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mercredi 29 avril 2020

Fabrice HUMBERT « Le grand révélateur »



(Le texte qui suit fut édité le 20 avril

dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.

Offert en période de confinement)

*

À l’âge de dix-huit ans, durant une période chaotique de ma vie, je rêvais d’aller en prison pour y être tranquille, séparé de tous et réduit à moi-même. Bien des années plus tard, me voilà confiné. Et dans les rares moments de calme, entre nos enfants en bas âge qui explosent trente fois par jour, les tâches domestiques permanentes et une « continuité pédagogique » à assurer tant bien que mal, j’essaye de réfléchir à la situation.

D’abord les choix de vie se révèlent. Dans l’intimité de la famille, du couple ou dans le repli des solitudes, chacun est face à lui-même, à son passé et à la vie qu’il s’est construite, avec la part de chance qu’il y a à cela. Je n’ai rien appris que je ne sache mais à l’évidence, les lignes sont plus nettes, la lumière plus crue. Dans l’horizon bref des appartements, dans la somme concentrée des gestes, paroles, sentiments, dans l’esquisse aux traits innombrables d’une journée confinée, voilà que nous payons notre passé, ou que notre passé nous paie. C’est le salaire de notre vie, qu’il soit juste ou non. L’injustice de la violence, l’injustice parfois de l’amour qu’on reçoit mais aussi la part de choix justes, en conscience, puisque cela existe aussi. Aimer l’être ou les êtres avec qui l’on vit, être aimé, voilà que notre horizon s’arrête d’abord à ces évidences premières.

Et brusquement aussi, dans cet horizon rétréci mais aussi concentré et intensifié, l’espace de l’appartement devient l’espace suprême. Chaque mètre compte, chaque espace de repli, chaque fenêtre, chaque place pour les enfants. Le jardin sauve (pour notre cas sauverait, nous en parlons souvent), sans parler des heureux qui ont la nature devant eux. L’endroit qu’on a choisi – notre place dans le monde. L’endroit qui nous a été imposé. Les rues autour de l’immeuble, de la maison. L’intensité presque oppressante de la rue en bas de l’immeuble, du paysage qui s’offre à nous – immuable, heure après heure, jour après jour, semaine après semaine – puisque cette même rue que je ne voyais que distraitement en partant au travail ou en en revenant, voilà qu’elle est absolument et totalement ma rue, celle que je vais arpenter dans mes rondes d’une heure, en tournant autour de mon pâté de maisons.

Ce que nous offre le virus, c’est notre vie – surexposée par les lumières avides de l’éternel retour.

Mais ce virus radiographie aussi les êtres par-delà le cercle intime, eux-mêmes rendus translucides par l’aveuglante lumière. Les commerçants deviennent des créatures imposantes – c’est eux qui détiennent les réserves de nourriture, eux qui détiennent le ticket d’entrée dans les nouvelles cavernes d’Ali Baba puisque la denrée est vaguement menacée, elle n’a plus en tout cas cette évidence du flux ininterrompu, et parfois elle manque, sous la forme fugitive, inconséquente, d’un pot de crème, qui éveille une inquiétude plus élémentaire. Les silhouettes dans la rue acquièrent une autre forme de présence, vaguement inquiétante là encore (ne passe pas trop près de moi), tandis que certains révèlent leurs natures de flics autoproclamés ou de donneurs de leçons – une minorité puisque dans l’ensemble, les gens suivent les règles, sans excès ni défaut. Les amis numériques font passer des messages sur smartphones, des dessins comiques, des vidéos, des graphiques, des analyses personnelles et tout cela dessine leur horizon intellectuel, qui n’est rien d’autre qu’un tempérament : l’anxieux voit les morts, l’optimiste voit l’occasion et le bienfait, le raisonneur dessine des courbes exponentielles, le sceptique est… sceptique. Sous des apparences rationnelles parfois très élaborées, je ne lis que des tempéraments, avec une frontière : ceux qui ont peur et ceux qui n’ont pas peur.

Parfois, dans la tension de certains échanges, numériques ou réels (les rues deviennent agressives), dans l’irritation de certains commerçants, affleure le couple de la peur et de la violence, et ce qui se joue alors, présence fantomatique, c’est la répétition générale d’une crise plus importante, plus létale qui confronterait vraiment les êtres : l’absence de nourriture dans ces rayons à peine vidés, l’absence d’argent, la violence de tous contre tous.

Si la pandémie est révélatrice de nos propres existences, l’est-elle du monde qui nous entoure ? Celui-ci s’offre à nous, très souvent, sous la forme d’un petit écran où défilent des nouvelles, un objet de petite taille qui nous relate la grandeur du monde dans ce moment étrange où le monde entier partage la même pensée, où la moitié de l’humanité partage l’expérience du confinement. Nous écoutons les médecins puis nous devenons nous-mêmes médecins, épidémiologistes, virologues mais aussi économistes, politiques, spécialistes universels. Les articles tronqués faute d’abonnements défilent : amorces de tribunes enflammées, d’éditoriaux définitifs : ce virus est grave, il n’est pas si grave, le nombre de morts est effrayant, ce n’est rien par rapport au tabac, il faut changer la hiérarchie sociale des métiers, que valent des traders face aux infirmières, aux caissières des supermarchés et aux médecins, le monde d’après arrive, non il n’arrive pas, rien ne sera plus comme avant, l’État a failli, il faut plus d’État, non, l’État est obèse et impuissant, le lien à la nature est rompu, ce virus n’a rien à voir avec l’écologie, c’est la faute à la mondialisation, non cela n’a rien à voir, l’Europe n’est pas à la hauteur, si, quand même, regardez le plan de sauvetage, la crise va tout changer et voilà comment on va faire parce que la révolution arrive qui n’est pas une révolution et… Commentaires, bavardages, idiosyncrasies. Tout est vrai et faux, pourtant tout concourt à un mode plus général d’appréhension du monde et même le virus des complotistes (mon Dieu ! rencontrer un complotiste, tâcher de le comprendre…) destiné à supprimer l’humanité y contribue, parce que le délire est lui aussi une composante de notre monde. Oui, ce sont des bavardages mais c’est le bavardage immense des hommes, pusillanime, agité, hystérique, profond, mesquin, méchant, généreux, informé parfois, et c’est ce flot qui modèle à tout instant la réponse politique, bonne ou mauvaise, parce que celle-ci relève autant des conseils scientifiques, plus ou moins avisés, que de l’Opinion – d’une crainte de l’Opinion disons.

La journée est scandée par l’information, avec la radio du matin, le smartphone du jour et le chiffrage morbide du soir. Et dans cette scansion il y a une forme de narration dramatique, au sens théâtral du terme, avec des personnages (Macron, Trump – encore plus animateur télé que d’habitude –, le truculent professeur Raoult, bon personnage – le marginal contre le système –, le ministre Véran, le directeur de la Santé Salomon, très notable dans sa sombre apparition quotidienne…), une courbe narrative qui est celle de la courbe sanitaire (le pic comme climax des scénaristes anglo-saxon), avec des « records » de morts, est-il à chaque fois précisé, des micro-narrations quotidiennes, comme des intrigues insérées, avec des témoignages vécus, le plus souvent à sensation, des titres accrocheurs aussi, une mise en valeur des héros de la santé, tout un spectacle vaguement obscène qu’on ne peut récuser, d’abord par l’énormité de la mise en scène mais aussi parce que je pense que c’est une caractéristique de notre espèce, et que la crise, là encore, ne fait que manifester.

D’autant que cette dramatisation du réel correspond à une situation en effet tragique, au sens propre du terme, d’abord par la mort mais aussi à travers le fameux conflit des tragédies antiques. Entre Antigone, qui défend l’idée qu’il faut enterrer les morts et donc son frère Polynice, et Créon, le roi de Thèbes, qui a ordonné de ne pas donner de sépulture à son neveu parce qu’il a trahi la cité en l’attaquant à la tête de troupes étrangères, Sophocle ne définit pas une bonne ou une mauvaise position, mais deux visions irréconciliables qui ont chacune leur part de vérité, parce que l’existence même est tragique. Et cette conception problématisée de l’existence, cet agôn des tragédies, je l’ai retrouvée sous la forme du très courant « le remède n’est-il pas pire que le mal ? ». Oui, il y a ceux qui estiment que sauver l’économie mondiale et préserver les libertés individuelles étaient l’essentiel, même au prix de la mort de certains. Et oui, il y a ceux qui estiment que sauver les gens, même les plus vieux et les plus faibles, était l’essentiel, même au prix de la ruine, même au prix d’une suspension des libertés. Ces deux positions sont irréconciliables, du moins dans l’état d’impréparation où nous nous trouvions : personne ne peut gagner et tout le monde doit perdre, d’un côté ou de l’autre. Et ce n’est pas l’affrontement des affreux spéculateurs et financiers contre les généreux humanistes. D’abord parce qu’un effondrement économique provoque des morts beaucoup plus nombreuses que le Covid-19, notamment dans les pays pauvres, ensuite parce qu’il y a des êtres pour qui la liberté est une valeur supérieure à la santé.

