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mercredi 22 juillet 2026

Claudio ALBERTANI « Le jeune Victor Serge »

 


Sous-titré « Rébellion et anarchie, 1890-1919 », cet ample documentaire de 2025 se veut une biographie précise des années d’anarchisme de Victor Serge, mais il est bien plus que cela comme nous n'allons pas tarder à vous le divulguer.

Né Victor Napoléon Lvovitch Kibaltchitch à Bruxelles en 1890 de parents russes exilés, le futur Victor Serge affûte très tôt sa pensée sur les idéaux anarchistes. Il intègre le mouvement dès 1907 et s'apparente à la mouvance individualiste pour laquelle il écrit de nombreux articles, notamment sous le pseudonyme de Le Rétif pour le journal « L'anarchie » dont il deviendra même pendant un temps rédacteur en chef. Mais n'allons pas trop vite en besogne.

L'auteur Claudio Albertani remonte les racines familiales et nous présente la famille de Victor Serge en une large palette intégrant l'histoire de la paysannerie russe de la seconde moitié du XIXe siècle. Nous apprenons ente autres que Nikolaï Kibaltchitch, l'oncle de Serge, créa la bombe qui tua le tsar Alexandre II et fut l'inventeur de la première fusée spatiale moderne.

Retour à Victor Serge. Relations familiales compliquées, il vit seul à partir de 13 ans et commence à rencontrer des militants anarchistes. Mais arrêtons-nous un instant. Car il serait impossible de raconter la vie de Victor Serge sans la replacer dans son contexte historique, et c'est ce que fait avec une infinie minutie Claudio Albertani, restituant une impressionnante documentation glanée pour fournir ce livre d'une solidité à toutes épreuves. Ainsi l'auteur s'attarde sur la genèse des différentes tendances anarchistes, dont celle des individualistes que Serge rejoindra. C'est aussi une redoutable encyclopédie sur les journaux libertaires de l'époque. D'ailleurs, nous remarquons que nombre de militants anarchistes d'envergure étaient issus du monde de la presse et/ou de l'écriture. Le rôle majeur des journaux est mis en avant.

Très tôt, alors qu'il a déménagé à Paris, Victor fait la connaissance de Anna Henriette Estorges, alias Rirette Maîtrejean, femme émancipée dès l'âge de 17 ans, qui va beaucoup compter dans sa vie, puisqu'elle l'initie entre autres à Nietzsche et surtout Max Stirner, l'implacable auteur de « L'unique et sa propriété » en 1844, genre de bible de l'anarchisme individualiste. L'apparition puis le développement de la voiture va avoir d'inattendues conséquences sur la vie du couple militant. En effet, Rirette et Victor se rapprochent d'individualistes radicaux, parmi lesquels la future bande à Bonnot, longuement évoquée dans ces pages. C'est par André Soudy que la fusion s'opère, puisque Rirette le rencontre début 1910.

Comme souvent depuis le début des temps modernes, les anarchistes sont pionniers en matière de questions sociales et c'est à leurs côtés que Serge amplifie sa pensée. Claudio Albertani documente abondamment l'anarchisme, ses idéaux et ses valeurs, en partie par le biais des figures qui l'ont rendu célèbre, avec ses Bakounine, ses Kropotkine, ses Malatesta, ses Libertad (individualiste intégral et créateur du journal « L'anarchie ») et tant d'autres.

21 décembre 1911 : spectaculaire braquage dans la rue Ordener à Paris par de jeunes bandits que Rirette et Victor connaissent bien : ceux de la bande à Bonnot, pour la première fois un braquage est commis grâce à une automobile. Victor les défend en même temps qu'il les désapprouve. La justice considère qu'il les a aidés et que « L'anarchie » est une couverture pour les malfaiteurs, il écope ainsi de cinq ans de prison début 1912, tandis que Eugène Dieudonné, un autre proche des bandits tragiques, est arrêté suite à un faux témoignage, alors qu'il est prouvé qu'il se trouvait à Nancy lors du braquage.

À la suite de ce retentissant procès, le mouvement anarchiste vacille. Serge fait part de son expérience carcérale à Melun, durant laquelle il épouse Rirette. Il est à noter qu'il fut emprisonné durant presque toute la durée de la première guerre mondiale, pendant laquelle les anarchistes se déchirent entre pacifistes, internationalistes et pro-guerre considérés comme nationalistes et traîtres (parmi lesquels Pierre Kropotkine). Ceci aussi, l'auteur le signifie avec force détails, dans une immense fresque des premières décennies du mouvement anarchiste, mais aussi des tendances révolutionnaires comme prolétariennes.

Victor est libéré après cinq ans mais récolte un arrêté d'expulsion du pays, a France, il se rend donc à Barcelone où il reste six mois à partir de début 1917. Là il rencontre de nombreux anarchistes de toutes tendances. L'imaginaire collectif voit en l'anarchisme espagnol la figure de la C.N.T., ce qui est réducteur comme nous le confirme Claudio Albertani. La C.N.T. n'est d'ailleurs fondée qu'en 1910 alors que le mouvement est déjà à l’œuvre depuis pas mal de temps dans le pays. Les détails sont encore une fois nombreux et la documentation consistante sur le bouillonnement anarchiste en Espagne.

Malgré l'arrêté d'expulsion, Serge rentre à Paris en 1917 tout en regardant du côté de la Russie où vient d'avoir lieu la Révolution de février qu'il voit d'un bon œil. Il revoit brièvement Rirette, mais le cœur n'y est plus. Il est de nouveau emprisonné la même année.

Il ne faudrait pas minimiser le personnage de Rirette Maîtrejean car, outre son implication dans les milieux individualistes, dans le journal « L'anarchie » comme dans ses liens avec les révolutionnaires, elle initiera Albert Camus aux milieux anarchistes en 1940.

Mais revenons à Serge. Il obtient un refus pour sa demande de rejoindre l'armée russe en 1917. Dès la Révolution d'octobre, il se range du côté des bolcheviks, d'abord timidement puis de plus en plus franchement à partir de fin 1918 (« Ma joie est inexprimable d'aller prendre ma part des peines et des labeurs de tous ceux qui, en Russie, continuent l'immense entreprise de transformation sociale »), tout en disant garder ses idées anarchistes. À voir. Car il s'éloigne indéniablement de l'individualisme, venant à le critiquer alors que parallèlement Rirette, farouche individualiste, se bat pour la liberté de son ex-compagnon et dont le livre donne un portrait au moins aussi saisissant que celui de Serge.

