car Tchekhov est un infatigable passeur.

L’œuvre Tchekhovienne insiste aussi sur le potentiel non exploité de chaque homme et le gâchis en résultant. Car l’humain est capable de grandes choses s’il veut bien s’en donner la peine. Tchoukovski analyse en profondeur la personnalité de Iakov dans la nouvelle « Le violon de Rothschild », il met en exergue quelques figures de cette sorte de comédie humaine Tchekhovienne pour prendre exemple sur des traits de caractères développés par l’écrivain, dans une passion contagieuse. Quant à Tchekhov, il s’efface devant ses personnages, eux seuls parlent, lui se tait, écoute sans juger, en bon écrivain laconique de la conscience, loin de la foule et la pensée unique. Oui, ce livre est une véritable biographie artistique de l’un des auteurs majeurs des lettres russes.

Pour dresser cette imposante biographie (du moins par le contenu), Tchoukovski est allé fouiller jusque dans les carnets de notes de Tchekhov, a lu de fait les premiers jets d’un texte, les corrections, et découvert un auteur contournant la censure dans ses œuvres de jeunesse, fortement imprégné par ailleurs durant un court laps de temps par Saltykov-Chtchédrine. Ces notes sont pour Tchoukovski une opportunité pour modeler un peu plus profondément son analyse de l’œuvre, dans un travail éblouissant qui, bien sûr, donne envie de se replonger dans les nouvelles (notamment) de Tchekhov, ce qui est d’ailleurs en cours.

La gloire posthume : en Russie soviétique puis en U.R.S.S., pour ne pas avoir pris frontalement part au débat, Tchekhov est vilipendé, il est l’écrivain de la bourgeoisie, de l’aristocratie, et s’installe de ce fait contre les travailleurs. Peu à peu et après un incessant travail de réhabilitation, il reprend ses couleurs et ses lettres de noblesse – si j’ose dire – et redevient celui qu’il n’a jamais cessé d’être, l’écrivain de la compassion, de l’empathie et du pardon. Ceux qui l’ont lu avec un œil « soviétique » se sont lourdement trompés, ont été lourdement trompés. Pour nous occidentaux, il est bon de savoir que, peut-être plus que pour la majorité des écrivains russes, Tchekhov est difficile à traduire, jouant avec les mots, les lettres, créant de nombreux néologismes, s’amusant avec des formules toutes russes et forcément peu aisées à retranscrire. Tchekhov avait commencé sous divers pseudonymes, dont celui de Antocha Tchékhonté, qu’il reniera toute sa vie.

Tchoukovski nous renvoie une image certes absolument dithyrambe de Tchekhov, mais propose surtout une clé de l’œuvre, précieuse, originale et utile. Il semble qu’après lecture de ce très bel ouvrage, il va être dur de ne pas lire Tchekhov avec un œil différent, peut-être plus aiguisé, plus avisé, en tout cas à coup sûr un œil neuf, du moins lavé de quelques clichés. Lisez ce somptueux travail de fond paru juste avant la pandémie mondiale (en février 2020) et de ce fait passé en grande partie sous les radars, il est un livre essentiel sur Anton Tchekhov, sorti aux toujours admirables éditions Interférences de la grande Sophie Benech et traduit du russe par Franchon Deligne. Je vous reparle d’ailleurs très prochainement de cette superbe maison, patience…

http://www.editions-interferences.com/

 (Warren Bismuth)

mercredi 21 mai 2025

Guy de MAUPASSANT « À la feuille de rose, maison turque »

 


Veuillez éloigner promptement vos enfants de l’écran diffusant cette chronique ! Car aujourd’hui plus que jamais nous n’allons parler qu’entre adultes consentants. Une pièce de théâtre tout d’abord, « À la feuille de rose, maison turque », écrite en 1875 par celui qui deviendra l’un des plus grands écrivains français. Connu pour ses frasques ou phrases un brin grivoises, Maupassant n’est pourtant pas renommé pour ses images pornographiques. Et pourtant… Lisez cette pièce, elle va plus loin que tout ce que vous aviez pu espérer/redouter sur le sujet.

Beauflanquet, maire de Conville, et madame pensent se rendre dans un hôtel chic. Il s’agit en fait d’un bordel. Là travaillent quatre femmes à la langue bien pendue, ainsi qu’un vidangeur, un bègue qui vient vider la merde des chambres. Bien entendu un redoutable quiproquo aux faux airs de vaudeville en nuisette s’installe rapidement, l’hôtel étant vite dépeint aux deux clients comme un harem truc. Avec un ton d’une liberté inégalée, Maupassant passe en revue tous les tabous de sa génération (et de la nôtre) : scatophilie, urophilie et même nécrophilie. N’en jetez plus !