Le problème, c’est que le spectacle tragique provoque en effet terreur et pitié, alors que la peur, si compréhensible soit-elle, est le pire ennemi de la réflexion parce qu’elle déforme jusqu’à la racine des faits, elle est une vision troublée du réel. La pitié est selon moi d’un abord plus complexe : il faut éprouver de la pitié et se mettre à la place de l’individu souffrant, parce que sinon nous ne sommes que des machines. Mais n’éprouver que de la pitié, ne penser que l’individu, c’est aussi s’empêcher de penser le général et donc d’agir efficacement. Je suis très marqué par une réflexion du docteur Rieux dans La Peste de Camus, roman qui présente une réflexion profonde sur l’abstraction – le règne de l’administration, des statistiques – face à la situation individuelle – la souffrance de chaque malade, l’aspiration au bonheur de ceux qui veulent s’enfuir. Rieux, qui s’est pourtant battu contre certaines décisions officielles, déclare : « Pour lutter contre l’abstraction, il faut un peu lui ressembler ».

La crise est aussi une révélation du Pouvoir. Notre rapport au politique s’est soudain tendu, comme une corde d’habitude lâche soudain se tend et ligote. Soudain on s’aperçoit qu’il y a un Pouvoir, et même un pouvoir tout-puissant, capable d’ordonner le confinement, de m’interdire mon sport entre 10 heures et 19 heures, de m’interdire de rester sur un banc. On s’aperçoit que ces gars vaguement moqués sur qui on déverse en permanence des tombereaux d’injure, eh bien ils ont le Pouvoir. Un homme parle dix minutes à la télé et tout le pays s’arrête. Un homme parle dix minutes à la télé et tout le pays reprend vie. En fait, ce gars est un Dieu et on ne l’avait pas compris. La parole devient acte. Duerte peut dire : s’ils sortent, tuez-les ! Macron peut dire : fermez toutes les écoles, restez chez vous. Et ensuite par une cascade de micro-pouvoirs – Premier ministre, préfet, maire, policiers… – la parole s’accomplit. Et c’est alors que nous sentons l’emprise physique du Pouvoir, en comprenant avec une évidence incomparable que le lien vague qui nous lie aux politiques est en réalité un choix existentiel. De façon étrange, un peu ridicule, si l’annonce du confinement ne m’a pas surpris, parce qu’il semblait fondé, l’interdiction du sport entre 10 heures et 19 heures m’a soudain oppressé physiquement : j’avais du mal à respirer. Ce que j’éprouvais, c’était la puissance de l’arbitraire. Je ne le dis pas pour condamner le pouvoir politique. Les annonces de Cour de Justice, de procès innombrables me semblent des aberrations, encore une fois irrationnelles, et de façon générale la mise en accusation systématique des politiques me paraît à la fois infantile, au sens propre, et dangereuse pour la démocratie. Mais la Constitution et les contre-pouvoirs ne sont pas des hochets et tout arbitraire est haïssable.

Enfin, cette crise manifeste notre rapport à la mort. On le sait, la valeur d’un individu n’a plus rien de commun avec celle qu’elle a pu avoir dans le passé. L’Europe a perdu la moitié de ses habitants pendant la Peste Noire, la grippe espagnole a fait des dizaines de millions de morts mais ces comparaisons n’évoquent rien, ne nous disent rien, parce qu’à une époque où certains transhumanistes proclamaient la mort de la mort, la mort est impossible. Alors que Montaigne ne savait même pas exactement combien il avait perdu d’enfants en bas âge, la nouvelle de la mort d’un enfant de cinq ans en Angleterre parcourt la planète. Apprendre que les maladies respiratoires font déjà plusieurs millions de morts chaque année dans le monde, que la grippe saisonnière même cause chaque année dans notre pays des milliers de morts, est déjà une surprise pour la plupart d’entre nous. Il y a une forme de révélation de notre rapport à la mort mais aussi à l’extrême faiblesse : images de vieillards dans les Ehpad, évocation des services de réanimation, de la dureté des traitements, du tri initial, qui n’est pas le tri de services débordés mais de soignants qui savent qu’après 80 ans, on ne survit pas à la réanimation. Plus que la mort même, ce qui touche, c’est ce désarroi de l’agonie, cet homme qui pleurait parce qu’il ne reverrait pas sa femme et ses enfants avant de mourir. Tout cela nous renvoie à notre condition sans doute mais aussi, plus profondément, à notre propre mort, notre propre choix de mort, si ce mot peut exister. J’ai revu la semaine dernière One million dollar baby, le film de Clint Eastwood dans lequel un vieil entraîneur conduit jusqu’au championnat du monde une boxeuse, combat au cours duquel sa moelle épinière est brisée. Paralysée dans le lit d’une clinique, incapable même de respirer par elle-même, elle demande à son entraîneur de la délivrer en lui donnant la mort. Il refuse mais elle finit par le convaincre en lui disant qu’elle a eu tout ce qu’elle voulait, tout ce qu’il lui fallait dans la vie, et qu’elle ne peut pas vivre dans ces conditions. Et ce film que j’aimais modérément autrefois, dont le pathétique m’agaçait, je l’ai soudain beaucoup aimé parce qu’autrefois j’étais trop jeune justement, j’étais bête et je n’avais pas compris qu’il y a un moment dans la vie où l’on peut se dire : j’ai eu tout ce qu’il me fallait. Ma tante de quatre-vingt-huit ans, que j’aime beaucoup, est très affaiblie et recluse à l’hôpital depuis novembre. En plus de ses autres maux, elle a déclaré le Covid-19, qui a achevé de l’affaiblir. Je sais, je sens – jamais elle ne l’exprimera – que cette dépendance infinie provoque chez cette femme qui s’est toujours tenue droite, une détresse tout aussi infinie. Et plus que tout, ce que je retiendrai de cette pandémie, c’est cela : la détresse d’un moment où l’on n’est plus soi, où toute la pauvre liberté que nous avions laborieusement acquise au cours de notre vie, nous la perdons. 

FABRICE HUMBERT


vendredi 10 avril 2020

Arundhati ROY « La pandémie, portail vers un monde nouveau »


(Le texte qui suit fut écrit le 2 avril et édité le 8 avril 2020

dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.

Offert en période de confinement)

*

Qui peut utiliser aujourd’hui l’expression « devenu viral » sans l’ombre d’un frisson ? Qui peut encore regarder un objet – poignée de porte, carton d’emballage, cabas rempli de légumes – sans l’imaginer grouillant de ces blobs invisibles, ni morts ni vivants, pourvus de ventouses prêtes à s’agripper à nos poumons ? Qui peut penser embrasser un étranger, sauter dans un bus, envoyer son enfant à l’école sans éprouver de la peur ? Ou envisager un plaisir ordinaire sans peser le risque dont il s’accompagne ? Qui de nous ne s’intitule du jour au lendemain épidémiologiste, virologiste, statisticien et prophète ? Quel scientifique, quel médecin ne prie sans se l’avouer qu’un miracle se produise ? Quel prêtre ne s’en remet à la science, serait-ce secrètement ? Et au même moment, alors que le virus se répand, qui ne serait transporté par le crescendo des chants d’oiseaux dans les villes, la danse des paons aux carrefours de bitume, le silence des cieux ?

*

À l’heure où j’écris, le nombre de cas détectés dans le monde frôle dangereusement le million. Près de 50 000 personnes sont décédées de la maladie. Des projections suggèrent qu’elles seront des centaines de milliers, peut-être plus. Le virus s’est déplacé librement le long des voies du commerce et du capital mondialisés, et la terrible maladie qu’il a propagée dans son sillage a confiné les humains à l’intérieur de leurs frontières, de leurs villes et de leurs foyers.

Contrairement au flux du capital, ce virus ne cherche pas le profit, mais la prolifération. Ce faisant, il a renversé par inadvertance, dans une certaine mesure, le sens du courant. Il se joue des contrôles d’immigration, de la biométrie, de la surveillance digitale et de toute sorte d’analyse de données. Il a frappé le plus durement – jusqu’ici, du moins – les nations les plus riches et les plus puissantes, forçant le moteur du capitalisme à un arrêt brutal. Temporaire, peut-être, mais assez long pour que nous puissions soumettre les composants du système à l’examen et en dresser une évaluation avant de décider si nous voulons contribuer à sa réparation ou en chercher un meilleur.

Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre. Ils font même du terme un usage littéral et non métaphorique. Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les États-Unis y eût été préparés ? Si, au lieu de masques et de gants, leurs soldats avaient eu besoin de bombes surpuissantes, de sous-marins, d’avions de chasse et de têtes nucléaires, aurait-on assisté à une pénurie ?

Nuit après nuit, aux antipodes de l’Amérique, nous sommes plusieurs à regarder la diffusion des annonces à la presse du gouverneur de New York avec une fascination difficile à expliquer. Nous suivons les statistiques, nous entendons parler d’hôpitaux états-uniens submergés, d’infirmières sous-payées et surmenées qui en sont réduites à se fabriquer des équipements de protection dans des sacs-poubelle et de vieux imperméables, prenant tous les risques pour secourir les malades. D’États forcés de se disputer des respirateurs aux enchères, de médecins acculés au dilemme de choisir entre les patients qui en seront équipés et ceux qu’ils devront laisser mourir. Et nous nous écrions en nous-même : « Mon Dieu, l’Amérique, c’est ça ! ».

La tragédie est là, au présent, épique. Elle se déroule sous nos yeux dans sa réalité. Mais elle n’est pas nouvelle. C’est le déraillement d’un train qui roule en vacillant sur les rails depuis des années. Qui n’a gardé en tête les vidéos où l’on voit des malades, encore vêtus de leur seule chemise d’hôpital, postérieur à l’air, jetés discrètement à la rue ? Aux États-Unis, les portes des hôpitaux sont trop souvent fermées aux citoyens les plus démunis, quels que soient le stade de leur maladie ou l’étendue de leur souffrance. Du moins en était-il ainsi, car aujourd’hui, à l’ère du virus, la pathologie d’un individu pauvre est susceptible d’affecter la santé de toute une société prospère. Et pourtant, encore aujourd’hui, on considère comme déplacée, jusque dans son propre parti, la candidature à la Maison Blanche du sénateur Bernie Sanders qui défendait infatigablement dans sa campagne l’accès à la santé pour tous.

