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dimanche 8 février 2026

August Hermann ZEIZ « Les journées rouges »

 


Berlin durant la première guerre mondiale. Thomas Bogen est un écrivain idéaliste sans le sou et sans concession, subsistant en vendant des journaux du parti politique qui l’a embauché, même s’il est rebelle à sa ligne politique générale. Sa fiancée Fromet est une bourgeoise reniée par ses parents. Elle est enceinte. Son accouchement marque le retour de sa famille qui porte un intérêt soudain à sa vie tandis que le but de Thomas est de sauver l’humanité.

Les nouvelles relations de Fromet avec ses parents obligent Thomas à se rapprocher à son tour. Le bébé du couple est choyé, ses besoins assurés par ses grands-parents, Thomas est quant à lui piégé car il devient subitement un bourgeois et vit en bourgeois, ce qu’il ne supporte pas.

« Si le gouvernement défend les intérêts d’une classe en particulier au sein de l’État, et non ceux du peuple tout entier, on ne peut pas qualifier de traîtres les gens qui luttent pour le bien du peuple ». Thomas repart au charbon contre la classe dans laquelle il vient d’être adopté. Il défend le prolétariat et se trouve de plus en plus à l’origine d’actions et de manifestations. Durant l’une d’elles, des militants sont arrêtés et deux ouvriers tués par la police à la suite d’affrontements. Thomas est à son tour arrêté, placé à l’isolement puis relâché, et enfin étonnamment adulé.

L’Empire est renversé, nous sommes à la fin de la première guerre mondiale et soudain, Thomas est vu en héros pour sa clairvoyance, y compris par la belle-famille qui venait de le rejeter, mais Fromet semble s’éloigner pourtant irrémédiablement de lui. Il voit souvent un médecin un peu foutraque qui rappelle quelque prédicateur azimuté. Quant aux bourgeois de l’entourage de Thomas, ils deviennent des révolutionnaires de la 25e heure, craignant pour leurs biens et leurs privilèges, et rejoignant la République constituée.

La récurrence du mot « haine » dans le récit frappe autant qu’elle surprend. Farell, un camarade de Bogen, est devenu ministre de la toute nouvelle République de Weimar, alors que Braun, étudiant ambitieux et fat rencontré sous l’Empire, est devenu secrétaire du ministre dans un gouvernement de coalition, et l’expression « retourner sa veste » prend ici tout son sens. Bogen, lui, reste pur et lutte pour ses idéaux, soit une liberté individuelle totale, et entre dans une introspection qui ne lui fournit aucune réponse.

« Les journées rouges » est un roman écrit quasiment en direct alors que l’Histoire s’écrit. Débuté en janvier 1918, la république de Weimar, qui y prend une place toute particulière, est proclamée pendant son écriture. L’ambiance se fait de plus en plus sombre : « Le genre humain n’existait pas. Sous ce nom, il n’y avait en réalité que des animaux dégénérés, on ne peut plus hideux, prétendant s’appeler des hommes. Des animaux qui, rusés et dangereux, niaient leur animalité pour donner à leur pouvoir l’apparence de la légitimité. Des araignées, oui, les hommes étaient un genre d’arachnides. Ils tissaient autour d’eux une toile de concepts imaginaires destinés à emberlificoter leurs congénères. Une fois pris au piège, des derniers se trouvaient livrés, impuissants, à un prédateur avide d’assouvir ses pulsions ».

La vie privée de Bogen tend au paroxysme du déchirement amoureux au sein d’une administration kafkaïenne. Il perd fréquemment connaissance. Un tribunal le juge, l’exaltation touche à la folie. Il devient difficile pour Bogen de tenir ses convictions pacifistes devant les interminables combats. Cependant, alors que la première guerre mondiale fait rage, elle n’est jamais évoquée, comme si l’action se déroulait en vase clos. Bogen est témoin d’une courte mais cruciale période historique, analysée sans recul ni conclusion, sauf celle-ci « J’ai les mains propres ! Je n’ai rien à me reprocher ! Mais vous… Oui, maintenant, je le sais : vous avez oublié en chemin le but à atteindre ! ».

L’écriture de « Les journées rouges » est terminée en septembre 1919. L’auteur ne juge pas, il dépeint l’avènement de la République de Weimar, avec ses héros et surtout ses traîtres. Le récit est à la fois roman pacifiste, désabusé et loyal. Il restitue un climat étrange où l’ennemi de la veille devient ardent défenseur d’une cause qu’il condamnait et finit par adopter une doctrine dans un unique but de pouvoir, d’avidité. Le désenchantement est palpable.

Roman douloureux et superbe paru en 2018 aux très belles éditions strasbourgeoises La Dernière Goutte, il est traduit de l’allemand par Elizabeth Willenz.

http://www.ladernieregoutte.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 24 septembre 2025

Laurent MAUVIGNIER « La maison vide »

 


Le nouveau roman de Laurent Mauvignier, fort de 743 pages, est l’occasion rêvée de m’immiscer une fois de plus dans le challenge « Quatre saisons de pavés » du blog Au Milieu Des Livres, dont le principe est de chroniquer un livre d’au moins 500 pages au rythme des saisons. Voici donc (déjà) l’automne.

Laurent Mauvignier est peut-être mon auteur français contemporain préféré. Partant de ce constat, et aussi saugrenu ou contradictoire que cela puisse paraître, je serai moins élogieux, en tout cas plus mesuré que bon nombre de critiques que j’ai eu sous les yeux depuis la parution de ce nouveau roman, toutes pour le moins dithyrambiques.

En prenant sa propre famille comme cadre, Laurent Mauvignier se livre en disséquant, en exhumant et bien sûr et surtout en imaginant ce que fut la vie et les relations des générations passées, depuis le XIXe siècle. Étonnement tout d’abord quant au style : l’auteur se fait Balzacien, réécrit un roman du XIXe siècle y compris par le ton donné, si loin de son écriture, de son univers habituels.

Dans ce qu’il nomme une « catastrophe familiale », Laurent Mauvignier place d’abord en exergue une question primordiale à partir d’une de ses figures du XXe siècle : sa grand-mère Marguerite effacée tout bonnement du tableau de l’histoire familiale. Pourquoi ? Pour obtenir la réponse, il lui faut remonter le temps, jusqu’à sa mère à elle, Marie-Ernestine, l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Marie-Ernestine est née religieusement, a connu le couvent où elle a appris le piano grâce à un homme. Elle a découvert un art inconnu de sa classe sociale. Marie-Ernestine grandit, jusqu’à son mariage forcé par son père. Ce sera Jules. Et là le style unique de Mauvignier entre en scène, quittant l’ambiance surannée du roman du XIXe siècle. Mauvignier redevient lui-même.

Cependant, tout n’est pas si fluide. Je pense à la nuit de noces de Marie-Ernestine, exagérément, démesurément étirée, avec ses grandes phrases qui finissent parfois par se mordre la queue, tandis que le bon Jules se met à titiller le goulot un peu trop avidement. De cette union naît la « fameuse » Marguerite, en 1913, possiblement d’un viol exercé par Jules, alors que la première guerre mondiale vient montrer ses baïonnettes. « Marie-Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa proie, elle pense qu’en effet le bébé lui ressemble, à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer ». Celle de Jules se terminera pourtant bien vite puisqu’il mourra en 1916 sur le front. Cependant, son visage, sa silhouette posent pour l’éternité grâce à une statue le représentant sur le monument aux morts du village.

« La maison vide » est une chronique rurale s’étalant sur plusieurs générations, elle est ambitieuse, mais Mauvignier est peut-être tombé en partie dans le panneau de l’autofiction historique, pullulant actuellement chez nombre d’auteurs français (certes depuis pas mal d’années, mais le moins que l’on puisse dire est que ça ne s’arrange pas, chacun parlant de soi, des ancêtres et des héros ou antihéros de sa propre famille, avec parfois une impudeur frisant l’indécence, en des récits nombrilistes qui oublient tout simplement de s’ouvrir au monde, fin de la parenthèse). Il semble parfois empêtré entre données réelles personnelles et universelles. Exemple : de la tentative de suicide d'une aïeule puis du suicide de son père en 1983, l’auteur envisage, certes furtivement, une sorte d’hérédité dans ce geste, imaginant une potentialité, sans doute inconsciente, du suicide dans sa globalité comme un atavisme, voire une malédiction contre laquelle on ne peut lutter.

