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mercredi 17 juin 2026

Céline RIGHI « Berline »

 


À la fin des années 1960, Fernand, 23 ans, travaille à la mine depuis ses 16 ans dans un village du nord-est de la France. Grièvement blessé et peut-être à l'orée de la mort, enseveli suite à un effondrement ou plutôt à un affaissement du sol au fond de la mine, il se repasse sa vie. « Chaque minute en plus est une minute en moins ».

Le Mario, son ami depuis son enfance, est devenu son collègue et binôme au travail, illuminant le quotidien des travailleurs par sa joie de vivre. Ils ont fait les 400 coups, Fernand et le Mario, pris des cuites mémorables. Mais retour à la mine, car c'est l'un des enjeux de ce très beau premier roman de Céline Righi. La mine qui permet à la région de s'épanouir, de s'enrichir, embauchant de nombreux immigrés italiens. Chez Fernand, on est mineur de père en fils, même si lui aurait préféré être jardinier, travailler sur le sol et non en-dessous.

La figure qui pêche chez Fernand, dans cette famille pauvre et torturée, c'est la mère : autoritaire, violente. Le père s'est soumis, résigné, est devenu taiseux. Enterré dans la mine, Fernand se remémore dans le désordre. L'aîné mort un an avant sa naissance à lui, dans le ventre de la mère qui ne s'en est jamais remise, qui a vrillé depuis... Et est devenue ce qu'elle est. Elle a donné le même prénom à Fernand que celui du frère défunt, comme pour marquer une continuité, comme pour ressusciter le frangin à la place de Fernand, comme pour invisibiliser ce dernier.

Il se rappelle aussi le travail de la mine, le cruel manque de sécurité, se souvient des nombreux accidents graves, dramatiques, alors qu'un oiseau noir semble parler dans sa tête et l'accompagner dans sa tragédie. Le Mario n'est jamais loin dans ses pensées, divertissant le bistrot, ce lieu de sociabilité, où l'on se sent moins seul, moins rien. Parce que Fernand ne s'adore pas, il estime avoir raté sa vie, avoir suivi les conditions maternelles, avoir échoué. Et c'est maintenant qu'il est peut-être presque mort sous un tas de gravats qu'il pense à se révolter.

Au-delà de celui qui piaille dans sa tête, l'oiseau est un « outil » à part entière pour tout mineur, une sonnette d'alarme : « Quand le piaf tombait dans les pommes – ou crevait carrément -, c'était le signal qu'il fallait se tirer. À cause des gaz. Vrai, lui, ça l'aurait tué de voir cette innocence pousser la chansonnette derrière des barreaux et jouer les sentinelles pour les hommes en attendant que les fumées le zigouillent. L'idée qu'on avait fait venir des oiseaux jaunes dans cette nuit-là, tandis que les oiseaux noirs vivaient tranquilles sous le soleil, ça lui était insupportable ».

Céline Righi décrit avec grand talent la vie d'une cité minière, une cité misère plutôt. Elle rend un hommage appuyé au travail d'un bassin minier ainsi qu'à une époque révolue. N'y voyons cependant aucune nostalgie dans un sordide et stérile « c'était mieux avant ». Non, c'était simplement différent. L'écriture de l'autrice est originale: à la fois souple, poétique et moderne, elle est traversée par de nombreux mots ou expressions populaires qui ajustent parfaitement le propos, la période et la classe sociale. En seulement 120 pages, elle nous immerge dans la vie minière mais aussi dans une période à la fois contemporaine et ancienne, comme dans un entre-deux. Récit documenté, qui pourrait être rêche sans cette langue juteuse et bienveillante, dont les dialogues sont ancrés en italiques dans le texte.

Et n'oublions pas le tonton, communiste convaincu qui apparaît à plusieurs reprises. Tous les personnages de ce roman souffrent ou ont souffert, même le Mario qui ne laisse pourtant rien transparaître. Ce récit, sorte de roman prolétarien stylé et élégant, en héritier moderne et renouveau du genre, est beau jusqu'aux remerciements en fin de volume, et bien sûr jusqu'à cette couverture somptueuse.

« Berline » est paru aux belles éditions du Sonneur en 2022, et pour un premier roman il est pour le moins remarquable. Céline Righi a remis le couvert chez le même éditeur en 2024 pour « Les choses de la nuit », et revient prochainement, en septembre pour son troisième et nouveau roman, « la chambre fougère », toujours chez le Sonneur, autant dire que nous seront en alerte maximale !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 5 avril 2026

Karel ČAPEK « Contes d'une poche et d'une autre poche »

 


L'arrivée du printemps a annoncé le lancement de la nouvelle saison (printemps, donc, si vous suivez bien) du challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, pour lequel sont mis en avant des livres d'au moins 500 pages. On a eu chaud puisque ce recueil nous offre très exactement 502 pages !

Des contes ? Peut-être... En tout cas 48 récits brefs portant sur des intrigues policières. Karel Čapek (1890-1938) fut de ces écrivains dynamiteurs et irrévérencieux qui ont peut-être le plus innové en plusieurs inoubliables chefs d’œuvre d'anticipation, en guise d'urgence à réagir contre le fascisme, mais construits à la façon de récits de science-fiction. Trois œuvres majeures entrent dans ce cadre si difficile à sculpter : le roman « La guerre des salamandres », les pièces de théâtre « La maladie blanche » et « R.U.R. ». Dans « Contes d'une poche et d'une autre poche », l'auteur se tourne vers un autre style, une autre ambiance, le polar loufoque. 48 nouvelles percutantes, où il est permis de rire comme de se révolter, 48 textes traversés par de nombreux personnages, beaucoup sont décalés, proches de l'univers d'un contemporain et compatriote tchèque (tchécoslovaque, pardon, et encore, à la naissance de ces auteurs, le pays faisait partie de l'empire d'Autriche puis de l'Autriche-Hongrie, la Tchécoslovaquie naissant en 1918, mais refermons cette trop longue parenthèse), proche donc de l'univers d'un contemporain et compatriote de Čapek : Jaroslav Hašek, récits empreints de grotesque, d'absurde, sans oublier de brocarder l'autorité, l'uniforme, la bienséance autoritaire et militaire (« Mettez des galons à un cochon sauvage, vous en ferez un commandant »).

Les premières enquêtes de ce recueil écrit en 1929 sont construites comme des classiques de la littérature policière, on croit parfois reconnaître la silhouette de Sherlock Holmes ou Rouletabille. Mais Čapek détruit le mythe par sa facétie, rendant une tonalité farfelue, théâtrale, avec ces voyantes, ces graphologues, ces illuminés, mais aussi ces antagonismes. Les enquêtes en deviennent inventives car prennent à contre-pied le classicisme des aînés. Čapek ne respecte rien, il rit au nez, il se moque, il laisse souffler un vent de liberté salutaire, permettant même à des anonymes de résoudre certaines énigmes tout en se gaussant copieusement des bourgeois. Les rebondissements se succèdent et il est facile de se prendre au jeu de l'enquête, tant l'auteur balise le terrain de bons mots.