Et que dire de l’Inde, mon pays, mon pays pauvre et riche, suspendu quelque part entre féodalisme et fondamentalisme religieux, caste et capitalisme, gouverné par des nationalistes hindous d’extrême droite ? En décembre, tandis que la Chine combattait l’éruption du virus à Wuhan, le gouvernement de l’Inde était aux prises avec le soulèvement de centaines de milliers de ses concitoyens protestant contre la loi sur la citoyenneté, éhontément discriminatoire, qu’il venait de promulguer après son adoption par le parlement.

Le premier cas de Covid-19 détecté en Inde a été annoncé le 30 janvier, quelques jours après que l’invité d’honneur de la parade du Jour de la République, Jair Bolsonaro, dévorateur de la forêt amazonienne, négateur du Covid-19, a quitté Delhi. Mais le parti au pouvoir avait un agenda bien trop chargé en février pour y réserver une place au virus. Il y avait la visite officielle de Donald Trump, prévue la dernière semaine du mois. On avait appâté le président des États-Unis avec la promesse d’un public d’un million de spectateurs dans un stade de l’État du Gujarat. Tout cela nécessitait de l’argent et beaucoup de temps. Ensuite, venaient les élections législatives de Delhi, perdues d’avance pour le Bharatiya Janata Party (BJP) à moins qu’il ne passe à la vitesse supérieure, ce qu’il a fait en déchaînant une campagne nationaliste haineuse, dominée par la menace de recourir à la violence physique et d’abattre les « traîtres ».

Il n’en a pas moins perdu. Il a donc fallu infliger un châtiment aux musulmans de Delhi, à qui l’on imputait l’humiliation de la défaite. Des bandes armées de miliciens hindous soutenues par la police ont attaqué les musulmans des quartiers ouvriers du nord-est de Delhi. Maisons, boutiques, mosquées et écoles ont été incendiées. Les musulmans qui s’étaient attendus à cet assaut ont répliqué. Plus de cinquante individus, musulmans et hindous, ont été tués. Des milliers de personnes ont trouvé refuge dans les cimetières avoisinants. On extirpait encore des cadavres mutilés du réseau d’égouts putrides à ciel ouvert le jour où les autorités gouvernementales ont tenu leur première réunion sur le coronavirus, le jour où la plupart des Indiens ont découvert l’existence d’un nouveau produit : le désinfectant pour les mains.

Le mois de mars a été bien rempli, lui aussi. Les deux premières semaines ont été consacrées à renverser le parti du Congrès au pouvoir dans l’État de l’Inde centrale du Madhya Pradesh afin de le remplacer par un gouvernement BJP. Le 11 mars, l’OMS a haussé le développement du Covid-19 du niveau d’épidémie à celui de pandémie. Le 13, le ministère indien de la Santé déclarait que le corona ne représentait pas une « urgence sanitaire ». Enfin, le 19 mars, Le Premier ministre s’est adressé à la nation. Il n’avait pas beaucoup planché sur ses dossiers, calquant ses stratégies sur celles de la France et de l’Italie. Il a parlé de la nécessaire « distanciation sociale » (concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste) et appelé la population à respecter un « couvre-feu populaire » le 22 mars. Au lieu d’informer les gens des mesures qu’allait prendre son gouvernement pour faire face à la crise, il leur a demandé de sortir sur leurs balcons, de sonner des clochettes et de taper sur des ustensiles de cuisine pour rendre hommage aux soignants. Il n’a pas mentionné le fait que l’Inde avait continué jusqu’alors à exporter du matériel de protection et des équipements respiratoires au lieu de les conserver pour le personnel de santé des hôpitaux et d’autres structures.

Sans surprise, la requête de Narendra Modi a soulevé l’enthousiasme. On a assisté à des marches de percussions domestiques, à des danses traditionnelles, à des processions. Peu de distanciation sociale. Les jours suivants, on a vu des hommes sauter à pieds joints dans des barils de bouse sacrée et des partisans du BJP organiser des fêtes arrosées à l’urine de vache. Afin de ne pas se trouver en reste, maintes associations musulmanes ont déclaré que le Tout-Puissant était la réponse au virus et appelé les croyants à s’assembler en grand nombre dans les mosquées. Le 24 mars à 20 heures, Modi est passé à la télévision pour annoncer qu’à partir de minuit, l’Inde tout entière entrait en confinement. Les marchés seraient fermés. Tous les moyens de transport publics et privés étaient interdits. Cette décision, a-t-il ajouté, il ne la prenait pas seulement en tant que Premier ministre, mais en tant qu’aîné de la famille que nous formons. Qui d’autre, sans consulter le gouvernement de chacun des États qui allait devoir en affronter les conséquences, aurait pu décider qu’une nation d’un milliard trois cent quatre-vingts millions d’habitants allait être confinée sous quatre heures sans la moindre préparation ? Ses méthodes donnent vraiment l’impression que le Premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile qu’il est nécessaire de prendre en embuscade, par surprise, et à laquelle il ne saurait être question de faire confiance.

Confinés donc nous avons été. De nombreux professionnels de la santé et épidémiologistes ont applaudi cette mesure. Ils ont peut-être raison en théorie. Mais nul doute qu’aucun d’entre eux n’aurait pu donner son aval au manque calamiteux d’anticipation et à l’impréparation qui ont changé le confinement le plus gigantesque et le plus punitif du globe en l’opposé exact de ce qu’il est censé accomplir.

Le grand amateur de spectacles a créé le plus formidable de tous les spectacles.

Sous les yeux effarés du monde, l’Inde a révélé son aspect le plus honteux, son système social inégalitaire, brutal, structurel. Son indifférence et son insensibilité à toute souffrance. Le confinement a agi à la façon d’une réaction chimique mettant d’un seul coup en lumière des éléments cachés. Tandis que boutiques, restaurants, usines et chantiers fermaient leurs portes et que les classes aisées se claquemuraient dans leurs colonies résidentielles encloses, nos villes et nos mégapoles se sont mises à rejeter leurs ouvriers et travailleurs migrants comme autant d’excédents indésirables. Des millions de personnes appauvries, affamées, assoiffées, congédiées, pour un grand nombre d’entre elles, par leurs employeurs et propriétaires, jeunes et vieux, hommes, femmes, enfants, malades, aveugles, handicapés n’ayant plus nulle part où aller, sans moyen de transport public en vue, entamèrent une longue marche de retour vers leurs villages. Ils ont marché des jours durant à destination de Badaun, Agra, Azamgarh, Aligarh, Lucknow, Gorakhpur – à des centaines de kilomètres de leur point de départ. Certains d’entre eux sont morts en cours de route.

En rentrant chez eux, ils savaient pouvoir s’attendre à y mourir lentement de faim. Peut-être même se savaient-ils porteurs potentiels du virus, susceptibles de contaminer leur famille, leurs parents et leurs grands-parents une fois arrivés, mais ils avaient désespérément besoin d’un semblant de toit, de relations familières et de dignité aussi bien que de nourriture, sinon d’amour. En chemin, certains ont été brutalement frappés et humiliés par la police chargée de faire respecter scrupuleusement le couvre-feu. Des jeunes hommes ont été forcés à s’accroupir et à avancer en sautillant comme des grenouilles sur la route. Un groupe, arrêté aux environs de Bareilly, a été rassemblé et aspergé collectivement de désinfectant chimique au tuyau d’arrosage. Quelques jours plus tard, inquiet à l’idée que cette population puisse répandre le virus dans les campagnes, le gouvernement a donné l’ordre de fermer les frontières interétatiques, y compris aux piétons, et ceux qui marchaient depuis si longtemps ont été obligés de rebrousser chemin vers des camps dans les villes qu’ils avaient été forcés de quitter.

Pour certains des plus âgés, la situation rappelait la Partition, ce transfert de populations qui a eu lieu en 1947 quand la division de l’Inde a donné naissance au Pakistan. À la différence près que l’exode de 2020 n’était pas une affaire de religions, mais de divisions de classes. Il ne s’agissait pas pour autant des citoyens les plus pauvres. Ils avaient (du moins jusqu’alors) un travail à la ville et un foyer où retourner. Quant aux sans-emploi, aux sans-abri et aux désespérés, ils étaient restés là où ils étaient, dans les villes comme dans les villages où une profonde détresse allait se creusant depuis longtemps, bien avant que survienne cette tragédie. Tout au long de cette période horrible, Amit Shah, le ministre de l’Intérieur, est resté totalement absent de la scène publique.

Quand la marche a commencé au départ de Delhi je suis partie, munie d’un laissez passer délivré par un magazine dans lequel j’écris souvent, en voiture pour Ghazipur, à la frontière entre le territoire de Delhi et l’Uttar Pradesh.

C’était une vision biblique. Ou peut-être pas. La Bible n’aurait su connaître de telles multitudes. Le confinement destiné à assurer la distanciation sociale a eu le résultat inverse : la contiguïté physique à une échelle inconcevable. Le même phénomène se produit dans les villes grandes et petites de l’Inde. Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements.

Le virus inquiétait chacun des marcheurs à qui j’ai parlé. Mais il était moins préoccupant, moins présent dans leurs vies que le manque de travail, la faim et la violence policière qui les guettaient. J’ai parlé à un grand nombre de personnes ce jour-là, y compris à un groupe de musulmans qui avaient réchappé à peine quelques semaines plus tôt au pogrom anti-musulman. Les paroles de l’un d’entre eux m’ont particulièrement troublée. C’était un charpentier du nom de Ramjeet, qui avait prévu de marcher jusqu’à Gorakhpur, près de la frontière népalaise.