Libéré de prison, Serge entreprend son voyage vers la Russie. Pendant la traversée, il fait la connaissance de Liouba Roussakova, 20 ans, qui va durablement marquer sa vie. Ensemble, ils auront un fils, Vlady, dont les nombreux documents et témoignages ont permis la naissance de ce présent livre qui sera suivi de deux autres à paraître, sur l'évolution de Victor Serge dans ses combats politiques. Le livre traduit de l'espagnol par Christian Dubucq a été publié par les formidables Libertalia fin 2025 et agrémenté de photographies et fac-similés. Quant à l'ami Victor Serge, arrivé en Russie (qui ne va pas tarder à devenir l'U.R.S.S.), il rejoint bien vite le parti communiste russe. Mais c'est une autre histoire...

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 17 mai 2026

Hélène ALDEGUER & Chelsea SZENDI SCHIEDER « Tokyo 68 »

 


La révolte étudiante de Tokyo à la fin des années 1960 est plutôt méconnu en France, l'occasion pour une illustratrice et une scénariste talentueuses de nous entretenir des faits avec une bande dessinée éclairante sur cette page d'histoire reconstituée à partir de souvenirs d'étudiants.

Juin 1960, l'étudiante Kanba Michiko meurt lors d'une manifestation à Tokyo contre le traité de coopération mutuelle entre les États-Unis et le Japon. 1967, université de Todai, Tokyo, la grogne étudiante s’amplifie contre les bases militaires japonaises à la disposition de l'armée étasunienne et servant de piste de décollage aux avions bombardant le Vietnam. Le 8 octobre Yamazaki Hiroaki est tué par la police lors d'une manifestation où plus de 600 personnes sont blessées.

La mobilisation s'étend inexorablement, les revendications d'abord axées contre une réforme de l'Université s'intensifie ensuite contre le traité de sécurité ente les U.S.A. Et le Japon, ainsi que contre la construction de l'aéroport de Narita et contre la guerre au Vietnam. Un militant pacifiste s'immole devant la maison du premier ministre japonais pour protester contre la guerre au Vietnam. Les manifestants sont de gauche révolutionnaire mais de diverses obédiences, notamment les Zenkyoto, comités de lutte.

Hélène Aldeguer et Chelsea Szendi Schieder choisissent la fiction pour documenter cette période troublée. Par les personnages de Kazuko, Hiromi et Fumiko, elles font revivre cette insurrection étudiante par le biais de figures féminines au cœur d'une société patriarcale. En fond, plusieurs organisations de gauche révolutionnaire en concurrence et compétition, ainsi que l'esquisse de l'organisation Beheiren, collectif pacifiste aidant les soldats étasuniens à déserter au Vietnam. Évocation de la grève contre la présence de la police anti-émeute dans les universités.

« Si quelqu'un a aggravé la situation, c'est bien l'administration de l'université, en punissant unilatéralement des étudiants innocents et en invitant la police sur le campus. […] Je ne veux pas travailler dans une institution de recherche qui soutient la guerre impérialiste à l'étranger et le contrôle autoritaire à l'intérieur ». Certains étudiants finissent par se désolidariser alors que les barricades sont dressées depuis plusieurs mois et que la tension est à son comble. L'histoire ici relatée se clôt volontairement avant les imminentes violences policières. Le récit se termine en 1968 après s'être concentré sur l’université de Todai.

Le trait de la BD est moderne, aux lignes cassantes et nettes, la couleur dominante est le rouge, celui qui motivait la jeunesse japonaise de l'époque. Les pages fourmillent de détails historiques et politiques, nous suivons les trois étudiantes japonaises dans un monde réservé aux hommes, c'est ainsi à la fois un épisode éminemment politique et féministe qui s'offre ici pour amorcer l'histoire d'une révolte radicale, celle d'un peuple contre l'autorité et la guerre, celle de la constitution d'un mouvement au Japon, celui de la libération des femmes.

« Tokyo 68 » est paru fin 2025 chez Libertalia, on en redemande, tant cette BD nous plonge dans un univers nous étant en partie inconnu bien que coïncidant de plein fouet avec les événements de mai 1968 en France.

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(Warren Bismuth)


mercredi 1 avril 2026

B. TRAVEN « Les cueilleurs de coton »

 


Dans le Mexique du début des années 1920, Gales, le narrateur et double de l'auteur, est un travailleur itinérant et un vagabond quelque peu désenchanté. Embauché sur un champ de coton avec un chinois, deux noirs et deux locaux mexicains, afin de récolter la fibre, il trime du matin au soir avant de rejoindre une fois le labeur quotidien accompli une maison d'habitation plus que spartiate puisqu'elle ne consiste qu'en une seule pièce vide, il préfère aller se reposer dans une cabane miteuse au milieu des bois.

« Il n'y a aucun travail en ville. Les chômeurs des States ont tout submergé, la situation n'y semble pas non plus toute rose. Et là où l'on a vraiment besoin de travailleurs, on choisit de préférence des indigènes, parce qu'on leur paie des salaires qu'on n'oserait pas proposer à un Blanc ». Et force est de reconnaître que Gales est mieux payé et mieux traité que ses compagnons non blancs, car « Les cueilleurs de coton » est un roman dénonçant avec force le racisme et les abus des patrons Blancs.

Après une menace de grève, le patron de l'entreprise, Mister Shine, cède sur les salaires, qu'il augmente. Gales décide de partir, de chercher mieux ailleurs. Il s'engage comme boulanger pour le café L'Aurora tenu par l'intraitable, sournois et avare Monsieur Doux. « Chaque classe a ses assassins. Ceux de la mienne sont pendus ; ceux qui n'appartiennent pas à ma classe sont conviés au bal par Mr President et peuvent pester tout à loisir sur l'immoralité et la cruauté qui règnent dans ma classe ». Vous l'aurez compris : « Les cueilleurs de coton » est un récit des luttes sociales. Par le biais de l'anarcho-syndicalisme qui fait de ce roman une sorte de guide de défense des travailleurs, B. Traven ne se contente pas d'accuser le discours capitaliste, il le décortique pour mieux le contester, le mettre à terre avant de proposer des solutions acceptables et accessibles.

Les serveurs de L'Aurora se mettent en grève pour dénoncer les conditions de travail, ils réclament en outre un salaire décent. Doux fait embaucher des briseurs de grève, tout de suite mis au parfum par les grévistes. La tension monte, la police est appelée sur les lieux. Étonnamment elle se range plutôt du côté des grévistes alors que l'administration menace Doux et finit par ordonner la fermeture de son établissement pour deux mois.

B. Traven décrit un système absurde où une vie humaine ne vaut pas grand-chose, il analyse la mécanique capitaliste, l'exploitation de la classe ouvrière, la cupidité des patrons dans un roman définitivement prolétarien même s'il montre que les origines ethniques peuvent être un frein à la solidarité. L'auteur brosse le monde des prostituées, prend leur parti, faisant de ce roman une amorce féministe en dressant le portrait de Jeannette, la veuve d'un millionnaire, avant de décrire l'atmosphère particulière dans les trains de l'époque.