Plus c’est long plus c’est bon, à voir… Si « Histoires de la nuit », son roman précédent, flirtait allègrement avec le chef d’œuvre malgré ses 635 pages passant comme une averse glaciale, « La maison vide » souffre cruellement de longueurs, en tout cas pour tout admirateur de Mauvignier et dans sa première moitié. L’édifice entrepris pourrait être une compression de « La comédie humaine » de Balzac doublée de la saga des Rougon-Macquart de Zola pour le sujet de l’hérédité. Le résultat pourrait être à son tour un chef d’oeuvre. Pourtant, il manque ce je-ne-sais-quoi, ou plutôt il y a ce trop-plein de je-ne-sais-quoi, d’introspection à rebours, presque d’uchronie sous-jacente. Mais revenons à notre généalogie.

Marguerite, la fille (qui deviendra la grand-mère de Mauvignier), s’éprend de son père par-delà la mort, l’occasion pour l’auteur de nous rappeler à son immense talent, grâce à des images puissantes sur les gueules cassées, ces morts toujours en vie. Marguerite ne va pas tarder à rencontrer l’âme sœur, mais là encore le tragique s’installe à table, une gangrène semblant bouffer tout ce qu’il reste de sain dans la famille.

La clé du roman est sans doute dans ces quelques mots : « C’est parce que je ne sais rien ou presque de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence ».

« La maison vide » est une fresque, celle d’une famille de campagne, comme tant d’autres, dans le feu des deux guerres mondiales, entre déchirures, secrets, honte et affrontements. Deux guerres qui dévastent les liens (comme dans de nombreuses familles, parfois lors d’autres guerres), qui créent l’animosité, la haine. En 83 chapitres d’étalant sur une cinquantaine d’années et un épilogue resserré, Laurent Mauvignier, par ses longues phrases noueuses, se fait le rapporteur du destin d’une famille, la sienne. Si le tout paraît parfois un brin indigeste par l’action qui stagne voire s’assoupit malgré la foultitude de détails, l’épilogue en partie axé sur l’épuration permet une très belle sortie pour un roman qui ne restera pourtant pas le meilleur de l’auteur, dont pourtant la quasi intégralité de l’œuvre est à découvrir urgemment. Il vient de paraître aux éditions de Minuit. Il montre peut-être l’essoufflement du sujet de l’autofiction historique dans le paysage littéraire français. Une nouvelle page est à écrire, les sujets ne manquent pas.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)



mercredi 20 décembre 2023

Laurent CACHARD « Aurelia Kreit – Les jardins d’Ellington »

 


En 2019, Laurent CACHARD faisait paraître l’ample roman « Aurelia Kreit » chez Le Réalgar. Quatre ans plus tard, il lui offre une suite chez le même éditeur, même format. Nous retrouvons la famille Kreit et ses proches, cette fois-ci au cœur de la tourmente de la première guerre mondiale en France, tout d’abord du côté de Lyon, mais il y a beaucoup de mouvements dans cette fresque historique et familiale.

Ce récit dresse en parallèle le destin d’une famille ukrainienne et celui de l’Europe avec les enjeux et les combats de la première boucherie. Aurelia, 16 ans, y est ambulancière et, comme ses proches amies d’infirmeries, voit l’indicible. Mais ce qui se trame en fond, c’est un désir d’une autre vie pour ses compatriotes alors sous le joug de la Russie (l’actualité récente montre d’ailleurs que le monde tend à bégayer).

Attendez-vous à croiser des personnages à profusion, les fictifs comme les « vrais », ceux qui ont écrit l’Histoire, y ont participé. Le roman est une description lente, minutieuse et documentée de l’état de l’Europe au début du XXe siècle, les velléités de la Russie et les relations internationales, brûlantes, le tout mené par une écriture classique et précise. Le quotidien en marge du front pour ces ambulancières admirables est scruté, parsemé de détails et termes techniques sur leurs tâches. D’autres termes, militaires, viennent aussi s’inviter comme pour mieux comprendre par quoi les hommes sont massacrés et quelles en sont les séquelles à court ou long terme.

Comme d’autres, les ambulancières sont débordées, éreintées, des bâtiments sont réquisitionnés afin d’entasser des blessés, certains presque morts. D’ailleurs, la faucheuse semble rôder à chaque page. Et pour Aurelia, l’objectif est tout d’abord de retrouver son frère Igor, perdu quelque part dans un pays encore inconnu, la France. Mais c’est aussi et surtout pour cette famille la quête d’une identité, car c’est bien ce sujet qui domine l’intrigue. « Elle avait été tour à tour l’Ukrainienne, la Russe pour les Turcs, l’Autrichienne pour les Français et la Française pour les Allemands ». Recherche des racines, et pour Aurelia volonté de reconstitution du parcours familial, qu’elle méconnaît.

Après Lyon, l’action se déplace à Mulhouse dans une Alsace convoitée par deux pays frontaliers, enjeu de taille, un combat dans le combat. Et pour Aurelia un choix Cornélien s’impose : tuer son frère Igor pour se sauver elle-même, dans une allégorie de la terre qu’elle foule alors. Le texte revient sur les racines de la famille Kreit, notamment par l’ombre, fugace mais omniprésente, du poète ukrainien Taras CHEVTCHENKO. « Ça ne tenait à rien, une nationalité ». Il en est pourtant tout autre pour Aurelia.

Abondant en menus détails, ce roman est une fresque historique, ample dans le nombre de ses personnages et de leur histoire intime ou commune comme dans leurs déplacements. Il développe un plan de roman de guerre, faisant se côtoyer personnages ayant existé et participé « sur le terrain » à l’époque, et ceux, les héros purement fictifs, sortis de l’imagination de l’auteur, peut-être dans une volonté de réécrire TOLSTOÏ au XXIe siècle (les initiales de l’héroïne de Laurent CACHARD sont les mêmes que celles de Anna Karénine), même si le roman est avant tout français.

Quoi qu’il en soit, après être passé par Étretat, l’action se focalise sur La Courtine, un camp perdu au cœur de la Creuse, renfermant des soldats russes, rouges comme blancs, qui ne vont pas tarder à se mutiner. C’est peut-être l’événement le plus vibrant de cette épopée guerrière, son point culminant car il en est le ciment : des soldats russes combattant en France rattrapés par la politique contemporaine de leur pays à l’autre bout du continent. C’est juste après cet épisode que se clôt ce deuxième volume, en septembre 1917, alors que le destin de la Russie s’apprête à être bouleversé, quelques semaines plus tard, par LÉNINE et le parti bolchevique…

Le roman se referme sur un poème de février 1917 signé Sergeï IVANOV, après une longue aventure périlleuse toute en rebondissements et secrets familiaux et internationaux, intimes comme politiques. La grande histoire rejoint la petite, dans une perpétuelle quête de l’identité, une recherche des racines, familiales comme culturelles. Ce livre forme un diptyque avec son grand frère de 2019, mais ils peuvent toutefois être lus séparément. Il vient de paraître aux éditions Le Réalgar.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 2 août 2023

Jaroslav HAŠEK : Trilogie du brave soldat Švejk

 


Ivrogne, irrévérencieux, anarchiste, Jaroslav HAŠEK a créé l’un de ces monuments de la littérature qui traversent les âges, le brave soldat Švejk. Né en 1883 à Prague, HAŠEK imagine son héros dès 1911 mais le développe vers 1920, à son retour de soldat de la première guerre mondiale.

Švejk est pour le moins un personnage atypique : prédisant une guerre mondiale suite à l’assassinat de l’empereur d’Autriche François-Ferdinand à Sarajevo en 1914, il est arrêté puis emprisonné, avant de participer (d’assister serait plus juste) à cette guerre. C’est le début d’une longue série, au propre comme au figuré. Švejk était censé durer longtemps, en une saga développée sur de nombreux tomes. Seuls trois d’entre eux seront terminés. Mais Švejk c’est aussi une série de gags, sans fin elle aussi, de la première à la dernière page de cette trilogie, soit tout de même 1000 pages durant lesquelles Švejk ne va cesser de faire le pitre, désobéissant aux ordres, se glissant dans des affaires sans queue ni tête avec ce don imparable de conter sans limites des anecdotes ou faits divers.