Grivoise oui, loufoque sans doute, burlesque très certainement, mais cette pièce est surtout d’une rare indécence. Obscène mais tellement drôle, elle repousse les limites de l’autopermission littéraire. D’autant que dame Beauflanquet ne va pas tarder à avoir des vapeurs, où des scénettes bisexuelles nous sont détaillées. Mais Monsieur ne sera pas en reste ! Théâtre joyeusement odieux, exagérément vulgaire, il n’en est pas moins jubilatoire. Devant le travail de titans exercés par les algorithmes sur la toile, traquant les plus petites allusions un peu trop prononcées au s*xe, je me garderai bien de proposer un extrait de ce pourtant joli texte. Cependant, vous pouvez le lire en intégralité sur la Toile.

« À la feuille de rose, maison turque » ne put bien sûr sortir du vivant de Maupassant. Il faudra attendre 1945 pour voir éditée clandestinement une première version (époque où la grande déconnade n’allait pourtant pas trop de mise) avant une édition officielle en 1960. De cette pièce à laquelle il fut convié, Flaubert, grand ami de Maupassant, dira « c’est très frais ».

Suivent trois poèmes issus d’anthologies de « Le parnasse satyrique ». Et là, nouvelle surprise : si les deux premiers poèmes sont érotiques mais savent se tenir (« Je n’ai point assez du baiser / Dont se contente tout le monde / Et la source où je veux puiser / Est plus cachée et plus profonde ! // De votre bouche elle est la sœur ! / Au pied d’une blanche colline / J’y parviendrai, dans l’épaisseur / D’un buisson frisé qui s’incline »), il n’en est pas de même du dernier, « 69 », ode à la pornographie et à une certaine position sexuelle fort prisée dont là aussi je m’abstiendrai de reprendre des extraits. En cherchant bien, vous pouvez néanmoins la trouver sur Internet.

Revenons à Flaubert. Car en 1880, Maupassant est visé par la justice pour un poème, « Au bord de l’eau » (qui traite du non-consentement), accusé de « Outrage aux mœurs et à la moralité publique ». Flaubert s’en esclaffe, d’autant que ce poème publié en 1875 et passé inaperçu vient de ressortir dans une feuille locale en 1880. C’est là qu’il est pointé du doigt. Flaubert s’en amuse autant qu’il s’en offusque et fait part de ses réflexions à Maupassant dans une lettre haute et en couleur ici publiée. Maupassant n’aura pas le temps de lui répondre, Flaubert décédant quelques mois plus tard. Son recueil « Des vers », il l’entame par la missive de Flaubert suivie d’une lettre d’outre-tombe à son ami et son maître. Quant au procès, il n’aura jamais lieu.

« Des vers » est un recueil de poésie le plus souvent en alexandrins faisant se succéder des scènes d’amour, de mélancolie, mais aussi des instants tragiques de vies anonymes. Maupassant n’est pas connu pour être un grand poète. Pourtant ses vers portent, l’atmosphère des scènes est assez semblable à celle de ses nouvelles, dans des régions rurales, isolées et délaissées, tout comme leurs habitants. Nous retrouvons le Maupassant drôle, cynique et provocateur dans le très beau « Sommation sans respect » où un homme fait part de ses sentiments à l’encontre du mari décédé d’une femme qu’il convoite : « Regardez-le, madame, il a les yeux percés / Comme deux petits trous dans un muid de résine. Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés, / Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine, // En tout occasion doit le gêner beaucoup. / Quand il dîne il suspend la serviette à son cou / Pour ne point maculer son plastron de chemise / Qu’il a d’ailleurs poivré de tabac, car il prise. // Une fois au salon, il s’assied à l’écart, /Tout seul dans un coin noir, ou bien s’en va sans morgue / À la cuisine auprès du fourneau bien chaud car / Il sait qu’en digérant il ronfle comme un orgue ».

Sans être  d’une profonde virtuosité, « Des vers » se laisse lire. Mieux il nous fait retrouver l’ambiance du Maupassant que l’on aime, celui du travail psychologique de ses personnages ruraux en quête d’amour. Ce livre joignant son théâtre et sa poésie est paru en 2000, il n’est bien sûr pas à mettre entre toutes les mains.

(Warren Bismuth)

dimanche 18 mai 2025

Michèle AUDIN « Comme une rivière bleue »

 


« Quelle journée ! Ce soleil tiède et clair qui dore la gueule des canons, cette odeur de bouquets, le frisson des drapeaux ! le murmure de cette révolution qui passe tranquille et belle comme une rivière bleue » (Jules Vallès, mars 1871).