« Peut-être que quand Modiji a décidé ça, personne ne lui avait parlé de nous. Peut-être qu’il ne sait pas ce que nous vivons », m’a-t-il dit. Par « nous », il faut entendre environ 460 millions de personnes.

En Inde (tout comme aux États-Unis), les gouvernements des États ont fait preuve de plus de cœur et de compréhension dans cette crise. Syndicats, citoyens, collectifs distribuent nourriture et rations d’urgence. Le gouvernement central a été lent à réagir à leurs demandes désespérées d’aide financière. Il s’avère que le Fonds de Secours national manque d’argent disponible. À sa place, les dons des bonnes volontés se déversent dans les caisses passablement opaques du PM CARES, le nouveau fonds attaché à la personne du Premier ministre. Des repas préemballés à l’effigie de Modi ont fait leur apparition, tandis que le Premier ministre partage ses vidéos de yoga nidra (1) dans lesquelles un avatar à tête de Modi et au corps de rêve exécute des postures pour aider ceux qui le regardent à combattre le stress de l’isolement.

Ce narcissisme est profondément dérangeant. Peut-être Modi devrait-il inclure à ses asana une posture requête par laquelle il en appellerait au Premier ministre français pour qu’il annule le très embarrassant contrat signé pour l’achat de chasseurs Rafale, dégageant ainsi 7,8 milliards d’euros pour venir en aide d’urgence à quelques millions d’affamés. Nul doute que les Français se montreraient compréhensifs.

Tandis que l’on entre dans la deuxième semaine de confinement, les chaînes d’approvisionnement sont rompues, les médicaments et les fournitures essentielles se raréfient. Des milliers de camionneurs sont immobilisés le long des autoroutes, avec un accès limité à la nourriture et à l’eau potable. Les récoltes prêtes à être moissonnées pourrissent sur pied. La crise économique est là, la crise politique se poursuit. Les médias grand public ont attelé le Covid-19 à la campagne anti musulmane venimeuse qu’ils mènent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le Tablighi Jamaat, une association qui a tenu une réunion à Delhi avant le confinement, est montré du doigt et étiqueté « super-contaminateur », qualificatif par lequel on entend stigmatiser et diaboliser les musulmans. La tonalité générale suggère que ce sont les musulmans qui ont inventé le virus pour le propager délibérément dans une forme de jihad.

La crise du Covid-19 reste à venir. Ou pas. Nous n’en savons rien. Si et quand elle éclatera, nous pouvons être sûrs qu’elle sera traitée avec tous les préjugés de religion, de caste et de classe intacts et bien en place. Aujourd’hui (2 avril), en Inde, il y a près de 2 000 cas confirmés et 58 morts. Ces chiffres sont probablement inexacts, étant donné le nombre dramatiquement bas de tests effectués. L’opinion des experts connaît des variations vertigineuses. Certains prédisent des millions de morts, d’autres beaucoup moins. Nous ne connaîtrons peut-être jamais les courbes de la crise, même lorsqu’elle nous frappera de plein fouet. La seule chose que nous savons, c’est que la ruée vers les hôpitaux n’a pas encore commencé.

Les hôpitaux et les dispensaires sont incapables de faire face au million, ou presque, d’enfants qui meurent chaque année de diarrhée et de dénutrition, aux centaines de milliers de tuberculeux (un quart des cas mondiaux), à la vaste population de mal nourris et d’anémiques, vulnérables à toutes sortes d’affections mineures qui dans leurs cas s’avèrent mortelles. Il leur sera impossible d’affronter une crise du même ordre de gravité que celle à laquelle sont confrontés aujourd’hui l’Europe et les États-Unis. Tous les soins sont plus ou moins suspendus, moyens et personnel des hôpitaux ayant été mis au service au virus. Le centre de traumatologie du légendaire All India Institute of Medical Sciences (AIIMS) de Delhi a fermé, les centaines de patients cancéreux connus sous le nom de « réfugiés du cancer » qui vivent sur les trottoirs devant l’énorme hôpital en sont chassés comme du bétail.

Des gens tomberont malades et mourront chez eux. Nous ne connaîtrons peut-être jamais l’histoire de chacun d’eux. Sans doute n’entreront-ils même pas dans les statistiques. Notre seul espoir est que l’hypothèse de scientifiques (qui fait débat) selon laquelle le virus aime le froid se confirme. Jamais peuple n’a souhaité aussi ardemment et avec autant d’irrationalité un été torride et impitoyable.

Quelle est cette chose qui nous arrive ? Un virus, certes. En tant que tel, il ne constitue ni ne véhicule aucun message moral. Mais c’est aussi, indubitablement, plus qu’un virus. Certains croient qu’il s’agit de l’instrument de Dieu par lequel Il nous rappelle à la raison. Pour d’autres, c’est le fruit d’une conspiration de la Chine pour prendre le contrôle du monde.

Quoi qu’il en soit, le coronavirus a mis les puissants à genoux et le monde à l’arrêt comme rien d’autre n’aurait su le faire. Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture. Or la rupture existe bel et bien. Et au milieu de ce terrible désespoir, elle nous offre une chance de repenser la machine à achever le monde que nous avons construite pour nous mêmes. Rien ne serait pire qu’un retour à la normalité. Au cours de l’histoire, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à réinventer leur univers. En cela, la pandémie actuelle n’est pas différente des précédentes. C’est un portail entre le monde d’hier et le prochain.

Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à se battre pour lui.

ARUNDHATI ROY

TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR IRÈNE MARGIT

 

(1). Yoga du sommeil (NdT).


dimanche 5 avril 2020

Albert CAMUS « Exhortation aux médecins de la peste »


(Le texte qui suit fut écrit en 1941 et édité le 4 avril 2020

dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.

Offert en période de confinement)

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Publié avec un autre texte en avril 1947 dans les Cahiers de La Pléiade, sous le titre « Les Archives de La Peste », Exhortation aux médecins de la peste a probablement été écrit par Albert Camus en 1941, soit six ans avant la parution de La Peste dont il constitue l’un des travaux préliminaires. Alors que le grand roman d’Albert Camus est lu et relu aujourd’hui dans le monde entier, en toutes langues, la collection « Tracts », avec l’aimable autorisation de la Succession Albert-Camus, vous propose de découvrir ce texte méconnu, mais d’une brûlante actualité, dans lequel l’écrivain adresse ses recommandations aux médecins dans leur combat quotidien contre l’épidémie.

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Les bons auteurs ignorent si la peste est contagieuse. Mais ils en ont le soupçon. C’est pourquoi, messieurs, ils sont d’avis que vous fassiez ouvrir les fenêtres de la chambre où vous visitez le malade. Il faut se souvenir simplement que la peste peut être aussi bien dans les rues et vous infecter de la même façon, que les fenêtres soient ouvertes ou non.

Les mêmes auteurs vous conseillent aussi de porter un masque à lunettes et de placer, au-dessous de votre nez, un linge imbibé de vinaigre. Portez également sur vous un sachet composé des essences recommandées dans les livres, mélisse, marjolaine, menthe, sauge, romarin, fleur d’oranger, basilic, thym, serpolet, lavande, feuille de lauriers, écorce de limon, et pelure de coings. Il serait souhaitable que vous fussiez entièrement vêtus de toile cirée. Cependant, cela peut s’accommoder. Mais il n’y a point d’accommodements avec les conditions sur lesquelles bons et mauvais auteurs sont d’accord. La première est que vous ne devez tâter le pouls du malade qu’après avoir trempé les doigts dans du vinaigre. Vous en devinez la raison. Mais le mieux serait peut-être de vous abstenir sur ce point. Car si le malade a la peste, cette cérémonie ne la lui enlève point. Et, s’il en est indemne, il ne vous aura pas fait appeler. En temps d’épidémie, on soigne son foie tout seul, pour se garder de toute méprise.

La deuxième condition est que vous ne regardiez jamais le malade en face, pour ne pas être dans la direction de son souffle. De même, si, malgré l’incertitude où nous sommes touchant l’utilité de ce procédé, vous avez ouvert la fenêtre, il sera bon de ne pas vous placer dans l’orientation du vent qui risque de vous apporter en même temps le râle du pestiféré.

Ne visitez non plus les patients quand vous serez à jeun. Vous n’y résisteriez pas. Mais ne mangez pas trop cependant. Vous vous abandonneriez. Et si, malgré toutes ces précautions, quelque chose du venin est venu se placer dans votre bouche, il n’y a pas de remède à cela, sauf que vous n’avaliez jamais votre salive, durant tout le temps de votre visite. Cette condition est la plus dure à observer.

Lorsque tout ceci, tant bien que mal, aura été respecté, vous ne devez pas vous tenir pour quittes. Car il est d’autres conditions, très nécessaires à la préservation de votre corps, bien qu’elles touchent plutôt aux dispositions de l’âme. « Aucun individu, dit un vieil auteur, ne peut se permettre de rien toucher de contaminé dans un pays où règne la peste. » Cela est bien dit. Et il n’est endroit que nous ne devions purifier en nous, fût-ce dans le secret des cœurs, pour mettre enfin de notre côté le peu de chances qui nous restent. Cela est surtout vrai pour vous autres, médecins, qui êtes plus près, s’il se peut, de la maladie, et qui en apparaissez d’autant plus suspects. Il vous faut donc devenir exemplaires.