Švejk évolue à côté de la guerre, il est peu sur le front, souvent perdu dans un village, près d’un débit de boissons, s’enivrant et provoquant toutes sortes de drames joyeux. L’univers de cette trilogie est théâtral, abusif, burlesque, grotesque, caricatural de bout en bout. On rit énormément, même si forcément après tant de pages le récit tend à tourner en rond. Il n’est pas souhaitable d’enchaîner les trois tomes à la suite, ils pourraient rapidement devenir indigestes. Mais par petites touches de lecture, l’ennui se s’empare pas du lectorat.

Récits picaresques, outranciers, francs et honnêtes. Švejk est sans doute le double de HAŠEK : antimilitariste, anarchiste, fouteur de merde, provoquant parfois à son corps défendant des rafales de catastrophes. En fond, la première guerre mondiale, les batailles, les morts, les défaites, les erreurs militaires stratégiques. Si HAŠEK ne se concentre jamais sur le terrain, la folie humaine est pourtant bien là, derrière, en décor. Son Švejk cherche d’ailleurs à passer pour un idiot afin de ne pas être enrôlé dans cette boucherie. Fait prisonnier plusieurs fois, il s’arrange toujours pour ne pas participer aux combats. Car cette trilogie est d’abord un long texte antimilitariste, contre les armes, la guerre, la violence, n’épargnant ni les gradés ni les simples soldats.

HAŠEK fait aussi parfois leur fête aux religieux dans un anticléricalisme point méchant, mais bien senti. Švejk est une sorte de personnage de GOGOL en roue libre et en version anarchiste, raisonnant par l’absurde, toujours en mouvement, parlant fort et recherchant une certaine liberté alors que HAŠEK en profite pour brocarder à maintes reprises la hiérarchie en une saga sans cesse en mouvement (on va d’ailleurs visiter une partie de l’Europe de l’est !), dans une action imaginée comme dans une bande vidéo passée en accéléré.

L’espace temps est rarement un repère car HAŠEK ne s’embarrasse pas avec les dates, la guerre est un tout, un bloc de haine, et les détails du calendrier comptent peu pour l’auteur. Son héros est partout à la fois, se débat contre la bêtise humaine sans jamais faire grâce d’une anecdote souvent décalée. Série jubilatoire, elle fut interrompue par la mort de HAŠEK en 1924, alors qu’il rédigeait le tome 4, les trois premiers étant parus entre 1921 et 1923. Aurait-elle pu connaître une vraie fin ? Rien n’est moins sûr, tant l’action part dans tous les sens. Un tome 4 verra pourtant le jour sous la plume de Karel VANĔK, ami de HAŠEK. Il semble n’avoir jamais été traduit en français.

Le brave soldat Švejk eut son heure de gloire en Europe, accompagné des dessins caricaturaux de Josef LADA. Mais cette trilogie fut pour le moins maltraitée, du moins en France, jusqu’à frôler l’indécence. La médiocre première traduction fit office de traduction officielle durant très longtemps. Pourtant, et ce n’est qu’un exemple, elle ampute le récit de sa première phrase, celle qui met le feu aux poudres et explique le reste : « Et voilà, ils nous ont tué Ferdinand ». En outre cette trilogie ne fut jamais regroupée en un volume unique. Mieux : les traductions proposées ne le sont pas de la plume de la même personne. Pour les versions actuellement disponibles en poche par exemple (notez en passant les différences notoires sur le patronyme du héros !), le tome 1 intitulé « Les aventures du brave soldat Švejk » est traduit par Benoît MEUNIER alors que les tomes 2 et 3, « Nouvelles aventures du brave soldat Chvéïk » et « Dernière aventures du brave soldat Chvéïk » le sont par Claudia ANCELOT, c’est dire le peu de sérieux suscité par l’œuvre. Pour les illustrations de Josef LADA, pourtant formant un tout avec l’histoire, elles n’apparaissent qu’au sein du premier volume. Rien ne sera épargné à cette oeuvre.

Jaroslav HAŠEK, né à Prague comme Franz KAFKA, fut son exact contemporain : né en 1883 (KAFKA en 1884), il décède en 1923 (KAFKA disparaît en 1924). Tout semble les opposer. Et pourtant, ces scènes de l’absurde, cette condamnation de la guerre, de la violence, des autoritarismes les rapprochent. Les tons sont aux antipodes, pourtant les fonds ne sont pas si éloignés. Cette région d’Europe a vu naître tant d’écrivains d’envergure : Karel ČAPEK, Stefan ZWEIG, Joseph ROTH, Robert MUSIL et d’autres.

La présente chronique s’inscrit dans la commémoration du centième anniversaire du décès de Jaroslav HAŠEK qui, comme vous l’avez peut-être constaté, fut inexistante en France. HAŠEK semble avoir été totalement oublié, ses œuvres rééditées sans aucune cohérence. Pourtant son soldat Švejk (ou Chvéïk) prend une place particulière et non négligeable dans la littérature.

 (Warren Bismuth)

lundi 6 février 2023

Giulia CAMINITO « Un jour viendra »

 


Aux débuts du XXe siècle, dans le village montagneux de Serra de’Conti situé non loin de la ville d’Ancône à l’est de l’Italie au bord de la mer Adriatique, vit un jeune homme dans une famille peu aisée, Lupo Ceresa. Fils de boulanger, il sera l’un des héros de ce roman de la jeune autrice italienne Giulia CAMINITO. Lupo est fasciné par la figure de son grand-père Giuseppe, anarchiste pur et dur. Parallèlement nous suivons sœur Clara, religieuse au passé d’esclave quelque part au Soudan, retirée dans un couvent des montagnes italiennes.

Clara reçoit en son couvent la jeune Nella au passé mystérieux que nous allons découvrir tout au long de ce livre-épopée. Lupo ayant recueilli un loup qu’il a apprivoisé, s’engage dans les milieux révolutionnaires tout en protégeant son frère Nicola, fragile et peureux.

Ce roman d’une grande puissance fourmille de personnages forts et déterminés, tous ont un rôle à jouer, tous s’imbriquent afin de former une société. Les idéaux antinomiques – anarchistes d’un côté, religieuses folles de Dieu de l’autre – partagent pourtant des terrains d’entente, des valeurs communes. « Un jour viendra » n’est pas qu’un roman, c’est aussi une grande fresque familiale et historique qui parcourt plusieurs années d’une Italie en ébullition, entre les utopies libertaires, les velléités autoritaires et la recherche d’un absolu divin.

Surgit la première guerre mondiale et les dilemmes pour les hommes jeunes : pacifisme et résistance ou participation aux combats ? Revendiquer haut et fort ses convictions et ses appartenances politiques ou s’intégrer dans un système belliciste ? D’autant que cette guerre fait suite à la semaine rouge, mouvement de protestation né à Ancône en juin 1914 contre le militarisme d’État, pour ensuite se répandre dans toute l’Italie (notons que l’un des organisateurs alors socialiste révolutionnaire se nommait Benito MUSSOLINI…). D’un drame à l’autre, le pays et la famille Ceresa s’enfoncent dans le chaos avec l’arrivée de la grippe espagnole qui finit de mettre à genoux une population déjà meurtrie.

« Un jour viendra » est un livre ambitieux qui atteint pourtant sa cible avec brio : ces personnages sont fort bien construits, évolutifs, entre utopie et réalité, la période est judicieusement choisie car bouillonnante, instable et extraordinairement riche en réflexions. Giulia CAMINITO connaît les milieux anarchistes, est informée sur l’Histoire italienne et plus précisément celle de la région des Marches, elle en propose une version romanesque, dramatique, portant ses personnages avec une audace puissante et résolue.

La figure du légendaire révolutionnaire anarchiste Errico MALATESTA vient pimenter un récit pourtant déjà solide et foisonnant, elle est l’une de ces silhouettes restées en recul mais cimentant l’histoire par la cohérence de ses propos et son esprit contestataire et militant.

Un anarchiste refusant de participer à l’effort de guerre tire sur un colonel, il est emprisonné : « Les années suivantes on l’avait interné et déclaré fou, déséquilibré, dangereux, on l’avait transféré, enfermé, parce qu’il serait toujours plus facile de punir un fou que sanctionner un anarchiste, en faire un martyr ». Tout le travail de Giulia CAMINITO est dans cette phrase, un texte fort et militant, passionné devant les volontés des dirigeants de détourner l’action, celle de la révolte malgré la guerre, les revendications malgré la grippe espagnole décimant un peuple déjà affaibli. Certains, épuisés, désillusionnés, choisissent l’exil aux U.S.A., la nouvelle Terre Promise.

