C'est grâce aux archives de journaux de l'époque que Jérôme Leroy reconstitue le parcours de Violette Nozière ainsi que l'image qu'elle renvoie d'elle au cœur de son époque. C'est durant l'été caniculaire de 1933 qu'un drame survient dans le XIIe arrondissement de Paris la nuit du 22 août : monsieur Nozière est retrouvé mort chez lui alors qu'une fuite de gaz semble être l'origine de la mort. Sa femme survit mais est hospitalisée. Quant à leur fille de 18 ans, Violette, elle était sortie durant la tragédie. Mais bien vite c'est pourtant sur elle que les soupçons se portent : ne menait-elle pas la grande vie ? Entretenant un homme, couchant avec d'autres, fréquentant les cabarets, les bals, dansant et se donnant en spectacle ?
Jérôme Leroy replace le fait divers dans son contexte historique et social, à une époque où « une jeune femme ne peut pas voter, mais elle est toujours assez vieille pour être condamnée à la guillotine ». Violette Nozière est née en 1915 et n'a jamais quitté ni ses parents ni leur appartement du Quartier latin, s'est vendue très tôt à des hommes. C'est bien sûr l'occasion rêvée pour une presse conservatrice de droite de tirer à boulets rouges. Chez Jérôme Leroy, c'est l'ombre de Simenon qu'il voit dans cette affaire, Simenon ayant décrit tellement de Violette Nozière à sa façon, des anonymes fuyant leur quotidien subi. Simenon est bien présent, d'autant que c'est le commissaire Guillaume qui prend l'enquête en main, le même qui servit de modèle à la création de Maigret, né officiellement (même s'il « existait » avant) deux ans et demi avant l'affaire Nozière.
Les années 30 voient la montée du fascisme partout en Europe, et la presse n'est pas en reste et colle avec son époque, y compris pour souiller une jeune fille (n’oublions pas que la société est alors particulièrement phallocrate), dont l'amant principal a pourtant été membre des Camelots du Roi et fréquente l'Action Française. Violette est inculpée le 24 août, soit à peine plus d'une journée après le drame. Mais un concours de circonstances fait qu'elle s'échappe presque immédiatement et se cavale.
Alors que son nom de famille est la plupart du temps écrit « Nozières » dans les journaux, la jeune femme reste introuvable quelques jours. « Pas de chance pour Violette : même si les caméras de surveillance n'existent pas encore, comme je l'ai dit, l'affaire Violette Nozière coïncide avec une utilisation généralisée de la photo dans la presse, notamment dans les journaux à sensation ou les publications spécialisées dans les faits divers comme Détective. Chaque lecteur, et on a vu qu'ils étaient nombreux, devient un indic potentiel, une balance putative ». Et certains ne vont pas se gêner. Jérôme Leroy tente de retracer l'itinéraire de cette cavale avec les éléments dont il dispose, en suivant à près d'un siècle de distance les journalistes arpentant le Quartier latin sur les pas de Violette, s'appuyant sur des témoignages mais aussi sur nombre d'articles de journaux dont certains sont ici publiés en fac-similés. On apprend entre autres que celle qui est désormais considérée comme criminelle est atteinte de syphilis depuis l'année précédente, ce qui semble confirmer une certaine dépravation. On apprend aussi qu'elle aurait fait une tentative de suicide à cette même époque.
Jérôme Leroy, auteur prolifique, s'amuse de la bourgeoisie de cette période, la moquant avec une certaine élégance, tout comme il brocarde une partie de la presse, surtout la presse conservatrice qui ne fait pas dans la demi-mesure, comme la plupart du temps dans de pareilles affaires. Mais le livre se lit comme un polar, car le talent de l'auteur fait que l'on se passionne pour l'intrigue et que l'on a même parfois tendance à oublier la notion de fait divers.
Mais Violette est à nouveau arrêtée le 28 août, elle se met à table : elle a subi des viols répétés de la part de son père, et à l'époque l'inceste est considéré comme le pire des crimes. En tout cas, les choses deviennent sérieuses et L'Humanité confie le soin à Aragon de couvrir l'affaire, et ce n'est pas toujours une franche réussite. De toute façon, Violette Nozière est déjà condamnée... par la foule , qui comme la presse, ne croit pas à l'inceste. Louis Ferdinand Céline entre en piste, s'autoproclamant à l'époque libertaire. Et il défend Violette, tout comme les surréalistes qui lancent ce désormais célèbre car beaucoup repris récemment grâce à #MeToo : « Je te crois ». Eux voient en Violette Nozière une figure subversive.
Le procès de violette Nozière se déroule du 10 au 12 octobre 1934, elle est condamnée à mort tandis que l'écrivaine Colette, présente au procès, montre qu'elle ne l'aime pas. Le jour de Noël 1934, Violette est graciée par le Président Lebrun avant de bénéficier d'une réduction de peine ordonnée par Pétain en 1942. Elle est finalement libérée en 1945 et part vivre... chez sa mère ! Mais bien vite elle rencontre l'âme sœur, quitte sa mère et devient Germaine (le prénom de sa mère, justement) Coquelet. Elle meurt d'un cancer en 1966.
Aujourd'hui, Violette Nozière semble toujours aussi insaisissable qu'elle le fut à son époque. Jérôme Leroy fait revivre ce parcours tumultueux en s'aidant du site de RetroNews proposant une foultitude de reproductions de journaux d'époque, un site à visiter urgemment ! C'est d'ailleurs RetroNews et la collection L'Aube Noire des éditions de L'Aube qui ont créé récemment cette très belle collection L'affaire qui..., dont « Violette Nozière icône et criminelle » est le deuxième titre, il vient de paraître. Deux autres sont d'ores et déjà en préparation. Des Livres Rances en suivra le travail, tant il est passionnant de lire un fait divers d'ampleur reconstitué par les articles de presse de l'époque, une plongée façon journalistique, une réécriture par ce que l'on sait aujourd'hui, et en fin de compte une mise en exergue du rôle que la presse a de tous temps exercé sur la population, pour le meilleur et pour le pire.
https://editionsdelaube.fr/nos-collections/polar-aube-noire/
(Warren Bismuth)

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