Le voici le roman de la Commune de Paris de Michèle Audin, cette éminente spécialiste du sujet, animatrice du formidable blog « Ma Commune de Paris » (allez y jeter un œil !), historienne infatigable de cette période. Alors, forcément, on va en apprendre de belles (et de moins belles) sur cet événement majeur de l’Histoire française, pensez donc, 72 jours, pas un de plus, mais 72 jours qui ébranlèrent peut-être pas le monde mais en tout cas la France entière.

On peut dire parfois d’un documentaire qu’il se lit comme un roman. Ici cela me paraît être totalement l’inverse, un roman, avec ses personnages inventés évoluant au milieu d’autres, réels ceux-ci, dans une période historique déterminée, un roman donc qui se lirait comme un documentaire, une petite encyclopédie sur la Commune de Paris.

Le récit débute comme il se doit devant le Mur des Fédérés, symbole à tout jamais de la Commune de Paris, situé au Père-Lachaise. Le narrateur de 52 ans parcourt les rues de Paris, à la recherche des lieux essentiels de la guerre civile, comparant leur architecture de la fin du XIXe avec celle de notre monde contemporain, un narrateur se moulant littéralement dans l’action, celle qu’il va raconter.

Dans cette grande épopée, nous allons croiser des anonymes, des personnages inventés, d’autres ayant eu un poids plus ou moins conséquent sur le déroulé de l’événement : Vallès, Varlin, Frankel, Flourens (lui se fait buter très rapidement), Lissagaray, Vuillaume, Vermorel, Vaillant, ou bien les grands absents des rues de Paris, tels Blanqui (emprisonné), Lafargue ou Marx.

Michèle Audin va aller fourrer son nez dans les journaux de l’époque, dans les traces écrites, et c’est une Commune de Paris journalistique qu’elle va ici mettre en scène tout en conservant scrupuleusement la vérité des faits. C’est par l’entremise des journalistes, pigistes, témoins directs qu’elle crée « sa » Commune. Tout commence d’ailleurs par un écrit, la fameuse (première) affiche rouge placardée sur les murs de Paris dès janvier 1871.

Soulèvement général le 18 mars, Commune proclamée le 28. Tout est consigné. Et sur les bas-côtés, les anonymes, toujours, qui rendent l’atmosphère de la ville au XIXe siècle, une vie soudain ébranlée par l’épopée en cours, alors que L’assemblée communale prend le nom de « Commune de Paris » le 30 mars et que s’ensuit une indescriptible joie dans des rues où tout le monde aime son prochain. Et déjà les premières propositions de lois, révolutionnaires : rendre l’instruction et l’égalité de salaires obligatoires, l’union libre possible, aider au développement de la culture (la Commune a d’ailleurs rouvert des lieux de culture, des musées notamment).

Les tensions sont vives entre les Communards et le clergé. Les premiers souhaitent en finir avec Dieu, les seconds, souvent soutiens des versaillais, voudraient au contraire voir amplifier la parole divine. Bref, l’ambiance est parfois électrique. Les actions de la Commune sont consignées dans le Journal officiel, c’est par lui que Michèle Audin déroule son histoire, reprenant patiemment des extraits d’articles, mais loin de se cantonner à cette source d’informations, elle va piocher du côté du Cri du Peuple, du Père Duchêne, du Rappel, de L’ami du Peuple, du Prolétaire notamment. La Commune expliquée par les journaux, en somme. En tout cas ceux cantonnés à Paris et Versailles.

Audin prévient : oui une part de fiction est bien présente. C’est l’autrice seule qui décide de la rencontre fortuite entre deux protagonistes, laisse planer le doute sur l’existence réelle ou l’invention d’un autre. Elle insère le monde contemporain, « son » monde, avec les mails reçus et triés par le narrateur, lui donnant quelques indications dont certaines pourraient s’avérer de première main. Elle prend soin de ne pas oublier les actions menées par les femmes, actrices majeures sous la Commune.

On y va de sa petite touche personnelle : deux guillotines brûlées pour  incarner le combat contre la peine de mort (la Commune est moderne), des ballons dirigeables s’envolant en direction de la province pour lâcher des tracts, la colonne Vendôme, symbole de la barbarie militaire, flanquée à terre. La Commune ne se contente pas de dénoncer ou de revendiquer : elle agit.

Puis bien vite, trop vite, arrive mi-mai. Et là tout bascule. Premières grosses divisions entre différents clans Communards, les Versaillais entrent à nouveau dans Paris. Et la tragédie. La semaine sanglante débute le 21 mai, un dimanche, alors qu’un gros concert a lieu au profit des veuves et des orphelins. La Préfecture et l’Hôtel de Ville sont incendiés. Puis le dimanche suivant : le 28 mai acte la fin des hostilités.