B. Traven dénonce la magouille dans les champs de coton comme dans les salles de jeux. Gales change à nouveau d’emploi, cette fois-ci il devra conduire un troupeau de 1000 têtes à travers les grands espaces mexicains. Il pourrait bien trouver enfin sa vocation. Le roman âpre se mue soudain en magie, en un tout optimiste loin des rendements imposés en lieux clos. « Les cornes du bétail sont sujettes ici aux mêmes maladies que les dents des hommes civilisés. La pourriture ronge l'intérieur de la corne et l'animal maigrit parce que le mal de dent – ou plus exactement de corne – l'empêche de manger ». Et ainsi B. Traven nous en apprend beaucoup. Gales a abandonné ses camarades prolétaires, mais il a semé une graine (même s'il s'en défend), celle de la révolte, les ouvriers s'en souviendront.

« Les cueilleurs de coton », écrit en 1925, est le premier roman de B. Traven. Croyez-le ou non, mais il n'avait jusque là jamais été traduit en France ! C'est enfin chose faite exactement un siècle plus tard grâce aux bons soins des éditions Libertalia et à la traduction de l'allemand (qui était la langue maternelle de B. Traven) par Christophe Lucchese. La belle préface est signée Timothy Heyman, les illustrations de fin de volume étant l’œuvre de Thierry Guitard.

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(Warren Bismuth)

dimanche 8 mars 2026

Corinne MOREL DARLEUX « Du fond des océans les montagnes sont plus grandes »

 


En avril 2025, l'autrice Corinne Morel Darleux est invitée par l'organisation écologiste Under The Pole, spécialisée dans la plongée profonde en mer, à embarquer pour un mois sur le bateau Why. Direction les Caraïbes, les côtes du Honduras, plus précisément l'île de Roatán. Le but du voyage est l'observation et les prélèvements de corail dans des forêts minuscules situées sous la ligne de flottaison. Oui, des forêts sous-marines ! Ambiance conviviale sur le Why, échanges sur le thème de l'écologie, travaux et plongées de rigueur (scientifique).

Un constat : la région est victime de la déforestation à outrance. Là nous parlons des forêts visibles, émergées. Mais Corinne Morel Darleux va rapidement nous en présenter d'autres, immergées celles-ci, et nous voilà dans un monde féerique. Des forêts miniatures donc, possédant les mêmes caractéristiques que les forêts « terrestres », avec une nombreuse faune, des arbres bien sûr, ceci situé à 200 mètres de profondeur dans ce qui est appelée une zone mésophotique. Et l’autrice s'émerveille et nous fait en quelque sorte profiter de la vue de ces forêts animales marines.

De petites touches historiques viennent se glisser au cœur du récit qui se fait aussi alarmant : « Et c'est ainsi que ces dernières années, on a perdu près de 15 % des coraux dans le monde. Ces coraux qui abritent 25 % de la biodiversité marine alors qu'ils constituent à peine 0,1 % de la surface des océans, qui permettent à un habitant sur quinze dans le monde de subsister, qui enfin protègent les côtes de l'érosion, des vagues et des tsunamis ». Là encore, l'activité humaine, démultipliée, gigantesque : chalutage, utilisations de filets de pêche géants, alors on racle le fond des mers, on arrache tout, pour le profit de quelques-uns. Les récifs coralliens jouent en quelque sorte le rôle de douves d'un château, mais pour la biodiversité, et on les détruit sans aucun ménagement, sans scrupules. Autre activité humaine dévastatrice : le tourisme maritime. Imaginez ces paquebots de croisière de 250000 tonnes transportant 10000 passagers, voguant sur des flots renfermant des trésors. Et le tour est joué, on salope tout, encore et toujours.

Corinne Morel Darleux digresse et se disperse volontiers dans ce documentaire aux mille et une facettes : présentations de livres coups de cœur, sensations sur le bateau, souvenirs de la terre ferme, mais aussi bien sûr des découvertes naturalistes, comme celle-ci : d'autres mammifères, non humains, comme les cétacés, les cétacées plutôt, souffrent de la ménopause. Car « Du fond des océans les montagnes sont plus grandes » est un melting-pot, ce genre de livre fourre-tout dans lequel on picore en apprenant : manuel d'ethnologie, de zoologie, de biologie, guide de survie, évocations de précédents voyages autour du monde, lanceur d'alerte sur l'effondrement de la biodiversité et des écosystèmes à cause des activités humaines et du réchauffement climatique qui en découle. « Il aura donc fallu une glaciation et des millions d'années pour produire le charbon qu'en deux siècles nous aurons quasiment épuisé. Comment ne pas songer à l'ironie de cette histoire. Tous ces bouleversements, ces sédimentations, ce temps infini pour finalement servir à alimenter des applications loufoques et contribuer in fine à asphyxier, par le réchauffement climatique, les forêts tropicales et marines d'aujourd'hui. Des causes inverses produisant les mêmes effets, par l'inconséquence des hommes d'aujourd'hui... Quelle absurdité ».

Cap sur l'île d'Utila dont le sommet culmine à 235 mètres d'altitude, autant dire que la submersion de l'île à brève échéance paraît inéluctable. Un autre constat s'impose : au-dessous de 30 mètres de profondeur, les forêts animales marines sont préservées du réchauffement climatique, mais pour combien de temps ? D'autant que « la somme des savoirs qui disparaît en ce moment est incommensurable », on ne saurait mieux dire. Plus l'homme habite la terre, plus il la rogne et plus « le monde rétrécit ». Et il faut tout l'humour décalé et l'autodérision de Corinne Morel Darleux pour faire passer l'amère pilule.

Livre scientifique, écologiste, lanceur d'alerte, récit de voyage estampillé Nature Writing, journal intime, il aborde beaucoup de thèmes, sans les développer en profondeur, mais c'en est aussi sa force, obligeant le lectorat à se servir de ses doigts pour bien aller chercher sur le net l’information amorcée. Documentaire salutaire en ces temps de catastrophe en cours, il est paru fin 2025 chez les incontournables Libertalia.

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(Warren Bismuth)

mercredi 11 février 2026

Michèle AUDIN « Eugène Varlin ouvrier relieur 1839-1871 »

 


Ici nous avons moins une biographie que le combat d’un homme d’action au travers de ses écrits et de sa correspondance. Mais bien sûr c’est un peu plus complexe. Car Michèle Audin, qui a assemblé ces nombreux textes représentant la majeure partie du documentaire, a aussi eu accès à des éléments biographiques de Eugène Varlin non dénués d’intérêt. Aussi elle s’immisce dans ses textes pour raconter qui il est alors, ce qui fait de ce livre une anthologie des idées, convictions et valeurs de Eugène Varlin, mais aussi de touches biographiques d’un citoyen pleinement engagé, Michèle Audin lui coupant régulièrement la parole ou plutôt la plume pour revenir sur le contexte des écrits.