Mais ce récit est surtout teinté d’humanisme, humanisme pour les anarchistes combattants, humanisme pour les religieuses terrées dans leur bâtisse à l’abri du chaos ambiant. Dans ce roman vole un esprit de liberté tolérant et salutaire. Car oui, derrière l’Histoire tragique, personnelle comme internationale, c’est pourtant la faim de vivre et de lutter qui l’emporte. Solidarité est l’un des maîtres mots de ce livre fascinant et difficile à lâcher, les femmes et les hommes navigant dans un même bateau percé et pourtant bien déterminés à atteindre le port en vue. « Elle voulait faire comme les anarchistes, Giuseppe lui avait bien expliqué que le mariage était un bâillon, une contrainte, un pas vers la captivité ». Or, l’une des clés de ce récit est le mot Liberté, c’est elle que les protagonistes de cet immense roman recherchent contre vents et marées.

Ce livre de 2019 est la première immersion hors sol Etats-Unien pour les éditions Gallmeister. Le choix est judicieux, le résultat convaincant. S’il vous plaît, ne vous laissez pas influencer par la couverture initiale qui pourrait laisser penser à une sorte de roman léger sur fond de mandolines. Mieux : préférez-lui – comme moi pour illustrer la présente chronique - la version poche à l’esthétique bien plus proche de la teneur du texte. En 2022 est sorti, toujours chez Gallmeister, « L’eau du lac n’est jamais douce » de la même Giulia CAMINITO, inutile de vous dire que je vais me précipiter dessus.

« Continuer à résister, ne pas vous laisser corrompre, rester vigilants, rejoindre vos semblables, vous informer, vous mettre en colère, être là, la guerre finira… »

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

lundi 16 janvier 2023

Yvonne KERDUDO & Françoise MORVAN « Les enfants de la guerre »

 


La saison 2023 des éditions Mesures est lancée. Ces éditions ne fonctionnent pas exactement comme les autres : si vous pouvez (quoique difficilement) vous procurer leurs ouvrages en librairie à l’unité, il est cependant préférable pour plus de sécurité de vous abonner. C’est un peu le principe d’une AMAP : vous cotisez à l’année puis recevez votre panier en livraisons individuelles chaque fois qu’un des livres paraît, en tirage limité (ici 500 exemplaires), numéroté et personnellement dédicacé. Cette année ce seront cinq œuvres qui seront publiées, et le moins que l’on puisse dire, c’est que le menu s’annonce alléchant.

Le premier ouvrage de cette saison est, une fois n’est pas coutume, un recueil de photographies, ou plutôt de photo-poésie. L’objet tout d’abord : 140 pages de qualité de papier exceptionnelle, épaisses mais souples, glacées mais pas trop, afin de bien faire ressortir au plus près du réel soixante photographies de Yvonne KERDUDO sélectionnées avec application par Françoise MORVAN. La tâche était ardue : Françoise MORVAN disposait de plus 22 000 (!!!) clichés, pris entre 1906 et 1952 en Nord-Bretagne, il ne fallait en conserver que soixante.

Elles sont là, ces photos, pages de droite, en noir et blanc, comme nettoyées de leur jus, rafraîchies. On peut y voir des poses familiales, des enfants surtout, de vraies scènes de séance photo, pas prises durant un effort ni sur le vif. Elles représentent un tout pourtant : la vie d’alors, avec les costumes du dimanche parfois bien trop grands, les jouets, les poupées d’époque, mais surtout les expressions des visages, des regards : tristes ou malicieux, ils sont comme un partage vers l’objectif d’un instant qui passe en un flash à la postérité. Françoise MORVAN a pris l’habile parti pris de faire parler ces photographies, pages de gauche, en de brefs textes poétiques correspondant à chaque photographie, leur faisant face, comme une mise en mots du cliché présenté.

Le fil conducteur – car il y en a un – est la première guerre mondiale. Françoise MORVAN imagine l’état d’esprit de la famille touchée par le départ du mari à la guerre, en scrutant minutieusement chaque détail visible sur la photo, c’est un grand tour de force, car la photographie semble se mettre subitement en mouvement sous nos yeux. Ce serait déloyal de publier ici certains des clichés contenus dans ce petit trésor d’Histoire, alors jouons : regardez bien par exemple la photo de couverture (c’est l’une des soixante choisies ici), la jeune fille tenant tête-bêche le portrait d’un soldat, et voici ce qu’en écrit Françoise MORVAN en un bref poème intitulé « Mémoire » :

« La mémoire est longue

Houleuse comme la mer

Laissant glisser des reflets miroitants

Sur l’argent de l’absence

 

Miroir sans tain

Où le regard se perd

Dérivant vers le leurre

D’une image inversée ».

Par ces clichés qui sont une partie de l’Histoire française du XXe siècle, Françoise MORVAN raconte la première guerre mondiale, avec délicatesse, retenue, imaginant ces familles détruites ou incertaines de l’avenir, ces chefs de famille qui ne reviendront peut-être jamais, ou estropiés. Elles les voient dans ces hameaux bretons, en agriculteurs faisant vivre toute la famille. Puis la guerre, l’attente et l’horreur.

« Les enfants de la guerre » est une chronologie succincte et poétique de la guerre, illustrant ces portraits du cru, ces visages expressifs, ces enfants sacrifiés. « et pourtant le soleil de mars faisait scintiller le purin au milieu de la cour ». Ils peuvent aussi être une immortalisation de cérémonies festives contenues dans cette sélection.

Yvonne KERDUDO – Madame Yvonne – (1878-1954) laisse un impressionnant patrimoine du quotidien, du folklore breton. Elle a inlassablement recueilli par le biais de ces photographies des morceaux d’Histoire. Si elle a appris cet art auprès des frères LUMIÈRE, son travail fut oublié dans un grenier, jusqu’à ce qu’il pique l’intérêt de Pascale LARONZE qui a sauvé ce fonds en 2005. Qu’elle en soit ici remerciée. C’est grâce à elle que ces enfants, ces familles, ces expressions revivent, comme déterrées d’un lointain passé, dans un émouvant « récit d’images ».

Une technique novatrice vient ici chambouler l’ordre des clichés : les photos en surimpression, celles qui permettent plusieurs messages, plusieurs possibilités d’interprétation. Elles succèdent aux photos de famille, deux ou trois générations posant solennellement devant la ferme, alors que la poétesse délivre de précieuses informations : « Il a fallu presque une année pour que les soldats obtiennent le droit de quitter un temps le royaume de la mort » ou fonde de faux espoirs : « Neuf millions de morts, huit millions d’invalides, et des fantômes qui vont et viennent parmi les vents et les buées. Assigner à chacun son lieu de gloire en gravant son nom sur un monument est sagesse puisque cette guerre sera la dernière ».

http://mesures-editions.fr/

(Warren Bismuth)

samedi 1 février 2020

Isabelle FLATEN « Adelphe »


Un livre qui existe grâce à un autre, étonnant destin ! En effet, au début des années 1920, peu de temps après l’armistice et dans une France encore en morceaux, Gabrielle, paroissienne, offre à « son » pasteur Adelphe, la quarantaine, un exemplaire du prix Goncourt 1920, le roman « Nêne » d’Ernest PÉROCHON (quasi unanimement oublié par la mémoire collective), ajoutant que tout est dans ce bouquin. Alors Adelphe va le lire, n’y trouvant pas franchement ce que Gabrielle voudrait lui faire deviner. Ce « Nêne » va circuler de mains en mains entre les ouailles, même la servante illettrée Blanche aimerait en connaître les pages, alors Adelphe va le lui lire, puis il va apprendre à lire à Blanche. Qui va devenir sa femme. Pour le meilleur et pour le pire.

« Nêne » va délier les langues, chaque lectrice, chaque lecteur n’y voyant que ce qu’il/elle a envie de comprendre, pas toujours dans le sens de la personne qui le lui a transmis ni du roman, y cherchant sa propre vie, son propre parcours. Nêne, la servante soumise, trop soumise, qui va donner pourtant des idées à ses lectrices Gabrielle et Blanche.