Tout en restant dans un registre policier, le recueil est aussi une radiographie de la société tchécoslovaque et plus précisément praguoise des années 1920, une grande fresque explosée et originale avec ces portraits de déclassés au cœur d'imbroglios judiciaires, ce racisme, cet antisémitisme à peine feutré de personnages somme toute détestables. Car derrière la farce, c'est bien sûr et comme toujours un Čapek alarmiste sur le mal à venir, soit le fascisme, l'antisémitisme dans sa démesure, et malgré les scènes absurdes, le fond est combatif, il est un cri de révolte ainsi qu'une alerte maximale.

Des enquêtes jubilatoires, loufoques, quelques-unes se suivant dans la chronologie du recueil. Notons la récurrence de plusieurs personnages. Une atmosphère en partie héritée de celle de Kafka et plus précisément des auteurs vivant à la même époque dans le même pays que Čapek. Ce dernier fut un écrivain quasi avant-gardiste, traitant par l'absurde ou la farce une menace bien réelle, même si le présent recueil se lit davantage comme une longue pantalonnade. Čapek devrait être relu de nos jours, nous comprendrions peut-être plus facilement la folie qui est en train de nous tomber à nouveau sur la tête en même temps qu'elle détruit la civilisation humaine, ses complexités et ses complémentarités. « La guerre des salamandres », « La maladie blanche » et « R.U.R. » nous éclairent quant au danger imminent, « Contes d’une poche et d'une autre poche » nous replonge au cœur de cette atmosphère quotidienne, faite de méfiance, de défiance et de bêtise humaine. Et puis, en passant, l'air innocent, l'auteur règle ses comptes avec une certaine littérature : « Mais le journal persista dans son refus de les publier ; d'une part, parce qu'il ne tenait pas à interférer avec l'enquête des autorités locales, et d'autre part, parce que les poèmes étaient de plus en plus minables. L'auteur se répétait et inventait toutes sortes de clichés pseudo-romantiques et d'inepties sans queue ni tête ; bref, il commençait à se comporter en véritable écrivain ».

Moins croustillantes mais tout aussi pertinentes, les dernières nouvelles dénotent par une sorte d’auto-psychanalyse introspective, des protagonistes torturés se questionnant sur leur existence. Mais toujours, et tout au long du recueil, il existe une mince passerelle, parfois à peine perceptible, entre la conclusion d'une affaire et le début de la suivante, un fil d’Ariane qui ferait presque de ce long recueil de 500 pages un imposant roman débraillé.

Karel Čapek est un auteur hors normes, il fut peut-être l'un de ceux qui a le mieux décrit la montée des fascismes. « Contes d'une poche et d'une autre poche », d'une autre tonalité mais tout aussi efficace, est sorti en 2016 chez les très belles éditions du Sonneur.

« Et puis c'est logique, quand une affaire criminelle de premier ordre éclate quelque part, c'est bon pour le commerce. On dit que c'est le signe de perspectives économiques très favorables, vous comprenez, et cela inspire confiance. Encore faut-il que le malfaiteur soit attrapé ».

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)



mercredi 21 janvier 2026

Sanora BABB « Eux dont les noms sont inconnus »

 


Le roman « Eux dont les noms sont inconnus » eut un funeste destin, à la fois stupéfiant et injuste, mais rendez-vous en fin de chronique pour le découvrir.

Années 1930, Oklahoma, période de la Grande Dépression. La famille Dunne, des fermiers, vit chichement, pauvrement et même de plus en plus misérablement. Les tempêtes de poussière (les fameuses « Dust Bowls ») sévissent et étouffent les récoltes et les cours d’eau. Les habitants manquent de tout. Les voisins les plus proches des Dunne sont aussi touchés. Quant aux Dunne, ils finissent par vendre leur piano, ce qui désespère Julia, la femme, ainsi que les deux filles, Lonnie et Myra. Son mari Milt est bien aidé par quelques voisins, alors que le grand-père semble comme absent, observant avec une certaine fatalité l’évolution à la fois des siens et du ciel.

« Pendant longtemps, la jeune fille avait considéré la banque comme une aide publique à ceux qui avaient urgemment besoin d’argent pour tenir jusqu’à la prochaine récolte. Toutefois, plus elle en apprenait sur les différents fonctionnements et sur les familles dont le dur labeur et les sacrifices contribuaient à son existence, plus elle la voyait comme une entreprise mercenaire qui tirait de juteux profits des malheurs et de la situation désespérée d’autrui ». Car en Oklahoma on finit par désespérer de tout, par ne même plus croire en Dieu, d’autant que les récentes lois gouvernementales mises en œuvre pénalisent encore un peu plus les fermiers.

La météo rythme le déroulé du roman et devient cauchemar. Le récit, âpre et désolé, prend alors une allure de dystopie avec ces séquences de tempêtes de poussière apocalyptiques. Mais c’est aussi le romanesque qui s’impose, car les protagonistes sont peints avec grande crédibilité et sensibilité, ils ne sont pas d’un bloc, vivent, réfléchissent et agissent, le romantisme s’invite parfois à la table, balayé en un coup de vent de poussière.

« On a un beau pays, un grand pays riche comme on en trouve partout dans le monde, j’pense, et si les choses étaient en ordre, on s’en sortirait tous très bien. Y’a beaucoup d’argent bloqué quelque part et l’vieux Moon me disait samedi qu’il avait entendu le président dire à la radio qu’un tiers de la population était pauvre comme nous, parfois plus, et qu’il leur manquait de tout. D’après lui, les riches ont tout ce qu’il leur faut. Vous croyez quand même pas qu’un homme peut gagner honnêtement un million de dollars, pas vrai ? ».

« Eux dont les noms sont inconnus » est un roman qui pourrait être qualifié de prolétarien, d’anticapitaliste aux gammes pacifistes. On est étonnés du rôle majeur des femmes pour l’époque, qui ne sont pas des bibelots que l’on sort du placard pour faire joli. Elles sont fortes et courageuses, à l’image de Mrs Starwood, une voisine qui a perdu son mari et qui l’une des premières décide de partir vers l’ouest, immédiatement suivie des Dunne qui finissent pas abandonner cette vie ingrate. Sauf le grand-père qui reste sur ses terres. Le roman surprend par des dialogues riches entre plusieurs générations de fermiers, qui s’écoutent, se respectent, malgré une totale désillusion : « On peut pas s’mettre en grève contre la poussière ». Le roman ne s’apprivoise pas facilement tant il est sauvage, les détails du quotidien nombreux, les personnages comme insaisissables tant ils sont en mouvement à l’intérieur d’un périmètre pourtant restreint. Il faut attendre les 2/3 du livre pour que les Dunne partent enfin vers ce nouveau monde, la Californie.

La décision de partir prend peut-être forme après le suicide d’un voisin, la peur que tout le monde crève dans ce pays aride d’une manière ou d’une autre. L’exil, comme une ultime espérance. La Californie comme but à atteindre. Mais là-bas, l’herbe n’y est pas plus verte. En tant que travailleurs cueilleurs itinérants, les Dunne connaissent la violence capitaliste, l’égoïsme, la prison pour certains, mais aussi les syndicats, la grève et la solidarité.