Né en Seine-et-Marne en 1839 de parents paysans, Eugène Varlin écrit son premier texte public en 1865 tout en suivant les cours du soir et chantant dans une chorale mixte (fait assez rare pour être ici relevé). Il suit de près les nombreuses grèves surgissant en France, d’autant qu’il est actif sur son poste d’ouvrier relieur à Paris et qu’il vient juste de rejoindre la toute nouvelle A.I.T., Association Internationale des Travailleurs, née l’année précédente, en septembre 1864 à Londres, la même année que les débuts de l’action syndicale de Varlin. Varlin n’a de cesse de militer pour développer l’Association dont, il faut bien le reconnaître, les modes de fonctionnements et les idéaux sont proches de ce qui sera appelé plus tard l’anarcho-syndicalisme, même si Varlin n’est pas absolument contre les élections et s’en explique.

Les grèves sont aussi appelées coalitions et ceux qui les suivent sont bien sûr les grévistes mais aussi les « gréveurs ». Varlin écrit dans divers journaux ouvriers éphémères, dans d’autres plus pérennes. Car le personnage de Varlin est indissociable du monde de la presse, un monde qu’il connaît bien et auquel il participe sans compter, en défendant naturellement l’émancipation intellectuelle des travailleurs, empruntant un peu à Karl Marx et un peu à Bakounine. En tant que vice-président de la Société des ouvriers relieurs, il intervient par écrit mais aussi sur le terrain lors de meetings remarqués. Cette Société est suspendue en 1866, est alors créée la Société civile d’épargne et de crédit mutuel des ouvriers relieurs de Paris. Varlin y est élu président.

Les revendications, les combats de Varlin peuvent être vus comme modernes : instruction générale gratuite pour tous les enfants, il est attentif à la condition des femmes, demande des augmentations de salaires sans heures supplémentaires et défend une ligne révolutionnaire contre l’Etat et les patrons. Il aide à la création (encore une !) du restaurant coopératif la Marmite en 1868. La même année a lieu le procès de l’A.I.T. pour association non autorisée, l’occasion pour Varlin d’imposer un discours de propagande fort bien huilé. Il se place également pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Menant une « vie sociale intense », Varlin semble infatigable, de même qu’inatteignable en ce qui concerne les coups que le pouvoir lui assène. Mais à travers ses écrits et surtout son procès, c’est bien toute l’histoire – alors brève il est vrai – de l’A.I.T. qui prend forme sous nos yeux, Varlin y rapportant chaque action jour après jour avant d’être condamné à trois mois de prison. Ce que l’on voit aussi dans ces écrits, ce sont presque les tout débuts, j’oserais dire les balbutiements de la classe ouvrière où d’ailleurs celle des partisans de Varlin s’oppose de front aux thèses proudhonniennes. Car la lutte sociale est alors en partie dominée par les figures et thèses anarchistes, nouvelles et réellement révolutionnaires.

Varlin se met à son compte dès sa sortie de prison mais continue ses actions, milite notamment pour la représentation aux élections. Apparaissant comme pacifiste, il suit la grève des ovalistes de Lyon en 1869, sans toutefois prêter main forte financièrement. Car c’est une des obsessions de Varlin : lever des fonds en aide aux ouvriers grévistes, aux organisations prolétaires, aux syndicats, en partie par le biais de l’A.I.T.

Le 5 octobre 1869 à Aubin en Aveyron, la police tue 4 manifestants. Varlin se fait de plus en plus offensif, défend un socialisme collectiviste ainsi qu’un communisme garanti non autoritaire. En parallèle, il continue sa lutte pour l’aide aux journaux, pour de nouvelles parutions afin d’avoir un organe efficace du travail contre le capital.

10 janvier 1870, assassinat de Victor Noir, député socialiste révolutionnaire, un « enfant du peuple », par un bonapartiste. C’est comme si une mèche venait de s’allumer, d’autant que Le Creusot compte à ce moment-là 1200 ouvriers grévistes (la ville connaîtra « sa » Commune quelques mois plus tard). 1870, c’est aussi en février le temps des barricades dans Paris suite à l’arrestation de Henri Rochefort, député et rédacteur en chef du tout nouveau quotidien « La marseillaise ». Bientôt ses collaborateurs le sont à leur tour tout comme Varlin, pour deux semaines. En parallèle l’A.I.T. se déploie dans plusieurs villes de France et prend de l’ampleur, jusqu’à la guerre de 1870 où de nombreux militants prennent part, émoussant ainsi ses actions.

Varlin est alors en Belgique. La République provisoire est proclamée après la chute du Second Empire le 4 septembre 1870. Varlin rentre immédiatement à Paris et s’affaire à constituer un programme révolutionnaire, c’est là que se dessine en partie la future Commune de Paris. Il est candidat à la mairie du sixième arrondissement de Paris mais échoue.

Le Commune de Paris est déclarée en mars 1871, Varlin est aux finances du comité central, il tient donc principalement des tâches administratives. Les premiers désaccords éclatent au sein de la Commune. Ici Michèle Audin ne la survole qu’à travers le personnage de Varlin, sans s’étendre sur le conflit, qu’elle a minutieusement analysé dans d’autres livres.

Vient la semaine sanglante entre le 21 et le 28 mai 1871. Varlin commande la garde nationale de son cher sixième arrondissement, puis devient délégué à la guerre après la mort de Delescluze le 25 mai. 28 mai, dernières résistances des communards. Varlin est sur l’une des ultimes barricades, dressée rue de la Fontaine-au-Roi. Dénoncé par un prêtre chevalier de la légion d’honneur, il est arrêté par un lieutenant versaillais et exécuté dans le dix-huitième arrondissement. Comme Varlin, la Commune n’est plus. Varlin est condamné à mort par contumace par un conseil de guerre le 13 novembre 1872. Il n’est reconnu mort que le 25 janvier 1878. Ainsi a vécu un prolétaire syndicaliste révolutionnaire, aux racines d’un mouvement qui ne va pas tarder à s’étendre.

Le livre est accompagné d’un beau cahier iconographique. Documentaire complet sur la vie et les discours de Eugène Varlin, il fait aussi revivre une période troublée comme pleine d’espoir grâce à la documentation toujours exceptionnelle de Michèle Audin (décédée le 14 novembre 2025), ce petit pavé de près de 500 pages est sorti aux indispensables éditions Libertalia en 2019.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 28 janvier 2026

Tiphaine GUERET « Ecoutez gronder leur colère »

 


En souvenir, la mythique grève de 46 jours des Penn sardin de Douarnenez fin 1924, très exactement 100 ans plus tôt, où des sardinières ont débrayé jusqu’à ce que leur direction cède à leurs revendications. Trois conserveries de sardines sont toujours en activité dans cette région, dont celle de Chancerelle, actuelle plus vieille conserverie de poissons dans le monde. C’est d’elle notamment que vient la marque Conétable. Si les méthodes de travail ont bien évolué depuis 1924, elles restent cependant préoccupantes, et Tiphaine Guéret, par ailleurs journaliste aux revues CQFD, Panthère Première (dont l’ultime numéro est paru en novembre 2024) et Basta !. Elle a passé cinq semaines sur le terrain afin d’enquêter sur les conditions de travail.