La première chose est que vous n’ayez jamais peur. On a vu des gens faire très bien leur métier de soldats tout en ayant peur du canon. Mais c’est que le boulet tue également le courageux et le tremblant. Il y a du hasard dans la guerre tandis qu’il y en a très peu dans la peste. La peur vicie le sang et échauffe l’humeur, tous les livres le disent. Elle dispose donc à recevoir les impressions de la maladie, et, pour que le corps triomphe de l’infection, il faut que l’âme soit vigoureuse. Or, il n’y a point d’autre peur que celle d’une fin dernière, la douleur étant passagère. Vous donc, médecins de la peste, devez vous fortifier contre l’idée de la mort et vous réconcilier avec elle, avant d’entrer dans le royaume que la peste lui prépare. Si vous êtes vainqueurs sur ce point, vous le serez partout et l’on vous verra sourire au milieu de la terreur. Concluez qu’il vous faut une philosophie.

Il vous faudra aussi être sobre en toutes choses, ce qui ne veut point dire être chaste, qui serait un autre excès. Cultivez la raisonnable gaîté afin que la tristesse ne vienne point altérer la liqueur du sang et la préparer à la décomposition. Il n’est rien de meilleur à ce sujet que d’user du vin en quantités estimables, pour alléger un peu l’air de consternation qui vous viendra de la ville empestée.

D’une façon générale, observez la mesure qui est la première ennemie de la peste et la règle naturelle de l’homme. Némésis n’était point, comme on vous l’a dit dans les écoles, la déesse de la vengeance, mais celle de la mesure. Et ses coups terribles ne frappaient les hommes que lorsqu’ils s’étaient jetés dans le désordre et le déséquilibre. La peste vient de l’excès. Elle est excès elle-même, et ne sait point se tenir. Sachez-le, si vous voulez la combattre dans la clairvoyance. Ne donnez pas raison à Thucydide, parlant de la peste d’Athènes et disant que les médecins n’étaient d’aucun secours parce que, dans le principe, ils traitaient du mal sans le connaître. Le fléau aime le secret des tanières. Portez-y la lumière de l’intelligence et de l’équité. Ce sera plus facile, vous le verrez à l’usage, que de ne pas avaler sa salive.

Vous devez enfin devenir maîtres de vous-mêmes. Et par exemple, savoir faire respecter la loi que vous aurez choisie, comme celle du blocus et de la quarantaine. Un historiographe de Provence dit qu’autrefois, lorsque quelqu’un des consignés venait à s’échapper, on lui faisait casser la tête. Vous ne désirez pas cela. Mais vous n’oublierez pas non plus l’intérêt général. Vous ne ferez pas d’exception à ces règles pendant tout le temps où elles seront utiles et même si votre cœur vous presse. On vous demande d’oublier un peu ce que vous êtes sans jamais oublier cependant ce que vous vous devez. C’est la règle d’un tranquille honneur.

Munis de ces remèdes et de ces vertus, il ne vous restera plus qu’à refuser la fatigue et garder fraîche votre imagination. Vous ne devrez pas, vous ne devrez jamais vous habituer à voir les hommes mourir à la façon des mouches, comme ils le font dans nos rues, aujourd’hui, et comme ils l’ont toujours fait depuis qu’à Athènes la peste a reçu son nom. Vous ne cesserez pas d’être consternés par ces gorges noires dont parle Thucydide, qui distillent une sueur de sang et dont une toux rauque arrache avec peine des crachats rares, menus, couleur de safran et salés. Vous n’entrerez jamais dans la familiarité de ces cadavres dont même les oiseaux de proie s’écartent pour en fuir l’infection. Et vous continuerez de vous révolter contre cette terrible confusion où ceux qui refusent leurs soins aux autres périssent dans la solitude tandis que ceux qui se dévouent meurent dans l’entassement ; où la jouissance n’a plus sa sanction naturelle, ni le mérite son ordre ; où l’on danse au bord des tombes ; où l’amant repousse sa maîtresse pour ne pas lui donner son mal ; où le poids du crime n’est jamais porté par le criminel, mais par l’animal émissaire qu’on choisit dans l’égarement d’une heure d’épouvante.

L’âme pacifiée reste la plus ferme. Vous serez fermes, face à cette étrange tyrannie. Vous ne servirez pas cette religion aussi vieille que les cultes les plus anciens. Elle tua Périclès, alors qu’il ne voulait d’autre gloire que de n’avoir fait prendre  le deuil à aucun citoyen, et elle n’a pas cessé depuis ce meurtre illustre jusqu’au jour où elle vint s’abattre sur notre ville innocente, de décimer les hommes et d’exiger le sacrifice des enfants. Quand même cette religion nous viendrait du ciel, il faudrait dire alors que le ciel est injuste. Si vous en arrivez là, vous n’en tirerez cependant aucun orgueil. Il vous revient au contraire de songer souvent à votre ignorance, pour être assurés d’observer la mesure, seule maîtresse des fléaux.

Il reste que rien de cela n’est facile. Malgré vos masques et vos sachets, le vinaigre et la toile cirée, malgré la placidité de votre courage et votre ferme effort, un jour viendra où vous ne pourrez supporter cette ville d’agonisants, cette foule qui tourne en rond dans des rues surchauffées et poussiéreuses, ces cris, cette alarme sans avenir. Un jour viendra où vous voudrez crier votre dégoût devant la peur et la douleur de tous. Ce jour-là, il n’y aura plus de remède que je puisse vous dire, sinon la compassion qui est la sœur de l’ignorance.

ALBERT CAMUS

LES CAHIERS DE LA PLÉIADE, 1947 ; ŒUVRE COMPLÈTES, II,

GALLIMARD, 2006 (« BIBLIOTHÈQUE DE LA PLÉIADE »)


vendredi 3 avril 2020

ALAIN BORER « Le retirement du monde »



(Le texte qui suit fut édité le 1er avril

dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.

Offert en période de confinement)

 

*

 

Allons ! à l’assaut du pouvoir, de la liberté, de la terre,

De la santé, des défis, de la gaîté, de l’estime de soi,

de la curiosité ; Allons ! trêve de formules !

 

Walt Whitman, Chanson de la piste ouverte

 

Enfermés au dehors,

libres au dedans

à l ’assaut de ce qui sauve :

le vertical en nous 


André Velter, Le Grand Sursaut, 20 mars 2020

 

Pour Jean-Gab de Bueil

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Quand même nous comptons les morts, quand même nous compterions prochainement parmi eux, la pandémie se distinguerait d’avoir été d’abord langagière, d’un mot nouveau, inconnu la veille, prononcé pour la première fois par l’humanité tout entière et simultanément, un mot à consonance latine (mais de morphologie américaine) long de cinq syllabes telle une chenille noire proliférant soudain en milliards d’occurrences, et dont taire le nom ici, quelques instants ; un seul mot, signe sûr de l’événement inouï, procédant à l’unification de ce monde (c’est le sens même d’épidémie : « tout le monde ») ! Entraînant à sa suite d’autres locutions locales, geste barrière, hydroalcoolique, confinement — et bien sûr une propagation de l’anglobal, cluster à la place de foyer, dont un ministre se fait promoteur et porteur, transmis par toutes les télévisions, tandis que le Président appelle care un comité scientifique : parlons la langue du maître pour les choses sérieuses, et le soir français à la maison.

Le pape marche seul dans les rues de Rome fantomatiquement désertes, comme s’il était le dernier survivant de l’humanité décimée. Pas un domaine n’échappe à la dérégulation générale, santé publique, économie, politique, société, la vie intime de tout humain : ainsi l’épidémie ne se laisse-t-elle pas saisir en un objet – parce qu’il n’y a pas d’extériorité d’où en parler ; comme la langue et le Réel, nous sommes à l’intérieur. Nous sommes entrés dans une période smectique : qui concerne le savon. Même ces grands témoins d’une grande époque déjà lointaine, Bardot, Belmondo, Delon, Godard, toujours parmi nous, que font-ils à cette heure-ci ? Ils se lavent les mains, probablement. À Melbourne Rod et Nicole se lavent les mains ; sur la côte Ouest Mark chante I will survive ! en regagnant sa maison enneigée du Colorado.

Trois milliards de confinés. S’agit-il encore de la « mondialisation » ? Non, il ne s’agit plus que de l’espèce humaine. On pourrait opposer les confinés aux héros, les planqués et le personnel sanitaire ; les uns montent au front pour les autres, les confinés tiennent tout autre à distance, comme ils firent avec les migrants ; et tant de morts qu’on s’en lave les mains. Les confinés succèdent à « ces bureaucrates inemployés » qui fuyaient Paris pour Versailles à la suite d’Adolphe Thiers, le 18 mars 1871 et qui, « bénéficiant d’un congé extraordinaire, attendirent la suite des événements, préoccupés seulement de savoir si l’on paierait ces deux mois de vacances non réglementaires » ; mais l’événement tient sa puissance de se dire en un seul tableau d’Albertus Pictor (1457), La Mort jouant aux échecs : pour la première fois dans l’histoire, l’humanité tout entière réagit en même temps comme un seul humain à l’approche de la mort. C’est ainsi que l’on peut reconnaître dans cet accroissement d’intensité collective tous les comportements de l’homme devant la mort qui rôde, courage et lâcheté, culpabilité, élévation d’âme, blagues proliférantes pour conjurer l’angoisse, et ce sentiment du moment ultime qui est sans doute le plus fréquent à mesure qu’elle s’approche : l’incrédulité. À l’histoire, cependant, qui réclame qu’on l’honore en entrant par une seule grande Porte à deux battants, celle du Réel économique et politique, répond soudain une petite porte dérobée, brusquement ouverte sur les utopies d’hier instantanément réalisées. Et voilà que le ciel chinois s’éclaircit ! Le pont de Brooklyn apaisé ! On entend à nouveau les oiseaux dans Paris, les trente-neuf espèces différentes ! Venise déserte, délestée de ses bateaux géants et approchée par les dauphins de l’Adriatique… L’État vous dit, face caméra : je t’interdis d’aller travailler ! Sous peine de contravention ! Les humains se répartissent harmonieusement dans la nature. Dans le temps retrouvé, veillez à votre santé, redécouvrez vos proches, apprenez à vivre avec eux. Antidote à la pandémie, par l’internet qui a aussi ses virus, la bibliothèque de la Sorbonne est en accès libre et l’on peut visiter tous les musées du monde : ce qui relève du commun est enfin accessible ! De même que les avocats leurs robes noires, les infirmières jetaient leurs blouses blanches ? Aujourd’hui la Voix dit : la santé est un trésor public, la santé échappe aux lois du marché ! Le Commandeur prend la parole à 20 heures pour dire : « lisez ! » – et non plus : bossez, payez, comprenez ! L’impossible brusquement réalisé : la suspension sine die de toutes les lois-du-marché, la décroissance immédiate, le retour à soi et à la solidarité, le grand virage écologique !