Peu de personnages jalonnent cette histoire d’un temps ancien. Nous avons donc tout le temps de faire connaissance avec eux, et même de nous y attacher. Car ils sont beaux ces personnages, touchants, émouvants, complexes. Mais en trame de fond, outre le Goncourt 1920, c’est bien la condition de la femme qui est mise en exergue, cette femme qui a fait fonctionner la nation de l’intérieur en 14/18 lorsque l’homme allait se faire zigouiller du côté de l’est du pays par exemple, c’est grâce à la gente féminine que le pays peut repartir fin 1918. Alors elle décide qu’elle a désormais son mot à dire. « Elle juge inadmissible qu’un groupe de vieux croûtons fasse pression pour durcir la loi contre l’avortement, en quoi cela les concerne-t-il ? Qu’ils laissent les femmes disposer de leur corps. Est-ce qu’Adelphe imagine ce qu’il adviendrait de lui si l’on décrétait que la semence appartenait à l’État, que toute éjaculation non vouée à la procréation relevait d’un tribunal correctionnel ? Elle en a assez de vivre dans un monde indigne où seuls les hommes ont le choix d’être ce qu’ils veulent, tandis que les femmes sont domestiquées pour leur bon vouloir. Ça suffit ».

Adelphe est l’un de ces pasteurs ancrés dans le passé, avec ses certitudes et ses clichés, notamment sur les femmes. Or il est entouré par des dames. Gabrielle la féministe, bien sûr, pour laquelle il en pince et qui tombera enceinte (l’un des grands mystères de ce roman), Blanche la servante qui deviendra sa femme puis la mère de Jacques. Il n’y a guère que Marcel, le curé, qui représente le sexe « fort ». Et encore, curé moderne, pas vraiment convaincu par sa position et qui finit par déteindre sur Adelphe : « Pourtant s’il osait, il leur dirait que Dieu n’est pas un ami, inutile de le tutoyer, qu’il n’est pas un esprit non plus, pas la peine de le prier, Dieu n’est qu’un repère, une balise pour la route, rien de plus. Il est le phare vers lequel les hommes doivent tourner leur regard, une exhortation à se hisser au-delà du médiocre, à ambitionner la noblesse du geste. Et le pasteur leur sert seulement de guide ».

Vous l’aurez compris, ce roman est féministe, avec un Dieu caché mais définitivement absent. L’écriture est tassée mais pas suffocante, pour tout dire elle est même un enchantement de par sa précision, sa sonorité, des lignes dans lesquelles sont soigneusement distillées des pointes d’humour. La période pendant laquelle s’étend l’histoire est de 1920 à 1960 environ, sur deux générations. Il ne sera fait quasiment aucune allusion à la deuxième guerre mondiale. En revanche, le rôle des femmes sera débattu, sera imposé à un Adelphe un peu trop avare de ses privilèges de mâle. C’est le roman de l’émancipation, des femmes qui s’affirment, décident, mais aussi celui des secrets de famille. C’est pour finir un roman sur la transmission, la force et la magie des mots, sur la passation de la littérature pour qu’elle demeure vive et reste une source d’inspiration et de décisions.

Beaucoup de morts vont émailler le récit, comme si le roman devait se terminer en peau de chagrin. Pourtant l’espoir est bien au bout. Un livre magnifique, un style impeccable, des personnages charpentés, une histoire maîtrisée, qu’attendre de mieux d’un roman ? Sorti fin 2019 aux éditions Le nouvel Attila, il m’a échappé à sa sortie, mais le rappel valait le coup, à vous de jouer ! D’ailleurs nous reviendrons vers cette auteure, notamment grâce à des publications dues aux excellentes éditions du Réalgar.


(Warren Bismuth)

jeudi 11 juillet 2019

John DOS PASSOS « Manhattan transfer »


« Manhattan transfer » est sans doute le plus « passosien » des romans de John DOS PASSOS. En effet, dans ce long roman d’accès parfois peu aisé, tous les ingrédients de l’un des maîtres états-uniens de la plume acérée sont présents. Il peut être même vu comme le livre charnière entre ses premiers romans de structure plus classique, et la trilogie « U.S.A. », l’un des plus labyrinthiques romans de toute la littérature d’Amérique du nord. « Manhattan transfer » est le quatrième roman de DOS PASSOS, paru en 1925, deux ans après « Les rues de nuit » (roman déjà chroniqué en nos pages) et quelques années avant le premier volet de « U.S.A. », l’ossature commence à se complexifier. On peut sans peine arguer d’une oeuvre annonçant « U.S.A. », puisque déjà de nombreux personnages se croisent, s’imbriquent, des tranches de vies superposées et structurant un récit assez déconcertant dans sa forme. Déjà, des coupures de journaux sont glissées çà et là, révélant des faits divers.

« Manhattan transfer » est la représentation des Etats-Unis, en gros entre 1890 et 1920, donc se terminant quasi en même temps que son écriture. Comme toujours ou presque avec DOS PASSOS, les personnages mêmes représentent chacun une image des U.S.A., il n’est peut-être d’ailleurs pas nécessaire d’indiquer ici leurs noms, leur statut social et leurs convictions, leurs objectifs, ils sont les Etats-Unis. Qu’ils soient bourgeois, capitalistes, socialistes, rentiers, ouvriers, chômeurs, anarchistes, qu’ils aient participé ou non à la première guerre mondiale, qu’ils soient ou non déjà sortis de New York (« personnage » central du roman), qu’ils aient un vécu lisse ou tumultueux, tous vont témoigner, par des anecdotes, des affaires en cours, des amours, des regrets, des rejets, etc. Le mouvement de populations est prégnant, certains personnages vont quitter la Grosse Pomme, d’autres y arriver en bateau, accoster dans le port et découvrir ce monde bruyant.

Chez DOS PASSOS, la fiction est un prétexte pour dépeindre un monde : celui de « Manhattan transfer » représente la fin du monde considéré comme ancien, et l’avènement du monde moderne, peu après à la fois la révolution industrielle et la première guerre mondiale, monde dans lequel l’homme n’est pas près pour vivre et évoluer. L’homme pas assez moderne justement, truffé de coutumes féodales ou arriérées, qui ne sait pas utiliser la technologie en marche de manière correcte et compétente.

1925, l’homme DOS PASSOS est encore idéologiquement très proche des mouvements anarchistes, ce qui se ressent dans les traits de ses personnages les plus corrosifs et dans ses propos les plus irrévérencieux :

« - C’est pas nous qu’avons fait le monde… C’est eux, ou Dieu peut-être bien.
- Dieu est de leur côté, comme un agent… Quand le moment sera venu, on tuera Dieu… Je suis anarchiste.
Congo fredonna : ‘Les bourgeois à la lanterne, nom de Dieu !’.
- Êtes-vous des nôtres ?
Congo haussa les épaules :
- J’suis ni catholique ni protestant ; j’ai pas le rond et j’ai pas de travail. Regardez ça.
De son doigt sale, Congo montra une longue déchirure sur son genou :
- C’est ça qu’est anarchiste… »

Ce qui frappe toujours chez DOS PASSOS, c’est sa maîtrise déconcertante de la langue, il tient les rênes, c’est lui le pilote, le lectorat se retrouve dans l’incapacité d’envisager une quelconque marge de manœuvre, DOS PASSOS pense et écrit jusqu’au minuscule détail pour que le lectorat s’imprègne bien de tout ce qui est ici imposé. Par ses  descriptions, ses dialogues, l'auteur fait parler le capitalisme, la misère, la compétition, le racisme (pas mal de pics antisémites des protagonistes, volonté de retracer l’atmosphère d’alors ou DOS PASSOS était-il un peu ignorant et partial sur le sujet ?), le progrès, le business, la fin de l’homme en tant qu’identité propre, les magouilles, les bootleggers, les hijackers, la corruption, la prohibition. La fresque est imposante. Il en profite pour glisser quelques thèmes progressistes, l’avortement, le rôle néo-esclavagiste des grandes entreprises, bien d’autres sujets sociaux parfois pertinents voire avant-gardistes. Ce sont autant de thèmes qui déambulent par le biais de personnages parfois errants et désenchantés.