« Ces gros bonnets considèrent chacune de ces grandes vallées comme une usine, et si c’est une usine pour eux, c’en est une pour nous. On est plus des fermiers, pas plus qu’un homme travaille dans une usine de chaussures est un cordonnier. On est comme les ouvriers qui fabriquent des automobiles, sauf que nous, on fabrique de la nourriture qui est ensuite transportée dans des camions à remorque ou des trains frigorifiques de plusieurs kilomètres de long. On forme un ensemble des pièces détachées qui peuvent pas agir seules parce qu’on a pas un seul hectare à nous où poser nos pieds. On fabrique de la nourriture et nos patrons, qu’on voit jamais, la vendent au monde entier. On est plus vivants qu’avant, et ils nous brutalisent pendant qu’on a la tête baissée pour qu’on oublie qui on est ».

Le roman d’une grande oralité se termine en feu d’artifice avec un long discours syndicaliste et anti-capitaliste aux relents libertaires prononcé par un Milt qui n’a jamais autant parlé de sa vie.

Le destin de ce roman, je le disais, est stupéfiant. En effet, écrit à partir de 1937, les premiers chapitres ainsi que les notes de terrain tombent en 1938 entre les mains d’un certain John Steinbeck, qui s’empresse d’écrire un roman en partie d’après ces notes. Quant à Sanora Babb, très occupée, elle ne parvient pas à terminer le sien. Elle le boucle pourtant en 1939. Il est refusé catégoriquement. En effet, un autre roman traitant du même sujet fait alors un carton : « Les raisins de la colère » de… John Steinbeck ! Oui, celui qui s’est inspiré des notes de Sanora Babb. Il est vrai que les points communs sont nombreux. Outre que les principaux protagonistes sont une famille venant d’Oklahoma et représentée par plusieurs générations, outre que c’est bien le Dust Bowl qui est le héros caché, que les personnages sont pauvres, en quête d’un avenir meilleur qu’ils voient en la Californie, Steinbeck va jusqu’à reprendre une scène d’enfant mort-né présente dans le roman de Sanora Babb. Nous tenons là une fois de plus une preuve d’invisibilisation de la femme dans la culture et les arts, dans une domination viriliste et misogyne qui écrase la femme dans son ensemble.

Enorme paradoxe : Steinbeck est connu pour avoir été un romancier engagé (même s’il l’est beaucoup moins que la réputation qu’on a voulu lui coller), il paraît pourtant presque tiède devant les personnages de Sanora Babb qui réfléchissent de plus en plus en syndicalistes, en tout cas en citoyens lucides contre l’Etat. De belles pages offensives émaillent le récit. Pourtant c’est John Steinbeck qui tirera les marrons du feu. Ce n‘est qu’à l’âge de 95 ans que, sur la proposition d’un éditeur, Sanora Babb se met enfin à corriger les épreuves de son roman. Nous sommes alors en 2002. « Eux dont les noms sont inconnus » sort enfin, en 2004, Sanora Babb a 97 ans, elle s’éteint l’année suivante. Ce précieux roman vient d’être enfin traduit en 2025 par Thierry Beauchamp qui offre une préface somptueuse de détails sur l’itinéraire de ce texte maudit récemment paru aux superbes éditions du Sonneur.

https://www.editionsdusonneur.com/

 (Warren Bismuth)

dimanche 28 décembre 2025

Coups de cœur Des Livres Rances 2025

 


Si je devais tirer un bilan de mon année lectorale, je dirais qu’elle fut encore très chargée, très active, même si la fin d’année m’a vu prendre un peu de distance, ce qui ne s’est pas trop fait sentir sur le blog puisque j’avais de nombreuses chroniques d’avance dans mon réservoir. Pour le nombre de titres lus par auteurs, c’est encore Simenon qui se détache (mais attention j’aurai prochainement terminé son œuvre !) avec 14 titres, suivi par Jean-Patrick Manchette (9) et Jean Meckert/Amila (7). Viennent ensuite Michèle Audin (6 titres, je vais y revenir) et Jim Harrison (5 titres). Comme à peu près chaque année, j’ai tiré (à vue !) environ 50 % de chroniques de mes lectures. Mais à l’inverse des années précédentes, je n’ai quasiment plus de titres dans mon réservoir pour entamer l’année qui vient.

L’année 2025 fut marquée par la disparition de Michèle Audin le 14 novembre, une autrice et historienne que j’admire tout particulièrement. Aussi, si deux hommages lui ont été rendus en cette fin d’année, au moins un autre devrait suivre dans quelques semaines/mois (teaser : lecture en cours).

Pour  équilibrer, une très bonne nouvelle : la naissance d’un nouveau blog littéraire tenu par un ami belge de longue date, vous ne devriez pas vous ennuyer, en voici le lien :

https://livreheuredemots.blogspot.com/

Longue vie à lui !

Vous aurez peut-être remarqué que j’ai lu avec plus de constance des polars et romans noirs. Un besoin peut-être, de m’immerger dans des lectures plus sociales, plus politiques aussi, de m’interroger différemment, à moins que ce soit pour bénéficier de plus de moments de détente lors de mes soirées, à peu près toutes consacrées à la lecture. Mais dans l’absolu, mes lectures furent toujours aussi variées : romans, essais, documentaires, poésie, théâtre, des nouveautés comme des classiques, des rééditions et beaucoup d’international. Même la bande dessinée s’est fait une petite place. Mes coups de cœur ne sont que des livres (ré) édités en 2025, ils sont eux aussi variés dans leur format comme leur contenu et leur provenance.

Pour finir, merci aux maisons d’édition qui continuent à me faire confiance, à me soutenir après toutes ces années, vous me donnez de la richesse comme vous n’en avez pas idée !

Le présent palmarès s’effectue comme chaque année par ordre chronologique des dates de diffusion, il est riche de 14 titres plus un bonus hommage. Et d’ores et déjà rendez-vous en 2026 !

*** Coups de cœur 2025 ***

Jean Echenoz "Bristol", éditions de Minuit

 


Jim Harrison "Métamorphoses", éditions Gallimard

 


Anna Milani "Cantique du lac", Cheyne éditeur

 


Véronique Willmann Rulleau "Des aiguilles plein la bouche", éditions Signes et Balises

 


Olga Chiliaeva "28 jours", éditions Sampizdat

 


Sofi Oksanen "Purge, version théâtrale initiale", éditions L'espace d'un Instant

 


Vladimir Zazoubrine "Le tchékiste", réédition, éditions Christian Bourgois

 


Maria Fagyas "La cinquième femme", collection Série Noire

 


Guido Cavani "Zebio Cotal" éditions du Sonneur

 

Sylvère Petit "En attendant les vautours", collection Mondes Sauvages

 


Nassia Dyonissiou "La mer au creux de ses mains", éditions Cambourakis

 


Peter May "Loch noir", éditions du Rouergue

 


Maxime Ossipov "Luxemburg", éditions Verdier

 


Dan O'Brien "Adieu, Dakota", éditions Au Diable vauvert

 


Et ce bonus en forme d’hommage :

Michèle Audin "La maison hantée", éditions de Minuit

 

Le dessin illustrant ce palmarès vous est une fois de plus offert par LN, il me ressemble tellement ! Un immense merci à elle !

 (Warren Bismuth)

dimanche 21 septembre 2025

Guido CAVANI « Zebio Còtal »

 


Quelque part dans les montagnes de l’Italie du nord du XXe siècle, une famille, les Còtal, dirigée par Zebio, figure patriarcale, tyrannique, autoritaire et violente, tente de survivre à la misère. Zebio a six enfants, et régulièrement les insulte, les frappe entre deux bordées de vin. Dans la chaleur écrasante, il intimide chacun d’eux ainsi que sa pauvre femme Placida, dame effacée et peureuse, donnant le sentiment de n’être sur terre que pour protéger ses enfants.