Et personne pour voir venir un tel changement planétaire. Aucune décision humaine, aucun révolutionnaire pour l’engager. Restera-t-il sans conséquence de s’être à tout le moins laissé entrevoir ? Il se peut après tout qu’un virus, en dépit ou en raison du peu de cas que nous portions à la survie de notre monde, en prenne la défense contre les excès des hommes, cette espèce animale qui aurait bientôt fini d’exterminer toutes les autres espèces et se trouvait à deux doigts de détruire la planète elle-même. Pour se tenir du côté de l’homme malgré tout, celui qui veut encore l’harmonie générale, et se réjouit d’entrevoir le rêve advenu, un espoir se fait jour : au contraire du confinement (si ce mot dit prison alors qu’il parle des confins !), cet espoir tient au retirement, d’un mot francophone réapproprié au sens d’un refus de revenir au libéralisme, à l’exploitation éhontée du monde, un retirement comme la mer se retire, et comme l’humanité elle-même le fera bien un jour complètement – un jour comme ceux-ci que nous vivons, qui en sont la répétition ou l’annonce.

ALAIN BORER


dimanche 29 mars 2020

Vincent RAYNAUD « L’éclipse, situations italiennes »


(Le texte qui suit fut édité le 25 mars
dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.
Offert en période de confinement)

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En 1827, Alessandro Manzoni publie la première édition des Fiancés (I Promessi Sposi), qui fonde le genre du roman en Italie — où, jusqu’alors, la poésie, le théâtre et la philosophie dominaient. Un Don Quichotte ou un Tristram Shandy dûment étudié à l’école par tous les Italiens, qui en connaissent l’histoire par cœur. Lombardie, 1628. Lucia doit épouser Renzo, mais Don Rodrigo s’est épris d’elle et la fait enlever. C’est le début de multiples péripéties avant le mariage final, dans une région dévastée par la peste.

Devant les images dramatiques de camions militaires quittant Bergame et emportant en pleine nuit des dizaines de cercueils hors de la ville afin qu’ils soient incinérés, on pense à la Lombardie de Manzoni. Nous sommes en 2020 et c’est une autre épidémie qui sévit, faisant payer un lourd tribut à une grande partie du pays. Que se passe-t-il en Italie ? se demande-t-on face à une situation de catastrophe, à un drame humain sans précédent depuis un siècle et à des chiffres en constante augmentation. Il y a bien des explications (la pyramide des âges, le manque de place en réanimation, voire la pollution, dans ces zones très industrialisées), mais elles paraissent insuffisantes. Le temps de l’analyse viendra. Dans l’immédiat, il faut tenir, contre une épidémie qui échappe à tout contrôle et menace les structures sociales, politiques et économiques. On craint pour le Sud très peuplé, à la population âgée, et dont le système sanitaire ne résistera pas au choc que subissent ces jours-ci la Lombardie, la Vénétie, l’Émilie-Romagne et le Piémont, le Nord prospère. Tenir, mais comment ? Panique à la Bourse. Nous sommes à Rome, pas Piazza Affari à Milan. Mais c’est tout comme, tant la ville est crépusculaire et méconnaissable, dans l’attente du pire. C’est une scène de L’Éclipse, le film de Michelangelo Antonioni qui clôt en 1962 la trilogie dite de « l’impossibilité du couple ». Alain Delon déambule seul dans le décor monumental d’une ville de fin du monde, et sa solitude complète semble bien peu italienne. Ne pas pouvoir se rendre au bar, au stade ou au théâtre est plus difficile à vivre dans un pays où le besoin de sociabilité est si fort. D’où la formidable inventivité dont tous font preuve ces jours-ci afin de recréer du lien social. Point d’existentialisme antonionien : dès le début du confinement, les gens sont sortis sur leur balcon et se sont mis à chanter, à jouer de la musique, à se parler et à rire. Puis le reste de l’Europe les a imités. Les Italiens chantent Fratelli d’Italia, l’hymne de Mameli, alors qu’ils ne se sentent d’abord italiens (et non lombards, toscans, napolitains ou siciliens) que tous les quatre ans, pour suivre la Nazionale en Coupe du monde de football. Ils l’ont écouté sur toutes les radios du pays – une première – le vendredi 20 mars, étrange façon de célébrer les 159 ans de l’Unité. L’ont suivi trois chansons choisies par la population : Azzurro de Celentano, La Canzone del sole de Battisti et Nel blu dipinto di blu de Modugno. Pourquoi pas Mina, pourquoi pas Patty Pravo, pourquoi pas De André ? Qu’importe. Écoutez-les : c’est l’Italie, vivante et joyeuse. On le sait, les Italiens possèdent une remarquable capacité à parler de leur présent et de leur passé récent : romans et films, mafia et années de plomb, règne berlusconien et intrigues vaticanes, ils ont cette audace. Depuis le début de l’épidémie, artistes, intellectuels, romanciers et romancières de premier plan racontent l’Italie du virus à leurs concitoyens. Des interventions vidéo d’Alessandro Baricco, de Paolo Fresu et de Jovanotti ; des articles de Paolo Di Paolo et Stefano Massini ; un essai de Paolo Giordano à paraître dans les prochains jours ; des contributions de Marco Missiroli, de Melania Mazzucco ; souvent ils habitent dans les régions les plus touchées ou en sont originaires, et ils racontent ce qu’ils observent autour d’eux. Ils écrivent ou s’expriment alors que les salles de concert, les théâtres et les librairies sont fermés, que les imprimeries sont à l’arrêt et que le monde du livre – pas à la fête en temps normal – souffre encore plus qu’à l’ordinaire. L’Italie se relèvera, l’hymne de Mameli le dit bien : L’Italia s’è desta. Indépendamment et parfois malgré ceux qui la gouvernent, elle a une capacité de rebond, une énergie et une fantaisie qui l’aideront à se remettre en mouvement après la crise, et il y aura beaucoup à apprendre de cette « République fondée sur le travail » (c’est dans sa Constitution). Entre-temps, que peut-on faire pour l’Italie ? Écouter ses artistes, lui dire notre solidarité et donner rendez-vous à la Squadra azzurra en finale de l’Euro 2020.

En 2021.

VINCENT RAYNAUD

samedi 28 mars 2020

Cynthia FLEURY « Répétition générale »


(Le texte qui suit fut édité le 19 mars
dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.
Offert en période de confinement)

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Lorsqu’on vit des situations exceptionnelles, la première peur concerne le maintien de la vie. Le réel de la mort du coronavirus existe mais il est faible, et semble submersible. Je n’ose imaginer la sidération et la violence, le grand retour des archaïsmes, si la létalité avait été plus forte et disséminée.

Impossible d’anticiper cela sauf en imaginant le pire, la peur véritable, la haine pour ce monde. Là, nous avons une forme de chance au sens où si nous acceptons la responsabilité collective et la discipline, si nous produisons un comportement collectif coordonné et stratégique, nous réduirons considérablement son impact délétère. Telle est notre chance : avoir encore un peu de maîtrise. S’offrir une occasion à moindre coût de redécouvrir les bienfaits de la solidarité, des services publics, de l’État de droit et social combinés, articulés, alliés de toujours, qui ne sont rien l’un sans l’autre. Extrême chance malgré l’ingratitude souvent témoignée ces derniers temps, la bêtise, la vue courte des stratégies néolibérales qui fantasment la toute-puissance illusoire de l’homo economicus dans sa version la plus radicale. C’est une répétition générale pour autre chose, et cela me glace déjà le sang. Car la deuxième crainte qui m’agite est celle de l’absence d’apprentissage et de transformation de nos modes de vie. Passer à côté de la chance, cela s’est vu tant de fois. Ne pas saisir le kairos, retourner à la condescendance meurtrière. Nous sommes nombreux à le craindre, mais il nous faudra être très vigilants face à l’endormissement futur qui se profile, toutes les mauvaises raisons trouvées pour continuer comme avant, car nous serons dans une phase de récession économique et l’on nous expliquera qu’il n’est pas temps encore de faire autrement, qu’il y a le feu économique qu’il faut éteindre, et que celui-ci – ô délire – ne s’éteint qu’avec le poison inflammable, tant de fois dénoncé. Mais parions sur l’intelligence et la détermination à évoluer, parions sur une nouvelle conviction partagée : mieux vivre ensemble. Le confinement 3.0 a des vertus particulières : être dans la distance mais néanmoins connectés, et pour une fois les « deux minutes de la haine » orwelliennes, souvent banalisées ces derniers temps, se sont calmées : les voix sont plus sereines, les réseaux sociaux servent à distribuer une information capable de ferrailler avec les fausses, les grandes institutions académiques tentent d’assurer la continuité ou le partage des enseignements, les médias font de même, les artistes se relaient pour proposer des accès culturels, l’école fait comme elle peut avec la faiblesse de son environnement numérique de travail – là, franchement, on ne va pas se mentir, va falloir monter vite en gamme, car c’est terriblement pauvre, et cela ne peut perdurer. Mais globalement, ces premiers jours de confinement ne dessinent pas la victoire de l’immaturité, mais plutôt l’envie d’être résilients, d’apprendre, d’innover, de profiter de cette chance pour respecter autrui et les valeurs de responsabilité commune. Toute la question, maintenant, est celle de la durabilité de la prise de conscience et de la volonté de faire autrement.