Dans cette immense projection, DOS PASSOS n’oublie pas quelques touches d’humour, bien dissimulé et franchement efficace, comme pour faire une dernière grimace à l’ancien monde en train de disparaître, laissant place à l’absurdité et la déraison du nouveau. Sur ce point, DOS PASSOS peut être vu comme un visionnaire. Le monde qu’il montre est violent, égoïste, fait de crimes et d’abus de tous genres, toujours au nom du Dieu argent, la cupidité fait figure d’arme absolue, l’humanisme est rangé aux vestiaires. Pas de héros se détachant franchement de cette vaste étude, car même New York n’est plus une héroïne, car gagnée par la crasse, le béton, le fric et la corruption, elle se fissure et devient témoin impuissant de son propre anéantissement (voir les débuts de chapitres en italique). Sur ce point, il m’est très difficile de ne pas associer DOS PASSOS et plus tard le parcours cinématographique de John CASSAVETES, le rapprochement me semble saisissant.

Vous l’aurez compris, si vous recherchez une lecture estivale colorée et pleine de surprises et rencontres positives, laissez de côté « Manhattan transfer », roman rugueux et sombre, vertigineux et de structure relativement complexe, ce qui fait de DOS PASSOS un romancier original, avant-gardiste et génial car à rebrousse-poil des formes de son temps. Ce roman a été maintes fois réédité, il est perçu comme le chef d’œuvre de l’auteur, il en est en tout cas la meilleure et la plus audacieuse empreinte.

(Warren Bismuth)


jeudi 20 juin 2019

John DOS PASSOS « Les rues de la nuit »


Si ce roman est le quatrième de l’auteur car publié en 1923 (« The scene of battle », jamais traduit, le fut en 1919, « L’initiation d’un homme : 1917 » parut en 1920, et « Trois soldats », déjà présenté sur notre site et récemment réédité, fut originellement sorti en 1921), il peut être vu chronologiquement comme le véritable premier roman de DOS PASSOS car commencé dès 1916 alors que l’auteur était très proche des milieux anarchistes États-Uniens. Il peut être analysé comme un roman d’apprentissage, de jeunesse.

Cependant, le chiffre 3 cher à DOS PASSOS dans toute son œuvre, y est ici déjà représenté dans ce roman se déroulant en 1912 (sauf pour le dernier chapitre, j’y reviendrai) avec un trio de jeunes étudiants : Fanshaw et sa mère possessive, lui-même passionné par la Renaissance italienne, Wenny, être désenchanté en rupture avec ses parents, qui rêve de devenir marin, amoureux d’une Nan musicienne et parfois insouciante, tous deux proches de cette dernière. La ville de Boston est le théâtre de leurs aventures.

Ils évoluent dans un milieu fêtard, vivant l’instant présent, peu tourné vers l’avenir. Curieusement, les premiers chapitres sont une sorte de bluette assez légère avec un côté victorien indéniable. Mais il faut savoir que John DOS PASSOS, qui détestait l’univers de Henry JAMES, s’amuse à le singer pour mieux le poignarder ensuite dans le dos. Car l’atmosphère s’assombrit, notamment par le caractère très pessimiste de Wenny.

Leur ami Cham se marie, première entrée collective dans la vie adulte, la jeunesse qui semble s’enfuir à grands pas. Et puis l’inexorable : le suicide de Wenny faisant suite à son vagabondage, suicide que les médias s’évertueront à faire passer dans un premier temps pour un assassinat, comme pour magnifier sa mort, sans aucun doute les plus belles pages du roman. « Je ne veux pas être raisonnable, je veux être vivant ». Fin de l’insouciance, débuts des questionnements sur la vie, son but et ses absurdités.

« Le vent avait fait disparaître toutes les traces de pas sur la neige. Wenny ôta celle-ci de la rambarde derrière l’une des tourelles et s’assit en contemplant la rivière. Peut-être des amants se sont-ils rencontrés ici. Non, les flics les auraient pincés. Il n’y a pas de place pour l’amour dans la ville de Boston, mais il y en a pour la mort. Il sortit le petit revolver de sa poche arrière et le tint à bout de bras ».

Le récit se termine lors de la préparation des fêtes de noël 1912, mais le cœur n’y est plus. Cependant un dernier chapitre, après une ellipse de plusieurs années, se déroule vers 1919, après la première guerre mondiale dont on ne saura d’ailleurs rien, sinon que Fanshaw fut appelé sur le front en Italie, qu’il est à son tour désenchanté et qu’il souhaiterait rester un temps sur les terres italiennes afin de parfaire sa fascination pour la Renaissance italienne.

Ce roman n’est pas le meilleur du maître DOS PASSOS. Néanmoins il serait fort maladroit de le bouder. En effet, l’ébauche de l’œuvre à venir est déjà présente par ses thèmes, son univers urbain malsain, la présentation d’un monde sinon fini, en tout cas en perdition certaine, la fin des réjouissances pour une génération (déjà) sacrifiée. Le style est d’une rare fluidité, impeccable de bout en bout, tous les mots sont justes et bien placés. L’auteur n’a que 20 ans lorsqu’il entame l’écriture des « Rues de la nuit », le potentiel est déjà énorme malgré des glissades maladroites sur le racisme ordinaire (ce sont ses personnages qui parlent, certes, mais on peut relever néanmoins une certaine ambiguïté). Les thèmes chers à Monsieur John sont déjà en place.

DOS PASSOS n’a pas beaucoup agi pour faire découvrir son roman, mais il le corrigera en 1951, 30 ans après son écriture, geste qui peut montrer une volonté de le faire lire sur le tard. C’est cette version que propose aujourd’hui Le Castor Astral, qui vient de publier ce roman en 2019, fort d’une centaine de notes très éclairantes. Sa dernière  (et sa seule ?) parution en France datait de 1994, il était grand temps de le ressortir des tiroirs poussiéreux, merci à l’éditeur pour ce geste courageux et résolument littéraire.


(Warren Bismuth)
 

dimanche 20 janvier 2019

Ivan CHMELIOV « Le soleil des morts »


Ivan CHMELIOV n’est pas précisément connu pour être l’un des grands romanciers de la Russie post-révolutionnaire. Et pourtant. Dans « Le soleil des morts », il décrit ce qu’il a vu : la Crimée de 1921-1922, juste après l’arrivée au pouvoir des bolcheviks et alors que la Russie s’appelle désormais depuis quelques mois seulement l’U.R.S.S. Les premières exactions ont commencé, la guerre sans nom est entamée, la famine s’invite à table, le sport national deviendra la survie, et ce n’est pas un euphémisme. L’armé rouge semble aux portes de chaque isba afin de surveiller chaque citoyen et exécuter sans sommations chaque être suspecté d’être contre-révolutionnaire.

Ce qui frappe dans ce roman résolument politique qui pourrait aussi être considéré comme un long poème de prose dans ses parties narratives (d’ailleurs le narrateur n’est autre que le double de CHMELIOV), c’est l’humain réduit au même niveau que l’animal. La Crimée est rurale, les animaux de ferme sont nombreux, font partie du quotidien. Dans le récit ils prennent une très grande place et possèdent même autant d’importance que leurs maîtres, comme s’il fallait absolument supprimer la notion de propriété et d’humanité. CHMELIOV va plus loin : le monde qu’entoure chaque citoyen est un tout : la nature, les minéraux, même les constructions de l’homme semblent humaines, semblent parler, s’être résignées, tout comme le bétail, tandis que les armes vont parler, elles aussi. « On ne peut pas penser : portes grandes ouvertes, le désert crie. La vache meugle d’un meuglement qui sort de ses entrailles ; une carabine détone dans la montagne : elle cherche quelqu’un ».

Les chevaux sont abandonnés, crèvent agonisants et affamés sur les bords des chemins. Le paysage : de misère, post-apocalyptique, plus rien ne repousse, la nature semblant avoir été assassinée elle-même, anéantie, apathique. Chaque contact physique de jadis avec un objet aimé est remémoré presque comme une relation charnelle : « Mes livres… J’y pense souvent ! À l’entrée de ma maisonnette, ils forment en un coin sombre une pile abandonnée. Mes livres « de chevet » ! Les regarder fait mal. Et ils sont déjà « déportés » eux aussi quelque part. La patte sanglante s’est étendue sur eux ». Cette patte sanglante, le pouvoir, l’armée rouge, qui a déjà presque tout pris : une partie des animaux pour se les bouffer, les biens pour se les garder ou les revendre. Juste un exemple : plus grand monde en Crimée en 1921 ne porte guère de montre, tout a été pillé, connaître l’heure est devenu inutile puisque la (proche) fin de l’histoire est connue. Même les arbres, majestueux pourtant, ne résistent pas à la folie, ils préfèrent mourir eux aussi, ne pas voir la suite.