L’un des fils, Zuello, est parti vivre loin depuis plusieurs années pour travailler auprès de son oncle Adrio, le frère de Zébio. Seulement l’oncle a renvoyé Zuello, qui revient au village. Il embrasse sa mère tant aimée puis repart bien vite, de crainte de croiser son père.

La violence de Zebio est soudain mise à jour par les habitants du village qui s’en plaignent au maréchal. Ce dernier ne tarde pas à convoquer Zebio pour l’admonester : les voisins ont plusieurs fois entendu des cris de douleurs des enfants sous les coups paternels. Zebio va trouver son frère Adrio qui lui doit de l’argent appartenant à son fils Zuello. Mais ce que désire Zebio est bien plus que cette somme. Criblé de dettes, il a besoin d’une aide financière substantielle de son frère, alors qu’ils sont ennemis depuis toujours.

Deux des enfants de Zebio, fatigués de sa violence, s’enfuient et partent vagabonder. Seulement, l’un des deux meurent dans des circonstances tragiques. Ainsi débute la descente aux enfers d’une famille miséreuse de la montagne italienne. L’enfant témoin du drame, Pellegrino, continue son errance avant tout pour échapper à la pression du père. Il s’adonne à de petits larcins et s’en vient à ternir le nom des Còtal. Mais le père, Zebio, est soudain arrêté pour maltraitance sur enfants, il serait peut-être à l’origine de la mort de son fils. Sa vie, comme ses pensées, bascule.

Dans une région pétrie de croyance et de chrétienté, les Còtal s’en remettent souvent à Dieu. Pourtant c’est bien par leur force intérieure propre qu’ils combattent, qu’ils cherchent à s’en sortir d’une manière ou d’une autre.

« Zebio Còtal » est un roman simple fait de gens simples, il n’en est que plus bouleversant. C’est un peu Zola qui aurait passé les Alpes pour décrire une vie loin des villes, avec ses malheurs, ses horreurs, son alcool, ses lâchetés, ses faiblesses, alors que les enfants de Zebio viennent à se révolter de plus en plus. « Cette histoire de blé a fini de me dessaler. Quand je m’échinerai au travail, ce ne sera pas pour rien, le monde me respectera, je pourrai marcher la tête haute, comme les autres filles. Qu’il s’en occupe seul, de son champ ». Car la fille Glizia est une image, certes non aboutie, mais intéressante du féminisme naissant dans un cercle campagnard ultra patriarcal.

« Zebio Còtal » est un roman dont l’atmosphère particulière peut ramener à la littérature rustique grecque de la première moitié du XXe siècle. Quant à certains des personnages errants, ils pourraient presque s’être enfuis de pages de Panaït Istrati, prônant une philosophie que n’aurait pas renié Nikos Kazantzaki. Autant dire que ce roman est admirable bien que d’une simplicité confondante. Il faut aussi se tourner du côté de la littérature prolétarienne pour définir cette œuvre.

Premier roman de l’auteur, écrit en 1958, il fut en son temps admiré de Pasolini. Jamais encore Guido Cavani (1897-1967) n’avait été publié en France. C’est désormais chose faite, et le fait est qu’il entre par la grande porte avec ce roman paysan sur la déchéance d'une Famille, texte à la fois rugueux, tendre et révolté, avec un soupçon de philosophie bien sentie. Il est paru en 2025 aux souvent inspirées Editions du Sonneur, on en redemande !

« Voilà comment va la vie : on s’obstine à ne pas croire au mal qui est en nous pour pouvoir juger le mal des autres ».

https://www.editionsdusonneur.com/

 (Warren Bismuth)

dimanche 23 février 2025

Jim TULLY « Belles de nuit »

 


Encore un sujet alléchant pour ce mois, avec le challenge « Les classiques c’est fantastique » orchestré par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores, ce dernier se retirant de l'organisation du challenge, l'occasion pour moi de remercier chaleureusement Fanny pour son travail et son investissement remarquables durant toutes ces années. Nous allons rendre hommage aux « Filles de joie », et c’est l’opportunité rêvée pour Des Livres Rances de présenter le septième roman traduit (en 2023 seulement !) de l’états-unien Jim Tully (1891-1947).

Ce titre publié originellement en 1935, « Belles de nuit », fait référence aux fleurs les Belles de jour. Nous allons suivre Leora Blair, jeune fille dont la mère, enceinte pour la énième fois, vient de décéder. Malgré l’amour qu’elle porte à ses huit frères et sœurs dont elle est l’aînée, Leora quitte le domicile conjugal de l’Ohio, aidée par sa cousine Alice, pour échapper à la violence physique et psychologique du père, ainsi qu’à la misère d’une famille nombreuse. La sœur de son père, tante Moll le Rouge, tient une maison close, c’est dire si ce qui va suivre est aussi, bien qu’indirectement, une affaire de famille.

La mort de la mère est pour Tully une occasion rêvée pour défendre l’avortement. Mais Leora existe quant à elle bel et bien et va devoir rouler sa bosse dans un monde dominé par les hommes. Leora aperçoit très vite le pouvoir qu’elle exerce sur les hommes, et sa beauté grandiose n’y est pas étrangère. Aussi elle n’hésite pas à mentir à ses prétendants, en femme calculatrice. Elle possède néanmoins un cœur d’or.

Leora arrive à Chicago chez Mère Rosenbloom, la tenancière autoritaire mais immensément généreuse d’un bordel qu’elle dirige avec maestria. Les clients sont riches et charitables, influents autant que naïfs, il n’en faut pas plus pour la jeune Leora, qui n’hésite pas à mentir sur ses sentiments par appât du gain. Elle devient Leora La Rue. L’ambiance au bordel est détendue, même si « les innombrables contraintes imposées à des millions de femmes n’ont pas aidé la société. Elles l’ont seulement rendue plus hypocrite et malléable ».

« Belles de nuit » n’est pas pourtant précisément un roman féministe. Écrit en 1935, il garde des réflexes masculinistes, avec ces femmes ne voyant que l’argent pour leur bonheur, ou ces hommes prêts à tout pour leur faire plaisir tant qu’ils en ont les moyens. Cependant, il met sur la table le sujet de la prostitution sans la rendre vulgaire ni bassement sexuelle. Comme à son habitude, Tully fait se succéder des personnages. Différents par leur passé, il nous les montrent, pour les prostituées en tout cas, riches de leur expérience de vie, qui fut souvent un naufrage, il ne les présente pas nues à son lectorat et leur rend un hommage sincère, défendant leur cause sans coup férir.

Des portraits des clients (des habitués surtout), il en ressort autant la vanité que l’aridité de tendresse, avec ces hommes séducteurs mais mal dans leur vie malgré leur richesse. Bien sûr, au beau milieu de ce petit monde, Tully offre une peinture d’un vagabond splendide qui semble déchirer le tableau général. Si le style est bien plus classique que pour son Cycle des bas-fonds fort de cinq volumes (que je vous ai longuement présenté, titre après titre), le ton change soudain aux deux tiers du roman, comme si Tully ne parvenait plus à se maîtriser et devait à tout prix se remettre à faire dialoguer ses personnages dans une langue populaire. Et ce petit écart fonctionne parfaitement, tandis que la belle Leora s’entiche d’un juge, pour le meilleur et pour le pire. Mais quels sont ses vrais sentiments ?