Mais Michèle Audin ne s’arrête pas là. Son enquête, ses recherches l’amènent aux jours et semaines après l’écrasement de la Commune, les morts continuant à affluer dans un Paris meurtri. Et puis commence ce qui est depuis devenu un classique : la réécriture de l’Histoire par les vainqueurs. Ainsi, un certain Victor Bunel va crapuleusement imprimer un pseudo In extenso du Journal officiel sous la Commune. En fait il coupe dans les articles, se les réapproprie, les rendant tels qu’il aurait aimé les lire. Bref, il fabrique un faux.

Michèle Audin n’oublie pas les nombreuses et nombreux exilés, les condamnés, les exécutés, les pestiférés. Il ne fait pas bon avoir été Communard dans les rues de Paris à partir de juin 1871. Curieusement, Louise Michel n’a droit qu’à quelques misérables lignes en fin de volume. Aucune ligne pour d’autres héroïnes de la Commune. Les femmes sont représentées dans cet ouvrage par des anonymes, ces anonymes qui d’ailleurs closent le volume, qui ont vécu 72 jours d’espérance, les premières étincelles d’une révolution avortée.

« Comme une rivière bleue » est sorti en 2017, il fait passionnément revivre le climat de la Commune de Paris dans les rues de la capitale, il nous la retranscrit par le biais de journaux, par des historiettes tissées et inventées, il est un vrai passage de témoin entre XIXe siècle et monde contemporain. Et cette superbe couverture représentant le drapeau Communard. Oui, « Vive la Commune ».

(Warren Bismuth)

dimanche 6 avril 2025

Charles Ferdinand RAMUZ « La guerre aux papiers »

 


Ramuz surprend toujours, dézinguant les repères stylistiques habituels. Dans ce texte par exemple, et même si le style est précisément moins déconcertant que ses œuvres antérieures, on a l’impression d’entrer en cours de récit, d’avoir loupé quelque chose d’important, de fondamental, comme si on prenait le train en courant une fois le quai quitté, alors qu’un meurtre y a déjà eu lieu.

Dans un village suisse du canton de Vaud paré d’un imposant château, vit « Borchat, Daniel Jean-Etienne, ancien soldat, 42 ans ». C’est lui que Ramuz nous propose de suivre dans cette histoire survenant en 1802. La révolution française a laissé des traces y compris dans les villages suisses isolés. Et quand le gouvernement républicain est prêt à prélever à nouveau la dîme, un impôt féodal pourtant disparu dans le pays, le peuple ne l’entend pas de cette oreille et s’organise pour se révolter.

Réunions clandestines, mise au point d’une attaque de masse. Le but est simple : détruire par le feu les documents attestant des droits féodaux de la dîme. Une longue marche va s’organiser afin d’atteindre Lausanne, lieu renfermant les archives du pays, ainsi que Morges, abritant un arsenal où dorment de précieux canons. Borchat sera au nombre des émeutiers, mais rien ne pourrait se dérouler comme prévu, d’autant que Borchat s’est entiché de la Fanchette, une femme émancipée qui voit d’un mauvais œil ce projet saugrenu.

Qu’importe, le groupe déterminé se rend à Lausanne, muni d’une sommation qu’il compte bien faire respecter, la voici : « Nous, commandant du contingent de Bossenges, agissant au nom du gouvernement provisoire, faisons sommation à Monsieur d’Épendes ou à son représentant d’avoir à nous livrer sur l’heure les papiers concernant la levée de la dîme qui sont en sa possession, étant entendu qu’au cas où il n’obtempèrerait pas, il sera fait usage de la force… ».

Comme souvent chez Ramuz, « La guerre aux papiers », de 1942 (et dernier roman de l’auteur), se sert d’événements historiques réels pour ensuite tisser son texte autour avec ces beaux personnages fictifs. Ici c’est la révolte des Bourla-Papeys (brûle-papiers) de 1802 à laquelle Ramuz rend hommage. La complexité de la besogne était de maintenir un certain équilibre entre un récit quasi insurrectionnel et deux histoires d’amours très romantiques. Ramuz est parvenu à ses fins, même si l’on oubliera rapidement l’historiette à l’eau de rose pour ne retenir que la volonté du peuple émeutier.

« La guerre des papiers » est un petit roman idéal pour découvrir l’univers et la prose singulière de Ramuz, ainsi que pour appréhender l’écrivain dans son engagement. Le texte vient d’être réédité (mi 2024) aux incontournables éditions Sillage, toujours dans les bons coups lorsqu’il s’agit de déterrer des textes oubliés appartenant au domaine public. Plus récemment encore, elles ont republié « Le règne de l’esprit malin » du même auteur, et je ne serais pas étonné de vous en parler dans un avenir plus ou moins proche.

https://editions-sillage.fr/

(Warren Bismuth)