Et pourtant, les communistes avaient promis : la propriété, la décence, la liberté, le partage, le repos. Tout l’inverse en fait. Paysage de désolation, de déshumanisation, malgré les tatares, implantés là, qui voudraient bien aider, mais qui crèvent aussi. Alors on se met en tête que seule la nature résiste : « Tous mes sens sont aiguisés et fins… Je sens même les pierres et puis converser avec la route vide. Elle me raconte maintes choses… Peut-être me fondrai-je bientôt avec le tout et n’aurai-je plus de limite… ». Des souvenirs, des bribes, en forme de regrets : « Ce qu’on en a tué de monde !... Où est-elle donc, la justice ? Et c’est pourtant par nous-mêmes qu’elle a été démolie… » On dirait un enfant qui a cassé ses jouets. Et puis les arrestations, les humiliations, la torture, les exécutions, c’est le pain quotidien, et c’est même le seul pain puisque la famine est immense, cheffe de meute désespérée. On repense au poète LOMONOSSOV, on voudrait transmettre ses vers. Mais l’apocalypse, mais l’avenir assassiné, mais la déshumanisation. D’ailleurs, les personnages de ce roman glacial deviennent presque secondaires, se ressemblant dans leur perte, dans cette logique impitoyable de La destruction, la sélection, matérialisés dans la nature, près des précipices.

Ce texte d’une grande richesse et d’une rare densité est intéressant à plus d’un titre : Il est sans doute l’un des premiers romans à parler du régime bolchevik et de l’U.R.S.S. qui vient tout juste de se former quelques mois auparavant (écrit à peu près en même temps que « L’année nue » de PILNIAK). En outre, ce qui pourrait passer pour un roman d’anticipation très dystopique est en effet la réalité telle que la voit CHMELIOV de sa fenêtre, il est en Crimée durant cette année terrible de 1921-1922, il voit crever les siens autour de lui, il voit les animaux errants. S’il a cru à la révolution de février 1917, il a rapidement déchanté à celle d’octobre. Il rêve d’un monde meilleur, il ne voit que misère « Assis sur un tertre, je regardais, par-delà la vie des morts. Quand le soleil se couche, la chapelle du cimetière flamboie magnifiquement. Le soleil rit aux morts. Je regardais, en résolvant le problème vie et mort. Le miracle peut-il exister ? Le ciel s’ouvrira-t-il ? Et existe-t-il quelque part, ce ciel ? ». Il écrit ce roman désespéré alors que, invité par la famille BOUNINE, il vient tout juste de rejoindre le sud de la France en exil en 1923, il espère alors une terre promise, un Eden. Là aussi il déchantera bien vite : ignoré par les français et lui-même toujours aussi fasciné par le peuple russe, il finira seul et mal en point dans une profonde misère. Celui qui n’avait trouvé que la perdition en Russie devenue U.R.S.S. ne trouvera aucune libération en France, lui qui écrivait « Quand donc les pierres nous couvriront-elles ? ». Ce fut en 1950 pour lui, loin de son pays d’origine, après l’oubli. Peu de ses écrits ont été traduits en France, alors prenons ce « Soleil des morts » comme un don du ciel et savourons-le sans modération.

En bonus de cette chronique, la courte nouvelle « Sang étranger » dans laquelle un soldat russe, Ivan Cratchov, est fait prisonnier par l’armée allemande en pleine première guerre mondiale. Il va tomber amoureux, mais d’une allemande, Thérèse, elle-même promise à un officier allemand, Heindrich. Ivan n’aura de cesse de montrer la force physique des russes pour attirer l’œil de Thérèse qui ne semble pas indifférente. Il gardera précieusement un rouble de son pays natal dans une poche, comme un talisman. Jusqu’à ce qu’un drame se produise. Une nouvelle pessimiste, totalement empreinte de l’âme russe chère à CHMELIOV, elle fut écrite en 1922, donc sans doute pendant que CHMELIOV crevait de faim au fin fond de la Crimée. CHMELIOV est un auteur à retenir, à réhabiliter, nous en reparlerons ici. Pour les lectures présentées ici, reportez-vous d’urgence sur le superbe site de la Bibliothèque Russe et Slave, porteur de tant de talents oubliés, vous pourrez notamment y lire « Sang étranger » en intégralité et gratuité.


(Warren Bismuth)

jeudi 20 décembre 2018

Éric VUILLARD « La bataille d’Occident »


VUILLARD n’a pas attendu le centenaire pour nous présenter « sa » première guerre mondiale qui sort dès 2012. Comme plus tard pour « l’ordre du jour » (Goncourt 2017), il creuse jusque dans les racines du mal, les tréfonds, les causes, la situation politique explosive. Retour sur 1870, l’humiliation française, et avant-goût militaire de ce que sera la suite, 1914. Pourtant les étoiles ne semblaient pas franchement alignées pour le déclenchement d’une bonne guerre (« Moi mon côlon celle que je préfère c’est la guerre de 14-18 » chantait BRASSENS) : « Ainsi, la France et la Russie devaient entrer chacune en guerre si et seulement si l’une d’elles était attaquée par l’Allemagne. La Grande-Bretagne assisterait la France si et seulement si les intérêts vitaux des deux nations étaient menacés. L’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie feraient cause commune si et seulement si deux autres États attaquaient l’une d’elles ». Mais voilà, le sort s’acharne et toutes les conditions sont réunies pour que le Grand Brasier commence après une ultime étincelle du côté de Sarajavo (VUILLARD se plaît à rappeler que François-Ferdinand est assassiné quelques minutes après avoir lancé hors de son véhicule une bombe destinée à l’anéantir et blessant certains de sa garde rapprochée). On finit d’ailleurs rapidement par ne plus rien y comprendre : « Enfin, le 23 août (1914 nddlr) le Japon déclare la guerre à l’Allemagne, on ne sait plus pourquoi ». Comme son nom l’indique, la guerre mondiale implique des participants du monde entier.

Stratégies militaires, chiffres, le pilote-horloger VUILLARD sort son train d’atterrissage, rien n’est laissé au hasard, précision quasi maladive : le nombre de mois pour avancer de quelques mètres, le nombre de mois pour les reperdre, le nombre de morts à déplorer alors que les armées ont repris leur point de départ.  La preuve par l’absurde, pour dénoncer l’absurdité de la guerre. Car derrière le cynisme et le détachement apparemment, VUILLARD envoie dans les bronches un vrai texte antimilitariste, il annonce méticuleusement ses barèmes (grosse documentation, VUILLARD n’est pas un fantassin si j’ose m’exprimer ainsi), notamment les 27000 soldats tombés au champ d’honneur le seul jour du 22 août 1914, en faisant pour l’époque la date la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité.

Les chiffres accréditent une réalité pourtant déjà effrayante : les soldats, les canons, les obus, le poids même de ces obus, les avancées (en mètres parfois), les débandades (plus souvent en kilomètres), les travailleuses dans les confections d’armement, un monde dingue, déshumanisé file sous nos yeux. Et VUILLARD en rajoute : des chiffres, des anecdotes, il parvient, grâce un talent hors normes, à nous faire rire en pleine tranchée, au milieu du sang et des cadavres puants. Car VUILLARD ne filme pas l’apparent, il va faire glisser sa caméra derrière le talus, celui du fond, que personne ne voit, il s’y déroule souvent une action singulière, parfois drôle dans son horreur.

Les images, l’auteur les maîtrise d’une manière impressionnante : « Puis vient l’hiver. Le grand hiver très froid de toutes les guerres qui durent davantage qu’un été. Le grand hiver moderne des guerres durables. On récolta toutes les patates, toutes les noix et tous les champignons possibles. Les paniers furent très pleins. Les feuilles tombèrent sur les hommes tombés ».

VUILLARD ne raconte pas la fin de la guerre, il se focalise sur la première année, comme pour signifier que de toute façon tout a été du même acabit durant les trois années restantes, il ne tient pas à bégayer. Il ne parle pas de l’issue du conflit. Issue anecdotique ? Peut-être pas, mais pour lui le vaincu est l’humanisme, alors peu importe qui est le vainqueur.

L’auteur tient à nous faire partager le fait que nous venons d’entrer dans le nouveau siècle, avec 14 ans de retard, mais définitivement, un siècle fou, un monde assoiffé de haine, le nôtre. Il n’oubliera pas d’évoquer les Zeppelin, premiers signes de la guerre aérienne.