Tully décrit, décrypte la vie dans une maison close, ne la prend ni de haut ni avec dégoût. Bien au contraire, il nous partage les doutes et les chagrins des prostituées, leurs échanges sont toujours empreints d’une grande pudeur, jamais Tully ne « montre » une scène sexuelle ni dégradante, bien qu’il eut été facile de déborder, je pense notamment à cette prostituée aimant à se faire fouetter pour un gain financier plus important. Tully mesure ses propos, par respect, avec délicatesse. Les derniers chapitres, je l’évoquais, se rapprochent de l’ambiance de son Cycle des bas-fonds, la gouaille s’élève, Tully entre totalement dans son élément, avant de nous imposer une fin tragique qui donne finalement à « Belles de nuit » une allure de roman noir.

« Belles de nuit » est différent des premières œuvres de Jim Tully. Pourtant il sait leur correspondre quand l’auteur juge le moment opportun, il ne fait pas tache. De plus, il s’attaque à un sujet alors tabou : la condition des prostituées en maisons closes. Je le répète : ce roman ne possède pas une once de vulgarité. Pourtant il fait immédiatement scandale pour son immoralité. Jugé « répréhensible » par un tribunal, il est interdit au Canada et certains de ses exemplaires sont même brûlés par les flics, ces représentants de l’Etat.

« Belles de nuit » à la couverture fort à propos, roman audacieux et résolument moderne, n’est cependant peut-être pas le plus réussi de Jim Tully, bien que l’auteur s’en sorte plutôt bien dans un sujet glissant et dangereux, il ne verse jamais dans le cliché, son roman est un hommage criant au quotidien difficile des prostituées états-uniennes. Il est cohérent de bout en bout, ses personnages sont crédibles, tout comme l’ambiance générale, aussi puissante qu’intimiste. Paru en 2023 aux éditions du Sonneur, il est le huitième livre de Jim Tully réservé au public français. Gageons que l’exploration de l’oeuvre ne s’arrête pas là tant Tully fut un écrivain important, par ses sujets originaux comme par ses protagonistes charpentés qui semblent issus de la Vraie Vie.

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)



mardi 30 avril 2024

Jim TULLY « Vagabonds de la vie – Autobiographie d’un hobo »

 


Les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores proposent ce mois-ci pour « Les classiques c’est fantastique » un défi qui me tient particulièrement à cœur : « Indignez-vous ! Les classiques révoltés ». L’occasion pour Des Livres Rances était rêvée : puisqu’il me fallait clore la présentation du monumental Cycle des bas-fonds de Jim TULLY (cinq tomes époustouflants), autant qu’elle paraisse pour ce thème. Paradoxalement, la série de chroniques se termine avec le premier volume (1924) du cycle en question, le plus enragé, le plus radical : « Vagabonds de la vie – Autobiographie d’un hobo », deuxième participation du mois.

À partir de 1901, le jeune Jim TULLY (1886-1947), tout juste sorti d’un orphelinat où il a passé six ans, décide de « brûler le dur », c’est-à-dire de monter clandestinement dans les trains des Etats-Unis, sans payer. Il a alors 15 ans. C’est ainsi qu’il va partager durant sept années la vie des hobos, ces clochards avides de voyages mais sans le sou qui sautent de train en train pour découvrir des paysages, des gens et des coutumes, traversant le pays de part et d’autre.

Par des portraits pittoresques et gouailleurs de vagabonds magnifiques, Jim TULLY dresse un portrait au vitriol des Etats-Unis du début du XXe siècle. Alcool, bagarres, confrontations avec les flics et l’autorité, prison, meurtres parfois. TULLY dessine par sa plume alerte et argotique les campements de hobos (les « jungles »), les personnages qu’il côtoie pendant toutes ces années. Avec certains naîtra une amitié, parfois de courte durée.

TULLY est déjà un féru de littérature : accroché littéralement à des wagons de marchandises, il dévore les livres qu’il a pu récupérer (« substituer » serait plus juste), s’éduque et s’instruit de manière totalement autodidacte. Miséreux, il vit au jour le jour ainsi que ses compagnons d’infortune.

TULLY est un formidable conteur. Il nous embarque littéralement à bord, ou plutôt sur ces trains qui servent aux hobos à se déplacer afin de chercher parfois un travail, souvent l’aventure. Tous voyagent au gré des trains de marchandises, même sur les essieux, c’est-à-dire entre les wagons, voire dessous.

Le quotidien des hobos est fait d’alcool, d’amitiés, de disputes, d’arrestations, de misère, mais surtout de cette volonté de liberté absolue pour ne pas participer à la farce sociétale, liberté parfois stoppée nette par une addiction aux drogues dures. TULLY participe mais observe, en futur romancier qui s’ignore encore. Il donne la parole à ses compagnons de déroute qui évoquent leurs parcours par des mots crus sortis de l’argot des chemineaux, des errants.

Et puis tout à coup, une description d’une poésie flamboyante, comme si TULLY endossait un autre costume, moins poussiéreux, moins connoté : « Des nuages se formèrent à l’est et s’accumulèrent dans le ciel. Au début ce n’étaient que des points blancs et bleus qui se déplaçaient en ordre dispersé. Le plus gros d’entre eux se déchira en passant devant la lune et laissa derrière lui une traîne de brouillard d’un gris bleuâtre. Les étoiles et la lune semblèrent filer avec les nuages jusqu’à ce qu’une immense montagne de vapeur sombre s’élevât brusquement à l’ouest et déferlât tel un océan d’encre sous la voûte céleste ». Car le jeune Jim TULLY possède une prédisposition à l’écriture et ne tardera pas à le démontrer.

Ce livre qui file à toute allure est aussi l’occasion pour l’auteur de décrire les périodes d’élections ainsi qu’un bal local, sans jamais oublier les bas-fonds dont il est issu. La vie est faite de drames mais aussi d’exploits. Par exemple, ce train sur lequel le jeune Jim reste accroché pendant 21 heures sur près de 1000 kilomètres.

TULLY fait preuve d’un style acéré, exagéré, avec une grande force humoristique. Pour preuve, cette scène hilarante où des vagabonds jouent une scène de parodie de procès entre deux avocats, juste avant que le vrai jugement ait lieu. Jim se noue brièvement d’amitié avec Oklahoma Red, un dur à cuire, pas un hobo mais un yegg, irlandais tout comme la famille de Jim. « Un yegg est un voleur, un perceur de coffre-fort, l’aristocrate du chemin de fer et le vagabond le plus dangereux que l’on trouve sur la route », loin des idéaux du hobo ? Pas si sûr…

Dans ce récit pétillant autant que sombre sur le fond, on croise des camés, des putes, des alcoolos, des brisés de la vie et, comme l’écrit justement TULLY des « accidentés de l’enfance ». Au bout de sept ans, TULLY raccroche, il est alors usé à tout juste 20 ans.