Au fil des dernières décennies, la ville bretonne de Douarnenez a connu une forte désindustrialisation, ce qui a entraîné de nombreuses conséquences. Aujourd’hui, Cancherelle c’est environ 1900 salariés, surtout des femmes, travaillant dans un bruit étourdissant. 26 nationalités sont représentées, dans une sorte de hiérarchie où les blanches travaillent en majorité sur des postes de conditionnement, réputés moins pénibles, au sein de ce qui est devenu une petite multinationale. Les postes sont également genrés, ce qui a son importance, car les tâches physiques sont allouées aux hommes, or ce sont les seules considérées à risque, donc mieux protégées.

Depuis quelques années, le mois des 2/8 (une semaine du matin, une semaine du soir) a été instauré, mettant à rude épreuve les organismes comme les nerfs et les muscles. Quant à la vie de famille, il vaut mieux l’oublier en grande partie, ou plutôt la subir, puisque, patriarcat oblige, les femmes doivent assumer la « double journée », journée de travail puis tâches ménagères et soins aux enfants. Les conditions de travail se sont dégradées dans l’usine, surtout depuis 2019 avec l’arrivée d’une nouvelle équipe managériale.

Le documentaire s’appuie sur de nombreux témoignages directs de salariées de l’entreprise, où le racisme ordinaire règne, les clans établis et la solidarité devenue rare, même les syndicats ont du mal à surnager, en raison notamment d’anciennes prises de positions jugées trop molles.

Cependant, tout n’est pas perdu. En une journée de grève en mars 2024, les salariées ont fait en partie plier la direction et permis plusieurs réévaluations. C’est ce que souligne ce livre, à la fois historique sur le combat de 1924, prolétaire sur l’état des usines en France, féministe quant aux conditions de travail des femmes, social bien sûr, mais aussi humaniste quant à certains traitements réservés plus particulièrement à main d’œuvre étrangère. Ce petit bouquin de 100 pages en dit pourtant long sur les luttes actuelles et nous montre que la lumière peut toujours se trouver au bout du tunnel. « Ecoutez gronder leur colère » est sorti en 2024 chez Libertalia, peu après la grève victorieuse des nouvelles Penn sardin.

https://editionslibertalia.com/

Pour en savoir plus sur la légendaire grève des Penn sardin, retrouvez ma chronique du somptueux documentaire « Une belle grève de femmes » de Anne Crignon, déjà sorti chez Libertalia :

Anne Crignon "Une belle grève de femmes"

(Warren Bismuth)

dimanche 11 janvier 2026

Dimitri MANESSIS & Jean VIGREUX « Rino Della Negra, footballeur et partisan »

 


Si Rino Della Negra fut un jeune footballeur prometteur, il fut aussi un résistant, membre du groupe Manouchian et exécuté au Mont valérien avec la plupart de ses camarades en février 1944. Mais commençons plutôt par le début.

Rino Della Negra est né en 1923 dans le nord de la France, de parents immigrés italiens. La famille vient rapidement habiter à Argenteuil, le petit Rino a 3 ans. La ville comporte alors une solide unité italienne. Rapidement, Rino s’intéresse au foot. Plus tard il découvre l’engagement ouvrier et syndicaliste lors de ses premiers métiers. Naturalisé français en 1938, il continuera néanmoins à être perçu comme immigré ou italien.

Très doué pour le ballon rond au poste d’ailier droit, il rejoint le prestigieux club du Red Star (de Saint Ouen, vainqueur de la coupe de France la saison précédente) à la rentrée 1943, mais il n’aura pas l’opportunité de s’y exprimer à titre professionnel : « Si Rino Della Negra fut bien engagé par le club, il n’eut pas le temps de figurer dans l’équipe première, professionnelle. En 1943 en effet, le Red Star, à l’image d’autres clubs, est démantelé et ses joueurs éparpillés dans des équipes dites ‘fédérales’ ».

Réfractaire au S.T.O. (Service du travail Obligatoire, s’effectuant pour l’occupant), il entre dans la clandestinité alors que parallèlement il garde sa vraie identité en tant que footballeur. Il devient résistant début 1943 avant de rejoindre la lutte armée, membre des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans Main d’œuvre Immigrée) et du groupe Manouchian. Arrêté le 12 novembre 1943 avec de faux papiers sur dénonciation d’un camarade au cours d’une attaque (Missak Manouchian et Joseph Epstein sont arrêtés quatre jours plus tard), il est hospitalisé car blessé lors de son arrestation. Il est interrogé peu après sur son lit d’hôpital et maintenu à l’isolement dans l’attente de celui qui fut appelé le procès de l’Affiche Rouge et qui se déroule du 15 au 18 février 1944.

Della Negra est d’ailleurs absent de la sinistrement célèbre affiche rouge. Les photos représentant des membres du groupe Manouchian avaient été prises en prison. Or comme Della Negra était hospitalisé, il ne pouvait être photographié. Les 24 accusés sont condamnés à mort et la grande majorité, dont della Negra, exécutés le 21 février 1944 sur le Mont Valérien. Le corps de Della Negra est rapatrié fin 1944 au cimetière d’Argenteuil à la demande de la famille. Contrairement à certaines affirmations, Della Negra ne fut jamais encarté, ne fut membre d’aucun parti politique. Voilà pour la biographie.

Outre ce récit d’une courte vie active – 20 ans -, les auteurs du documentaire, Dimitri Manessis et Jean Vigreux s’attardent bien volontiers sur l’atmosphère : celle de la banlieue parisienne, celle du pays, mais aussi celle au sein des regroupements des immigrés italiens. Les auteurs retracent aussi les vies associative, politique et syndicale d’alors (et le reniement de la FSGT face à l’occupant), se basent sur de nombreux documents, largement cités, pour dépeindre l’itinéraire de Della Negra.

Les auteurs reviennent aussi sur les attentats de la résistance sur Paris et sa banlieue lors de l’occupation allemande, des photographies des archives familiales sont extirpées et ici présentées, en même temps que les deux ultimes lettres que Della Negra écrit à sa famille, nous le montrant comme un homme fort qui ne regrette rien. Ce passionnant documentaire se termine par l’héritage laissé par le groupe Manouchian et Della Negra par-delà les âges, dans la culture populaire (cinéma) comme dans les communes (avec par exemple des bâtiments ou des rues portant le nom du footballeur).