CYNTHIA FLEURY

vendredi 27 mars 2020

Didier DAENINCKX « On a cru te perdre »


(Le texte qui suit fut édité le 21 mars 2020
dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.
Offert en période de confinement)


« Pendant trois jours, on a cru te perdre… », c’est ce que me disait ma mère chaque fois qu’une catastrophe ravivait le souvenir des grands périls. En ce mois d’octobre 1957, avec mes deux sœurs nous venions de nous installer au rez-de-chaussée d’un bâtiment de la cité Robespierre, à Aubervilliers, et une forte fièvre m’avait forcé à rester à la maison. Pendant une semaine j’avais gardé le lit face à la fenêtre baignée par le soleil d’automne jusqu’à ce que les murs se mettent à se tordre, les meubles à s’étirer, le plafond à fondre comme une guimauve. Dans le même temps, le poids des draps m’était devenu insupportable, j’avais la sensation de grossir démesurément, de peser des tonnes, d’occuper tout l’espace disponible. Le docteur Saiz, dépêché d’urgence, avait fourni quelques médicaments pour apaiser la fièvre intense qui provoquait le délire. Il avait conseillé de me découvrir, de placer des linges frais sur mon front. C’est tout ce qu’il pouvait faire, et contre toute attente le miracle avait eu lieu.

J’étais resté quinze jours sans sortir à faire des moulages en plâtre, du découpage de bois grâce à une panoplie de menuisier. Le mal, venu de Chine, rôdait en Europe depuis juin mais personne ne l’avait vraiment pris au sérieux jusqu’à ce qu’il s’installe dans douze provinces italiennes à la toute fin du mois d’août : À Rome, trente-cinq jeunes congressistes de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, hollandais et belges, ont été isolés dans un lazaret. On fait remonter la source de l’infection au port de Naples, d’une part, et, d’une autre, à la contamination d’un jeune sportif à son retour du Festival de la jeunesse de Moscou. Le virus aurait passé les mers et survolé les monts Oural en même temps. Un mois plus tard, en l’absence de tout organisme international de veille, « l’influenza » avait franchi les Alpes et un bref article du journal Le Monde, le 28 septembre, rassurait la population à propos de la rentrée scolaire alors fixée au premier octobre : Des craintes se sont manifestées concernant la rentrée des classes à la suite de l’apparition en quelques points du pays de cas particuliers de grippe « asiatique », affections au demeurant assez bénignes. Une semaine plus tard, on dénombrait 450 morts en Angleterre, ce qui n’empêchait pas les autorités de préciser « que ces chiffres sont très comparables à ceux de 1956 ». En France, la comptabilité macabre ne concernait alors que le résultat des combats en Algérie : 250 rebelles tués à Tébessa sur le djebel Tadjetount, 28 à Médéa, 48 fellaghas tués par la 12e division d’infanterie coloniale à Beni Ouazzane, 50 autres à Batna, Palestro, Khenchela… Les équipes de l’Institut Pasteur s’étaient néanmoins lancées dans la fabrication d’un vaccin, nécessitant de disposer d’un nombre impressionnant d’œufs de poule fécondés de 5 à 9 jours pour un investissement de 250 millions de francs non subventionné par l’État. Le professeur Lépine estimait que 15 millions d’œufs, au minimum, seraient indispensables à la vaccination de 25 % de la population française avant de conclure : Le problème consiste à savoir si l’on veut engloutir des millions de francs et soustraire du marché un précieux aliment pour fabriquer un vaccin dont on ne peut être sûr qu’il soit efficace contre une souche dont on doute qu’elle soit dangereuse.

Selon les sources les plus fiables, la pandémie connue sous le nom de grippe asiatique qui submergea le monde en 1957 fit plus de deux millions de morts dont 15 000 en France métropolitaine. La chance a fait que je ne me suis pas fondu dans ce chiffre, que je suis demeuré un individu. Le virus mutant rôde à nouveau. C’est un touriste opportuniste, il prend son temps, il profite de toutes les occasions, il fait des selfies, serre la main du premier venu, applaudit ceux qui s’époumonent, se faufile dans les cortèges, visite les églises, les assemblées comme les bidonvilles. Le Temps, lui, est plus déterminé. Il avance de son pas mesuré, droit devant lui. Il prend son temps pour mieux prendre le nôtre. Et même s’il est mécanique, moins imprévisible, je lui donne la préférence.

DIDIER DAENINCKX

mercredi 25 mars 2020

René FRÉGNI « Les jours barbares »


(Le texte qui suit fut écrit le 18 mars et édité le 21 mars
dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.
Offert en période de confinement)

J’ai passé ma journée à refendre des bûches, sous les quatre grands chênes devant la maison. Ma petite chatte était assise à côté, ses yeux bleus et ronds suivaient chacun de mes gestes. Quand mes épaules étaient plus dures que le bois, je m’appuyais sur la hache et nous échangions quelques mots.

Autour de nous la lumière n’avait jamais été aussi belle. Les prés sont déjà d’un beau vert très gras, piqués de géraniums sauvages et de minuscules myosotis. Plus bas, vers le village, les flaques blanches des pâquerettes éclairent le chemin, les épervières allument mille soleils sur les talus. Les collines ont encore leur fourrure de renard.

Il y a trente-six ans je travaillais dans un hôpital psychiatrique de Marseille, mon corps se couvrait d’eczéma, mes mains, mes bras, mon dos… Un matin je ne suis pas retourné à l’hôpital, je suis parti vers les collines. J’ai posé mon sac dans un minuscule cabanon abandonné. J’ai ouvert un cahier et je me suis mis à écrire, sous une tonnelle bourdonnante d’abeilles, dans une odeur de miel et de genêts. Je n’avais pas un sou. Huit jours plus tard mes mains étaient propres, mes bras aussi. L’eczéma avait disparu. J’avais récupéré mon corps, ma tête, mon temps.

J’étais pauvre et libre. Ma vie enfin m’appartenait. Il y a trente-six ans que j’écris chaque jour, que je marche et que je fends du bois. Il y a trente-six ans que j’évite mes semblables. Si je n’avais pas deux filles, une femme dont je rêve et trois vrais amis, je penserais que l’homme doit disparaître le plus vite possible de la surface de cette terre. Il a fait tellement de mal…En quarante ans, nous avons massacré soixante pour cent des vertébrés et nous ne sommes qu’au début de la sixième extinction de masse, la première attribuée à l’homme, l’anthropocène disent certains… Nous avons massacré les baleines, les aigles et les faucons pèlerins, le cheval sauvage de Mongolie, le daim de Mésopotamie, nous avons traqué en jeep l’onyx, aux confins du désert, exterminé les derniers rhinocéros de Java, l’ibis du Japon, la grue blanche américaine, les petits paresseux sont au bord de l’extinction. Nous écrasons tout ce qui est vivant, pour notre jouissance ou pour entasser dans des caves blindées des pyramides de billets de banque. Partout la main de l’homme, l’œuvre de l’homme. Les vrais rapaces, c’est nous ! Nous avons appelé ces massacres la civilisation. Nous succomberons, broyés par cette civilisation. Coronavirus… Serait-ce le début de la fin ? Nous avons dominé la rage, la poliomyélite, la fièvre jaune, dominerons-nous cette fièvre de l’argent, de la possession, du profit, cette maladie contagieuse du pouvoir, cette certitude que nous sommes plus intelligents que tout ce qui est vivant autour de nous, les forêts, les rivières, les océans, l’air et tous les animaux qui sautent, rampent, volent. Je suis agnostique, je n’ai jamais mis les pieds dans une église sauf quand elle était très belle, qu’il faisait très chaud. Je ne crois pas au châtiment divin, à la punition dernière, à l’expiation. Je crois à une réaction cosmique, une saine réaction. Une réaction non préméditée, ni religieuse, ni vengeresse, le début du soulèvement de tout ce qui est vivant, face à notre impérialisme cynique et aveugle. Le virus de notre toute-puissance a fait mille fois plus de dégâts, de souffrances, de morts que ce pauvre coronavirus. Nous sommes, sur cette terre merveilleuse, l’espèce la plus criminelle, la plus prédatrice, la plus dangereuse. La vie lentement s’écarte de nous, se méfie de nous, sécrète ses anticorps dans les profondeurs des racines et les molécules de l’eau, de l’air. Le mot virus vient de venin, poison. Nous sommes le venin et le poison, nous sommes la contagion. Nous nous sommes pris pour les dieux de cette planète. Tout ce qui tentait de vivre nous l’avons méprisé, mis en esclavage.