« Vagabonds de la vie » se lit à la fois comme un récit de vie, un roman d’aventures de la misère étatsunienne, mais aussi comme un hymne à la liberté. TULLY peut être rapproché de Jack LONDON (qui fut aussi un hobo, voir son extraordinaire « Les vagabonds du rail ») et de Panaït ISTRATI pour la magnificence de ses personnages pauvres mais dignes et libres (il fut aussi comparé à Maxime GORKI). Car là aussi la liberté est le but ultime. Ce livre de 1924 amorce une série de cinq volumes, tous pouvant être lus indépendamment les uns des autres, ayant trait à la vie de Jim TULLY : son expérience au sein d’un cirque (« Circus parade »), les racines irlandaises de sa famille et plus généralement des immigrés irlandais (« Les assoiffés »), la vie des vagabonds incarcérés (« Ombres d’hommes ») et un texte plus global (« Du sang sur la lune »). À l’exception de « Ombres d’hommes », ils sont tous préfacés et magistralement traduits par Thierry BEAUCHAMP.

Jim TULLY est de ces « losers » formidables, de ces miséreux magnifiques dont la quête de liberté les mène vers la débauche et les extravagances. Les superbes éditions du Sonneur ont entrepris depuis 2016 (« Vagabonds de la vie » fut leur première publication de l’auteur) d’éditer ou rééditer l’œuvre complète de TULLY. Ce « Vagabonds de la vie » est un petit chef d’œuvre dans son genre, fait d’humilité et de conviction profonde. Je prends le train en marche (sans mauvais jeu de mots) concernant cet auteur, mais il m’a fortement impressionné et il paraît inconcevable que je reste désormais sur le quai.

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 (Warren Bismuth)



dimanche 7 avril 2024

Jim TULLY « Du sang sur la lune »

 


« Du sang sur la lune » de 1931 clôt le Cycle des bas-fonds, cinq livres autobiographiques déclinés en romans de vie. Jim TULLY réalise la prouesse de passionner son lectorat durant cinq tomes. Celui pour qui la littérature était une écriture vécue a réussi son pari : devenir écrivain après avoir passé six ans en orphelinat puis sept sur la route (les rails plutôt) avec ses amis hobos, vagabondant au gré des destinations de trains de marchandises. Ce dernier tome est comme un travail de synthèse du cycle.

« Du sang sur la lune » est un récit de souffrance, un vrai, rien n’y est fictif, tout ce que TULLY raconte, il l’a vécu ou entendu de la part de ses camarades de route et de déroutes, il l’a subi dans son enfance, notamment dans cet orphelinat catholique à la mort de sa mère. Il y fut, comme tant d’autres, battu, fouetté, puni. Recueilli par un fermier, il découvre le travail physique, harassant, inhumain. Il finit par quitter cet environnement toxique pour revenir près de son grand-père adoré, irlandais émigré et haut en couleurs dont il a fait le portrait dans « Les assoiffés » de 1928.

Mais « Du sang sur la lune » n’est pas qu’un récit brut et sans fioritures, il peut-être aussi une occasion de réfléchir : sur l’âme après la mort, sur les femmes, sur la vie faite d’illusions, sur le sens du travail salarié, sur la vie en général.

Dans les quatre tomes précédents, TULLY s’était focalisé sur une image précise, un sujet principal : la vie des hobos dans « Vagabonds de la vie » en 1924, son expérience dans un cirque (« Circus parade » en 1927), les racines irlandaises de sa famille et plus intimement un portrait émouvant de son grand-père Hughie dans « Les assoiffés » (1928) ou encore la vie des bagnards dans « Ombres d’hommes » en 1930. Ici il synthétise le tout, faisant de ce livre un concentré des précédents appartenant au cycle.

TULLY a cette force : il ne s’approprie pas le récit qui est pourtant une sorte d’autobiographie, il donne la parole à celles et ceux qu’il a rencontrés tout au long de son parcours chaotique de jeunesse, il les laisse s’exprimer, il n’est que le transmetteur de leurs errances, même si bien sûr les siennes propres en font partie intégrante, il désigne les raconteurs d’histoires. En fin observateur doté d’une bonne mémoire, il retranscrit, certes. Mais il a ce génie de réécrire ces histoires fort d’un style gouailleur de l’oralité de la rue, ses excès, y compris dans l’invraisemblance de certains témoignages. Il fustige l’autorité, la bourgeoisie, il fait partie de leurs adversaires, ceux pour qui la recherche de liberté n’est pas un vain mot, ceux avec lesquels il s’associe brièvement pour survivre, sans argent, sans bien ni rien, sans toit ni loi.

Le récit est ponctué d’extraits de chansons, de poèmes ruraux. Les vagabonds avec lesquels il se lie brillent par leur caractère trempé, leur vécu. Ces révoltés sont peints avec drôlerie mais humilité, les bagarres et arnaques, nombreuses, sont détaillées, il est impossible de mettre en doute la véracité du fond même si la forme est exubérante.

Le jeune TULLY, encore hobo, part à Chicago avant Noël pour y retrouver une femme que pourtant il ne connaît pas, mais un ami la lui a décrite d’une manière si savoureuse qu’elle est devenue son obsession. Là, il va connaître le monde de la prostitution (il y reviendra dans son roman « Belles de jour »), agrémenté, encore et toujours, des figures incroyables de certains des protagonistes : Coffee Sam, Slavinsky le magicien escroc, Gans le boxeur. Car c’est là aussi qu’il découvre l’univers de la boxe (qu’il décrira plus en détail dans « Le boxeur ») dans lequel il ne va pas tarder à briller. Pour un temps seulement.

« Je n’avais aucune attache, aucun espoir ». Aphorismes implacables enrichissant le texte. TULLY ne se raccroche à rien, il vit au jour le jour, aidé par l’alcool et les rencontres improvisées, s’accoquine avec des prostituées qu’il respecte, qu’il admire en un sens. De temps en temps il décroche des petits boulots. À l’usine il vit ses premières grèves. L’usine le marque si l’on en croit son récit qui s’y arrête longuement, qui s’attarde sur des termes techniques, précis, loin de l’ambiance qu’il a su imposer avant ces scènes.

Passionné de littérature, TULLY s’essaie à ses premières poésies, le récit s’achève sur ses premiers pas dans la boxe. Il a un peu plus de 20 ans, il possède déjà plusieurs vies derrière lui, fort d’une expérience ahurissante. « Du sang sur la lune » tour à tour pétille, angoisse, sanctifie la démesure, la débauche, puis la condamne ou l’excuse. S’il est en partie un livre prolétarien, il ne faut surtout pas le limiter à cette définition, car il est bien plus que cela, il est un instantané de la vie des miséreux dans les Etats-Unis capitalistes des débuts de XXe siècle, il en est une fresque ahurissante, ainsi que tout le Cycle des bas-fonds, une claque monumentale dont on a du mal à se séparer sitôt qu’on a mis le premier doigt dans l’engrenage.

Les éditions du Sonneur, coupables de ce présent roman, le sont aussi du reste des précédents volumes du Cycle des bas-fonds, excepté pour « Ombres d’hommes » paru en 2017 chez Lux. « Du sang sur la lune » achève donc le cycle, il est paru au Sonneur en 2018. S’il n’en est pas le tome le plus intense, il en est néanmoins l’aboutissement, presque le résumé. Le Cycle des bas-fonds est une expérience de lecture unique et colossale dans la somme des petites anecdotes contées et personnages rencontrés. Et paradoxalement (ou peut-être grâce à cela), il est un véritable hymne à la Vie et à la Liberté. Il est magnifiquement préfacé et traduit par Thierry BEAUCHAMP.