Ce qui ressort peut-être le plus est ce racisme au quotidien, Della Negra vu comme un éternel immigré, son nom souvent mal orthographié. Mais aussi l’insistance des médias ou personnalités politiques pour dire que tous les membres de groupe Manouchian étaient d’origine étrangère (ce qui est par ailleurs faux), la presse était quant à elle aux ordres du Reich nazi et comme lui poussée vers l’antisémitisme. Le climat délétère de l’époque est révélé sans fards, c’est aussi tout l’intérêt de ce documentaire ample et foisonnant, sorti en 2022 chez Libertalia. J’ajoute pour terminer qu’il n’est pas nécessaire d’être féru de football pour suivre les pages consacrées à ce sport (ouf !).

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 26 mai 2024

Elisée RECLUS « Histoire d’une montagne, histoire d’un ruisseau »

 


C’est parti pour la saison 5 (déjà ?) du challenge littéraire « Les classiques c’est fantastique » toujours brillamment orchestré par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores. Saison 2024-2025 donc, un thème par mois (sauf décembre qui sera celui du repos, des retrouvailles, du coussin péteur sous le sapin, mais je m’égare). Un premier sujet, prometteur et inspirant : « L’écrivain.e et la nature ». Près d’un an plus tôt, j’avais acquis ce curieux petit mais épais bouquin de Elisée Reclus « Histoire d’une montagne, histoire d’un ruisseau », l’occasion était toute trouvée de le dépoussiérer.

La figure de Elisée Reclus (1830-1905) est pour le moins tutélaire pour les révolutionnaires français (mais pas que). Géographe anarchiste, végétarien, féministe, il fut de tous les combats d’avant-garde au XIXe siècle. Membre de la Commune de Paris (il est né et mort la même année que Louise Michel), il est rapidement fait prisonnier et enfermé dans pas moins de 14 prisons avant de connaître l’exil en Suisse où il va passer de nombreuses années. La vie de Reclus est d’ailleurs faites d’exils, mais le sujet n’est pas là.

En expert de la nature, Reclus a beaucoup écrit sur elle. Géographe de renom, botaniste, c’est un spécialiste reconnu des sciences naturelles. Dans ce livre (dans ces deux livres, devrais-je écrire), il nous entraîne au cœur de la nature. Le XIXe siècle du naturalisme philosophique tourne surtout de nos jours son regard du côté des Etats-Unis, avec des personnages tels que Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson ou John Muir, alors qu’il suffit de le laisser en place dans la vieille France pour voir en Reclus un contemporain et non des moindres de ces hommes illustres.

Reclus est connu pour avoir été un grand voyageur. Il a parcouru de nombreux pays, plusieurs continents, et surtout il en a exploré la nature, la flore, la faune. Dans « Histoire d’une montagne » de 1880, il nous livre à la fois un guide montagnard, une étude érudite et une bonne tranche de poésie. Ce livre que Kenneth White décrivait comme « Un monde à part » est d’une grande originalité pour son époque et entre directement dans le vif du sujet dès la première phrase : « J’étais triste, abattu, las de la vie. La destinée avait été dure pour moi, elle m’avait enlevé des êtres qui m’étaient chers, ruiné mes projets, mis à néant mes espérances. Des hommes que j’appelais mes amis s’étaient retournés contre moi en me voyant assailli par le malheur ; l’humanité toute entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées, m’avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m’échapper, soit pour mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de mon esprit ».

Libéré, respirant l’air pur, Reclus expertise. En grand marcheur, il se déplace au gré de ses envies sur les monts escarpés. Il en découvre de très nombreux qu’ici il décrit avec une immense méticulosité en vingt-deux tableaux poétiques sur la magnificence de la nature. Certains d’entre eux, surtout les premiers, s’avèrent particulièrement techniques et peuvent rebuter bien vite le lectorat novice. Mais une fois bien calé dans le récit, le voyage vaut le coup, même si bien sûr il faut remettre les propos dans leur contexte, celui d’un XIXe siècle bien moins avancé en science que ne l’est le monde contemporain.

Nous tenons là un bréviaire de premier ordre sur le minéral, le végétal, l’animal, les roches montagneuses et comment fonctionne une montagne. Celle-ci bouge, se régénère, évolue sans cesse, vit et meurt. « Ces masses énormes, monts empilés sur des monts, ont passé comme des nuages que le vent balaye du ciel ; les assises de trois, quatre ou cinq kilomètres d’épaisseur, que la coupe géologique des roches nous révèle avoir existé jadis, ont disparu pour entrer dans le circuit d’une création nouvelle ». Reclus se plaît à nous conter ses études sur le terrain, en passionné. Dans cette première partie, l’humain est quasi absent, même si Reclus s’applique à remémorer une quelconque tragédie passée causée par une nature toujours en mouvement. Adeptes de minéralogie, ce bouquin est pour vous ! Très érudit sur le sujet, Reclus donne des précisions tant et plus. Il se projette également, devient parfois visionnaire, et parfois à contresens de ce que le monde sera par la suite (je pense à son laïus sur les loups notamment).

Reclus invite la mythologie pour mieux nous faire rêver au sein du paysage, de ces grands espaces qu’il nous décrit, cette mythologie qui fait alors entièrement partie de la poésie. Il en profite pour nous parler du monde, mais celui d’avant, d’il y a bien longtemps, monde qu’il s’imagine, car « Malheureusement l’histoire, qui n’était pas encore née, n’a pu nous raconter tous ces va-et-vient des peuples », il entend par là les peuples végétaux.

L’homme ne s’invite en ces pages qu’au 2/3 du volume environ. Sur les humains, Reclus retient surtout que la montagne est la base des migrations humaines. Il montre d’ailleurs certains vestiges des activités de l’Homme montagnard.

Dans « Histoire d’un ruisseau » (1869) écrit plus de dix ans avant « Histoire d’une montagne », Reclus utilise déjà les mêmes ingrédients, à quelques exceptions près. Texte peut-être moins poétique, en fait plus contemplatif mais avec moins de recherche stylistique. Comme son nom l’indique, « Histoire d’un ruisseau » nous conte la vie liquide, de l’eau dans sa globalité. Reclus ne laisse rien au hasard, il dissèque le sujet avec volubilité : torrents, grottes, fontaines, cascades, inondations, bains, irrigations, fleuves, et j’en passe.

Le désert et son manque d’eau, les autochtones qui en comprennent mieux que nous sa rareté et sa préciosité. À l’inverse, d’après une scène qu’il a personnellement vécue, il décrit les dégâts provoqués par une inondation et un éboulement (qu’il appelle « avalanches d’eau »). Puis il s’étend sur une Histoire humaine teintée de darwinisme.

« Quand on aime le ruisseau, on ne se contente pas de le regarder, de l’étudier, de cheminer sur les bords, on fait aussi connaissance plus intime avec lui en plongeant dans son eau. On redevient triton comme l’étaient nos ancêtres ». C’est cette connaissance que Reclus nous fait partager, dans un texte influencé par les valeurs anarchistes naturalistes d’alors : contemplation, naturisme, respect absolu du monde naturel, observation et liberté partagée, volonté de ne pas gâcher les matières premières. C’est particulièrement vrai dans le chapitre intitulé « L’irrigation » où Reclus met en garde contre le gâchis, le gaspillage.