VUILLARD a sorti « La bataille d’Occident » la même année que « Congo ». Comment un homme peut faire paraître à quelques mois d’intervalle deux récits aussi puissants, aussi dantesque (il commettra plus tard les très forts « Tristesse de la terre » et « 14 juillet », et l’exceptionnel « L’ordre du jour ») ? Je crois que cela se nomme le talent. Il est immense chez VUILLARD. Et si je vous propose aujourd’hui cette petite chronique, ce n’est pas totalement anodin, c’est même une vraie mise en bouche, en condition : après quasiment deux années d’attente à ronger nos freins, VUILLARD se rappelle à notre bon souvenir et revient le 16 janvier 2019 avec « la guerre des pauvres ». L’obsession de la guerre, du détail dans la guerre. Nul doute que ce nouvel opus bousculera encore un peu plus les limites de la littérature. Nous serons sur le coup, nous ne pouvons pas faire moins.

(Warren Bismuth)

dimanche 25 novembre 2018

Francette VIGNERON & Antoine QUARESMA « L’œil de tigre »


Drame en cinq actes, et pourtant ce n’est pas du théâtre mais bien une bande dessinée. Souvenez-vous du film controversé (souvent pour de très mauvaises raisons) de Henri-Georges CLOUZOT « Le corbeau », sorti en 1943, en pleine occupation nazie, sous contrôle de la Continentale. Bien. Il est la version fictionnelle d’une affaire réelle s’étant déroulée à Tulle, Corrèze, entre 1917 et 1922. Un corbeau y sévissait, envoyait des lettres anonymes incendiaires aux habitants de la paisible cité, des phrases vomies, pleines de haine, de délations, d’histoires de coucheries sordides. Tout le monde soupçonnant tout le monde, immense psychose chez les tullistes, tension permanente, irrationnelle. 110 lettres vont ainsi être expédiées en 5 ans, toutes plus violentes les unes que les autres, attisant la rumeur et le mal-être (n’oublions pas que l’affaire débute en pleine première guerre mondiale).

L’acte 1 est la présentation du film, recadré dans le contexte de l’époque. Suivent les actes 2 à 5 : l’affaire, la vraie, les lettres, les dictées organisées par le docteur Edmond LOCART, spécialiste graphologue (nouvelle science encore balbutiante), suicide par noyade raté pour une présumée coupable mais réussi pour sa mère, le dernier acte s’attardant sur le procès. Oui le procès, car quelqu’un est fortement soupçonné. En fin de volume des documents d’un grand intérêt : fac-similés, photos de Tulle à l’époque de l’affaire, coupures de journaux la relatant.

Mais attardons-nous un instant sur la forme : les vignettes sont tout simplement somptueuses. Tantôt grises, tantôt colorées à l’ancienne, il me semble que certaines sont exécutées à partir de photos retouchées par de la peinture, les architectures étant presque parfaites. Devant ces décors de fond, des personnages peints puis comme découpés et collés sur les photos, donnant un semblant de relief. Les bulles sont « old school », tapées à la machine, du pur « Times new roman », tantôt noir sur blanc tantôt le contraire. Quant à la couverture elle est souple, rendant un cachet supplémentaire de « vieille » BD.

Ces 50 pages passent à la vitesse de l’éclair tant le rythme est enlevé et le suspense bien mis en place. Qui est le véritable corbeau ? Mise en scène façon polar, aspect psychologique non oublié. Et bien sûr l’évident clin d’œil au magnifique travail de CLOUZOT. La documentation est sérieuse, le travail visuel impeccable et varié, c’est un gros coup de cœur que je vous présente ici, ne sous-estimez pas cette BD d’une grande classe.

Ah, il faut quand même que je vous précise qu’elle a été éditée fin 2017 chez une toute petite maison d’édition de Haute Corrèze (peut-être l’un des plus beaux paysages de France dans lequel il fait parfois bon vivre), Maïade, qui s’occupe pourtant le plus souvent de documentaires régionaux (très beaux aussi), parfois de romans mi historiques mi terroir. Allez voir ce catalogue, vraiment il vaut le coup d’oeil. Et cette BD est une pure merveille, tel un travail familial car, comme l’éditrice vivant en Corrèze, l’auteure parisienne a rejoint cette terre depuis longtemps. Quant au dessinateur il est briviste pur jus pour une réalisation locale. De plus les fêtes de Noël approchent, voici un petit cadeau très original. Vous aidez une éditrice, vous faites plaisir à un proche : « Quand on nous fait pas chier on se contente de joies simples ».


(Warren BISMUTH)

jeudi 13 septembre 2018

David DIOP « Frère d’âme »


Dans les frissonnants au trône du prestigieux Goncourt 2018, l’un des romans qui a le plus retenu mon attention est celui-ci. Sans doute parce qu’il est historique. Alfa Ndiaye et Mademba Diop (aïeul de l’auteur, parcours ici romancé), deux amis sénégalais à la vie à la mort, deux « plus que frères », sont envoyés sur le front en France en pleine première guerre mondiale. Dès le début du récit, Mademba meurt sur le front. Enfin, il met du temps à mourir pour être précis. Il va demander trois fois à son ami encore à ses côtés de l’achever. S’il l’aime, s’il le respecte, il doit absolument cesser de le voir souffrir. Seulement, Alfa refuse et voit agoniser puis mourir Mademba. Choc traumatique immense.

Mais revenons à cet Alfa en temps de guerre : spécialiste du vol de fusil sur corps humains qu’il a lui-même tués. Et comme il ne fait pas précisément dans la dentelle (ses chefs ont demandé d’être sans pitié), à chaque fois il ramène à sa section la main du mort ennemi (le « yeux bleus », comprendre : l’allemand) qui serre encore l’arme, main qu’il a fait sauter au coupe-coupe, car c’est un prince de la lame.

À partir de la quatrième main, les membres de son unité ne ricanent plus. S’ils ont été enthousiastes de voir les trois premières mains accrochées aux crosses, cette fois-ci c’en est trop, Alfa est ostracisé, il est désormais considéré comme un sorcier voire un démon aux yeux des « Toubabs » (les blancs), et le fait qu’il ne parle pas français le handicape d’autant plus, même s’il pense posséder ce don divin de lire dans les pensées de la personne en face de lui rien qu’en mesurant ses expressions, sa gestuelle. Il ramènera huit mains à son armée.

Son supérieur va lui demander plus ou moins « gentiment » de disparaître à l’arrière du front, pour se reposer, car le bon Alfa a l’air visiblement surmené. En fait il terrifie la troupe, par ses mains ramenées, mais aussi sa couleur de peau. C’est donc à l’arrière qu’Alfa va revoir passer sa vie, celle d’avant, au Sénégal, en plongeant dans ses souvenirs avec Mademba, mais aussi la famille, les amours, particulièrement le premier. Mise en abîme sur fond de traditions, rites et croyances sénégalais.

Ce court roman peut se lire comme une fable, l’écriture y est allégorique, transparente, sautillante (il écrit un peu comme un enfant découvrant le monde), sait se faire chatouilleuse, forte (ah ! Le discours de l’aïeul à un propriétaire voulant instaurer le monopole de la culture de l’arachide, sans doute le moment le plus puissant du livre). Mais il manque un je ne sais quoi pour le rendre prenant jusqu’à la dernière ligne. Si le début du récit, sur le front, tient en haleine, paradoxalement les souvenirs de la terre natale sont écrits d’une manière plus lisse, peut-être plus personnelle. Quoi qu’il en soit, nous tenons des éléments historiques intéressants. Cependant, certaines expressions étouffent : je ne parvenais plus à lire sans serrer les mâchoires ce « par la vérité de Dieu » que l’on croise constamment et qui anesthésie parfois le reste du propos. Et les clins d’oeils mythologiques m’ont fait comprendre que je n’étais pas assez érudit pour bien tout digérer.

Mais attention, je refuse d’être sévère sur ce roman qui est d’un style très appréciable mais aussi un véritable hommage marqué aux tirailleurs sénégalais qui aidèrent la France contre l’ennemi, France qui leur a bien fait comprendre une fois les assauts terminés qu’ils étaient noirs et donc « différents ». Rien que pour ce témoignage, ce bouquin vaut le voyage dans le temps.

(Warren Bismuth)