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 (Warren Bismuth)

dimanche 3 mars 2024

Jim TULLY « Ombres d’hommes »

 


Rédigé en 1930, « Ombres d’hommes » est le quatrième et avant-dernier volume du Cycle des bas-fonds (1924-1931). TULLY y reprend les ingrédients des tomes précédents : parcours de miséreux, de cabossés de la vie, mais ici il donne la parole à ceux qu’il a croisés en prison, lors de ses propres détentions dans différents États des U.S.A.

Curieusement, il y est peu question de la vie de prisonniers, mais plutôt de celle d’avant l’incarcération. Les destins de certains hobos notamment, jetés en prison pour un larcin parfois mineur, entassés, agglutinés. En prison les bagarres ne sont pas rares, les vengeances non plus. Mais dans ce livre, ce sont plutôt des anecdotes hors les murs, contés par des hommes alors libres et prêts à tout pour survivre et conserver cette liberté. « Devant nous, c’était la liberté. Mais nous ne pouvions dire à quelle distance ».

Les hobos sont considérés comme des êtres inutiles à la société. Et pourtant, ils font circuler les actualités d’un bout à l’autre du pays à une vitesse prodigieuse (nous sommes aux tout débuts du XXe siècle, ne l’oublions pas), en voyageant gratuitement, clandestinement, sur des trains de marchandises, puis se mêlant aux gré de leurs escales aux populations locales. Dans ce tome ils prennent la parole, avec cette langue argotique, populaire, celle des rues sombres, rendue divine par le talent de Jim TULLY.

Ce Cycle des bas-fonds est dans sa totalité et sa complémentarité un miracle de la littérature, il est de ces immenses fresques qui marquent longtemps, en l’occurrence celle des oubliés de la distribution, des sans voix pour lesquels TULLY est le porte-parole. Ces histoires du dehors, de ces jungles (campements) de hobos que l’auteur connaît parfaitement.

Comme toujours chez TULLY, défilent des portraits d’éclopés du parcours de vie, tous plus majestueux et gouailleurs les uns que les autres, dans une Comédie humaine des pouilleux et des nécessiteux. Ainsi, ce pyromane un brin perché, ou encore ce frère Jonathon, prêtre prisonnier par accident, un lettré. Mais aussi mégalo, hypocrite et menteur, qui fabrique un élixir de vie, solution buvable censée amener le bonheur sur terre. Il y a du CHAPLIN chez TULLY (il fut d’ailleurs son collaborateur pour le tournage de « La ruée vers l’or »), les vagabonds sont rendus merveilleux, humains, libres car sans attaches mais avec un amour de la vie qui leur fait partager leurs émotions.

Les anecdotes fourmillent, ont toutes leur place. Les jours de pendaison d’un condamné à mort, la ville est en fête, le spectacle garanti. Mais le personnage principal de ce volume est peut-être la drogue. Pas mal de prisonniers sont sous son emprise et racontent avec force détails leurs hallucinations, eux, ces « enfants échoués sur les rives de la vie » qui se raccrochent à un paradis artificiel. « Les cigarettes de muggle de Hypo étaient marinées dans l’alcool et trempées dans le parfum. Une seule cigarette pouvait affecter son cerveau pendant six heures. Sa vision en était distordue et il voyait tout flou. Des mirages de beauté et de terreur lui dansaient devant les yeux. Il était pris de fous rires aux moments les plus inopportuns. Cela pouvait même le pousser à se croire mort et il se mettait alors à caresser un codétenu qu’il prenait pour une femme incapable de voir un mort ».

TULLY abhorre l’injustice faite aux hommes, aussi il prend ici par ses écrits la défense d’un homosexuel victime de la vindicte populaire (en 1930, le sujet était toujours tabou et les clichés nombreux). Il fait jouer l’esprit de solidarité, même s’il sait qu’au fond, dans ce monde de la rue, le chacun pour soi est aussi une manière de survivre. Ce livre est peut-être moins drolatique dans ces scènes exubérantes, sans toutefois devenir sobre. Mais il y a un fond de tragédie, une vie vue par un homme qui a quitté ce milieu et qui s’essaie à devenir un autre. L’humanisme de TULLY est palpable. Le dernier et magnifique chapitre est consacré à la pendaison d’un prisonnier, il est bouleversant : « Ça n’a rien de réjouissant d’envoyer un homme dans l’au-delà ». L’exécution publique est minutieusement décrite, elle ne laisse pas de marbre.

« Ombres d’hommes » est paru en France chez Lux éditeur en 2017, accompagné d’illustrations de circonstance de William GROPPER, des années 1930.

https://luxediteur.com/

 (Warren Bismuth)

dimanche 14 janvier 2024

Jim TULLY « Circus parade »

 


Deuxième tome du « Cycle des bas-fonds », « Circus parade » fut écrit en 1926 et raconte l’expérience fort mouvementée de Jim TULLY dans un cirque itinérant des Etats-Unis vers 1906. L’image d’Épinal, celle de l’imaginaire collectif sur le monde du cirque est ici pour le moins écornée. Car TULLY en a vu plus qu’il n’aurait dû sur la face cachée, maladie honteuse de cet art.

Le roman (qui n’en est pas vraiment un) débute par la mort d’un dompteur, tué par les animaux qu’il dressait. L’image est forte. Puis au fil des étapes de la troupe, TULLY note des situations, des anecdotes, et comme toujours laisse parler les protagonistes, qui se présentent et racontent leur parcours. Son travail consiste également en un instantané de la vie des marginaux aux U.S.A. à cette période, les lois en vigueur dans les différents États du pays, comme par exemple cette législation anti-vagabondage dans le Mississipi, que l’auteur et ses comparses doivent détourner.

Le monde du cirque est passé au peigne fin, abordant les suiveurs, où figurent pas mal de bandits. Voyages en train, le matériel étant acheminé par fourgons, et puis tous les à-côté, les magouilles, les vols, les intimidations, univers bien plus sinistre que l’image qu’il renvoie. « Notre monde était brutal, immoral, suffisant et conformiste. Nous avions un mépris sans borne pour tous ceux qui ne prêchaient pas de la même manière que nous ».

TULLY est un défenseur des minorités oppressées. Ici par exemple, il prend la défense d’un homosexuel persécuté. Il fait parler les sentiments, ainsi il présente cette dame obèse comme il y en a tant dans les cirques, la « Femme Forte », qui souffre en silence et finit par se suicider. Au-delà du (non) style, argotique, langage de la rue, des bas quartiers, le fond chez TULLY est sombre, il décrit la misère, l’isolement, l’addiction, les rapports humains exacerbés par les abus ou l’appât du gain. Parmi eux, ces salariés dont la route du cirque croise celle de Barnum, plus riche, plus célèbre. Et plusieurs de ces hommes et ces femmes rejoignent la facilité par la notoriété d’un cirque, en condamnant un autre, plus intimiste, à sa perte. Le racisme est prégnant, domination des blancs, haine du juif, les noirs finissent d’ailleurs par ne pas venir travailler dans les cirques à cause de leur persécution quotidienne dans un univers malsain et mafieux.