Sérieux et studieux, Reclus se laisse pourtant aller à évoquer le rapport de l’eau, du ruisseau, avec la navigation, le loisir, même si les activités professionnelles ne sont pas en reste : moulins, industrialisation. « Histoire d’un ruisseau » est un texte où l’écrivain se fait plaisir, il peut laisser une partie de son lectorat dans les champs, un peu loin du ruisseau par ces longues descriptions parfois un peu abstraites si l’on n’est pas sur place. Les sensations, les émotions sont également toutes personnelles, intimistes, mais presque comme jalousement perceptibles uniquement par l’auteur.

L’un des plus beaux moments de cette seconde partie est peut-être celui où Reclus compare les ruisseaux aux fleuves : « La masse entière du fleuve n’est autre chose que l’ensemble de tous les ruisseaux, visibles ou invisibles, successivement engloutis : c’est un ruisseau agrandi des dizaines, des centaines ou des milliers de fois, et pourtant il diffère singulièrement par son aspect du petit cours d’eau qui serpente dans les vallées latérales ».

Ce livre de plus de 420 pages ravira les spécialistes, intéressera les moins aguerris, mais il faudra une bonne boussole pour ne pas se perdre en ces pages. Paru en 2023 chez Libertalia, il est de ces textes historiques qui sont parfaits pour réaliser la vision du monde de la nature par les yeux d’un écrivain du XIXe siècle.

https://www.editionslibertalia.com/

 (Warren Bismuth)



jeudi 14 mars 2024

Anne CRIGNON « Une belle grève de femmes »

 


Au sein du challenge annuel du blog Book’ing dont le thème de 2024 est « Lire sur le monde ouvrier & les mondes du travail », il existe des activités internes, dont celle des lectures communes, où plusieurs blogueureuses vont lire un même ouvrage pour le présenter à une date précise. Ce bouquin historique de Anne CRIGNON en fait partie, et tous les blogs intéressés présentent leur billet sur leurs blogs respectifs en ce 15 mars. Je vous remets le lien de ce challenge qui s’accroît au fil des jours :

https://bookin-ingannmic.blogspot.com/2024/01/2024-lire-sur-le-monde-ouvrier-les.html

Dans ce passionnant documentaire, Anne CRIGNON fait revivre une fameuse grève de la Bretagne d’antan, dont le lieu exact et la date nous sont donnés dans le sous-titre, « Les Penn sardin – Douarnenez, 1924 ». Les Penn sardin, c’étaient ces sardinières du Finistère s’exténuant à mettre en boîtes les poissons. Leurs revendications sont diverses, mais juste une curiosité pour amorcer le sujet : les ouvrières de la vingtaine des usines de sardines de Douarnenez étaient les moins bien payées de tout le pays. L’autrice pose les jalons historiques et sociaux qui menèrent à cette grève massive de novembre 1924, sorte de deuxième round d’une grève de 1905 où des avancées sociales avaient déjà été enregistrées, pour stagner ensuite. Ici aussi, les revendications sont les cadences infernales, le salaire ridicule et les mauvaises conditions de travail. L’étincelle se produit lorsqu’un patron refuse de recevoir des ouvrières éreintées.

Anne CRIGNON dépeint à merveille l’atmosphère générale, avec des femmes salariées qui, sans le savoir, ont fondé une micro société matriarcale au sein de leurs minuscules maisons sans confort, où les maris ne sont plus ni dominants ni autoritaires. Ainsi leur révolte découle d’un penchant naturel, ainsi que d’une solidarité à toute épreuve.

Anne CRIGNON nous guide au cœur de ce climat bien particulier dans les ateliers de sardines où le lieu de travail est comme héréditaire, avec parfois de jeunes fillettes de 8 à 10 ans qui sont embauchées sous un nom d’emprunt dans un pays où la mixité sociale scolaire n’existe pas, tout comme celle réservée sur les bancs des églises de cette région très pieuse. Cet ouvrage est d’ailleurs riche en détails sur les mœurs et le quotidien rural de la Bretagne des débuts du XXe siècle.

Un féminisme ouvrier se met en place presque naturellement, alors que les ouvrières chantent, et que certaines paroles peuvent irriter les oreilles des patrons, dont ce refrain « :

« Saluez, riches heureux

Ces pauvres en haillons

Saluez, ce sont eux

Qui gagnent vos millions ».

Petits riens qui rendent ce témoignage précieux, par son folklore, sa situation historique (quelques années après la première guerre mondiale) comme par cette organisation d’abord fébrile des femmes grévistes ou encore ces brèves biographies d’actrices et acteurs de cet épisode majeure de la grève en Bretagne.

Le portrait du maire d’alors, Daniel LE FLANCHEC, est dressé. Homme de conviction, communiste pacifiste ayant fait ses classes dans l’anarchisme, LE FLANCHEC reçoit les grévistes, les écoute et les soutient immédiatement dans la grève. Il sera pour un temps suspendu de ses fonctions. Quelques jours plus tard, ce sont 3000 manifestantes qui défilent dans les rues de Douarnenez. Un certain Charles TILLON (qui plus tard fera beaucoup parler de lui), un jeunot de 27 ans, alors secrétaire de la CGTU Bretagne, rejoint aussi le mouvement et crée des crèches pour accueillir les enfants des grévistes, alors que des fonds sont levés pour leur venir en aide et que la tension monte d’un cran avec les autorités nationales. Marcel CACHIN, directeur du journal L’humanité, se rend sur place.

ANNE CRIGNON insiste sur le caractère anonyme des femmes grévistes. Elles ont à peine un visage, mais pas d’identité, elles n’existent que collectivement, derrière un drapeau rouge vestige de la grève de 1905. Seule semble survivre dans l’histoire cette Joséphine PENCALET (prononcer Penn Kalett), que l’autrice portraitise grâce aux informations qu’elle a pu dénicher.

La journée du 1er janvier 1925 est particulièrement violente, cela aussi Anne CRIGNON le détaille, dans une écriture vivace, dynamique, énergique et truffée d’humour, qui n’est pas sans rappeler le style acéré et affirmé de l’actuelle journaliste Anne-Sophie MERCIER dans Le Canard Enchaîné. Après 48 jours de grève, le patronat ploie, les Penn sardin ont gagné. S’ensuit un rapide effet boule de neige : plusieurs communes environnantes adoptent les mêmes lois pour le travail des ouvrières.