Chacun de nous est l’égal d’un figuier, d’un caillou, d’un ruisseau, d’un ver de terre. Nous avons besoin du ver de terre, il n’a pas besoin de nous. C’est un infatigable laboureur qui travaille jour et nuit pour qu’explose la vie, comme les abeilles, les hérissons, les oiseaux et les nuages. Le coronavirus est peut-être notre dernière chance. « Il lui avait inoculé le virus redoutable de la vertu », écrit Victor Hugo. Puisse ce virus nous contraindre à cette vertu. Nous avons quelques mois pour ouvrir les yeux, pour nous rendre compte que dans les banques il n’y a rien, que les vraies richesses sont autour de nous, ces géraniums sauvages, ces bourgeons qui éclatent partout, cette lumière unique qui n’existe nulle part ailleurs. Le paradis est partout. Nous y sommes. La seule intelligence, c’est la vie. Tout ce qui pousse vers la mort est bête, les guerres, la frénésie de l’argent, notre consommation effrénée, la lumière morte de nos écrans, les bonheurs virtuels, l’ère du plaisir instantané. Ce n’est pas le virus qu’il faut combattre désormais mais notre rapacité, notre démence qui nous ont éloignés des rivières car nous leur préférions les fleuves d’argent. Notre vie nous appartient, notre corps nous appartient, notre temps si précieux nous appartient. Chaque jour depuis trente-six ans j’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas. L’imagination ne consomme aucune goutte de kérosène et m’emmène tellement plus loin. J’ai passé ma vie à lire, écrire, marcher, rêver, fendre du bois et caresser la tête d’un chat. Je vis de presque rien et rien ne me manque. J’ouvre les volets le matin, tout est sous mes yeux, l’herbe pailletée de rosée, la brume rose et verte à l’est, les amandiers couverts d’une neige de fleurs qui éclairent les collines. Ma journée sera semblable à celle d’hier, celle de demain. J’aimerais que cela dure encore mille ans, je ne m’ennuie jamais, je n’ai besoin que de douceur et de beauté. Je sais pourtant que la mort rôde dans les rues de chaque ville, pousse des portes, escalade à pas de loup des escaliers, se glisse sans bruit dans les maisons des hommes. Quand je pousse mes volets, je ne vois que le printemps, insouciant, jeune à nouveau, lumineux, si heureux de vivre, ivre de sa beauté. Chaque chose est à sa place, la nature est sereine, modeste, équilibrée. Nous nous sommes octroyé une place démesurée et le droit de tout détruire, de tout saccager. Nous n’avons que quelques mois pour regarder le printemps, écouter le printemps, marcher dans le printemps. Nous n’avons que quelques mois pour entrer dans l’été et vivre comme les oiseaux, les feuilles, les nuages et les vers de terre. Nous ne sommes pas en guerre. Nous devons tuer la guerre. Nous devons nous ranger du côté du printemps, de la beauté, sinon nous serons balayés et la terre se refermera sur nous, nous oubliera pour ne se concentrer que sur la vie et les saisons qui passent. Nous n’aurons été pour elle qu’un simple virus parmi des millions d’autres, dans ces milliards d’années. Il y a trente-six ans, j’ai fait un choix. Je vais descendre fendre mes bûches, caresser la tête de mon chat et j’irai marcher un peu dans la colline, au moins, si je pars demain, j’aurai profité du printemps.

René FRÉGNI, 18 mars 2020

vendredi 20 mars 2020

Erri DE LUCA « Le Samedi de la terre – 19 mars 2020 / 10h / N°2 »


(Le texte intégral qui suit fut écrit et édité conjointement en versions papier et numérique
le 19 mars 2020 dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.
Offert en période de confinement)

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« J’ai une définition personnelle de la nature : elle est là où n’existe aucune présence humaine ou bien là où celle-ci est négligeable et de passage. Quand je vais en montagne dans des endroits éloignés, je me trouve alors dans un bout de monde tel qu’il était avant nous et tel qu’il continuera à être après. La nature est un espace totalement indifférent à nous, où percevoir sa propre mesure infime et intrusive. Ce n’est pas un terrain de jeu ni une aire de pique-nique hors de la ville. La peur qu’inspire son immensité dominante est un préliminaire au respect et à l’admiration. La beauté de la nature n’est pas une mise en scène, c’est un état d’équilibre provisoire entre d’énormes énergies, éruptions, tremblements de terre, ouragans, incendies.
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Naples, mon origine, possède un golfe légendaire pour sa beauté, œuvre de cataclysmes qui l’ont formée. La beauté de la nature est un entracte entre les bouleversements. Il ne s’agit pas là d’une conclusion philosophique, mais seulement de ma perception physique. C’est pourquoi, pour moi, la nature est l’espace de notre absence.

Là où existe une zone de peuplement, j’utilise le terme de milieu ambiant. Le latin « ambire » signifie entourer. Le participe présent « ambiens » est ce qui entoure. Depuis ses débuts, l’espèce humaine s’est sentie entourée, établissant avec le territoire des rapports de force alternant entre défense et conquête. De nos jours, il est évident que « ambiens » n’entoure plus, mais qu’il est entouré par l’expansion numérique de l’espèce et de ses moyens d’exploitation. Le milieu ambiant submergé se soumet.

Et soudain une épidémie de pneumonies interrompt l’intensité de l’activité humaine. Les gouvernements instaurent des restrictions et des ralentissements. L’effet de pause produit des signes de réanimation du milieu ambiant, des cieux aux eaux. Un temps d’arrêt relativement bref montre qu’une pression productive moins forte redonne des couleurs à la face décolorée des éléments.

La pneumonie meurtrière qui étouffe la respiration est un effet miroir de l’expansion économique qui étouffe le milieu ambiant. Le malade demande de l’aide et de l’aide en son nom et au nom de la planète tout entière.

Celui qui lit beaucoup reconnaît, ou croit reconnaître, des symboles et des paradigmes dans les événements. Le monothéisme a institué le Samedi qui littéralement n’est pas un jour de fête mais de cessation. La divinité a prescrit l’interruption de toute sorte de travail, écriture comprise. Et elle a imposé des limites aux distances qui pouvaient être parcourues à pied ce jour-là. Le Samedi, est-il écrit, n’appartient pas à l’Adam : le Samedi appartient à la terre.

Cette injonction à la laisser respirer en s’imposant un arrêt a été ignorée. Je ne crois pas que la terre puisse récupérer ses Samedis dont elle a été privée. Je crois en revanche que piétiner les Samedis produit les brutales suspensions de notre occupation de la planète. C’est une trêve pour la terre.

Pour la première fois de ma vie, j’assiste à ce renversement : l’économie, l’obsession de sa croissance, a sauté de son piédestal, elle n’est plus la mesure des rapports ni l’autorité suprême. Brusquement, la santé publique, la sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique et impératif mot d’ordre.

Dans le cas de l’Italie, l’idolâtrie de l’économie s’est donné la liberté de se moquer des conséquences d’activités nocives. De la dispersion de l’amiante dans le percement du tunnel du Val de Susa à l’intoxication de Tarante, la santé publique est traitée comme une variable secondaire. Les morts dues aux problèmes environnementaux sont considérées comme des dommages collatéraux d’activités légitimes et impunies. Ce sont au contraire des crimes de guerre accomplis en temps de paix au détriment de populations réduites au rang de vassales.

Tel est le brusque retournement de situation, l’économie tombée de cheval et soumise à une nouvelle priorité : la vie pure et simple. Les médecins et non les économistes sont les plus hautes autorités. C’est une conversion. Elle améliore le rapport entre citoyens et État, les gouvernements passent de garants du PIB en vaillants défenseurs de la communauté.

Certes, il s’agit d’un état exceptionnel et on a hâte d’arrêter l’épidémie et de revenir au plein régime précédent. Mais le Samedi de la terre sème en même temps que les deuils une lueur de vie différente pour les survivants. Car, dorénavant, chacun est un rescapé provisoire. C’est un sentiment qui me rapproche le plus de tous ceux auxquels je ne peux serrer la main.

Une autre inversion est à relever dans le cas de l’Italie. Depuis son unité, des flux migratoires ont eu lieu du sud vers le massif alpin. Aujourd’hui, on assiste à un retour massif en flux inversé, jusqu’au récent blocage des retours. Le spécialiste de l’environnement Guido Viale remarquait que l’épicentre des contaminations en Chine, en Allemagne, en Italie, coïncide avec les zones de très forte pollution atmosphérique, signe d’une prédisposition à l’agression des voies respiratoires.

Le sud perçu comme terre de refuge, asile sanitaire, recommence à accueillir ses enfants. La parabole du fils prodigue n’est pas valable ici. Ils ne sont pas partis pour dilapider, mais par nécessité. Ils ne reviennent pas repentis, mais désespérés d’affronter des isolements loin de leurs attaches familiales, impatients d’entendre un peu de dialecte, affectueuse langue maternelle. Peut-être que le système immunitaire s’améliore avec l’humeur. Une fois les priorités redéfinies, c’est l’urgence de sauver qui compte et aussi celle de purger une quarantaine indéterminée dans des lieux familiers. Le sud, perçu comme plus sain, est certainement un milieu ambiant plus cordial pour calmer l’angoisse d’un état de siège.

« Basta che ce sta ‘o sole, basta ce sta ‘o mare » Il suffit qu’il y ait le soleil, il suffit qu’il y ait la mer. Ce n’est pas une thérapie reconnue, mais c’est bon pour l’âme de se mettre au balcon et de se laisser baigner de lumière ».