Le dénouement de ce livre riche en émotions a lieu en forme de bouquet final, toute la lecture s’apparentant à un véritable feu d’artifice. TULLY sait y faire avec les mots qui frappent, les scènes qui marquent, qui hantent, décrivant une classe sociale, parfois oisive, ici celle des travailleurs dans un milieu censé représenter la joie et la bonne heure. Il n’en est rien.

Il est peut-être temps, non pas d’oublier, mais de compléter STEINBECK. Les personnages de TULLY pourraient être échappées de « Tortilla flat » en même temps que de « Les raisins de la colère ». Pourtant ici ils ne sont pas fictifs, TULLY les a côtoyés, parfois aimés, ils sont décrits avec le cœur, ainsi qu’avec une bonne rasade de whisky. Ils furent écrits avant ceux dépeints par STEINBCEK, ce qui relativise quelque peu l’œuvre de ce dernier. « Circus parade » fut interdit dans plusieurs villes des Etats-Unis pour le portrait sulfureux du monde du cirque qu’il véhiculait.

Jim TULLY est sans doute cet auteur que j’attendais depuis des années, celui qui dépeint, sans arrogance, sans mots savants, les laissés pour compte d’une société, de manière faussement naïve, en fait franchement subtile derrière la gouaille hors norme de ses protagonistes. Le « Cycle des bas-fonds » (que je viens de terminer et dont je présenterai régulièrement chaque tome) est une sorte de miracle de la littérature. Ce volet parut pour la première fois en français en… 2017 ! Il faut remercier les éditions du Sonneurs par le travail d’envergure de Thierry BEAUCHAMP, préfacier et formidable traducteur de ce volume, un régal absolu pour les yeux et pour l’âme.

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 (Warren Bismuth)


mercredi 6 décembre 2023

Jim TULLY « Les assoiffés »

 


« Les assoiffés » de 1928 est le cinquième livre de Jim TULLY (1886-1947) ainsi que le troisième du Cycle des bas-fonds (après « Vagabonds d’une vie » en 1924 et « Circus parade » en 1927, avant « Ombres d’hommes » en 1930 et « Du sang sur la lune », ultime tome du cycle en 1931). L’auteur dénote dans le monde littéraire : pauvre, miséreux, ancien vagabond, il ne s’encombre pas d’un esthétisme stylistique, mais raconte la vraie vie avec les vrais mots de la rue, des errants. Et du style, croyez-moi, malgré lui il en a !

Dans ce tome il fait la part belle à sa famille, tout particulièrement à la figure de son grand-père adoré, Hughie, immigré irlandais arrivé dans l’Ohio au milieu du XIXe siècle et sorte de prince de la cuite et du bas peuple. Aidé par les souvenirs de sa sœur aînée Virginia, TULLY dépeint le parcours de la famille en Irlande puis une fois installée aux Etats-Unis.

Après une expérience de vie traumatisante avec la grande famine irlandaise des années 1840/1850, Hughie émigre de l’autre côté de l’Atlantique et n’est pas le seul, nombreux sont les irlandais qui cherchent une terre d’accueil pour fuir la misère. Rappel sans fioritures de quelques images de l’Irlande d’alors : « Dans le temps, en Irlande, on t’emmenait à la potence dans une charrue où t’étais assis sur ton cercueil ». Portraits de paysans plus vrais que nature, rugueux au cœur d’or ou escrocs, sur fond de catholicisme profondément ancré. Il ne fait pas bon de douter de l’existence de Dieu, il ne fait pas bon d’être Jim TULLY.

Les scènes se succèdent à un rythme endiablé, TULLY est un immense conteur et ne laisse pas de répit à son lectorat. Il a finement observé son monde et sait le retranscrire sans toutefois le diluer, le proposant en version brut de décoffrage. Mais même pour lui-même, l’évocation des enchaînements de ces vies misérables semble le faire tituber, aussi il sort soudainement de son chapeau une séquence émotionnelle emplie de tendresse, qu’il sait là aussi raconter avec un talent fou, sans artifices.

L’univers de TULLY, bien que truffé de figures branlantes, usées, déguenillées, n’est pas figé. Surgissent des sortes de lutins (que font-ils là ???) dans un intermède arrivant comme un cheveu sur la soupe. Retour à la famille, au quotidien fait de picole, de drames, de putes et de disputes, de faits divers. Comme cet oncle incarcéré pour vol de chevaux, sans oublier la mort de la mère, peu après celle de ses propres parents, dans une tragédie familiale, que pourtant TULLY égaie à grands coups de phrases vertes, lancées près d’un comptoir, ou encore par des séquences hilarantes, même en terrain hostile. Je pense ici à un enterrement durant lequel s’invitent des pleureuses, la scène est magistrale et jubilatoire. Jubilatoire comme ce bouquin-là, mi-roman mi-récit de vie, aussi tendre que réaliste et brutal.

Très tôt, le jeune Jim part à l’orphelinat, il y restera six ans. Il parle ici de « détention », ce passage dans sa vie l’a beaucoup affecté, tout comme le décès du bien-aimé grand-père Hughie, ivrogne au grand cœur, personnage explosif autant que sensible. Sans oublier la figure du père terrassier et grand lecteur, qui permet au tout jeune Jim de rencontrer ses premiers émois littéraires, alors que sa sœur Virginia s’implique dans l’aide aux nécessiteux.

Les portraits des membres de la famille de Jim TULLY sont pleins de verve et de tendresse, de puissance dans la démesure, comme ceux des paumés qu’il croise sur son chemin et qu’il nomme les « Naufragés de la vie ». Certains périssent, d’autres survivent, mais aucun n’est là pour faire de la figuration.

Jim TULLY est considéré comme l’un des pionniers du hard-boiled (bien que ceci serait à mon goût à débattre…). Comparé à GORKI, il narre la vie des nécessiteux, de ceux qui bossent pour nourrir une famille à la dérive, qui se saoulent sans vergogne, ces immigrés mal acceptés dans le pays hôte. Aussi leur vie est faite de nombreux périples et difficultés que TULLY s’amuse à convoquer dans ce style cru et humoristique. Les éditions du Sonneur se sont engagées dans la réédition française de toute l’œuvre de Jim TULLY. Le Cycle des bas-fonds est aujourd’hui sorti dans son intégralité (« Ombres d’hommes » est toutefois paru chez Lux), restent les romans épars dont je ne manquerai pas de vous parler, TULLY étant une énorme révélation. « Les assoiffés » fut publié en 2018, traduit aux petits oignons et préfacé par Thierry BEAUCHAMP, il est à découvrir.

« La faim et la misère étaient plus faciles à endurer que ma solitude de garçon avançant à tâtons dans la vie. Sans jamais plus d’un dollar à dépenser par mois, j’errais la nuit, d’un bar à l’autre, récitant des vers de mirliton, racontant des histoires ou échangeant ce que je pouvais pour un verre. J’adoptai ainsi une habitude qui ne m’a jamais quitté : j’appris à déchiffrer les visages en les regardant dans le reflet du miroir derrière le bar. J’évitais ainsi de fixer les gens dans les yeux. Cela m’a beaucoup servi. On se révèle toujours quand on ne se sent pas observé. Tout ce que je sais de la nature humaine, je l’ai découvert dans les saloons avant mes vingt ans ».

https://www.editionsdusonneur.com/

 (Warren Bismuth)