Le titre de cet ouvrage est emprunté à celui de Lucie COLLARD qui, dans un court récit de 1925, fait déjà revivre cette bataille sociale, d’autant qu’elle a été sur le terrain et a participé aux manifestations et aux comités de soutien. Ce documentaire est exceptionnel par la richesse de ses informations ou encore de ses éléments bibliographiques semés çà et là dans le récit. Au cœur du livre, des photographies viennent à leur tour témoigner d’une époque, d’une lutte. Rien n’est laissé au hasard car, comme déjà signifié, c’est aussi le style littéraire de Anne CRIGNON qui fait vibrer l’action de manière originale et pétillante. On doit cette tranche de l’histoire aux éditions Libertalia, qui ont sorti cette petite perle marine en 2023 dans leur somptueuse collection poche La Petite Littéraire pour laquelle j’avoue un faible.

Pour aller plus loin, je vous colle cette chanson de madame Claude MICHEL, en hommage aux Penn sardin :

https://www.youtube.com/watch?v=50VKs3g6DqQ

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)



dimanche 31 décembre 2023

Coups de cœur Des Livres Rances 2023

 


L’heure du traditionnel bilan a enfin sonné, comme un passage obligé. En fait, non, pas obligé, souhaité. L’année 2023 m’a vu le nez plongé dans des livres de manière quasi compulsive, tel un refuge contre le monde extérieur (moche). En parallèle de ce désormais palmarès des coups de cœur des publications de l’année en cours, je me suis volontairement et en partie seulement enfermé dans ce que j’appelle mes cycles de décompression, un auteur que je prends et ne quitte plus pendant un temps plus ou moins long, en tout cas un temps jamais défini à l’avance.

En 2023, j’ai continué les enquêtes du shérif Longmire de Craig JOHNSON (chez Gallmeister), une série-cocon qui permet de reprendre de l’énergie, de moins penser et de s’amuser tout en apprenant. Comme chaque année depuis plus de seize ans, j’ai continué à avancer dans ma quête de l’œuvre de Georges SIMENON (je doute que je puisse en voir un jour la fin tant elle est énorme, mais l’exploration se poursuit), et cette année plus de dix romans durs m’ont accompagné. Mais deux évènements de lecture ont en partie rythmé la seconde partie de mon année : l’intégrale des nouvelles de Joseph CONRAD (centenaire de sa disparition en cette année 2024), et ce monde qui s’est (ré)ouvert à moi en plus de 1500 pages, une expérience unique et éblouissante, avec ce désir de n’en plus finir, d’aller jusqu’à la dernière ligne, et en redemander, relire quelques nouvelles. Une rencontre extraordinaire. Tout comme celle du « Cycle des bas-fonds » de Jim TULLY, porte-parole des miséreux des Etats-Unis aux débuts du XXe siècle, et lui-même vagabond durant sept années de sa vie. Les cinq tomes du cycle furent avalés quasi d’un trait, à la suite, sans voir le temps passer, une prodigieuse aventure sans foi ni loi.

J’ai encore raté mon pari, celui de moins écrire sur le blog en cette année. J’ai de nouveau publié une centaine d’articles (plus de 730 références étant désormais en ligne depuis 2017), je suis conscient que c’est beaucoup trop et que mon lectorat risque de se noyer. Promis, cette année j’essaie de faire mieux, c’est-à-dire moins, en me concentrant sur des séries en cours, ou des auteurs bien précis. Je sais que je proposerai chaque volet du cycle de Jim TULLY (le tout est déjà rédigé), ainsi qu’une double commémoration de centenaire : les disparitions de Joseph CONRAD et Franz KAFKA en 1924, à quelques semaines d’intervalle. Et bien sûr je continuerai à participer mensuellement au challenge « Les classiques c’est fantastique » dont vous avez peut-être intégré les règles fixées, un défi qui me tient particulièrement à coeur.

Si beaucoup de « vieilles » lectures m’ont marqué, j’ai pourtant trouvé le temps de lire des parutions de 2023, avec ces émotions toutes personnelles et je vous dévoile enfin cette liste coups de cœur des livres sortis en 2023, ceux qui m’auront procuré de la joie et/ou de l’émotion, simplement mais sincèrement. Des ouvrages qui auront attisé ma révolte, mon intérêt, ma curiosité. Voici le palmarès de l’année 2023 (pour des titres publiés la même année, j’insiste bien !), par ordre d’apparition sur le blog. J’espère que la superstition ne fait pas partie de vos attributions, car ce sont bien treize (oui, 13 !) publications qui sont ici concernées.

Le dessin lumineux en tête de cet article est signé LN, il me va droit au (coup de) cœur, immense gratitude. Je remercie ici chaleureusement les auteurices, les éditeurices qui m’ont fait confiance, m’ont soutenu indéfectiblement et ont trouvé un quelconque intérêt à mon travail, qui lui donnent du sens. Elles et ils se reconnaîtront. Sans eux je ne suis rien.

**** Coups de cœur 2023 ***

Doug PEACOCK « Itinéraire d’un éco-guerrier » Editions Gallmeister



https://deslivresrances.blogspot.com/2023/04/doug-peacock-itineraire-dun-eco-guerrier.html

 

Victoria YAKUBOVA « Chez moi » Editions L’espace d’un Instant

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/04/victoria-yakubova-chez-moi.html

 

Evguéni TCHIRIKOV « Les juifs » Editions Mesures

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/05/evgueni-tchirikov-les-juifs.html

 

Veronika BOUTINOVA « L’homme qui flotte dans ma tête » Editions Le ver à Soie

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/05/veronika-boutinova-lhomme-qui-flotte.html

 

Erri DE LUCA « Itinéraires – Œuvres choisies » Editions Gallimard

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/07/erri-de-luca-itineraires-uvres-choisies.html

 

Vassili GROSSMAN « Tout passe » Réédition Calmann-Levy

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/06/vassili-grossman-tout-passe.html


Marcel NADJARY « Sonderkommando » Editions Signes et Balises

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/08/marcel-nadjary-sonderkommando.html

 

Joseph CONRAD « Le retour » Réédition La République des Lettres

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/09/joseph-conrad-le-retour.html

 

Catherine LITIQUE « Le Pair » Editions Le Réalgar

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/09/catherine-litique-le-pair.html

 

Jospeh ANDRAS « Nûdem Durak – Sur la terre du KURIDSTAN » Editions Ici bas

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/10/joseph-andras-nudem-durak-sur-la-terre.html

 

Elsa DORLIN, Jean-Pierre SAINTON & Mathieu RIGOUSTE

« Guadeloupe mai 67 » Editions Libertalia

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/10/elsa-dorlin-guadeloupe-mai-67.html

 

Ali COBBY ECKERMANN « Ruby Moonlight » Editions Au Vent des Îles


 

https://deslivresrances.blogspot.com/2023/10/ali-cobby-eckermann-ruby-moonlight.html

 

Danielle BASSEZ « Le même et l’autre » Cheyne éditeur

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/10/danielle-bassez-le-meme-et-lautre.html

Sur ce, prenez soin de vous et des vôtres, l’aventure continue.

 (Warren Bismuth)